DISTRIBUTION DES EAUX D'ODRCQ
L'Administration de 1830. — L’administration qui eut la charge des affaires de la Ville après la révolution de Juillet prit à tâche d’embellir et d’assainir Paris. Elle eut pour préfet M. de Rambuteau, bienveillant, plein de bonnes intentions, et à qui on prête le mot : « Paris doit avoir de l’eau, de l’air et de frais ombrages. » C’est lui qui ajouta à l’Hôtel de Ville la galerie et les salons du bord de l’eau, et qui fit le premier percement entre le Temple et les Halles, par la rue qui porte son nom. Il eut près de lui trois ingénieurs d’un grand mérite, MM. Duleau, Enimery et Mary. M. Duleau lança les idées de progrès. M. Emmery, qui avait des vues élevées, de la volonté, de l’ordre, fixa les programmes : les détails de construction appartiennent en grande partie à M. Mary.
Les rues de Paris. — Les rues de Paris étaient alors à l’état barbare. Les chaussées fendues avaient dans leur milieu un ruisseau fangeux qui recevait les eaux ménagères et pluviales des maisons riveraines. De grosses bornes placées contre les murs protégeaient le piéton contre les voitures qui l’éclabous-
saienten passant, et qui, elles, rencontraient à chaque carrefour un cassis où elles sautaient brusquement.
La « crotte « était célèbre, autant que la légèreté des Parisiennes pour l’éviter, en passant sur la tête des pavés. En temps d’averse, les eaux descendaient en torrents des quartiers hauts sur les quartiers bas pour s’engouffrer dans les grilles d’égout. Il fallait sur les ruisseaux des ponts roulants, et c’était une industrie que d’en avoir de tout prêts et de percevoir ainsi un péage sur les passants.
On comprenait les changements à introduire. Les trottoirs, d’importation anglaise, avaient paru dès 1818, et le public les avait appréciés. Mais l'administration les essayait timidement, craignant de gêner la circulation des voitures. On aurait peine à croire aujourd’hui aux objections des opposants : « le ruisseau central de la chaussée mouillait le pied et le fer des chevaux, avantage qu’on perdait avec les chaussées bombées; de plus les doubles ruisseaux longeant les trottoirs allaient couvrir d’éclaboussures les devantures des magasins. * — De tels arguments ne rendaient que plus nécessaire le lavage régulier et complet des chaussées au moyen des eaux d’Ourcq.
Solution des îlots. — Que fallait-il faire? Une étude basée sur le nivellement précis du sol des voies publiques et du sous-sol des égouts donna la solution.
Paris se compose d’un archipel d’ilots de maisons dessinés par les intersections des rues. En plan, ces îlots sont d'ordinaire des rectangles ayant une pente naturelle ou artificielle nécessaire à l’écoulement des eaux. Supposons dans l’axe et au point haut, au faîte du rectangle, une borne-fontaine, au point bas une bouche d’égout.
Si, la borne est dotée chaque jour d’un fort courant qui se divise en deux, les ruisseaux bordant la ceinture de trottoirs et recevant les écoulements particuliers des maisons seront énergiquement nettoyés, surtout si le balai du cantonnier assure la
les eaux sales disparaîtront, dévorées à
manœuvre; puis toutes la bouche d’égout.
En cas d’averse, les eaux partielles n’iront plus gonfler un torrent dans le thalweg du quartier : elles couleront souterrainement avant de devenir à la surface un affluent dangereux à franchir.
La chaussée bombée arrivait naturellement, avec son profil uni, régulier, débarrassé des ruisseaux particuliers qui passeront en gargouilles dans le corps du trottoir, débarrassé des cassis que remplaceront les vides ouverts par les bouches d’égout.
Ainsi, autour de l’îlot lui-même, le mouvement des eaux reste à ciel ouvert, mais aussitôt qu’il sort de l’îlot, il appartient au régime souterrain, au drainage.
Tels sont les principes que M. Emmery fit adopter, et qui liaient l’établissement des trottoirs et des chaussées bombées à la distribution des eaux et au développement de la canalisation.
Chaussées et trottoirs. — La réforme des chaussées fut conduite d’une façon rationnelle. Les anciennes rues de Paris ont été ouvertes aux largeurs réglementaires de 8 mètres et de 12 mètres. On admet qu’une voiture exige une voie de 2”,50, qu’un piéton réclame O”,75 de passage. En partant de là, une rue de 8 mètres avec une chaussée bombée de 5 mètres, entré deux trottoirs de 1”,50, offrait une libre circulation à deux files de voitures, à une double rangée de piétons ou de promeneurs. Dans la rue de 12 mètres partagée en une chaussée de 7 mètres et des trottoirs de 2” ,50, il y avait place pour trois voies de voitures au milieu, et un double mouvement de trois piétons sur les côtés. Les grandes artères, la rue Royale, la rue de la Paix, qui ont 22",40 de largeur, les boulevards, qui en ont 35, devinrent, avec des chaussées de 16 mètres et des trottoirs libres, des communications capables de servir à quatre ou
cinq files de voitures, entre des groupes de promeneurs que les dallages en asphaltes rendaient de plus en plus nombreux.
Aujourd’hui qu’on rencontre des trottoirs jusque dans les traverses de village, on ne peut s’imaginer combien cette amélioration, qui date à peine d’un demi-siècle, a donné de propreté aux rues de Paris et de sécurité à la circulation.
Les eaux. — Réseau des conduites. — La Ville avait droit au prélèvement de 80 à 100000 mètres cubes sur les 200000 que le canal de l’Ourcq apporte chaque jour dans les bassins de la Villette. Cet approvisionnement était préparé par l’aqueduc de ceinture, galerie voûtée qui suit une ligne de faîte à 25 mètres au-dessus du niveau de la Seine entre le bassin de la Villette et le réservoir de ,Monceau. Pour organiser la distribution, on puisa dans l’aqueduc au moyen de trois grosses conduites de 0“,60, traversant en galerie sur la rive droite les rues de plus grande pente, passant sous les trottoirs des ponts des Tournelles, du Pont-Neuf et du pont de la Concorde, remontant les contre-pentes de la rive gauche, pour aller déboucher aux trois réservoirs Saint-Victor, Racine et Vaugirard. Ces grandes capacités se remplissent la nuit, aux heures où la consommation cesse; puis dejour,quand le besoin de la dépense recommence, un double courant s’établit dans les deux sens entre l’aqueduc de ceinture et les réservoirs pour nourrir les orifices ouverts partout. Les conduites maîtresses fournissent l’eau aux conduites secondaires qui, à leur tour, alimentent le réseau de distribution, au faible diamètre de 0 m ,10, et en fonte. Enfin ces lignes de 0“,f0 nourrissent les branchements de plomb qui livrent l’eau aux bornes-fontaines de chaque îlot de maisons, ou aux robinets de service privé dans l’intérieur des immeubles. — Les bornes de lavage des ruisseaux n’étaient pas comme aujourd’hui de simples bouches sous trottoirs : elles étaient saillantes et formaient fontaines de puisage, parce que l’administration avait voulu qu’elles fussent utiles aux ménages
pauvres ; en cas d’incendie elles étaient prêtes pour le service des pompes. — Les places monumentales eurent aussi leur décoration d’eaux jaillissantes; les belles fontaines de la Concorde datent de cette époque.
Tarifs. — On sollicitait les abonnements de service privé par un tarif modéré de 50 francs par an, assurant chaque jour un kilolilre ou mille litres d’eau. Du certain nombre de propriétaires prirent le robinet d’eau d’Ourcq dans leur cour pour l'usage de tous les locataires d’un même immeuble. Malgré cet avantage intérieur, les fontaines marchandes, où les porteurs d’eau venaient remplir leurs seaux, comptaient plus dans la recette par la vente au détail que les abonnements par la vente en gros.
En 1840 M. Emmery constatait avec un élan de satisfaction légitime qu’il y avait déjà dans Paris 100 fontaines et 2000 bouches d’eau.