II. LES ÉGOUTS
Plan d’ensemble. — Les ingénieurs de 1841 avaient donné à Paris le bienfait des chaussées à trottoirs et du lavage des ruisseaux; mais la réforme était encore incomplète. Les eaux sales, sortant de la maison par les gargouilles, s’étalaient jusqu’à l’ouverture des bouches, infectes en été, glacées et glissantes en hiver. De plus, on n’avait remédié à l’insuffisance du grand égout de ceinture qu’en ouvrant à ses affluents des débouchés en Seine, et la rivière, dans son parcours à travers la ville, était noircie d’immondices. Une première mesure en faveur de la propreté des chaussées avait été prise par le décret de 1852, obligeant dans le délai de dix ans les propriétaires à faire couler souterrainement leurs eaux dans toutes les rues pourvues d’égouts, prescriptions qui forçait l’administration au réseau public du drainage.
A l’égard de la Seine, le percement de la rue de Rivoli, entre le Louvre et l’Hôtel de Ville, avait à la même époque fourni l’occasion de construire un égout latéral interceptant les affluents avant leur sortie en rivière. M. Dupuit, qui l’avait projeté, y avait introduit d’excellentes dispositions. La galerie avait pris une ouverture, fort grande alors, de 2™,40. A la faveur de ce diamètre, deux conduites d’eau circulaient aux naissances de la voûte, tandis que le radier devenait une cunette de 1“,20 bordée par des banquettes de 0",40. Sur les arêtes, des fers de cornière mettaient au-dessus du vide de la cunette une véritable voie de 1”,20, livrée à des wagons, et ces wagons possédaient une vanne qui, descendue dans le courant, lui faisait
obstacle, était poussée par lui, et laissait passer par-dessous une lame d’eau qui afïouillait les dépôts du radier. En outre, M. Mille avait rapporté de Londres, après l’exposition de 1851, le type ovoïde que construisent les Anglais, et l’avait reproduit et agrandi dans des parois coulées en béton de ciment.
Voilà les éléments que M. Belgrand trouva devant lui quand le préfet de la Seine, en 1855, lui demanda un plan d’ensemble de la canalisation, sous la condition de mettre en galeries toutes les conduites de distribution.
Que fallait-il faire? Devait-on abandonner les vieux égouts dont les radiers trop bas étaient inondés et envahis aux moindres crues de la rivière? Devait-on avec une pente insuffisante prolonger l’égout de Rivoli au delà de la place de la Concorde, là où il débouchait, pour déshonorer les splendeurs de la ville, et pour gâter encore davantage l’eau puisée par les machines de Chaillot?
Au milieu de ces embarras, un trait de lumière montra qu’on pouvait couper court, et s’enfoncer sous le cap qui contourne la Seine entre Auteuil, Boulogne et Neuilly. En profitant des percements existants ou prévus, en acceptant un souterrain sous les Batignolles, on portait l’embouchure au pont d’Asnières, on remplaçait par un tunnel de 5 kilomètres un méandre de 20 kilomètres; on gagnait l m ,70 de pente, on affranchissait non seulement le Paris des affaires, mais le Paris du luxe, les Champs- Élysées, le bois de Boulogne.
Cette décision prise, les grandes lignes d’ensemble étaient fixées. On posait sur les quais deux collecteurs larges et profonds, qui remplaçaient la rivière. Le collecteur de la rive droite joignait à la Madeleine la tête de l’émissaire d'Asnières. Le collecteur de la rive gauche traversait la Seine en siphon, au pont de l'Alma, pour verser au grand courant, et ne donner qu’une seule bouche, la plus éloignée possible,' aux eaux d’égouts. L’unité pourtant n’existait qu’aux 4/5 de la superficie totale. Dn dernier 1/5, celui des quartiers indus-
triels de la Villette, dut avoir un collecteur spécial qui tombe à Saint-Denis.
Ainsi un tronc et des rameaux puissants, des branches remontant partout, se multipliant pour livrer sous chaque rue, sous chaque maison une voie d’écoulement, tel était le réseau. La ville souterraine allait répéter la ville de la circulation et des habitations.
Les types. — Restait le choix des types. — Hugues Aubriot, le prévôt dés marchands qui fit voûter l’égout découvert de la rue Montmartre, avait donné une toise de largeur rectangulaire à sa galerie. Ses successeurs, par routine, imitèrent ce premier modèle. L’égout du Pont-aux-Biches, de 70 toises de longueur, reçut le débouché d’une toise. Le grand égout de ceinture n’avait pas davantage avec 3100 toises de parcours. Il en résultait que les égouts courts et recevant peu d’eau s’engorgeaient d’ordures, faute de vitesse, tandis que les égouts longs ’èt qui recevaient beaucoup d’eau s'emplissaient et inondaient les quartiers bas à chaque averse. Les ingénieurs de 1840 discutèrent déjà les dimensions des galeries : ils les firent proportionnelles aux surfaces des bassins à drainer. Mais comme leurs lignes, cherchant vite la rivière, avaient peu de longueur, les trois types qu’ils adoptèrent restèrent étroits.
Alors les ouvertures furent de 0 m ,60, 0 m ,90, l ra ,10, avec parois rectilignes inclinées en trapèze ; la hauteur fut celle d’un ouvrier pouvant se tenir debout.
Quand il s’agit de poser en galeries toutes les conduites de la distribution, lesquelles avaient parfois de Î^IO à 1 mètre de diamètre, il fallut songer à des sections autrement spacieuses. Le type ovoïde s’y prêtait; il fut appliqué aux sections moyennes, en portant les grandes sections jusqu’au cercle et à l’ellipse.
L’échelle des types fut fixée et comprit 12 numéros. Le type le plus petit, le n° 12, a 1” ,30 de largeur sur 2“,30 de hauteur. 11 admet deux conduites d’eau de0“,10 aux naissances, des fils
électriques 'au sommet, et sur les côtés des branchements de 1",30/2”,30 chargés d’aborder chaque immeuble, pour lui porter les tuyaux et les fils de la distribulion, et en recevoir les eaux pluviales et ménagères.
Le collecteur des quais, latéral à la rivière et la remplaçant, a l’ouverture de 4 mètres. Il comporte une cunette de 2",20, le long de laquelle l’ouvrier circule sur deux banquettes tandis qu’un wagon-vanne roule sur les rails de cornière, poussé par le courant qu’il contrarie et qu’il force au dragage du fond.
Collecteur général. — L’émissaire d’Asnières descend dans une ellipse de 5“,60 de diamètre sur 4 m ,40 de hauteur. Cette belle courbe contient un canal de 3 ra ,60 de largeur, avec double banquette de O”,40. Ici c’est un bateau qui porte la vanne et qui utilise la puissance motrice d’un courant de 3 mètres cubes. La galerie a été pratiquée à 20 mètres sous le chemin de fer de la gare Saint-Lazare, et en plein dans les sables noyés par la nappe des puits; c’est le plus grand égout qui existe : la Cloaca maxima de Tarquin à Rome vient après avec 4 mètres d’ouverture.
La jonction du réseau d’assainissement de la rive gauche avec le système de la rive droite s’opère au moyen d’un double siphon de 1 mètre, noyé dans le fond de la Seine, au pont de l’Alma, et ingénieusement nettoyé par une boule qui traverse en heurtant les parois.
Les curages. — Le curage fut dès lors profondément modifié.
Dans le principe, les égouts n’étaient nettoyés que par les averses, et ils répandaient d’insupportables odeurs. On se rappelle la lutte des rois de France au seizième siècle contre le prévôt des marchands : les rois voulaient écarter du palais des Tournelles l’égout Saint-Antoine allant au fossé de la Bastille ; le prévôt tenait à défendre l’air que respiraient les riches bour-
geois des Halles et de la rue Saint-Denis. — On se contenta longtemps de curer une fois l’an les égouts qui excitaient les plaintes les plus vives. L’institution du bureau de police (1666) fit donner plus d’attention à la propreté de la Ville, et au siècle suivant Turgot, réalisant une idée de Colbert, tentait de nettoyer le grand égout par des chasses. Mais quel secours pouvaient assurer les sources de Belleville qui ne rendaient pas 400 mètres cubes par jour? Ce n’est que sous le premier Empire, avec la création de la préfecture de police et l’arrivée des eaux de l’Ourcq, que le service d’entretien s’organisa. On comptait alors 30 kilomètres de longueur de galeries et l’on attacha au curage régulier un personnel de 24 ouvriers. C’est ce que trouva Parent-Duchâtelet lors de son étude de 1825. Le service exigeait d’extrêmes précautions, Les matières, boues, fumiers, débris de cuisine, vidanges, se déposaient en route, formaient barrage et fermentaient. Il s’en dégageait l’acide sulfhydrique qui donnait le plomb, l’acide carbonique qui asphyxiait, l’ammoniaque qui causait l’ophtalmie.
Avec le réseau modifié par les ingénieurs de 1830, les ouvriers eurent à leur disposition l’eau d’Ourcq, de l’air par les trappes et une circulation possible dans les galeries de 2 mètres de hauteur. L’insalubrité diminua.
Le réseau des larges galeries introduites par l’administration de 1860 améliora beaucoup les conditions du travail et reçut un personnel nombreux, surveillé, hiérarchisé. En 1865, pour un développement de galeries atteignant 290 kilomètres, on comptait 250 ouvriers, avec un état-major de 26 chefs ou surveillants ; le curage devenait de plus en plus une opération mécanique.
Procédés de curage. — Le réseau souterrain est formé de galeries ovoïdes, branchées sur des collecteurs à banquettes et à cunettes profondes, dans lesquelles travaillent des wagons ou des bateaux-vannes. Les égouts de petit type (l“,30/2",30)
reçoivent par les bouches, les boues et les sables des chaussées pavées et macadamisées, par les branchements particuliers, les eaux de toiture et de ménage des habitations.
Beaucoup d’ordures, souvent même des vidanges y sont jetées clandestinement, et il se fait sur les radiers des amas irréguliers de matières organiques et minérales.
Le curage commence au rabot dans les petites galeries, en profitant de l’eau qui a lavé les ruisseaux de la voie publique; on livre à emporter les vases et les corps légers susceptibles de flotter à la surface ; on entame alors les sables et on les pousse jusqu’au collecteur le plus proche : là le travail s’achève avec la vanne des wagons et des bateaux.
La vanne de curage. — La vanne est un outil d’affouillement, manœuvré par le courant du collecteur. Elle a la dimension exacte de la cunetle de 1",20 ou de 3”,50 dans laquelle on la descend. Quand elle est plongée en avant du bateau ou du wagon, elle barre le passage, et oblige les eaux à produire un remous, un gonflement de 0",30 environ. Sous cette faible charge jaillissent, par le vide qu’on laisse au fond, des lames d’eau torrentielle qui attaquent les dépôts du fond. Les amas de sable partent en débris successifs qui vont se déposer plus loin, et fuient devant la vanne mobile, comme voyagent les dunes sous l’action du vent. Seulement le mouvement est lent, il faut quinze jours environ pour que le bateau puisse nettoyer les 5 kilomètres de l’émissaire d’Asnières. Les bancs de-sable, ainsi forcés à la descente, ont parfois 150 mètres de longueur; ils viennent tomber à l’embouchure en Seine, où les reprennent les bateaux dragueurs de la rivière.
Au siphon de l’Alma, l’outil du curage est une boule creuse en fer, flottant sans remplir le plein diamètre des conduites. Lancée dans le courant, qu’elle obstrue, la boule heurte en vaet-vient les parois et force les ordures à s’en détacher et à fuir devant elle.
Les trains de plaisir. — Cette transformation d’un service réputé jusque-là repoussant frappa vivement l’attention publique. Les égouts devinrent une des merveilles de la capitale. Il fallut organiser des trains de plaisir pour montrer aux curieux la ville souterraine. Pas un étranger de distinction, pas un souverain ne venait à Paris sans demander la faveur d’une descente aux égouts, et chacun en sortait plein d’admiration pour la Ville, l’administration et l’ingénieur.