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I. ASSAINISSEMENT DE PARIS DEIJ870 A

Guerre et Commune. — L’époque moderne et récente que nous enlreprenons-maintenant de raconter s’ouvre avec la guerre cruelle de 1870; le pays était envahi et la capitale investie, pendant qu’une population de 2 millions et demi d’habitants s’abritait derrière les fortifications de Paris, avec dès vivres rationnés comme sur un navire en perdition. Comment s’est fait pendant cinq mois le service de salubrité?

Les rues étaient balayées comme à l’ordinaire, mais les boues, au lieu d’être emportées à la campagne, étaient jetées à la Seine, du haut des quais; c’est ce qu’on fait pendant les neiges.

Les eaux étaient fort réduites. Les Allemands avaient coupé le canal de l’Ourcq et l’aqueduc de la Dhuys sur la rive droite, l’aqueduc d’Arcueil sur la rive gauche, où la Vanne n’arrivait pas encore. 11 restait les machines de Chaillot et de Saint-Maur, qui livrèrent 120000 mètres cubes par jour et donnèrent encore le dernier mois 80000 mètres cubes, quand on marchait avec les résidus des approvisionnements de charbon. En cas d’épuisement des houilles, on eût pris de l’huile de pétrole. Les grilles de foyer avaient été disposées à cet effet. Dans la distribution, on avait supprimé le service public et l’on ne faisait que le sev-

vice privé, en remplissant quartier par quartier les réservoirs particuliers. Fort heureusement, il n’y eut pas d’incendie à éteindre, ce qui tint peut-être à la suppression du gaz comme éclairage et à sa réserve pour l’expédition des ballons.

Les égouts, tout intérieurs, fonctionnaient comme de coutume. Les bateaux-vannes continuaient leur curage, chassant les sables en Seine.

A l’égard des vidanges, il fallut pratiquer le tout à l’égout ; on faisait des allèges de fosses pour empêcher les débordements, c'est-à-dire qu’on épuisait à la pompe les liquides, et qu’on les perdait à la bouche la plus voisine de l’habitation. Le flot arrivait en Seine par les collecteurs.

Quand, à la lin de janvier 1871, la capitulation rouvrit les barrières, les communications avec la province et la rentrée des vivres, on tenta de suite une réorganisation. Mais la révolution du 18 mars nous rejeta dans l’abtme. La Commune envoya ses. délégués, ün déclassé qui avait le surnom de Pipe-en-Bois fut directeur de la voie publique, et se signala par le renversement de la colonne de la place Vendôme; il en fit un spectacle officiel. Un M. Fràdet eut les eaux et les égouts; il se bornait à laisser faire ses subordonnés. Tout le personnel supérieur avait rejoint le gouvernement de l’Assemblée à Versailles.

On ne saurait oublier combien le cœur fut soulagé d’angoisses quand, après les incendies des Tuileries et de l’Hôtel de Ville, on put lire sur les murs ce bulletin : « La dernière barricade vient d’être emportée par l’armée de la France; chacun peut retourner à son travail. »

Réorganisation. — Travailler, c’élait le besoin de tous. On sentait que c’était par le travail qu’on pouvait relever le pays et panser les blessures profondes de la guerre et de la Commune.

Au lieu de l’Hôtel de Ville brûlé avec toutes ses richesses, ses objets d’art, sa bibliothèque pleine des vieilles archives de la Cité, on choisit le Luxembourg pour y installer la préfecture de

la Seine et le conseil municipal. Le préfet était M. Léon Say, habile et instruit. Le conseil renfermait deux ingénieurs, MM. Callon et Vauthier, à qui l’on envoyait les questions de travaux publics et qui se dévouèrent à leur mission.

L’arrêté de réorganisation rendu par M. Thiers nommait M. Alphand directeur général des travaux de Paris, mais maintenait provisoirement'à M. Belgrand le service des eaux et des égouts. Dans ce département rentrait l’utilisation des eaux d’égout, toujours confiée à MM. Mille et Durand-Claye.

Chacun se mit à l’œuvre avec ardeur.

M. Alphand rétablit les communications par la réparation des chaussées bouleversées, et la réfection au dehors des ponts que nous avions commis l’erreur de faire sauter presque partout.

Les questions vives de f administration ne tardèrent pas à reparaître : les percements, les cimetières, l’entrepôt des vins; ils’y ajouta des besoins nouveaux, les tramways, les réseaux électriques pour le: télégraphe, l’éclairage, le téléphone. Ici les ressources de l’oclrbi étaient l’appui des dépenses. Il n’en était pas de même à l’égard des eaux et des égouts.

Les eaux. — La Yanne n’arrivait pas encore à Paris ; l’aqueduc n’était achevé qu’aux trois quarts; il manquait en ville les grands réservoirs de Montrouge, et la conduite reliant la source nouvelle avec la distribution dans Paris. Il s’agissait de 15 mib

M. Belgrand proposa un emprunt auquel on affecterait poulies intérêts et l’amortissement la plus-value des recettes d'abonnement, qui grossiraient sans nul doute dès qu’une eau de qualité supérieure serait offerte aux maisons de Paris. L’emprunt fut voté et même augmenté d’un million qu’on attribua avec: prévoyance à l’assainissement de la Seine. M. Belgrand put, comme terminus de l’aqueduc, ouvrir à 80 mètres d’altitude dans les terrains difficiles de Montrouge une réserve de 300000 mètres cubes, mise à l’abri de l’air et du soleil par des

voûtes minces de 0 m ,07 d’épaisseur, et relier Montrouge à Paris par une conduite maîtresse de l m ,30 en béton de ciment supportant 2 atmosphères de pression. Le béton luttait de résistance avec la fonte.

En 1875, tout était achevé, et pour 49 millions Paris allait jouir d’un approvisionnement de 100000 mètres cubes par jour, en eau limpide, pure, fraîche, à 12 degrés de température presque constante.

Les égouts. — Dans le réseau du drainage, les lacunes étaient plus grandes. Paris possédait, en 1871, 556 kilomètres d’égouts, et il en fallait construire encore 491 pour donner à chaque rue sa galerie d’écoulement.

Et non seulement l’assainissement de la maison le demandait pour la décharge des eaux ménagères et pluviales, mais la pose des conduites d’eau et des fils télégraphiques le voulait aussi, dès qu’on tenait à débarrasser la circulation de la gêne des tranchées sur la voie publique. La lacune à combler devait coûter 40 millions : où les trouver?

Belgrand répondit en athlète : il attaqua énergiquement le système des vidanges emmagasinées dans les fosses. « Supprimez les fosses, disait-il dans la note de 1871 sur la transformation de la vidange et la suppression de Bondy; pratiquez comme en Angleterre l’écoulement à l’égout, au moins pour les liquides qui représentent les 4/5 des matières fécales; vous effacez cette anomalie étrange, qui fait que l’eau, qui vaut à peine 10 centimes lorsqu’elle pénètre pure dans un logement, vaut 8 francs lorsqu’il faut l’extraire infecte d’une fosse. Vous ne verrez plus le propriétaire interdire à son locataire l’eau dans les cabinets. Et rien n’est hideux comme les cabinets communs, sans lavage, sans jour, sans responsabilité. Ils sont cause de la malpropreté de l’ouvrier parisien. Donnez à chaque logement un cabinet qui ne soit qu’à lui, et où l’eau soit à portée. La ménagère parisienne arrivera aux habitudes de pro-

prêté de la ménagère flamande ou anglaise, et elle les fera accepter à son entourage. »

Belgrand aurait voulu le tout à l’égout, pratiqué depuis deux siècles à la Salpêtrière, aux Invalides, à l’École militaire, qui écoulent toutes leurs matières en Seine, sans qu’il en soit jamais résulté d’atteinte à la santé publique.

Par égard pour les préventions et les habitudes existantes, il se bornait à généraliser l’emploi des tinettes-filtres qui peuvent, en laissant perdre les liquides, garder une partie des solides.

D’après le décret de 1867, chaque chute, munie d’un appareil diviseur, paye à la Ville un droit de 30 francs. Comme dans les 68 000 maisons existant en 1871, on pouvait compter 236000 chutes, on rencontrait là une matière imposable de 7 millions par an, très susceptible de couvrir un emprunt de 40 millions.

Cette fois, Belgrand, loin de repousser l’irrigation, la prenait à l’appui de son système; il montrait que les essais de Gennevilliers ouvraient la voie de l’épuration des eaux d’égout, et qu’il fallait porter à la campagne les eaux impures de Paris, parce qu’on avait la certitude qu’elles y seraient revivifiées.

Ces idées d’amélioration ébranlèrent le Conseil, mais n’entraînèrent pas encore les convictions, et l’achèvement du réseau souterrain fut ajourné.

Utilisation des eaux d’égout. — Dans le service d’utilisation des eaux d’égout, il y avait deux choses à faire : réparer les ruines du matériel des essais, et reprendre l’étude de l'assainissement de la Seine.

Reprise de Vexploitation. — Le bureau et le laboratoire de Clichy furent rapidement remis en état ; le plus pressé était de rendre l’eau aux terrains arrosés de la presqu’île de Gennevüliers, où les cultivateurs étaient revenus comme une nuée d’oi-

seaux dispersés un moment par un coup de fusil, et rappelés ici par le soleil d’été et les besoins du marché.

Les ponts de Clichy avaient été rompus au moment de l’invasion avec la conduite do 0“,60 qui les traversait. Au lieu de l’eau d’égout qui ne pouvait plus passer, on donna aux rigoles de l’eau claire au moyen d’une locomobile puisant dans la nappe; puis, dès que la reconstruction des ponts de Clichy fut décidée, et le travail entrepris, on posa dans les charpentes du pont de service une conduite provisoire de 0”,60, rétablissant la communication entre les collecteurs d’Asnières et la plaine. Dès l’été de 1872, les eaux d’engrais étaient rendues à la culture.

L'assainissement de la Seine. — La question de l’assainissement de la Seine avait heureusement fait des progrès dans les esprits préoccupés alors de refaire à Paris sa supériorité. Le préfet, M. Léon Say, très au courant des enquêtes anglaises, avait été frappé du beau rapport de Frankland sur la pollution

MM. Callon et Vauthier, ingénieurs chargés des rapports au Conseil municipal, se sentaient pris d’intérêt pour l’amélioration du fleuve. M. Belgrand d’abord opposant et prédisant que les eaux d’égout resteraient sans emploi, puisque les cultivateurs laissaient perdre les eaux les plus riches de la rigole de Bondy, était maintenant gagné à l’idée de la circulation; il l’avait prise tout entière dans son courageux mémoire sur la suppression des vidanges et des voiries. Des efforts combinés de ces volontés intelligentes sortirent les décisions qui ont posé les principes de l’assainissement de la Seine, et fait construire la première section, le service bas dans la plaine de Genncvilliers.

Service bas et alimentation. — Dès 1808, M. Haussmann, qui •voulait assurer un avenir complet, avait demandé un projet d’arrosage dominant 10 000 hectares.

Les ingénieurs avaient répondu par la rectification de l’avant-

projet de 1864. Au début ou avait proposé une usine hydraulique de 1600 chevaux placée au barrage des îles de Neuilly ; huit roues turbines devaient monter les eaux d’égout de la cote d’éliage de 24 mètres à l’altitude de 75 mètres, adoptée pour les réservoirs qu’on ouvrait au pied de la butte de Corneilles. Par ce tracé, on irriguait en passant les presqu’îles de Gennevilliers et d’Argenteuil, on plongeait ensuite dans la plaine de Pierrelaye, et l’on allait jusqu’au bec d’Oise, origine de la vallée de la basse Seine.

En 1871, une solution plus simple se présentait pour la première partie de l’opération. Au lieu d’une usine hydraulique coûteuse d’installation, on pouvait prendre une machine à vapeur, qui ne serait que le modèle agrandi des locomobiles et des pompes centrifuges appréciées pendant les deux années des essais. M. Farcot était là pour exécuter vile et bien le matériel. A défaut d’un pont-aqueduc monumental, on pouvait traverser la rivière en logeant des conduites du gros diamètre de 1", 10 entre les fermes métalliques des ponts de Clichy qu’on allait reconstruiie.

De même les ponts de Saint-Ouen pouvaient recevoir des conduites de 0 ,n ,60; par celte voie descendraient en plaine, naturellement et sans frais, les eaux d’égout du collecteur dit Nord chargées des résidus des usines et des abattoirs.

Il suffisait de deux dérivations, l’une prise sur l’émissaire d’Asnières et alimentant les pompes centrifuges de la machine de Clichy, l’autre tirée dû collecteur du Nord et marchant par la gravité, pour amener dans la rigole maîtresse et les branchements de distribution un demi-mètre cube par seconde élevé mécaniquement à Clichy, un demi-mètre cube par seconde arrivant de lui-même des quartiers industriels. Avec un million en assurait aux irrigations de la plaine de Gennevilliers une dotation d’un mètre cube par seconde, soit le 1/4 environ de la totalilé.des eaux d’égout.

Le projet, volé en 1872, était exécuté en 1873. Le bienfait

(le l’arrosage était acquis au premier secteur de 150 hectares compris entre les ponts de Clichy, les ponts Saint-Ouen et la pointe Est du village de Gennevilliers.

Distribution. — L’alimentation du service bas était donc assurée; mais la distribution pouvait-elle rester ce qu’elle était? — On avait jusque-là suivi les errements des canaux d’arrosage du Midi. Une rigole maîtresse, présentant la section d’un double carré de 1”,60/0™,80, avait été maçonnée en briques dans le corps de la digue, qui depuis le commencement du siècle défend la presqu’île contre les crues de la Seine; des rigoles secondaires de0 m ,80 sur 0 m ,40 s’en détachaient, et, portées sur remblais, tâchaient de pénétrer jusqu’aux champ qui appelaient les eaux d’égout. On passait les chemins en siphon, au moyen de tuyaux en grès Doulton de 0 m ,45 de diamètre; on abordait les terrains maraîchers avec d’autres siphons en grès Doulton de 0 m ,30, fermés par des clapets. Mais par ce système on dépendait de la bonne volonté des propriétaires qu’on traversait. Un arrêt de la Cour d’appel avait bien décidé que tous les règlements en usage dans les irrigations à l’eau pure étaient applicables dans les irrigations à l’eau d'égout, qu’ainsi on pouvait, en la payant, créer la servitude de passage à travers les terrains non clos. Mais il était difficile de faire accepter dans la banlieue de Paris les traditions séculaires de l’Italie et de la Provence; l’on était vite arrêté dès qu’on s’éloignait de la digue.

Ce qu’il fallait, c’était la liberté des mouvements, et une canalisation souterraine posée dans les chemins et susceptible d’aborder les terres riveraines, comme dans les villes, les conduites posées sous le pavé sont prêtes à pénétrer dans toutes les maisons d’une rue.

Canalisation en tuyaux de ciment. — Celte canalisation, t commandée par la nécessité, comment la traiter et l’établir ?

Le tracé s’indiquait de lui-même. Il fallait une grande artère

coupant la plaine depuis les ponts de Clichy jusqu’aux ponts d’Épinay, direction qui suit la route départementale. Sur ce tronc se ramifieraient les lignes secondaires posées dans les grands chemins et alimentant les branchements des chemins ruraux, lesquels nourriraient les prises des cultivateurs, les sources qu’il faudrait répandre dans les champs.

Mais quelles seraient les dimensions des organes de la distribution? L’expérience et le calcul montraient qu’on avait besoin de gros diamètres, chaque champ dépensant environ 50 000 mètres cubes d’eau par hectare et par an, en cent arrosages. Pour répandre chaque fois sur de pareilles étendues une hauteur de 0 m ,05 en un jour, il fallait une puissance de débit considérable.

Les conduites métalliques, très coûteuses d’ailleurs, ne dépassaient pas le diamètre de 1”,10 créé pour les fortes pressions des siphons de la Vanne. Une tentative pouvait se faire et on l’entreprit.

Les tuyaux en béton de ciment n’avaient en général servi que d’aqueduc libre pour les eaux pures ; mais on venait de risquer, à l’arrivée delà Vanne à Paris, une conduite de l m ,30, laquelle, avec 0“,65 d’épaisseur, soutenait une charge de 22 mètres. Ici, en plaine, on n’avait besoin que de pression de 5 à 7 mètres. On pouvait donc, avec de moindres épaisseurs, couler des tuyaux sur place par la voie humide, et les produire à bon marché.

L’artère principale de Clichy à Épinay, au diamètre de 1"\25, fut maçonnée en meulière et au mortier du ciment, avec épaisseur de 0 m ,30. Les lignes secondaires de 1 mètre et0”,80, avec les branchements de 0“,60, furent exécutées au béton de ciment, aux épaisseurs de 0“,30, 0 m ,25 et 0 m ,20.

On imagina pour les couler un moule formé d’une feuille en tôle flexible, et qu’on descendait sur place dans la fouille; on donnait au moule la figure d’un cercle parfait, au moyen d’un diamètre tournant qui servait de tendeur, et d’une coulisse formant une rainure supérieure. On répandait le béton en le jetant par des glissières. Quand la prise rapide était faite, on desser-

rait le tendeur, on ouvrait la rainure, on faisait marcher le moule qui se trouvait prêt pour un nouveau coup de cintre : on produisait ainsi d’une façon continue un seul tuyau, de longueur indéfinie. C’est par ce procédé qu’on établit un réseau de 10 kilomètres, qu’on développe à chaque campagne, au fur et à mesure des progrès des irrigations.

Le système d’ensemble a trois compléments, les ventouses pour l’échappement de l’air, les prises pour la délivrance des eaux, et les chemins pour l’enlèvement des récoltes.

Ventouses. — Les ventouses sont de simples cheminées du gros diamètre des conduites; l’eau et l’air s’y meuvent librement, précaution absolue de sécurité dans les manoeuvres d’arrêt ou d’ouverture des orifices du réseau.

Prises. — Les prises consistent en un siphon de 0”,30 en grès Doulton, formé au bout vertical par une bande-clapet. Dès qu’on desserre lavis qui maintient le clapet en place, il s’écoule en couronne un flot qui va remplir les rigoles des champs à irriguer. Ces lignes d’eau à ciel ouvert, entre les longues planches de culture, figurent presque toujours le gril de Saint- Laurent. Les plantes y sont alignées à la surface d’une île longue et étroite ; elles ne boivent pas directement, et se nourrissent par leurs racines.

Chemins. — Les chemins sont utiles non seulement pour la pose des conduites, mais aussi pour porter les produits sans retard au marché, où la condition est toujours d’arriver des premiers. Le bénéfice de la vente dépend bien souvent de l’état des chemins.

Comparaison avec les chemins de fer. — Si maintenant on tente un rapprochement entre la distribution des eaux pures en ville, et celle des eaux troubles à la campagne, on croit

reconnaître une ressemblance d’exploitation avec les chemins de fer. En ville, les eaux, refoulées énergiquement, doivent dominer les derniers étages des habitations, et jaillir en sources vives et à la minute aux robinets de prise. C’est le service de vitesse des voyageurs. A la campagne, les cultures réclament beaucoup d’eau, mais accordent un jour pour l’épandage! C’est le service de petite vitesse des marchandises. De là des différences dans les organes, dans les appareils chargés des mêmes fonctions. Pour les hautes pressions, les pompes à piston plongeur, les conduites métalliques, les branchements de plomb, les compteurs d’horlogerie, les robinets de prise et d’arrêt constituent un matériel perfectionné. Pour, les basses pressions, des pompes centrifuges, des conduites énormes en béton, des branchements en grès Doulton et des bouches de 0”,30 fermées par des clapets à vis n’admettent que des organes d’une extrême simplicité, mais d’une grosse dimension.

Les produits. — La dépense totale de 2 millions votée par le Conseil municipal en 1872 et 1874 avait permis de créer une force motrice de 400 chevaux, assurée par deux machines Fareot, d’ouvrir les dérivations de Cliehy et de Saint-Ouen sur les collecteurs de Paris, de disperser un réseau de 8 à 10 kilomètres de tuyaux de béton dans les chemins de la campagne. Des crédits annuels d’entretien de 250 000 francs payèrent le combustible et le salaire pour l’élévation des eaux, les manœuvres de délivrance aux cultivateurs et l’amélioration des chemins. La distribution resta gratuite et réglée par des cantonniers, d’après les ordres de l’inspecteur des irrigations. La ville de Paris a jugé qu’il fallait laisser aux cultivateurs le temps de se former aux pratiques de l’arrosage, et de conquérir des bénéfices par leurs efforts pour doubler et tripler les récoltes d’une saison. La récompense viendra plus tard : la ville a intérêt à aider la campagne.

'Récoltes. — Dès 1876, les eaux d’égout refoulées par les pompes centrifuges de Clichy, ou descendues de Saint-Ouen par la pente, se répandaient sur 150 hectares en plaine, au cube de 80000 mètres par jour, dans les mois de chaleur d’été, juillet, août, septembre. En hiver les colmatages mêmes commençaient et l’année consommait 3 millions de mètres cubes. Les produits sont surtout de gros légumes, choux, chouxfleurs, artichauts, pommes de terre, entremêlés d’asperges, salades, pois, haricots.

Tout est parfaitement accueilli et vendu aux Halles centrales et aux marchés de la banlieue. — Le cultivateur, aidé par sa femme et ses fils, arrive vite à pouvoir acheter un cheval et une voilure, à se bâtir même une petite maison, dès qu’il obtient des terres à long bail.

Les maraîchers ont à côté d’eux des nourrisseurs et des pépiniéristes. L’irrigation à grande eau fait apparaître sur les sables d’Asnières et de Gennevilliers de véritables marcites, des prairies d’herbes mêlées et de ray-grass qu’on coupe cinq fois par saison, tandis que les betteraves fourragères rendent de 50 à-100000 à l’hectare. Plus de 800 vaches laitières trouvent ici leur nourriture de fourrages d’été et d’hiver.

Opposition. — Ainsi il s’était formé une colonie de maraîchers, d’herbagers et de pépiniéristes, sur les grèves qui ne rendaient jusque-là que de maigres récoltes de blé, seigle et pommes de terre, obtenues au moyen des boues de Paris.

Mais les habitudes étaient attaquées et quelques intérêts lésés. C’étaient les émigrants de la vallée de Montmorency qui venaient disputer les terres de location, et faisaient concurrence sur les marchés aux anciens maraîchers. Une grande usine de produits chimiques avait espéré vendre des sulfates d’alumine pour l’épuration ; la culture avait envahi sans laisser place aux procédés industriels. Les propriétaires de quelques villas s alarmèrent au seul nom des eaux d’égout. On s’unit contre l’irri-

galion ; on l’accusa de répandre la fièvre paludéenne, de relever la nappe et de noyer ainsi les carrières et les caves, d’amener en définitive la dépréciation d’une région qui devait, si près de Paris, devenir partout du terrain à bâtir. L’irritation alla si loin que le maire de Gennevilliers fit sommation de suspendre la fabrication de la conduite maîtresse dans la traversée des rues de la commune, et fit emprisonner un jour les chefs d’atelier. Sur un autre point, aux Garennes de Saint-Denis, les habitants menaçaient de tirer sur les ouvriers.

Tous les orages, supportés avec patience, s’apaisèrent, et les travaux s’exécutèrent, mais donnèrent lieu à 75 procès intentés pour indemnité à payer par la ville de Paris aux propriétés qui avaient souffert des inondations.

Qu’y avait-il de vrai dans ces imputations? les enquêtes de 1876 le diront :

La fièvre paludéenne n’existait pas. Les inondations souterraines avaient une double cause : les petites crues de l’arrosage s'ajoutaient aux grandes crues qu’amenaient les pluies d’automne et du printemps, et qui rencontraient la Seine relevée par les inondations propres du fleuve. — Les procès suscités .par des agents d’affaires prirent quatre ans d’expertises et de plaidoiries confuses devant le Conseil de préfecture; ils finirent par des transactions.

Commission de 1874. — Des réclamations en sens inverse arrivaient à l’administration supérieure. Le Conseil général de Seine-et-Oise demandait instamment qu’on débarrassât la Seine de la souillure des eaux d’égout. Une commission d’ingénieurs fut réunie au ministère des travaux publics en 1874. Elle admit que le seul procédé reconnu jusqu ici comme efficace était l’épuration des eaux d’égout par irrigation. Mais, comment chaque jour utiliser 300000 mètres cubes, si l’on dépend uniquement de la bonne volonté de la culture, et si l’on n’a dans la main un terrain suffisant pour faire absorber à l’extrémité de

la conduite tout ce qui n’aura pas été dépensé en route par les arrosages ou les colmatages d’intérêt privé? Il fallait un régulateur, c’était une condition absolue, dès qu’on voulait répondre de l’affranchissement du fleuve. C’est alors que M. Krantz indiqua la solution des terrains d’Achères au bas de la forêt de Saint-Germain. Il y avait là 1500 hectares de grèves, de broussailles formant des tirés de lapins. En y portant les eaux d’égout, on transformerait le désert qui pourrait admettre des colonies agricoles, et qui, morcelé en petites cultures, produirait le lait et là viande, tandis que les colonies maraîchères de Gennevilliers continueraient les plantes, les légumes et les pépinières.

La commission adopta l’idée et conclut en réclamant un projet d’ensemble des irrigations, appuyé sur un régulateur créé sur les terrains domaniaux d’Achères.

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