IL ASSAINISSEMENT DE LA SEINE
Le projet de 1875. — Le ministre des travaux publics avait approuvé les mesures proposées par la commission de 1874 pour remédier à l’infection de la Seine et il avait invité la ville de Paris à les appliquer.
Le projet rédigé en 1875, par MM. Belgrand, Mille et Durand Claye, fut la suite de ces prescriptions qui commençaient à imposer le principe édicté à la même époque par la loi anglaisé :
« Nul ne peut porter atteinte à la pureté des eaux courantes. > 4 ;':
Le tracé. — On ne pouvait plus s’enfermer dans la plaine de Gennevilliers. La ligne cette fois devait tendre vers le point obligé d’Acbères, en-franchissant les trois premières presqu’îles. Elle devenait presque une parallèle au chemin de fer de Rouen. Après avoir dans les avant-projets cherché la direction de prolongement vers les plateaux de Pontoise et du Vexin Normand, on se trouvait ramené vers la vallée de la Seine, vers les alluvions qu’on désigne souvent sous le nom de garennes, maigres d’ordinaire, mais voisines de la rivière, des voies de communication et des populations bourgeoises et agricoles. On avait tenté la route d’en haut et forcément on en venait à la route d'en bas, dans la vallée, là où, si Paris réussissait, on rencontrait, pour suivre l’exemple, Poissy, Mantes, Vernon, Rouen même.
La ligne maîtresse part des machines de Clichy et elle marche vers l’étoile d’Herblay, l’un des derniers ronds-points au bas de la forêt de Saint-Germain. Elle y arrive au bout de 18 kilomètres après avoir traversé trois fois la Seine en siphon et coupé par
un tunnel de 3 kilomètres le massif du calcaire grossier en avant de Sartrouvdle. Elle a circulé partout dans une galerie de 1”,80, assez haute pour qu’un homme y tienne debout. L’eau, montée par les pompes centrifuges de Clichy à l’altitude de 40 mètres, supérieure de 16 mètres au niveau des collecteurs, jaillit à l’étoile d'IIerblay à la cote 35, quand l’étiage de la Seine en ce point est à 20 mètres.
En route, elle a dominé 6600 hectares, près de 2900 hectares, dans la première presqu’île de Gennevilliers, 1400 dans la seconde presqu’île de Houilles, et 2300 dans la troisième vers Achètes. Là se trouvent les 1400 hectares de terrains domaniaux à mettre sous la main du service pour assurer l’épuration, quelles que soient les variations de la consommation libre.
Dans les deux premières presqu’îles, on trouve partout la culture des légumes, des fruits, des céréales, appuyée sur le transport des boues de Paris, et comme les maires font de plus en plus opposition aux gadoues qui fermentent, l’intérêt du cultivateur le portera vers les eaux d’irrigation.
Rien de favorable comme la situation du régulateur d’Achèrcs. Le terrain s’y développe comme la nappe d’un demi-cône incliné à O”,002 de pente vers la rivière; on est sur le sable, et l’eau souterraine coule à 6 mètres de profondeur. Quelques bouquets d’arbres en première ligne, puis une zone d’arbustes malingres, livrés aux lapins et constituant les tirés, enfin le long de- la Seine deux fermes occupant 400 hectares et défendant comme elles le peuvent leurs maigres récoltes contre la dent des rongeurs. En face, en demi-cercle, les coteaux d’Herblay et de Conflans, avec leurs jardins et leurs habitations pressées. Derrière, à 1 kilomètre, les villas et le parc de Maisons, le château chef-d’œuvre de Mansard, où le président de Maisons reçut Louis XIV. Plus loin, à 8 kilomètres, Saint-Germain avec sa terrasse, son château, ses allées : que de ressources pour les fermes de petite culture! La clientèle de vente est partout. Mais
là aussi l’inquiétude à l’égard des irrigations est extrême, la plus énergique résistance s’y organisera.
Discussions au Conseil municipal. — Le projet des ingénieurs souleva au Conseil municipal des questions graves. D’abord la dépense d’ensemble, estimée à 5 millions, devait être portée à 10 : car on avait déjà donné deux millions au service bas dans la plaine de Gennevilliers, et la distribution sur une surface de 6000 hectares coûterait 500 francs par hectare. L’aménagement des terres comportait un supplément de 3 millions. La Tille voudrait-elle s’engager pour 10 millions?
L’état d’impureté actuelle des eaux d’égout n’était pas le dernier mot. Quand chaque logement de Paris recevrait l’eau à toute hauteur d’étage, quand chaque maison aurait sa jonction à l’égout, les vidanges suivraient la voie commune des eaux sales. Comme à Londres et à Bruxelles, elles iraient aux collecteurs. Que commandait un pareil avenir ?
Enfin le calcul des surfaces d’épuration était basé sur le chiffre de 50000 mètres cubes que chaque hectare devait absorber en un an. N’élait-ce pas excessif? Les ingénieurs anglais n’ont-ils pas posé comme limites 10 à 12000 mètres cubes au lieu de 50000?
Ces objections furent défendues par M. Laulh, chimiste exercé qui, ayant tenté le traitement des eaux d’égout par les courants d’air et n’ayant pu faire approuver ses procédés, acceptait alors l’épuration par le sol, mais ne voulait pas que l’irrigation fût une inondation, et qu’elle fît des terrains du régulateur un dépotoir, une voirie. 11 voyait beaucoup de divergence dans les opinions, et pour éclairer le Conseil, il proposait de réunir une commission spéciale à laquelle on appellerait tous les hommes qui s’étaient fait un nom dans les éludes d’hygiène.
C’était tout remettre en question. Le rapporteur, M. Vauthier, répondit qu’il proposait, non le vote immédiat de 10 millions et l’adoption absolue du système, mais simplement la
prise en considération du projet des ingénieurs et sa mise aux enquêtes, pour savoir s’il y avait lieu de le faire déclarer d’utilité publique. Toutes les opinions se feraient jour, appréciées parla Commission. Le Conseil, saisi alors de nouveau, prononcerait en pleine cbnnaissance des choses.
« Il n’était pas encore temps de se préoccuper du tout à l’égout. puisque sur 1000 kilomètres de galeries à construire, il n’en existait encore que moitié, 550, et que le reste exigeait 40 millions de dépense et quinze années de temps. Ne pouvaiton espérer d’ailleurs que les usines à engrais feraient des progrès, et tiendraient par là à sauver leur existence?
« Enfin les 50 000 mètres cubes à consommer par un hectare en un an venaient non d’une prescription imposée, mais d’un fait créé par les cultivateurs eux-mêmes, par les besoins de leurs terrains de sable, auxquels ils demandaient deux et trois récoltes chaque année. Les belles expériences du docteur Frankland avaient montré qu’on pouvait aller a 198000 mètres cubes dans les sables purs sans cesser d’obtenir une purification complète des eaux. Enfin, la preuve de la valeur des essais de Gennevilliers, c’étaient les visites continuelles qu’y faisaient les étrangers. M. Maus, inspecteur général de Belgique, ayant la haute main sur l’assainissement de Bruxelles, répétait qu’il y avait ici le circulus de plus court rayon ; M. Hobrechl, directeur général de i’assainissement de Berlin, venait y prendre la démonstration de sa solution.
« Paris pouvait donc marcher avec sécurité dans les errements poursuivis courageusement depuis dix ans. Les formes protectrices des intérêts, telles qu’elles sont créées par nos lois, suffiraient; avec l’enquête administrative, on aurait les lumières qui pouvaient encore manquer. »
Le Conseil fut convaincu, il vola la prise en considération du projet et sa mise aux enquêtes.
Enquêtes de 1876. — Les enquêtes s’ouvrirent dans l’été
SSAINISSEMENT.
de 1876. Elles devaient avoir lieu simultanément dans les deux départements de Seine et Seine-et-Oise, que traverse la ligne. Deux Commissions devaient donner leur avis, siégeant l’une à Paris, l’autre à Versailles.
Commissionde Seine-et-Oise. — Dans Seine-et-Oise, l’émotion lut très vive ; elle eut et elle garde pour foyers de résistance Saint-Germain et Maisons. « Mettre les eaux d’égout dans la forêt de Saint-Germain, disait-on, est-ce possible? Qui proposerait de les envoyer aux bois de Boulogne et de Vincennes? On va déshonorer la terrasse ; Saint-Germain ne sera plus la ville de bon air, et les étrangers n’y viendront plus. » A Maisons, même inquiétude chez les Parisiens propriétaires de villas, comme dans la société formée pour le morcellement et la vente des terrains du parc. Le mal de la peur fut si contagieux qu’il gagna les gens delà campagne. Presque tous les Conseils municipaux inscrivirent aux registres leurs votes contre le projet. Les cultivateurs s’engageaient entre eux par promesse écrite à ne pas user des eaux d’irrigation.
Il fallait donner des motifs sérieux à ces oppositions instinctives : c’est ce que fît le rapport de la Commission de Versailles, confié à M. Hély d’Oissel.
Rapport de M. Hély d'Oissel. — « Le projet, dit-il, est mauvais, il manquera le but qu’il s’agit d’atteindre ; il n’enlèvera pas les 300000 mètres cubes que Paris produit chaque jour, puisque les cultivateurs eux-mêmes déclarent qu’ils ne veulent pas des eaux. Ils comprennent qu’à côté d’un mince avantage de fertilité, ils auraient, comme à Gennevilliers, l’inconvénient des fièvres paludéennes et des inondations souterraines. D’ailleurs leurs blés, leurs pommes de terre, leurs vignes, avec un seul arrosage par an, ne consommeraient guère. C’est donc le régulateur de la forêt qui recevrait tout, là où les arbres ne peuvent que souffrir d’une irrigation d’inondation et de miasmes
infects. Faute d'emploi, on finirait, malgré les assurances d’aujourd’hui, par creuser des bassins de défécation et ouvrir des déversoirs en Seine. C'est-à-dire que l’opération aboutirait à porter l’égout d’Asnières sous Saint-Germain, dans la région de villégiature la plus belle et la plus favorisée des environs de Paris.
« 11 y a un autre parti à prendre. Que la ville de Paris se décide à imiter Londres et à envoyer ses immondices à la mer. Elle peut y marcher par étapes, au moyen d’une conduite unique qui pourrait, en dehors des pays de villégiature, arroser les pays de culture, quand les habitants le demanderaient. La Ville dans ce cas pourrait affranchir la Seine et utiliser les eaux d’égout sans porter préjudice à personne, et peut-être en rendant des ser-
Ainsi la conclusion de la Commission de Versailles, c’était le canal de Paris à la mer.
Commission de la Seine. — Mais qu’allait dire la Commission de la Seine, qui avait pour président M. Bouley, membre de l’Institut, et qui avait choisi dans son sein pour secrétaires MM, Orsat, Schlœsing et Vilmorin, esprits nourris de fortes éludes et voyant de haut? Que deviendraient ces allégations des fièvres paludéennes et des inondations souterraines, admises jusqu’ici comme conséquences forcées des irrigations? Comment serait jugée cette proposition qui, pour guérir le mal de la peur de la villégiature, voulait envoyer les immondices de Paris à la mer du Havre?
La Commission, réunie au Luxembourg le 7 juin 1876, tint jusqu’au 19 août 15 séances; elle fit trois visites des lieux, à Gennevilliers, à Asnières et à Bohdy. Elle entendit les plaignants et les auteurs de contre-projets; elle appela devant elle les hommes spéciaux qui pouvaient parler utilement ; elle prit à tâche de ne pas rester au-dessous des enquêtes anglaises.
Le rapport au Préfet de la Seine, qu’elle déposa en septembre et qui porte la signature de M. Schlœsing, eut à l’étranger la même autorité que le Blue Book publié en 1870 par les Commissaires anglais de la Pollution des rivières, et qui a fait le nom de docteur Frankland.
Préoccupations de la Commission. — La Commission, sous l’inspiration de son président, se préoccupa surtout d’éclairer l’esprit public sur les questions complexes qui se rattachent au déversement des eaux d’égout hors de Paris, et aux moyens de les restituer à la Seine, après les avoir dépouillées de leurs impuretés d’une manière complète, c’est-à-dire essentiellement, et non pas seulement en leur donnant par le filtrage une pureté qui n’est qu’apparente. Convaincue que la propagande scientifique est l’un 4es plus sûrs moyens de combattre les préjugés et de venir en aide aux améliorations d’utilité publique, elle consacra la première et la principale partie de son rapport à l’exposé des notions générales qu’elle crut indispensables pour faire comprendre le mécanisme et l’épuration des eaux par le sol, et prouver le grand profit que l’agriculture peut tirer de l'irrigation, sans que la santé publique soit en aucune façon compromise. Nous allons donc trouver la théorie avant la discussion des faits de la pratique.
Le Rapport. — Les notions théoriques sur la combustion. — Qn’est-ce que l’eau impure des égouts? Comment peut-on la purifier?
. L’eau des égouts de Paris contient environ 3 kilogrammes par mètre cube en matières suspendues et dissoutes. Les matières sont pour deux tiers d’origine minérale, pour un tiers d’origine organique.
Les substances minérales provenant en grande partie de l’usure des chaussées, n'apportent en elles rien de vénéneux comme les acides de l’arsenic qu’emploie parfois l’industrie.
Elles sont non pas nuisibles, mais gênantes. Charriées par le courant, elles se déposent en route, et remblayent le rivage de navigation. Si elles étaient seules, on s'en débarrasserait par des dragages, et tout serait fini.
Il n’en est pas de même des substances organiques, i S’il est, dit M. Schlœsing, une notion vulgarisée aujourd’hui, c’est celle de la circulation entre les trois règnes, de certains composés minéraux, l’acide carbonique, l’eau, l’acide nitrique et l’ammoniaque. Les végétaux les puisent dans le sol et dans l’air, les réduisent partiellement, c’est-à-dire en séparent et en rejettent une partie de l’oxygène, associent les restes de cette réduction et les organisent en procédés complexes d’une extrême variété, dont une portion alimente les espèces végétales. C’est la première moitié du cycle. La seconde commence quand les êtres organisés ont cessé de vivre ; les composés qui les constituent se résolvent en leurs éléments primitifs, et leur décomposition restitue au sol et à l’air tout ce que la synthèse végétale leur avait emprunté. Pendant cette synthèse, de l’oxygène avait été éliminé et rejeté dans l’air; l’air doit donc, pendant la décomposition, rendre aux matières une quantité égale d’oxygène, afin que la restitution soit entière; c’est pourquoi la décomposition des êtres organisés est en définitive « une combustion ». Quand l’air peut pénétrer partout la matière qu’il faut brûler, la combustion directe et simple est si complète que l’azote même sortant de la combinaison est oxydé; les réactions chimiques sont alors parfaitement salubres. Mais si l’air fait défaut à tout ou partie delà masse, les phénomènes de la combustion deviennent ceux de la putréfaction. Les produits qui en résultent sont éminemment insalubres. A défaut de l’oxygène libre de l’air, la substance organisée prend de l’oxygène combiné dans l’eau, les sulfates, les nitrates. La combustion imparfaite exhale de l’hydrogène carboné, de l’hydrogène sulfuré, de l’oxyde de carbone. L’azote devient libre en partie, ou avec l’hydrogène forme de l’ammoniaque. La confusion, le désordre dominent. »
« Les eaux d’égout offrent des exemples très nets des deux genres de combustion. Sont-elles renfermées et stagnantes, ou emprisonnées au fond d’un lit de rivière, elles deviennent le siège d’une putréfaction intense ; sont-elles répandues sur le sol pour y couler dans l’intérieur et s’y mettre en contact intime avec l’air, elles subissent la combustion directe et complète : elles deviennent inoffensives. »
Effets de la combustion lente. — Observons maintenant les effets de la combustion lente sur les matières organiques roulées par les eaux d’égout. Elles sont solides et suspendues dans le courant, ou solubles'et dissoutes.
Solides, elles se déposent avec les matières minérales le long de la rive droite, y forment des bancs qui vont jusqu’à Mantes et qui, sur leur épaisseur de 1 à 2 mètres, sont de véritables vases de marais. En été, on en voit sortir d’énormes bulles qui viennent crever à la surface et qu’on peut enflammer ; c’est de l’hydrogène carboné, le gaz des marais.
Solubles, elles sont plus dangereuses. Leur décomposition a des produits si variables qu’il a fallu, à l’analyse, tourner la difficulté. Dans les résidus d’évaporation, on cherche le carbone et l’azote organiques, c’est-à-dire engagés dans la combinaison. Le carbone, représentant au moins 50 pour 100 des subslances, indique la quantité ; la qualité, c’est-à-dire l’énergie de la putréfaction, est mesurée par l’azote. Si la matière organisée est encore vivante au milieu des eaux, elle peut multiplier avec une rapidité foudroyante dans un organisme qui lui offrira un milieu favorable. Si elle est morte, elle commence une série de transformations qui la rendent apte à servir d’aliment à une série nouvelle de microzoaires. Elle est alors autrement avide d’air et enlève l’oxygène dissous aux eaux du fleuve. Si bien qu’on peut, par l’oxygène qui manque, apprécier la quantité do matière organisée en cours de putréfaction. Ainsi la Seine à Corbeil a 9 centimètres cubes par mètre cube; après avoir
traversé Paris, au pont d’Asnières, elle ne garde que 6. Près des collecteurs d’Asnières et de Saint-Denis, le titre descend à 1 et il ne remonte qu’au delà.
Les ferments solubles et les ferments figurés menacent donc la santé publique, si les eaux, ainsi souillées, sont prises comme eau potable. L’analyse chimique n’est pas encore assez délicate pour tout dire ; mais il y a un autre indice qui ne trompe pas, c’est le goût : une eau est mauvaise et doit être rejetée si elle a le goût de « croupi », si elle le prend au bout de quinze jours de repos. Les eaux des bonnes sources ne l’ont jamais.
Que faire d’une eau sale qu’on n’a plus le droit d’écouler à la rivière ?
L’épurer ou l’envoyer à la mer.
Canal de Paris à la mer. — MM. Brunfaul et Passedoit ont soumis à la commission d’enquête des projets pour conduire les eaux d’égout de Paris, soit au-dessous de Rouen, à Canteleu, soit au delà même, à Quillebœuf, dans la Seine maritime, d’où les marées les auraient emportées en pleine mer.
11 s’agissait d’un canal unique, descendant, avec la pente de la vallée, de 0“,10 par kilomètre. A ce taux, des dépôts seraient restés en route, car la marche des vases dans les collecteurs exige des pentes quadruples de CT,40 par kilomètre.
Les cultivateurs qui auraient voulu de l’engrais auraient dû venir le chercher dans le canal ei l’en extraire eux-mêmes. C’est bien alors que la campagne aurait eu les inconvénients sans les avantages. D’ailleurs porter la masse des liquides infects à Canteleu, c’était transporter à Rouen le mal dont Paris voulait s’affranchir. Et quant aux marées, combien de fois auraient-elles promené en va-et-vient les immondices jusqu’au Havre? Ce n’étaient pas des solutions.
Dès lors, il fallait se tourner vers l’épuration.
L'épuration artificielle par filtration. —On a d’abord cherché
l’épuration par le filtrage et les procédés chimiques. Le plus grand et le meilleur exemple de filtrage est aux bassins des grandes Compagnies anglaises des eaux de Tamise. Les eaux troubles déposent d’abord dans des réservoirs au niveau do la rivère; puis des pompes jettent ces eaux clarifiées sur des couches de sable et gravier qui reposent sur un fond drainé. Les sources s’écoulent au-dessous, et par un deuxième relais de pompe, sont refoulées dans les réservoirs de la distribution.
Il n’y a là que moitié du travail d’épuration : les matières suspendues restent, il est vrai, dans les bassins de repos et sur les filtres. Mais les matières dissoutes, les ferments solubles et figurés dont nous avons vu les dangers, passent tout entiers avec les eaux.
Procédés chimiques. — Les procédés chimiques activent la précipitation des matières suspendues, sans toucher davantage aux ferments solubles.
En Angleterre, on a d’abord employé la chaux, puis la Compagnie l’ABC fit grand bruit avec un mélange d’alun, de sang ( blood ) et de charbon.
Le sang et le charbon étaient trop chers pour qu’on en employât beaucoup. Au fond, c’était l’alumine de l’alun qui opérait le collage, comme dans le procédé plus simple, plus net, de M. Lechâtelier. Dans le cours de 1876, un chimiste, M. Knab, monta une petite usine où il produisait la clarification des eaux à égout par les phosphates acides et ferrugineux' de la Moselle.
11 croyait faire un engrais riche, bon à emporter, et des eaux qu’on pouvait répandre en irrigation sur des prairies. Mais tous ces procédés industriels aboutissent à une impasse, la dessiccation des vases de dépôt, et leur enlèvement par la culture à un prix convenable de vente. Presque partout les dépôts sont restés pour compte aux extracteurs, qui en outre
laissaient écouler en pure perte a la rivière la potasse et l’ammoniaque.
Et si les liquides doivent servir en irrigation, pourquoi ne pas leur donner à transporter ces vases dont on ne sait que faire, après qu’on les a si chèrement tirées d’un mélange qu’on destine tout entier à la culture?
Épuration par le sol. — Pour protéger les cours d’eau contre la décomposition putride dés vases d’égout, on a donc essayé de la filtration sur des couches de gravier, et de la précipitation, du collage par les agents chimiques, chaux, alumine, phosphates, sels de fer et en zinc; on a clarifié, il
« L’épurateur parfait des eaux chargées de matières organiques, dit M. Schlœsing, c’est le sol. Les eaux de sources, souvent si pures, si limpides et si fraîches, ne proviennentelles pas d’eaux superficielles souillées par des débris de végétaux et d’animaux? Elles ont donc été purifiées par leur trajet dans l’intérieur du sol, et cela se comprend dès qu’on suit la marche de la nature.
« Quand des eaux impures sont venues sur un terrain meuble, les matières insolubles sont d’abord arrêtées par la surface comme par un filtre : c’est un simple filtrage mécanique qui commence le travail. L’eau alors descend plus avant, le sol s’en imbibe, chaque particule de terre s’enveloppe d’une couche liquide extrêmement mince; ainsi divisée, l’eau présente à l’air confiné dans le sol, une surface énorme; alors s’opère le second effet de l’irrigation, la combustion de la matière organique dissoute dans l’eau d’égout. On dit que le feu purifie tout, et en effet, il n’y a pas de matières organiques, si impures, si malsaines qu’elles soient, que le feu ne transforme en acide carbonique, eau et azote. Il se passe dans l’intérieur du sol un phénomène de même ordre, non plus violent et visible comme le feu, mais lent et sans signe exté-
rieur; ce n’est pas moins une combustion qui réduit toute impureté en acide carbonique, eau et ammoniaque. Il lui arrive même d’être plus parfaite que la combustion vive et d’oxyder, de brûler l’azote, d’en faire de l’acide nitrique, et c’est là le signe d'une combustion parfaite.
« Quant aux matières insolubles retenues à la surface, elles n’échappent pas davantage à la combustion lente, surtout quand un labour les a incorporées dans le sol. Tout ce qu’il en reste, c’est un sable extrêmement fin qui comptera désormais parmi les éléments minéraux de la terre. »
Ce terreau, qui reste mêlé à la couche arable, paraît nécessaire à la réaction, comme s’il contenait un agent animé semblable aux mycodermes qui, dans la fermentation du vin, transforment le sucre en alcool; la vie est presque toujours au fond des phénomènes.
Reste l’action de la végétation.
La plante évapore une forte partie de l’eau versée sur la terre; elle consomme l’ammoniaque et l’acide nitrique formés dans la période de combustion, elle abandonne des débris qui constituent ensuite le terreau. Voilà l’action de la plante dans l’épuration; elle existe déjà, mais petite, tandis qu’elle sera grande dans l’utilisation.
Marche. — Opérations intermittentes. — Les conditions à remplir pour obtenir une bonne épuration, se révèlent en observant la marche naturelle de l’opération. Il y a deux mouvements : celui de l’eau, celui de l’air. L’eau apporte le combustible, l’air livre les corps comburants, et il faut régler la mise au feu des impuretés à brûler, comme on règle l’alimentation d’un foyer, en bois ou en charbon.
Une fois que le sol a été ouvert, ameubli, drainé, nous ne pouvons plus rien sur l’entrée d’air; mais nous gardons la manœuvre des arrosages, et l’intermittence arrive forcément pour laisser au sol le temps de s’égoutter par le fond, à l’air le
temps de renouveler la provision d’oxygène qui doit exister dans la couche filtrante.
L’expérience peut indiquer des limites.
Le docteur Frankland, le maître ici, a formé au moyen de cylindres de métal ou de verre des types de chaque sol avec épaisseurs variables. On versait à la surface supérieure des quantités égales d’eau d’égout; on constatait si l’eau qui sortait au bas était limpide et pure, et l’on versait alors une nouvelle dose sur le filtre.
Dans le sable pur, avec les eaux des égouts de Londres, on pouvait aller à 50 litres par mètre et par jour, à 180000 mètres cubes par hectare et par an, quand on donnait 2 mètres d’épaisseur à la couche filtrante. M. Bayley-Denton l’a prouvé à Merthyr Tydvil. Il a monté l’épuration des eaux d’une ville de 50000 âmes avec des filtres de 2 mètres d’épaisseur, auxquels il a fait digérer de 180000 à 240000 mètres cubes par hectare et par an ; l’épuration y est aussi parfaite qu’on peut le demander.
A Clichy, les ingénieurs ont répété l’expérience avec un prisme de 2 mètres en terrain pris dans la plaine de Gennevilliers. Sans aller à la limite, ils ont opéré au taux de 55000 mètres cubes par hectare. Le chiffre de 50000 mètres cubes, amené par la pratique libre des cultivateurs, n’a donc rien d’excessif.
Mais on voit combien l’intermittence des arrosages, pratiquée partout dans le Midi pour les eaux troubles ou chargées de fumier, a sa raison d’être.
Utilisation. — La restitution est aujourd’hui considérée comme un des meilleurs garants de la fertilité durable d’un pays. Le sol qui a fourni les produits d’alimentation d’nne population, doit en recevoir comme engrais les débris, pour les faire rentrer dans le cercle de la vie.
Les eaux des égouts de Paris sont riches, et elles le deviendront davantage quand toutes les déjections suivront le sort
commun des immondices. En négligeant la potasse et l’acide phosphorique, en ne comptant que l’azote, les eaux tiennent déjà de 5 à 600 tonnes d’azote, représentant une valeur de 13 à 14 millions, et susceptibles d’engraisser 40000 hectares à la dose de 30 tonnes de fumier par hectare. Plus tard, quand on pratiquera le « tout à l’égout », c’est une étendue de 60 000 hectares qu’il faudra considérer.
La Ville est tenue moralement d’épurer ses eaux, et il suffit pour cela de 2 à 3000 hectares, surfaces déjà difficiles et chères à trouver. Mais l’utilisation concerne les cultivateurs intéressés à l’alimentation du marché en légumes, en lait, en viande. Et ce progrès viendra sans nul doute, car le procédé de l’utilisation est encore l’irrigation.
Dès que l’irrigation s’établira dans une région pour y faire de l’épuration elle gagnera de proche en proche, comme une tache d’huile, et deviendra de l’utilisation, travaillant mieux, dépensant moins d’eau, marchant vers cette limite de 15000 mètres cubes, si souvent invoquée par les adversaires des projets d’aujourd’hui.
Ainsi la Ville, pour avoir rempli son devoir envers la vallée de la Seine par 1 assainissement de la rivière, verra la grande banlieue pratiquer de plus en plus la restitution et créer cet échange entre les produits et les engrais, cette circulation qu’on a définie : « le circulus de plus court rayon ».
Ces principes posés et expliqués avec clarté, la Commission passe à l’examen des faits, et l’enquête les considère aux trois points de vue de l’emploi des eaux, de la salubrité et des intérêts matériels.
Emploi des eaux. — A Gennevilliers, en 1876, on constatait que l’irrigation partie de 5 hectares en 1860, atteignait déjà 220 hectares en 1875. L’usage des eaux est parfaitement libre; nul n’est contraint d’en prendre ; chacun consomme ce qui convient à ses champs, ce qui va de 40 à 50 000 mètres cubes
par hcclare et par an. La culture maraîchère domine, clairsemée de pépinières ou de fourrages, herbes, luzernes, betteraves, destinées à la nourriture du bétail; presque pas de céréales.
La terre est divisée en longues planches enveloppées par des rigoles; les plantes, placées en lignes, se mouillent par imbibition aumoyen des eaux coulant dans les rigoles qui gardent au fond une croûte mince, légère, ressemblant à du feutre, quand elle est desséchée, et constituée en partie par des poils et du crottin.
Ces vases des fossés, on les incorpore au sol aux époques des façons de la culture. En hiver, l’irrigation conduite dans les sillons, y dépose un colmatage qui est une véritable fumure et améliore les terrains maigres des grèves, en leur donnant le terreau et l’engrais.
Aucun signe de putréfaction ne s’aperçoit quand on est au milieu des rigoles. II y a une légère odeur, un peu fade, mais à peine sensible.
L’incommodité des émanations a été singulièrement exagérée, et elle ne peut ressembler à celle des tas de gadoues qu’on rencontre pourtant partout. Qu’est-ce que 100 kilogrammes de matières déposées en cent arrosages, sur une surface de 10000 mètres carrés? C’est une couche de 1 millimètre d’épaisseur,
soit recouverte.
Mais les eaux qui filtrent dans le sol et descendent à la nappe des puits, méritent une attention particulière.
Inondations souterraines, — Les habitants de Gennevilliers se sont plaints de l’envahissement des caves et des carrières par des inondations. Des pièces d’eau ont vu leur niveau se relever, des arbres plantés sur les bords ont péri. Le mal vient-il des irrigations.'
Il y a eu ici des modifications profondes apportées au régime des eaux souterraines depuis 1846, époque à laquelle M. Delesse dressa une carte hydrographique de la nappe, en ratta-
chant au sol par des courbes de niveau les altitudes de l’eau dans les puits. L’eau souterraine descend naturellement des couches du mont Valérien vers la Seine; et comme elle rencontre l’obstacle des grèves à traverser, il lui faut des pentes fortes, et variables d’ailleurs suivant les variations de composition de la masse filtrante.
Or, en 1868, le barrage de Bezons a relevé de 2 mètres le niveau de la Seine aux débouchés de la vallée. Ile 1872 à 1876, les années, de sèches qu’elles étaient, sont devenues pluvieuses; l’eau arrivant des hauteurs a augmenté. En même temps les irrigations ont apporté un contingent qu’on peut réduire d’importance vis-à-vis des deux autres causes, mais qu’on no peut pas nier. La nappe a donc éprouvé des oscillations, des relèvements, et au point de vue d’une bonne épuration, leur influence ne peut être négligée. Là où la distribution est réglée en comptant sur un filtre de 2 mètres d’épaisseur, un relèvement de 1 mètre du niveau d’écoulement enlève la moitié de la puissance : la sécurité, les garanties n’existent plus.
Le remède est d’ailleurs tout indiqué : c’est le drainage assurant des voies d’écoulement suffisantes.
Le drainage doit accompagner l’irrigation.
Salubrité. — Abordons la question grave : la salubrité.
« La Ville, qui a repoussé loin d’elle l’insalubrité en affranchissant la Seine jusqu’à Asnières, et qui, par ses projets d’aujourd’hui, veut détruire le fléau, est-elle sûre que sa solution n’aboutira pas simplement à déplacer le mal, à le transporter au bas de la forêt de Saint-Germain, dans la région la plus belle des environs, la plus salubre, la plus aimée du Parisien et de l’étranger?
« La fièvre typhoïde envahit Gennevilliers depuis l’introduction des irrigations. Des mémoires de médecins le constatent et l’expliquent : le sol, gorgé d’immondices, est devenu un marais livré à la fermentation putride. »
Eh bien, répond la Commission, il n’y a pas de marais dans la plaine de Gennevilliers, et pas d’exemple d’un terrain cultivé devenu imperméable par des fumures excessives. Cette croûte qui voudrait se former est mise en pièces par la charrue ; l’air y pénètre en liberté, réduit, brûle les engrais, et la sortie devient égale à l’entrée.
Quant à la fièvre, indice remarquable, elle s’est développée en dehors du périmètre des irrigations, dans les parties nordouest du village, sous le vent d’anciennes mares abandonnées à des variations constantes. Le hameau des Grésillons, bâti au centre des arrosages, n’a pas de malades.
. Encore ici, le drainage serait la première et la meilleure condition d’hygiène.
« Il est possible, dit l’opposition, que Gennevilliers soit protégé par les façons d’ameublissement continuelles des cultivateurs, et par des arrosages qui ne dépassent pas les besoins de la récolte. Mais il n’en sera plus de même sur les 1500 hectares qui doivent, au bout de l’aqueduc, former le régulateur des irrigations.
« La Ville, maîtresse chez elle, usera et abusera du filtre. Quand elle sera embarrassée d’une masse d’eau dont les clients libres n’auront pas voulu, le régulateur deviendra un dépotoir, une voirie, qui rendront la vie à la campagne impossible : le pays est perdu. »
Mais s’il y a un règlement d’eau et un service de contrôle, et les deux existeront, le dosage réglementaire de 50000 mètres cubes par hectare et par an qu’on peut autoriser, sera respecté. Si d’ailleurs les terrains d’Achères, au bas de Saint-Germain, ne suffisaient pas, on en trouverait de suite au delà, sur les caps d’alluvion qui suivent, dans la plaine de Chanteloup, en face de Poissy, dans la plaine des Mureaux, en face Meulan; il y a encore là 6000 hectares de grèves perméables, attendant l’irrigation pour s’engraisser.
En fait de dépôts laissés par les eaux, qu’est-ce que 10 kilo-
grammes de matières insolubles répandues sur un hectare avec son arrosage en un an ? La pellicule de 1 millimètre laissée par chaque arrosage a deux ou trois jours pour se brûler à l’air et devenir inerte. Quant aux matières solubles emportées par les eaux, elles traversent un lit de sable pur où la nappe souterraine est à plus de 2 mètres, même dans le bas, vers la Seine. L’épuration par le filtre est donc assurée.
Saint-Germain et Maisons guériront du mal de la peur, comme on s’en est guéri à Gennevilliers, et l’on acceptera plus tard la transformation du désert en une campagne féconde.
Intérêts matériels. — L’intérêt matériel des populations traversées par l’aqueduc est-il de repousser les irrigations, dès que le motif toujours allégué de l’insalubrité n’existe pas?
Les études de M. Orsat sur le mouvement des valeurs financières et locatives à Gennevilliers,- celles de M. Yilmorin sur le rendement des cultures arrosées, rétablissent et expliquent la vérité.
La presqu’île de Gennevilliers est un demi-cercle qui a pour centre le village, pour contours un cordon de limon déposé par la Seine sur la rive, et pour massif de ses 1400 hectares de champs labourés, des grèves de sables et cailloux reposant sur les calcaires fissurés de Saint-Ouen.
C’est un sol maigre, perméable et brûlant qui ne portait guère que des seigles et des pommes de terre, en dehors de la ceinture de prairies qui bordent la rivière. Ajoutons qu’il y a 7000 parcelles, tant le morcellement est descendu dans les partages.
L’irrigation a marché par secteurs compris entre les routes qui du centre habité descendent vers les ponts de Clichy, Saint- Ouen, Saint-Denis, Épinay, Argenleuil; ces routes sont la voie naturelle des conduites maîtresses, puisqu’elles rencontrent les chemins ruraux par lesquels passent les lignes du réseau secondaire qui aborde les parcelles.
: Il faut du temps, et pour l’établissement de la canalisation, et pour le changement d’habitude qui fait succéder aux cultures sèches, les cultures arrosées, et pourtant le résultat est venu.
En 1872, après la guerre et la Commune, à la reprise du service, on comptait 24 hectares de terrains irrigués; en 1877, il y en avait 350, et il y en a aujourd’hui, au bout de douze ans, 600 hectares. Cela se comprend : l’eau d’égout apporte aux terres arides la fraîcheur et l’engrais ; elles rendent deux récoltes, elles assurent 4000 francs de produit brut au lieu de 500 francs autrefois.
Aussi les valeurs vénales ont monté; les grèves qu’on louait avec peine 100 francs l’hectare, se louent 300 francs. Les terres, aux mêmes places qui rapportaient 150 francs l'hectare, se placent à 450 francs. Les prix ont triplé.
Donner aux parcelles l’eau et les chemins, c’est comme, aux maisons de Paris, assurer l’eau et le gaz à tous les étages.
On ne peut faire partout des légumes, cela est vrai ; mais les besoins d’un marché comme Paris sont illimités. La culture fourragère n’a-t-elle pas à lui livrer du lait et de la viande quand la culture industrielle lui donnera le sucre et l’alcool? Propriétaires et fermiers n’ont donc qu’à gagner à l’utilisation d’une richesse perdue.
Résumé et conclusions. — La commission résume ainsi son
L’infection de la Seine doit cesser dans le plus court délai. Elle est due aux matières organiques, suspendues ou dissoutes, qu’apportent les eaux d’égout, et dont ces eaux doivent être dépouillées avant de couler en Seine.
L’épuration par la combustion des matières organiques dans le sol, est le seul procédé connu donnant des résultats satisfaisants.
Cette épuration sera complète, s’il y a un sol assez perméable pour, que l’eau y descende et que l’air y pénètre aisément, s il
y a une régularité mesurée dans la succession des arrosages, si un drainage suffisant évacue les eaux épurées.
On doit toujours séparer deux questions trop souvent confondues, l’épuration des eaux d’égout, et l’utilisation agricole des principes fertilisants, des engrais que contiennent ces eaux. La Ville est tenue d’épurer, non d’utiliser; ici l’intérêt privé doit intervenir et agir. Comme les deux opérations ont pour principe commun l’irrigation, elles finissent par se confondre.
L’épuration conduit à l’utilisation. Le résultat que la Ville ne peut atteindre d’un seul coup viendra de lui-même, par des accroissements successifs.
La Commission insérait, au terme de son rapport, un jugement qu’on nous excusera de transcrire.
« La Commission tient à déclarer que son enquête la conduit à approuver dans son ensemble l’œuvre commencée à Genne-
« Elle tient aussi à témoigner de sa grande et sympathique estime pour les ingénieurs qui la dirigent. Quand les imperfections inévitables d’un premier établissement auront été corrigées et ne pourront plus servir de texte aux récriminations, il faudra bien que les préventions tombent, et que la justice soit rendue à l’œuvre et aux hommes qui ont mis à son service tout leur savoir et toute leur activité. »
Application. — L’assainissement de la Seine sous Paris allait-il arriver à la suite du rapport de la Commission? Non, et pour deux raisons : la vérité ne pénètre qu’avec du temps dans les esprits, et il restait en suspens une autre question, égale à la première qu’on venait de résoudre.
L’assainissement de la maison dans Paris n’était pas traité et l’amélioration y était nécessaire pour mettre le ménage paririen à la hauteur de propreté et de salubrité du ménage belge et anglais. C’est le débat passionné qui nous reste à retracer.
De si utiles leçons pourtant ne furent pas perdues. La plaine deGennevilliers reçut quatre drains du gros diamètre de O”,45, enfoncés à 4 mètres sous terre, allant chercher les eaux des carrières envahies, et déchargeant la ceinture qui enveloppe comme un fossé de défense les maisons de l’agglomération. Les drains qui débouchent en Seine au niveau d’étiage sont devenus des sources limpides et fraîches où l’on peut boire, parce qu’elles sont pures de matières organiques.
L’épandage en été est de 80000 mètres par jour, et l’on ne constate aux embouchures du drainage qui domine les oscillations souterraines que 20 000 mètres environ, tant l’évaporation des plantes en cours de végétation est puissante : ces sources du drainage sont la preuve d’évidence de l’excellence des irrigations.
L'Exposition de 1878. — L’année 1878 fut prise d’ailleurs par les préoccupations de l’Exposition qui, à dix ans d’intervalle, rétablissait les relations de 1868. Toutes les nations répondirent à l’appel de la France, et chacune construisit un pavillon qui répétait sa propre habitation avec le luxe du confortable intérieur dans le Nord, avec l’éclat extérieur de l’art dans le Midi.
La ville de Paris eut un pavillon devant lequel se dressait le Gloria V.ictis de Mercié. La Cité, investie pendant cinq mois et supportant toutes les privations sans cesser d’espérer, avait le droit- d’écrire : « Honneur aux vaincus ! s D’ailleurs elle y paraissait comme un État, avec le cortège des Beaux-Arts, avec les modèles de l’instruction et de l’assistance publique, avec les preuves de sa remarquable viabilité. L’assainissement avait sa place. Les eaux montraient leurs conduites et leurs réservoirs ; les égouts leurs voûtes à minces parois, leurs galeries à banquettes et à rails, leur canal émissaire portant bateau et se curant de lui-même par la vanne et le courant.
Une dernière galerie offrait aux yeux l’épuration des eaux
d’égout par l’irrigation dans la plaine de Gennevilliers. Dn cylindre de verre montrait le travail de l’eau noire descendant dans un filtre de sable de 2 mètres d’épaisseur, et tombant en bas, limpide et pure. Les produits, dans leur variété, étaient amoncelés à côté : arbres, fourrages, légumes, fruits, lait, et le jury accordait une médaille d’honneur aux cultivateurs qui avaient risqué l’épreuve, et qui avaient su conquérir la qualité et la quantité dans ces récoltes nouvelles.
Mort de M. Belgrand. — Une perte avait précédé l’Exposition : M. Belgrand mourut au mois d’avril 1878, emporté par une maladie foudroyante. Il tombait au milieu du champ de bataille et la tête pleine du grand service qu’il n’avait pas eu le temps de raconter tout entier. Il laissait à ses collaborateurs le soin de finir ce que la postérité aime à trouver, le récit de la vie de travail d’un esprit supérieur.
SIXIÈME PÉRIODE De 1880 à 1885.