‹ Assainissement des villes par l'eau, les égouts, les irrigationsChapitre 46 sur 51 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

qu’on en ait dit, est la tête de la France ; ce que fait Paris, toutes les villes le répètent.

Le Conseil fut entraîné, et l'affaire, portée au Ministère des travaux publics, put subir l’examen du Conseil des ponts et chaussées.

Discussions au Conseil des ponts et chaussées, 1883. — M. Pasteur venait de faire connaître ses beaux travaux sur les maladies charbonneuses des animaux de la ferme. Avec l’indépendance de sa conviction, il avait répondu, lorsque dans une séance de la Société d’agriculture on lui avait demandé son avis sur les projets de la ville de Paris : « Je n’en prendrai pas la responsabilité. La science avait admis jusqu’ici que la terre dévorait les germes de contagion; or, j’ai prouvé que les bactéridies charbonneuses d’animaux enfouis peuvent être rapportées par les vers à la surface du sol, s’attacher aux végétaux et empoisonner le mouton qui broute l’herbe infectée. Il serait possible que le virus mêlé aux déjections qu’on enverra aux égouts, reparût vivant dans les champs arrosés,, et qu’il y eût alors une sorte de va-et-vient des germes de contagion, entre les produits de la culture et les marchés de consommation. »

■ La réponse sortira plus tard des découvertes mêmes de M. Pasteur sur le virus atténué.

En outre, après l’été de 1880, Paris avait été envahi par des odeurs insupportables : venaient-elles du sol, remué dans ses profondeurs par les travaux d’égout ; venaient-elles des usines de produits ammoniacaux, formant un cercle d’investissement autour de l’enceinte? On ne le pouvait reconnaître.

M. Sainte-Claire Deville. — Alors M. Sainte-Claire Deville, Membre illustre de l’Académie des sciences, intervint de luimême, analysa les déblais des fouilles, y constata la présence d’huiles essentielles dues aux fuites de gaz, et de matières fécales qui avaient probablement filtré hors des fosses de vidanges.

Il déclara les goudrons de gaz plus favorables qu’insalubres, puisqu’on les emploie souvent comme désinfectant. Mais, inquiet des filtrations des fosses, il proposa de remplacer par des fûts métalliques les citernes en maçonnerie, de manière que, sans perte possible, les vidanges fussent portées aux usines et traitées par le feu qui détruit ou paralyse les germes.

M. Âubry-Vitel. — Enfin, dans une sphère de publicité étendue, la Revue des Deux Mondes, en octobre 1880, insérait une étude de M. Aubry-Vitet sur la « question des égouts ». La note, bien écrite, facile à lire et à comprendre, mettait en avant, comme solution simple, le traitement des eaux par la chaux et la décantation. M. Aubry-Vitet voyait fonctionner sous ses yeux, à la grande papeterie d’Essonne, le procédé appliqué aux liquides troubles et épais qui sortaient de l’atelier chargés de pailles, de feldspath, de matières colorantes. Avec un filet d’eau de chaux, avec des bassins qui recevaient au passage les dépôts du collage, l’usine pouvait restituer limpides à Essonne les 10000 mètres cubes qu’elle en tirait chaque jour.

Les plaintes des riverains avaient cessé, la rivière était claire et le poisson y vivait. Pourquoi ne pas saisir des moyens si simples? Avec eux on n’avait nul besoin d’aller troubler les populations de Saint-Germain ; la Seine ne recevrait plus que des eaux dépouillées et acceptables.

M. Aubry-Vitet glissait sur deux points essentiels : les eaux clarifiées ne sont pas épurées, et les vases des bassins de dépôt, alourdies par la chaux, pauvres d’engrais, n’étaient bonnes qu’à devenir des remblais pour des fonds de marais.

La Commission du Conseil. — C’est au milieu de cette émotion que se réunit en novembre 1880 le Conseil des ponts et chaussées. Il commença par nommer une commission de cinq membres et leur confia l’instruction.

Pendant sept séances, la commission entendit, interrogea les

ingénieurs du service municipal, et surtout leur directeur dont la parole trouvait réponse aux incidents qui naissaient à chaque pas, tant la question touchait à l’avenir aussi bien qu’au présent. Puis on admit les opposants, le Comité de défense représenté par le maire de Saint-Germain et M. Duverdy, avocat exercé chargé de la cause depuis les enquêtes de 1874.

Audition du Comité de défense. — Les collecteurs, disait le Comité, versent déjà 300000 mètres par jour; bientôt ils en auront 450 000, car la Ville compte porter à ce taux la distrmuuon des eaux, et c’est ce cube énorme qu’on veut répandre régulièrement sur 12 à 1300 hectares, sur le tiers de la forêt de Saint-Germain 1 Que peut-on en faire? Il n’y a que trois procédés : ou la culture libre, et elle est impossible avec l’obligation d’employer ce qui viendra chaque jour en toutes saisons, des collecteurs ; ou les herbages tenus en régie ; mais la prairie sera bientôt étouffée par les dépôts d’ordures animales et végétales ; ou le filtre nu, sans végétation, et il y faudra venir, quitte à défoncer et retourner sans cesse par des labours une croûte épaisse d’immondices.

Quelles émanations, quels brouillards vont s’élever de cette fange étendue sur 1200 hectares, surtout quand le « tout à l’égout » s’appliquera à Paris, comme le veut le Conseil municipal !

Peut-on dès lors être surpris de la résistance énergique des populations, quand, pour établir un pareil foyer d’insalubrité, on choisit un massif de forêts qui commencent à Versailles et Marly pour aboutir à Saint-Germain, massif d’ombrages qui sont le charme et la protection d’une région de villégiature?

A cette critique le Comité de défense ajoutait subsidiairement la demande d’une « enquête nouvelle». Tout a été modifié depuis 1870. Au lieu d’une irrigation qui devait couvrir 6000 hectares, les projets des ingénieurs, repoussés par nombre de communes, se bornent aujourd’hui à 2000 hectares, y compris les 800

hectares de Gennevilliers. En même temps qu’on réduit les surfaces, on aggrave les conditions d’épuration. Il y aura 450000 mètres cubes au lieu de 500000; les eaux d’égout, telles qu’elles sont aujourd’hui, seront à bref délai additionnées de vidanges ; on avait annoncé, prévu un cube de 50000 mètres par hectare et par an. On'ira forcément au double, et alors, plus de cultures possibles ; rien qu’un filtre nu, sans végétation, un immense dépotoir de 12 à 1300 hectares.

« Ce serait violer la loi que de ne pas accorder d’enquêtes nouvelles à des dispositions si différentes de ce qu’elles étaient d’abord. »

Dans ces objections répétées pour la plupart sans tenir compte des réponses faites par la commission de 1876 sur le rôle admirable de la combustion lente opérant à travers un sol perméable, il y avait un point d’attaque habilement choisi : c’était l’appel à une nouvelle enquête.

Était-ce une réclamation fondée? Nullement. Les ingénieurs; en supprimant dans leurs projets modifiés les communes qui refusaient l’irrigation, appliquaient à l’avance le principe de libre usage des eaux accordé à la culture sur la ligne de parcours du canal. A l’extrémité, au bas de la forêt, les terrains du régulateur d’Achères restaient ce qu’ils étaient dans leur destination première, la garantie d’épuration de toutes les eaux d’épuisement des collecteurs. Serait-ce un dépotoir nu, travaillant à 100000 mètres cubes par hectare, avec dés eaux doublement infectes? Pas davantage. L’administration supérieure fixait le chiffre de 50000 mètres cubes ; elle l’inscrirait dans un règlement, elle le ferait respecter par les agents du contrôle; rien ne serait fait à l’égard de l’écoulement des vidanges, qu’après une instruction du Conseil de salubrité. 11 était d’ailleurs admis que si le régulateur d’Achères ne suffisait pas, on irait dans les grèves des presqu’îles qui suivent, chercher le complé-

Enfîn, et cette raison était grave, il ÿ avait au point de vue

de l’ordre un véritable danger à recommencer les enquêtes : c’était remettre la vallée en feu, et ajourner indéfiniment l’assainissement de Paris et de la Seine, de la ville et du fleuve. Ces motifs graves firent impression sur le Conseil qui, dans une dernière réunion présidée par le ministre lui-même à la fin de décembre 1880, arrêta son avis.

Avis du Conseil des ponts et chaussées. — Le Conseil se dégage d’abord du projet de loi sur la taxe de l’écoulement obligatoire des vidanges aux égouts : l’affaire doit préalablement subir l’examen du Conseil de salubrité.

Mais il retient la question de l’assainissement de la Seine qu’il regarde comme de première urgence, et remarquant que les terrains d’Achères, au bas de la forêt de Saint-Germain, ont subi, comme champ d’épuration, les enquêtes de 1876, il accorde aux projets modifiés des ingénieurs le bénéfice entier de la déclaration d’utilité publique.

Il spécifie alors les garanties en faveur des populations.

Le ministre réglera chaque année le cube à verser par hectare sur les terrains du régulateur d’Achères, et ce chiffre est provisoirement fixé à 50000 mètres cubes.

La Ville fera étudier de suite le prolongement du canal, pour être prête à livrer un complément aux surfaces d’opération.

Elle maintiendra comme elle le propose elle-même un rideau de forêt, d’un kilomètre de profondeur, le long du parc de Mai-

Le ministre donnait le 28 juillet 1881 son approbation à l’avis du Conseil des ponts et chaussées.

Toutes les conclusions de la Commission d’enquête de la Seine en 1876 se trouvaient pour ainsi dire jugées en appel et confirmées.

Mais il restait en arrière un point qui n’était pas fixé : « Les Vidanges iront-elles aux égouts? » C’est sur cette question que rouleront maintenant tous les débats.

Commissim des odeurs de Paris. — Dans les mois d’août et de septembre 1880, après des -vents du nord persistants et dés chaleurs lourdes, Paris fut soumis à des odeurs infectes qui motivèrent une campagne dè la presse contre l’insalubrité de la capitale. On accusa d’abord les usines de la banlieue, celle de Nanterre surtout, qui chassaient sur les quartiers du « West- End j> leurs fumées ammoniacales. Puis l’orage tourna sur les égouts, quand le malheur de cinq égoutiers, morts d’asphyxie dans la galerie Rochechouart, par suite dé vidanges clandestines, frappa l’attention publique.

On accusa l’administration : les intérêts coalisés profilèrent de l’occasion, et l’on réclama le rètrait des dispositions préparant le « tout à l’égout ».

Le ministre du commerce, chargé de l’hygiène publique, crut devoir intervenir. Il réunit une Commission qui comprenait les noms les plus respectés de la science, MM. Pasteur, Würtz, Brouardel, Girard, Schlœsing, avec mission de pénétrer les causés du mauvais air, et d’en indiquer les remèdes. La Commission se divisa en trois sections pour étudier l’infection du dedans par les égouts, l’infection du dehors par les usines, le déversement des eaux d’égout dans la Seine. M. Pasteur appliquait alors en grand les principes de la vie des infiniment petits, les microbes virulents qui inoculent là mort, les microbes à virus atténué qui procurent l’immunité. Avec le calme de la puissance sûre d’elle-même, il avait annoncé à l’avance combien, dans les épreuves de Seine-et-Marne, il y aurait d’animaux qui succomberaient, combien il y en aurait de sauvés. Occupé de ces expériences, il prenait ici peu de part aux discussions ; mais son influence dominait, on ne voulait que d’un avis qu’il pût accepter.

Vidange atmosphérique de M. Berlier. — Un procédé d’exploitation paraissait d’ailleurs rentrer dans les idées de la Commission;- c’était la vidange atmosphérique qui avait

réûssi à Lyon, organisée par M. Berlier. L’idée n’était pas nouvelle ; le capitaine Liernur l’avait appliquée à un quartier d’Amsterdam, mais M. Berlier y avait introduit des perfectionnements mécaniques. Chaque maison reçoit, à la place de la fosse, un fût métallique et hermétique de 1 mètre cube de capacité environ, avec panier grillé de filtrage en tête. En bas setrouveun robinet d’arrêt et un branchement sur une conduite publique qui aboutit à un réservoir de vide. Si l’on ouvre les robinets d’arrêt qui sont dans la ligne des maisons d’une même rue, le réservoir pneumatique fera appel, et tous les fûts se videront d’eux-mêmes.

, Le réservoir une fois plein, et les robinets fermés, la machine qui travaillait pour opérer le vide d aspiration peut refouler vers les usines les matières qui seront utilisées ou desséchées sans avoir pris l’air, et en livrant à la chaleur des foyers les microbes infectieux que les défécations des malades peuvent avoir entraînés. Les garanties de protection paraissaient complètes et entièrement conformes aux théories de M. Pas-

, La Commission, comptant alors qu’elle avait dans la main un procédé sûr et en accord ayec ses convictions scientifiques, n’hésita plus dans ses conclusions et les formula nettement.

. Conclusions de la Commission des odeurs de Paris. — « 11 est imprudent d'autoriser un système de vidanges qui, en envoyant à l’égout les déjections des habitants de la ville, accumuleront dans les conduites en communication avec la yoie publique des matières dans lesquelles se trouveraient les germes de maladies contagieuses.

.« La Commission ne pourrait approuver qu’un système de canalisation étanche qui aurait pour effet de supprimer toute communication entre les matières excrémentielles d’une part, et l’air et les terrains environnants d’autre part.

« Sous la réserve que les matières seront exclues des eaux

des égouts de Paris,, les eaux de ces égouts peuvent être épurées par le sol. »

Quant aux usines, le programme leur imposait des progrès essentiels. Plus de dépotoirs et de voiries à l’air libre. Partout le traitement des matières doit se faire en vases clos, fermés hermétiquement au moyen de couvercles métalliques ; tous les gaz, toutes les buées doivent passer sur des foyers d’appel pour s’y brûler sans s’y mêler à l’air des ateliers.

Ainsi la vidange pneumatique et une canalisation métallique conduisant à des usines qui devront travailler en vases clos et brûler leurs gaz et leurs vapeurs ; enfin l’épuration par le sol des eaux d’égout, sous la réserve que les matières de vidanges ne s’y mêleront pas, voilà le programmé d’assainissement que voulait réaliser la Commission des odeurs de Paris en 1881.

Page 1