II. COMMISSION TECHNIQUE DE
Nomination de la Commission technique (25 octobre 1882). — Ces conclusions étaient le renversement des idées de progrès poursuivies jusque-là par l’administration municipale. Aux grandes œuvres qui fonctionnaient, à la distribution d’eau qui devait monter à tous les étages pour laver, nettoyer tous les réduits des logements pauvres; au réseau souterrain qui devait dans un courant libre et par la pente, noyer, entraîner tous les résidus de l’habitation, de quelque nature qu’ils fussent, pour les porter sans arrêt jusqu’au champ d’épuration, on substituait deux hypothèses : la vidange pneumatique qu’on allait essayer, et des usines à feu qui devaient brûler ces odeurs d’ammoniaques composées qui jusqu’ici gâtaient l’air respirable et étaient l’effroi des populations voisines.
Un pareil jugement ne pouvait être accepté sans appel.
Le préfet de la Seine répondit par l’arrêté du 25 octobre 1882 instituant une Commission techniquè qui eut pour programme
« de rechercher et de proposer le meilleur procédé pour substiluer.au système actuel de vidange un mode d’évacuation des déjections humaines, plus conforme aux lois de l’hygiène. »
La liste comprenait trente-six noms, pris parmi les ingénieurs, les architectes, les médecins, les hygiénistes qüis’étaient spécialement occupés de salubrité, et apportaient le concours de leurs études et de leur indépendance personnelle.
L’opposition était représentée par deux des rapporteurs de la Commission de 1881, MM. Brouardel et Girard. La direction et la présidence étaient remises à M. Alphand, directeur des travaux de Paris, et à M. Bouley, membre de l’Institut, ami profond de M. Pasteur. Les fonctions très chargées de secrétaire étaient confiées à l’intelligente activité de M. Durand-Claye.
■ Dimimensections. — La Commission seréunit en novembre 1882, et, dès le début, elle sentit la nécessité de se partager en sections, prenant chacune une portion déterminée des recher-* ches, quitte à ne prendre sa décision qu’en assemblée plénière. Un membre, M. Vauthier, proposa l’ordre logique : considérer la maison comme la gare de départ, suivre les déjections dans la voie de transport, les égouts ; aboutir à la gare d’arrivée qui est le champ d’épuration ou l’usine. La division adoptée ne fut pas très différente : une section prit la maison et ses appareils; elle choisit pour tête M. Bailly, architecte, membre de l’Institut.
Les égouts qui donnaient lieu à deux questions opposées, le libre écoulement ou le « Tout à l’égout », et la vidange pneumatique ou le « Rien à l’égout », eurent deux sections distinctes, l’une travaillant sous M. Chatoney, inspecteur général des ponts et chaussées, l’autre sous M. Colin, médecin en chef militaire.
Enfin l’affranchissement de la Seine par l’irrigation ou les usines, appartint à M. Fauvel, médecin en chef des épidémies.
Il fut admis que, pour éclairer les discussions, il y aurait des voyages à Bruxelles et Londres, où se pratique le libre
écoulement, et à Amsterdam, où la vidange pneumatique a été organisée, dans un quartier, d’après le système du capitaine Liernur.
Voyages. — Ces voyages eurent lieu en mars et avril 1883, et il est presque inutile de dire que l’accueil fut partout d’une extrême courtoisie. A Bruxelles, le Conseil communal offrit un banquet dans l’Hôtel de Ville, le plus historique, le plus beau de la Belgique par son architecture du quinzième siècle, sa flèche et les maisons de corporation qui l’entourent. A Amsterdam le bourgmestre faisait à la députation française les honneurs du canal du Nord et, sur le steamer, portant un toast à ses invités, il comparait la Hollande, dominée par la mer et ses tempêtes, au vaisseau de la ville de Paris toujours battu des flots et jamais englouti. A Londres, c’était Claremont, résidence presque royale du duc d’Albany, qui montrait dans ses •détails d’hygiène un aménagement perfectionné.
Ces voyages, par les faits d’évidence, par les renseignements mis partout à la disposition des visiteurs, firent les convictions et méritent un récit.
Bruxelles. — Écoulement des vidanges à l’égout. — Bruxelles, ville de 400000 âmes avec 40000 maisons, estbâtie, moitié dans la plaine de limon de la Senne autour de l’Hôtel de Ville où est le quartier des affaires,‘moitié sur le coteau des sables du parc où sont les habitations riches. La jonction se fait par la rue Monlagne-de-la-Cour, qui appartient aux magasins de
La distribution d’eau n’a guère que 30000 mètres cubes d’eau de source, mais il lui faut ajouter autant en eau de pluie qu’on conserve en citerne. La canalisation du drainage est tracée avec des galeries de 2 mètres de hauteur, faciles à la circulation des ouvriers.
Le réseau reçoit des tuyaux de briques ou de grès de 0”,30,
partant des maisons particulières; il aboutit aux deux collecteurs latéraux qui, comme la Senne couverte aujourd’hui, passent sous le boulevard Anspach, grande voie qui unit les deux gares du Nord et du Midi, et qui a remplacé les ruelles malsaines de la Cité devenues le foyer de la fièvre typhoïde.
Chaque famille occupe en général une maison. La ménagère belge qui lave les bois et les dallages au grès et-au savon noir, tient dans le plus pauvre logement le « privé » avec une extrême propreté; toutes les eaux sales, vidanges comprises, vont à l’égout en traversant un « coupe-air », fermeture hydraulique formée d’un diaphragme qui plonge de 0 m ,03 dans une cuvette liquide. Là s’arrêtent les solides qu’on peut enlever à la main, tandis que les eaux se déversent dans le branchement.
Même disposition à l’égard des rues, pavées en général, ayant peu de macadam et relativement moins de chevaux et de voitures qu’à Paris. La bouche sous trottoir, petite et en fonte, renferme une cuvette qui récolte les solides du balayage et qu’on nettoie avec une cuiller de dragage. Il n’y a donc, arrivant sur le radier des galeries, que des . vases mêlées aux matières de vidanges. Le curage s’opère par des chasses au moyen du boyau et de la lance à incendie. L’ouvrier aide par la poussée au rabot le flot qui tombe aux collecteurs pour être livré à l’action des wagons-vannes. L’émissaire finit à Haerem, à 5 kilomètres de Bruxelles. Là des pompes à vapeur sont capables d’envoyer un cube de 100000 mètres par jour dans la Senne d’aval, et attendent qu’on puisse répandre les eaux d’égout en irrigation sur les sables du plateau de Loo.
Les galeries ne sont pas partout irréprochables de propreté. Les drains de service privé sortant à des hauteurs .inégales, salissent les parois ; dans les parties où la pente fait défaut, on rencontre des amas de sables et de matières laissés sur place depuis plus d’un an. Pourtant aucune odeur ne monte dans la rue par les jours des trappes de regard. Ce qui est essentiel à noter, c’est que le chiffre de la mortalité a baissé
avec le progrès de l’écoulement à l’égout, écoulement d’abord interdit, puis toléré, et enfin prescrit depuis que la distribution d’eau s’est introduite partout dans les habitudes domestiques.
Le chiffre de 28 pour 1000 en 1847 tomba à 24 dès 1877.
Les grands percements ont leur part dans le résultat, mais certainement 1 hygiène publique n’a pas souffert de la mesure qui a affranchi' la maison. Ajoutons qu’on cherche à régler la ventilation de manière qu’il n’y ait nulle part d’air confiné ou comprimé dans les conduites et les galeries. Sinon, le mauvais air traversera les coupe-air, et passera de l’égout dans l’habitation : il faut des communications libres avec l’atmosphère,, principes que nous retrouverons à Londres.
En résumé, à Bruxelles, les conditions de 1 écoulement dés matières de vidanges sont imparfaites, et pourtant elles sont inoffensives à la santé publique.
Amsterdam et la vidange pneumatique. — Amsterdam a 300000 âmes de population, et 30000 maisons qui se serrent autour des canaux Concentriques, dontl’Amstel forme l’axe avec le port sur le Zuiderzée comme diamètre de base.
La ville est bâtie sur pilotis; l’eau y est à 2 mètres environ en contre-bas du sol. Les canaux Servent à tout: ils apportent aux magasins de commerce les marchandises, aux maisons de famille les approvisionnements ; livrent en même temps les eaiix de lavage si employées par la propreté hollandaise, reçoivent en retour les eaux de ménage et industrielles, souvent même des vidanges. Ils sont voies de transport, réservoirs d’eau, collecteurs ; et comme le mouvement des marées y est à peine sensible, la stagnation y développe pendant les chaleurs des odeurs d’une insalubrité à laquelle on cherche remède depuis longtemps.
Eaux. — Le premier soin était d’avoir de l’eau; outre les pluies gardées dans les citernes, on prenait autrefois l’eau du
Vieux Rhin, apportée à Utrecht par bateau. Actuellement une compagnie distribue les eaux récoltées dans le drainage des sables aux dunes de Harlem, à 10 kilomètres. Ce sont des citernes naturelles qui peuvent emmagasiner une réserve de 100000 métrés cubes dans laquelle on puise par machine pour servir à robinet libre 16000 maisons.
Drainage. — Le drainage est le problème difficile. Il n’y a pas de galeries à construire dans un terrain noyé à 2 mètres sous le sol. On ne peut poser que des tuyaux envoyant aux canaux les plus voisins les eaux pluviales.
i Mais les eaux ménagères et surtout les vidanges, comment les isoler, s’en débarrasser, les utiliser? C’est cette situation exceptionnelle qui a donné naissance à la vidange pneumatique du capitaine Liernur, vidange essayée à titre encore provisoire dans un quartier écarté, mais où la population est de 28000 âmes.
Sur un terrain plat et sans profondeur, l’écoulement en conduite forcée devient possible, si l’on remplace la charge qui manque en haut par l’aspiration exercée en bas. On aura, grâce au vide, mis en face de la pression atmosphérique une véritable différence de niveau de 10 mètres de hauteur.
De là, le système pneumatique dans les conditions suivantes. Dans une ligne de maisons la cuvette de chaque siège reçoit un branchement qui va en siphonant s’attacher à une conduite de 0 m ,125 posée sous le trottoir, et allant aboutir à un réservoir de vide, logé sous le pavage du carrefour. Ce réservoir de section, par une conduite de 0 m ,150 à O 11 ,200, est relié au réservoir central d’une usine qui a pour fonction le travail du vide et la transformation agricole des matières. Il y a d’ailleurs des robinets d’arrêt, permettant les manoeuvres. Si donc on ouvre la communication entre les cuvettes des habitations et le réservoir de section, la vidange s’exécutera d’ellemême par la pression d’air du cabinet; puis si, fermant les
jonctions privées, on met en communication le réservoir de section et le réservoir central, les matières arriveront d’ellesmêmes à l’usine. Elles y subiront le traitement industriel, la saturation par l’acide sulfurique, la condensation dans les appareils à double et à triple effet ; elles sortiront à l’état de sirops, comme dans le traitement du jus de betteraves; c’est en effet à la consistance de demi-liquides qu’on les livre par bateau à la culture.
Les ingénieurs du système Liernur voudraient aller plus loin. Leur projet serait la conversion en poudrette par l’évaporation complète des eaux, et la dessiccation au moyen des appareils de sucrerie, la cuisson des sirops dans le vide, la mise en grains par la presse ou la turbine. Ils ont calculé que la chaleur d’un kilo de charbon bien employé leur permettrait d’accepter les matières diluées sortant des water-closets ; suivant eux le service coûterait 6 francs par individu et par an, et rendrait 8 francs en produits d’engrais il y aurait non seulement balance mais bénéfice.
On ne peut que rendre hommage à des efforts si persévérants, mais quand la nature aceorde à une ville le bienfait des pentes, peut-on songer aux manœuvres mécaniques de la vidange pneumatique? .
Imdres et la maison anglaise. — Londres a 5 millions d’habitants, un climat humide, un air lourd, un ciel brumeux épaissi par la fumée de charbon.
Paris a .2 millions d’habitants, un climat tempéré, un ciel souvent pur et radieux ; pourtant la salubrité est meilleurè à Londres où la mortalité descend à 22 pour 1000, tandis qu’elle reste à 27 pour 1000 à Paris; cela tient beaucoup à ce que les 700000 maisons de la métropole sont répandues sur une immense étendue de 53 000 hectares et aménagées avec supériorité au point de vue de l’eau et du drainage.
En Angleterre, l’habitation de famille, Iwme, sweet home, est