‹ Assainissement des villes par l'eau, les égouts, les irrigationsChapitre 49 sur 51 · III. RÈGLEMENT SUR LA SALURRITÉ DES MAISONS · texte numérisé non relu

III. RÈGLEMENT SUR LA SALURRITÉ DES MAISONS

A la suite des résolutions prises par la Commission technique de 1883, l’administration prépara un règlement pour faire pénétrer la salubrité dans les maisons de Paris.

Projet de règlement. — A l’avenir dans tout logement de famille d’au moins deux pièces, il y aura un cabinet d’aisances lavé par des chasses d’eau vigoureuses, et fermé au mauvais air par une occlusion hydraulique permanente. Mêmes précautions, à l’égard de l’évier de cuisine, que traversent les eaux grasses de vaisselle et de savonnage. Les tuyaux de descente qui ramassent tous les liquides sales pour les évacuer à l’égout auront leur ventilation libre, assurée en débouchant par en haut au-dessus des toitures ; par en bas ils iront en ligne droite à forte pente chercher la galerie de la rue. et n’y entreront qu'après une dernière occlusion barrant la route à l’air de l’égout. Pour payer le service rendu par la Aille, qui ouvre sa canalisation, les propriétaires débarrassés de la vidange payeront une taxe qui fut d’abord composée d’un droit fixe de 30 francs par chute et d’un droit proportionnel variant avec les valeurs locatives des immeubles.

Ces dispositions, très favorables aux maisons nouvelles,

gênantes pour les maisons anciennes, pouvaient résulter d’un simple arrêté, analogue à l’arrêté de 1867 qui autorise l’écoulement à l’égout des liquides de tinettes filtrantes. Chacun restaitmaltre de calculer ce qu’il gagnerait à la transformation, de la prendre ou de la laisser. Mais alors l’hygiène de la Ville restait sans garantie : car dans une épidémie, la santé d’un ménage dépend de la santé du ménage voisin, et la contagion rayonne comme d’un füÿer.

L’administration préféra une obligation imposée, au lieu d’une disposition facultative. Dès lors, puisqu’il y avait une taxe à percevoir, une loi devenait nécessaire. Le règlement fut complété par un projet de loi imposant l’eau et le water-closet, avec une redevance au profit de la Ville. C’est en cet état que la question fut mise aux enquêtes dans les vingt arrondissements de Paris.

Les enquêtes de 1884. — On ne pouvait s’y tromper : il s’agissait du tout à l'égout, et les journaux avaient été remplis d’attaques contre un procédé qui n’était pas dans les habitudes et qui froissait les intérêts des compagnies de vidanges et des porteurs de brevets.

Le résultat de l’enquête fut contraire aux prévisions.

Il y eut 5200 inscriptions aux registres : 4800 se prononçaient pour et venaient des quartiers [pauvres, 420 se prononçaient contre et venaient des quartiers riches. Les commissaires, dans les vingt sections, firent des rapports travaillés, discutant les articles du règlement et indiquant des corrections de détail. Ils approuvèrent l’ensemble, mais se prononcèrent contre les bases ‘de la redevance : introduire une part proportionnelle à la valeur locative d’une maison, c’était s’écarter du principe qui veut que la taxe soit l’équivalent du service rendu : sous une forme déguisée, c’était un impôt sur le revenu.

L’administration le comprit, et modifiant l’article elle inscrivit un droit fixe de 60 francs par chute, taxe déjà en usage

pour les écoulements des tinettes filtrantes. Il fallait un dégrèvement à l’égard des petits occupeurs, les plus nombreux, les plus urgents à rattacher à l’assainissement : on admit la réduction au demi-droit de 30 francs par chute pour les maisons à loyers de 500 francs.

Commission de 1885. — L’affaire fut alors jugée à nouveau, et comme en appel. La Commission de 1883, grandie de personnel et d’attributions, était devenue Commission supérieure d’hygiène, prenant avec l’assainissement les logements insalubres, les ordures ménagères, les cimetières et même la préparation d’une loi d’organisation de la salubrité.

L’adjonction de 14 nouveaux membres élevait le nombre total à 45, hygiénistes, médecins, ingénieurs, conseillers municipaux. Malheureusement, on comptait une perte par la mort, celle du docteur Fauvel, l’organisateur de la défense de l’Europe contre le choléra asiatique.

Les séances. — La première réunion eut lieu le 25 janvier 1885. M. Alphand, qui la présidait à côté de M. Bouley, rappela les précédents et posa les questions.

« En 1883, vous vous êtes séparés, après avoir pris une résolution votée à une forte majorité, et qui constituait un large programme de l’assainissement de Paris.

« Vous avez reconnu que le système actuel de vidanges devait être abandonné, qu’il y avait lieu de supprimer la fosse fixe avec toutes ses conséquences prises à l’égard des nouveaux modes d’évacuation; vous avez fixé, comme principes essentiels, le transport immédiat et souterrain des matières hors de la maison et de la Ville dans le plus court délai.

« Vous avez alors arrêté des dispositions concernant l’intérieur de la maison, et relatives aux cabinets d’aisances. Elles comportent les modifications des installations actuelles, les eaux dans les cabinets, les chasses emportant les matières,

des obturateurs garantissant l’habitation contre la rentrée de l’air vicié.

« Vous avez considéré l’égout comme l’exutoire naturel. Est-ce à dire que le tout à. l’égout sera la solution unique? Non ; vous voulez que l’autorisation ne soit donnée que lorsqu’on abordera des galeries assez bien alimentées d’eau pour qu’il n’y ait ni arrêt ni stagnation possible sur le parcours ; dans le cas contraire, c’est une canalisation spéciale qui conduira les écoulements.

« Enfin pour la désinfection des produits hors Paris, vous avez admis le système d’épuration par le sol, tel que la Ville le pratique à Gennevilliers, et qu’elle se prépare à le poursuivre sur les terrains domaniaux d’Achères.

« Vous jugerez si le règlement et le projet de loi soumis à votre examen répondent à ces conditions. »

La Commission, se partageant alors en sous-commissions, entreprit d’abord la visite des installations d’essai destinées à reproduire en application les prescriptions du règlement.

Visites. — Dans les constructions habitées, le tout à l'égout fonctionnait à l’Hôtel de Ville, aux grands magasins du Louvre, à la caserne nouvelle de la garde municipale, aux écoles de larue Cujas, aux cabinets publics de la place de la République. On choisit comme spécimen les appareils de l’Hôtel de Ville, où le monde des employés monte à 3000 personnes, et les magasins du Louvre, où un personnel de 2500 employés s’augmente d’une clientèle énorme, où 6000 personnes fréquentent chaque jour les urinoirs et cabinets. Des deux côtés la salubrité, l’absence de mauvais air furent constatées malgré l’encombrement, et quand on descendit dans la galerie Rivoli, qui reçoit les évacuations, les chefs des équipes du curage déclarèrent que l’atmosphère de l’égout s’était améliorée, depuis les chasses d’eau presque continues et les trombes d’air qui noyaient les écoulements.

Le tout par l’égout était aussi représenté. Le système

Waring, importé d’Amérique, travaillait au marché des Blancs- Manteaux et dans le quartier encombré de la rue Vieille-du- Temple ; il y donnait des résultats, malgré quelques obstructions dues à des défauts de pose. Le système pneumatique de M. Berthier continuait à la caserne de la Pépinière et dans quelques maisons du quartier Malesherbes.

La maison s’assainirait donc par la perte directe des déjections, on n’en doutait plus; mais l’égout pouvait-il ne garder ni dépôts, ni stagnation sur les radiers? Pour l’expérimenter, les galeries de l’avenue de l’Opéra avaient reçu des paniers récoltantà la bouche les débris solides qu’ony jette, et des réservoirs de chasse lançaient 10 mètres cubes sur les radiers. L’effet fut jugé excellent : à peine s’il restait sur les radiers quelques amas de sable réclamant le rabot des cantonniers. Comme 95/100 des galeries d’égout étaient susceptibles de prendre même propreté, dès qu’on leur donnerait mêmes moyens d’entretien, l’amélioration de la Ville souterraine était également démontrée.

Les discussions. — On examina alors l’un après l’autre les articles du règlement.

A l’égard des prescriptions concernant la maison, on maintient à peu près les termes du projet, en précisant les détails. On voulait un cabinet d’aisance dans le moindre logement, parce que la propreté n’est assurée que lorsqu’il y a une responsabilité directe et personnelle. L’objection des chambres uniques, occupées dans les combles, surtout par les domestiques, tombait devant la solution d’un cabinet à compartiments. D’ailleurs, les mesures d’exécution seront au préalable soumises à l’administration, qui vérifiera ensuite si les dispositions autorisées ont été obéies. Pour obtenir des chasses d’eau vigoureuses, on adopta le minimum de dépense de 10 litres par tête et par jour, en regrettant de ne pouvoir l’élever à 15 litres. Dans tous les branchements de water-closet ou d’évier, on près-

crivit une inflexion siphoïde à plongée de 0”,07, nécessaire pour que la fermeture hydraulique ne soit pas-franchie par le mauvais air. Quant aux tuyaux de descente, ils auront de 0 ra ,08 à 0",16 de diamètre, de manière qu’ils offrent aux chasses de lavage l’aide d’une vitesse forcée, en même temps qu’ils se ventileront librement vers l’atmosphère par les ventouses ménagées au rez-de-chaussée et par leur prolongement supérieur jusqu’au-dessus des toitures. La pénétration en égout rassemblera toutes les eaux domestiques, vidanges, eaux de cuisine et pluviales, et une dernière inflexion siphoïde commandera la sortie. Enfin à l’égard de la redevance, l’accord était fait sur le droit fixe de 60 francs par chute, susceptible d’un dégrèvement de moitié dès qu’on rencontrait des maisons à loyers réduits de 500 francs.

La perte à l’égout. — Les difficultés se présentaient lorsqu’on abordait la question de la perte à l’égout.

La Commission technique de 1883 avait voté en principe le tout à l’égout; mais depuis deux ans des faits nouveaux s’étaient produits, et au point de vue hygiénique comme au point de vue technique, il fallait en discuter la portée.

Sans nul doute il n’y avait pour l’habitation qu’un avantage à pratiquer la projection directe. L’égout est le moyen le plus simple, le plus rapide de faire disparaître les résidus putrescibles susceptibles de souiller l’air des habitations. Mais ne faut-il pas craindre là transmission des maladies contagieuses par l’intermédiaire de ces ferments figurés auxquels les découvertes de M. Pasteur ont fait une si grande place, et qui sont entraînés avec les déjections des malades? Un remarquable rapport de MM. Vallin et Hudelo fit ici la lumière.

Rapport de MM. Vallin et Hudelo. — La salubrité de Paris est actuellement compromise par l’existence des fosses fixes, l’absence d’eau dans les maisons, la pollution de la Seine. On

ne peut pas, pour agir, attendre que l’on ait trouvé un système donnant une complète garantie contre les inquiétudes que l’imagination peut concevoir. Comme le médecin au chevet du malade, le devoir est d’employer les remèdes que l’on possède, fussent-ils même imparfaits.

Le choléra et la fièvre typhoïde sont les types des maladies qui se transmettent par les déjections. Voyons les renseignements qui nous ont été fournis depuis deux ans surtout, à propos de l’influence des égouts qui reçoivent les matières fécales.

Le choléra. — En 1883 le choléra éclatait en Egypte, à Damiette; en 1884 il ravageait une partie de l’Europe, et était signalé spécialement en France, à Toulon et à Marseille.

Or, à Toulon, comme en Égypte, ce n’est pas le tout à l'égout qui est en vigueur, mais le tout à la rue. A Marseille, c’est dans les voies dépourvues d’égout que le choléra a fait le plus de victimes, et les rues canalisées, même encombrées de population et malpropres, ont moins souffert du fléau. Que conclure de là, sinon qu’il vaut mieux perdre les vidanges aux égouts, plutôt que de les écouler aux ruisseaux et de laisser se décomposer en plein air les matières et les immondices?

La fièvre typhoïde. — Quant à la fièvre typhoïde, la ville de Paris est parmi les grandes villes d’Europe une de celles qui lui fournissent la plus forte mortalité. Tandis qu’il n’y a chaque année que 2 à 3 décès pour 10 000 habitants à Londres et 2 à Bruxelles et Francfort, il y en eut à Paris 6 de 1871 à 1875 et près de 11 de 1880 à 1884. Un hygiéniste éminent, M.Brouardel, tout en reconnaissant que les causes de l’affection sontmultiples, s’est demandé s’il n’y avait pas là une relation de cause à effet, si le progrès des projections à l’égout n’expliquait pas l’accroissement des décès. Si cette opinion était prouvée, il faudrait renoncer à tous les avantages de la projection directe, et chercher ailleurs. Mais il y a si peu une loi ici, qu’en

1884, année ou l’on a multiplié les écoulements à l’égout, le chiffre absolu de mortalité descend au-dessous de la moyenne de la période : de 14 il arrive à 7. Si nous considérons ce qui se passe à l’étranger, nous voyons que dans les 28 principales villes d’Angleterre, Londres compris, et sur une population de près de 9 millions d’habitants, la mortalité de la fièvre typhoïde s’abaisse de 9 à 3 entre les années 1850 et 1884, pendant lesquelles s’est accomplie la réforme des égouts inaugurée par le Board of Health, et la réforme, c’est la suppression de la fosse poursuivie au nom de l’hygiène, l’introduction forcée du water-closet, et de la perte directe. Le danger de contagion n’existe donc pas ici davantage.

Ce qui est dangereux, ce n’est pas la matière fécale qui entre en égout, mais celle qui n’y entre pas, qui séjourne dans les cours, les fosses ou les rues, qui s’infltre sous le sous-sol, et va souiller l’eau des puits et l’air qu’on respire, tandis que si elle est entraînée dans le courant de la galerie, elle arrive à la bouche de l’émissaire avant d’avoir eu le temps de se décomposer et de devenir pernicieuse.

Les mesures techniques. —L’article 20 du règlement, lequel exprime la résolution essentielle de la Commission de 1883, pourra donc s’appliquer immédiatement aux collecteurs parcourus par de véritables fleuves d’eau, où les conditions de rapide entrainement sont remplies. Les galeries d’ordre secondaire ne sont pas encore, il est vrai, à l’état normal mais elles peuvent y arriver. La transformation des galeries de l’Opéra l’a démontré.

Les chasses à l’eau claire créeront le curage automatique des radiers, et c’est la condition essentielle pour supprimer les arrêts en route, les dépôts.

D’ailleurs là où l’eau et la pente font défaut, on peut employer les canalisations spéciales. Le système Waring, qui emploie les conduites en grès et a réussi en Amérique, fonc-

tionne à Paris au marché des Blancs-Manteaux, et débarrasse la rue Vieille-du-Temple. Le système pneumatique de M. Berlier continue son senrice à la caserne de la Pépinière. Enfin la canalisation faite sur une grande échelle par M. Durand-Claye dans les édifices publics et privés démontre qu’il y a pour la Ville une liberté d’action complète dans la même voie. Le tout par l’égout peut venir en aide au tout à l'égout. L’administration, marchant par étapes, étudiera chaque quartier, et lui appliquera le régime le plus convenable pour débarrasser les maisons, et amener leurs résidus dans les courants de chasse qui nettoieront les radiers et assureront une atmosphère salubre aux ouvriers de plus en plus nombreux de la ville souterraine.

Conclusion et avis. — Ces considérations, développées par MM. Vallin èt Hudelo et défendues par eux dans la Commission plénière du 20 mars, entraînèrent les convictions, et obtinrent un vote d’unanimité sur l’avis suivant :

« Considérant que depuis deux ans aucun fait ne s’est produit dans l’ordre hygiénique pour infirmer les résolutions votées en 1883, tandis que les expériences et les essais ont montré que par des chasses d’eau avec une canalisation spéciale on peut obtenir l’écoulement direct et immédiat des matières de vidanges,

* Sous la condition que l’épuration des eaux d’égout soit assurée avant leur déversement dans la Seine,

« Il y a lieu de poursuivre la réalisation pratique des résolutions votées en 1883, en procédant dans un quartier de Paris à l’écoulement direct, en étendant les mêmes procédés aux autres quartiers de la capitale, si les résultats obtenus se maintiennent successivement favorables. »

C’est avec l’appui de ces sages précautions que le règlement et la loi de salubrité des maisons conquerront les approbations et réaliseront le bien.

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