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DAMES D'AUTOMNE

Un feuillage tenace, jaune comme l'or, ou bien rouge comme le corail s'obstine au sommet d'un rameau. Pauvre feuille 1 A refaire le compte de ses jours de printemps, n'aurait-elle pas droit à la blancheur des flocons ? Mais, couleur de coraux ou d'ambre, le temps n'en aura pas moins raison; et, tout à l'heure, elle ira flotter sur le miroir d'eau de l'oubli.

Celle que, pour ma part, et pour une heure, j'en voudrais sauver, dans la mesure de mes faibles moyens, ce fut une autre de ces Dames d'antan, qui, elle aussi, vient de s'effeuiller.

Celle-là ressemblait à une large rose ; elle en avait le royal parfum, non sans une exquise douceur.

< De la douceur 1 de la douceur 1 de la douceur 1 » soupirait le pauvre Lélian. — Quel retardataire ! — La douceur ne se demande pas. On n'en consomme plus. Le féminisme nous Ta tuée!..

Une autre victime du féminisme, et la remarque est assez singulière c'est encore le Bas Bleu. Je veux dire la femme supérieure, faisant, sinon parade de sa science, du moins montre de son savoir, au scandale feint de ses compagnes envieuses, et, au fond, admiratives. Comment, sauf pour l'attention exercée, un semblable type réussirait-il à se détacher, de nos jours, sur le fond de dames Auteurs, jaillies tout armées, de tous les salons, et de tous les styles? — Je ne vois plus guère, et je le dis à leur

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louange y que Madame Goyau et Madame Bulteau qui méritent de porter, parmi elles, le beau titre azuré, cher à l'écrivain des Diaboliques. Certes, Madame Alphonse Daudet et Daniel Lesueur ne sont pas sans droits à cette appellation traditionnelle. Avec moins d'exactitude, cependant. Il me semble que le Bas Bleu devait être plus savant que producteur. C'est le contraire maintenant, La plupart des dames produisent, mais toutes ne savent pas pourquoi ; sice n'est vaguement, qu'elles ne veulent plus de la tapisserie. Et quand un journal leur demande leur avis sur une œuvre d'art, elles le donnent, les unes avec une abondante naïveté, les autres avec une discrétion distinguée, expressive de leur mérite. Maintenant, quelques-unes, et peut-être pas les moins autorisées, se singularisent par le silence •

Le costume tailleur a vaincu le péplum ; la culotte cycliste a triomphé du pantalon de George Sand ; et celui de Madame Dieulafoy incarnera bientôt le dernier détail féminin de la toilette de Célimène.

Qu'auraient à faire le sourire de la Joconde et les pieds de Madame Récamier dans notre civilisation contemporaine ? — On enfouirait le premier sous un masque de chauffeuse ; et Ton fourrerait les seconds dans les bottes de du Basta.

Le domi mansity lanam fecit, la belle épitaphe de la femme antique, n'a plus guère aujourd'hui de sens. La femme, en effet, ne reste plus au logis, pour filer de la laine ; elle file en auto, et fait du quatre-vingts !

Entre ces deux modèles d'Eve ou de Pyrrha, un troisième spécimen féminin permit de transposer,

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àson usage, l'éloge latin, sous cette enviable forme : gratiam fecit. Celle-là se contenta de faire de la grâce.

Certes, je le sais, la louange semblera mince à nos daines actuelles, si fort préoccupées de leur énergie qu'elles en oublient leur suavité.

La dame que j'évoque ne pensait pas ainsi. Je veux qu'on Ten loue, et sans restriction, car cet art de la gracieuseté, elle l'exerçait avec une incomparable maîtrise.

Je veux parler de la Baronne de Poilly , dont la fin discrètement décrite, apprend à plusieurs que, pareilles à l'étoile, semblables à Toiseau que nous disions, cette lumière, naguère rayonnante, et cette voix, longtemps harmonieuse, existaient encore en une retraite qui, si je me rappelle bien, fut, elle aussi, dans le passé,le lieu de séjour d'une Beauté de l'Histoire.

Il serait long d'examiner ici, par le menu, la royauté de prestige féminin exercée par la Baronne de Poilly, au cours des années du Second Empire ; et, les aspects sous lesquels je veux l'étudier se réduisent à un petit nombre d'observations plus subtiles.

Ceux qui survivent, en nombre, chaque jour, diminué, des témoins de cette époque lointaine, vous décriront admirativement certain costume de Bacchante, porté par la Baronne, au fameux bal du Ministère de la Marine, je crois. — L'aimable Marquise de Galliffet (effeuillée, elle encore) me disait, un jour, spirituellement, parlant de ces atours d'autrefois : « On s'en tirait avec beaucoup

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de tarlatane ; et, quand il y en avait pour deux cents francs, on invitait ses amis à venir voir, »

Je ne sais si le costume de Bacchante, revêtu par la Baronne de Poilly, comportait de la tarlatane ; mais je sais qu'il n'allait pas sans une jolie petite peau de panthère, qu'elle me fit caresser, transformée en un ornement de salon, un coussin, un dossier de siège.

Ce détail d'ajustement ne fut pas le seul rapport notable, entre le royal félin et la fascinante Ménade. Elle en avait aussi les admirables yeux, caressants et cruels.

Par une de ces coïncidences, qui ne sont pas toujours fortuites, presque dans le même instant où la noble dame expirait, je contemplais un ancien portrait, qui nous la montre, en train de voiler, à l'orientale, le bas de son visage souriant, comme pour assurer un plus mystérieux éclat à ses magnétiques prunelles. Ce furent celles d'une charmante, d'une charmeuse femme, disons-le d'un cœur ému, au rayonnement de leur ombre.

Je la vis, pour la première fois, l'année de Rabagas, je m'en souviens bien ; toutes les têtes féminines s'auréolaient d'un chapeau de ce nom. Déjà plus toute jeune, elle me parut être une volumineuse personne au teint fauve, aux boucles sombres, aux énigmatiques yeux. Elle portait une toilette de deux tons de bleu avec des boutons d'émail. Elle se montra, pour moi, dans la suite, une bienveillante amie. J'appris à l'apprécier. Je le répète, son rare mérite fut d'avoir su se montrer uniquement, exquisement femme.

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Auj ourd'hui, chacun le saît^ toutes les femmes ont du génie. Au reste, ce n'est rien de nouveau, que par remploi qu'elles en font, quelques-unes, véritablement inspirées ; les autres se ruant avec innocence sur le lyrisme de d'Annunzio, revu par Boquillon, ou sur la lyre de Sapho, retouchée par Botrel. — Ce génie, nos contemporaines le portent à l'extérieur, comme font, de leur noyau, certaines cerises des Antilles. Autrefois, elles remployaient, sinon mieux, du moins autrement, à répandre autour d'elles un effluve discret, une bienfaisante influence, qui s'étendait de la flore des vases à la parure de la table, de la lueur des lampes à la vapeur des brûle-parfums et de la chanson des jets d'eau à la direction de la causerie. Art aimable, s'il en fut, art difficile et délicat dont la Baronne de Poilly fut Tune des dernières prêtresses.

Ingénieuse, dans le choix de ses atours, comme dans celui de ses amis, elle sut conduire les premiers sans se laisser diriger par eux. Je veux dire qu'elle réussit à ne pas être une de ces fées aux chiffons, qui s'asservissent aux couturiers et ne vivent que dans l'essayage. En cela, semblable à la Comtesse de Castiglione, elle composa, disposa elle-même ses costumes, obtint d'eux une ornementation seyante et savante souvent un peu théâtrale.

Quant aux seconds, j'entends, ses amis, elle sut les assortir avec non moins de goût, et en composer des groupes aussi harmonieux que les bouquets de ses tulipiers et les garnitures de ses ro-

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bes. Je crois bien que son habileté consistait à ne pas faire semblant de n>n, ainsi que le conseille Covielle, à Madame Jourdain. Au lieu d'annoncer à son de trompe, comme toutes les fabricantes brevetées de Monde où Von s'ennuie, un grand homme qui se fait toujours excuser^ elle obtenait qu'il fût là tout naturellement. Et c'était d'Aurevilly, décoratif et grandiloquent, Maupassant, Coppée, Albert Robin, pour ne citer que ceux-là, entre nombre d'autres. Aussi, dans l'hôtel mystérieux et orné qu'elle habitait, rue du Colisée, s'assemblèrent, je le crois bien, les plus élues, les plus éclectiques réunions dont il m'ait été donné de prendre ma part. — Certes, je connais tout l'agrément, toute la fantaisie des réceptions de Madame Lemaire. Mais le caractère en est autre. D'ailleurs il me semble que les réceptions participent des qualités de qui les inspire et les dirige. Celles de l'artiste célèbre procèdent de son art brillant ; celles de la grande Dame raffinée tenaient de son charme mystérieux.

Que l'on n'aille pas supposer cependant qu'elles se soient bornées à de discrètes ou sonores causeries sous des abat-jour floraux. Cette belle Annette, elleaussi,donnadesfétes qui, pour être appropriées au cadre restreint de son home, n'en furent pas moins empreintes d'une très personnelle touche. Bals parés ou déguisés, qui font, quand j'y repense, reparaître et défiler dans mon esprit des mascarades à la Tiepolô, ou à la Longhi. La configuration du logis s'y prêtait, avec son escalier central, sur lequel chacune des pièces contiguës, avait vue

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par une glace sans tain. On s*y groupait afin de voir monter les masques, et cela faisait nn double spectacle, pour les arrivés, et les arrivants.

Puis, la lumière n'était pas aveuglante. La précaution est importante, et d'un rapport très réel avec le ton de la conversation. Pour se mettre au niveau de la fulgurante électricité, elle devient faneuse. Autrefois, on parlait pour se faire entendre. Maintenant il faudrait hurler.

Il y eut aussi des comédies, dans lesquelles la maîtresse de la maison jouait un rôle, toujours bien tenu. Mais, principalement à Folembray, dont le petit thé&tre avait sa faveur. A Paris, elle préférait créer une scène pour des artisies réputés. Victor Maurel s'y faisait entendre ; et ce fut une charmante soirée que celle qui vit interpréter le Ramier B/anCy de Judith Gautier, par Mesdames Pasca et Barretta, assistées de M. Volny, tous trois en riches costumes de l'Extrême Orient.

Il faut borner ces souvenirs. La gloire de celle qui me les dicte, c'est d'avoir été le contraire de la dame-Scaphandre, qui, derrière des lunettes, vastes comme des hublots, fait de la vitesse en broyant des poules. Son image mérite de rester. EUe existe, sous plusieurs formes. La plus prestigieuse est un portrait de Ricard, le peintre de Madame de Galonné, qui devait aussi traduire les traits de la Baronne de Poilly et les fixer pomr toujours. Non seulement il fut son traducteur, mais se montra son ami et celui des siens. Nombreuses sont les œuvres de l'artiste, qu'on admirait rue du Goli* sée : le Gomte de Brigode, son frère, et leur sœui?,

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gracieuse jeune fille disparue en sa fleur et que, par une sorte de pressentiment, le Maître figura portant un reliquaire, ainsiqu'une sainte de vitrail.

Ricard peignit aussi, effeuillant des roses, et, toute seule, au milieu d'une toile, une des mains de la Baronne. Main parfaite, avec ses doigts renflés par places, puis amincis, et se retroussant à l'extrémité, comme au geste des statues grecques.

Ce qui me plaît encore, dans celte figure, c'est le goût qui la fit se garer de ce qui l'aurait affublée en Muse. Quand je me souviens des traits de sa causerie, et que je relis les jolies lettres de son écriture perlée, j'admire qu^elle ait évité recueil de se croire une Sévigné et de se proclamer une Corinne. Voici le texte d'un de ses billets, d'un tour spirituellement sensible et gentiment flatteur:

€ Combien je suis touchée de votre souvenir I Je vis maintenant si retirée qu'il me semblait être oubliée de tous, surtout de ceux que le monde choie. Et voilà que vous me prouvez qu'à vos éminentes qualités d'esprit, s'ajoutent des qualités de cœur. Chose rare, surtout à notre époque de tourbillon. Que moi, je me souvienne, c'est naturel, et la consolation des vieilles gens ! Ils aiment à revivre dans ce que le passé leur a procuré de joies, en évoquant surtout les lumineuses. C'est vous dire que ma pensée s'anime souvent de votre reflet. >

Certaines étoiles cessent de briller bien avant de s'éteindre. Leur clarté veille dans leur cœur.

L'Académicienne

L'ACADÉMICIENNE

Je ne parle pas de V Académicienne pour son propre compte^ telle qu'aurait pu la représenter, dans le passé. Madame de Staël ou Madame Sand ; et qae la figureraient avec moins d^amplitude, mais de respectables, de respectives dignités. Mesdames Edmond Adam, Judith Gautier, de Martel, Alphonse Daudet, Daniel Lesueur, Goyau et Bulteau, Madame Delarue-Mardrus et Madame de Noailles.

Non. Je veux parler de la moitié de l'Académicien, et soror et conjux ; de cette moitié qui veut parfois en être les trois quarts, grossie à ses yeux par un talent, lequel, d*abord, n^est pas sien, et qui, d'aventure, est tout juste suffisant à constituer une immortalité pour un. Le personnage d'une telle dame m'a longtemps hanté. Je n'irai pas jusqu'à lui appliquer le vers Napoléonien :

Toujours Lui, Lui partout, ou brûlante ou glacée, Son image, sans cesse, assiège ma pensée;

mais enfin, ilme taquine parfois. J'ai souvent songé

à en essayer des cpoquis^Ce fugitif moment est venu.

J'ai considéré cette forme d'Académicienne, sous le soleil, et, pareillement, sous les lustres. Elle s'est révélée avec arrogance, quelquefois ; d'autres fois, avec humilité. Tout au moins, une humilité de circonstance.

Et, tout d'abord, pourquoi cette dame, parmi le groupe des élégantes couronnées par Lespîaut ou Reboux, nous apparaît-elle comme surmontée d'une architecture cervicale, coiffée d'une coupole invisible ? A quelle loi naturelle, sociale, conjugale, historique, esthétique, obéit cette résultante d'un conjungo contagieux, induisant Madame à hériter de la durée promise à son mari, pour des opuscules quelquefois f ungibles ?

Je ne m'oppose aucunement à ce transfert, et ne demande qu'à le reconnaître. Cependant, j'hésite, je ne distingue pas très bien, comme certain personnage de Fcnelon: un dindon, je l'avoue.

Examinons ensemble, si vous le voulez bien, un si attachant mystère.

J'habite la campagne ; je suis peu au courant àa fin du fin des combinaisons citadines. Cependant, j'ose le croire, un instinct me guide, qui n'est pas toujours erroné ; et surtout, non sans bonne foi; un simple, un sincère désir de la vérité, un goût de m'instruire. En un mot, ne suis-je pas en droit de me réclamer un peu du paysan du Danube, étant le paysan de l'Adour ?

Essayons donc de mener à bien ce théorème (je ne dis pas du pont-aux-ânes), je dis, du pontdes-arts (dupont-aux-arts).

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Notez qae je ne m'insnrge pas, de but en blanc, contre une attitude constatée. Seulement, j'en demande la raison, je veux savoir. Est-il, selon l'expression de notre texte sacré < véritablement juste et raisonnable », est-il « équitable et salu* taire » que la Dame de l'Académicien (comme on dit, en la province que j'habite) nous apparaisse avec cette coudée de haut de plus qu'il ne sied, si sa prétention n'est pas reconnue ?

Là est la question, et le to be or not to be, qui n'a d'égal que celui du cadre de la Joconde.

Que les dames dont j'ai prononcé le nom prétendent à faire broder le laurier d'émeraude sur le revers de leur costume taiilear, non seulement je n'y vois aucun obstacle, mais j'y souscris, que dis-je, j'emprunte leur aiguille aux Pénélopes de l'ajustement, pour ajouter un feuillage et une baie, à ces doux rameaux signés Redfem, quand ils cernent le col savant d'une Muse dont j'ai le livre.

Certes, le Dragon Impérial et tant de nobles pages qui le relient à ces rangs du Collier, lesquels sont du plus pur orient, autoriseraient Judith Gautier à se détacher complaisamment sur le groupe de ses sœurs mondaines. Elle est fort simple. Les autres, que j'ai nommées, font de même, en dépit de leurs beaux romans, de leurs harmonieux vers, de leurs dialogues piquants, de leurs chroniques ingénieuses.

Alors, pourquoi cette sorte de stérile Académie cienne que j'appellerai volontiers : V Académie cienne in partibus, se croirait-elle en droit de le

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porter beau plus que ces fécondes apicultrices ? Tel est le G. Q. F. D. que nous poursuivons aujourd'hui avec une curiosité passionnée.

Cap, enfin, si, comme s^obstinentà le prétendre certains, Madame Edmond Rostand € a plus de talent que son mari » (ce dont, jusqu'à plus ample information, je me permets de douter encore), il est temps de nous le prouver par un Cyrano de plus long nez, comme par un Aiglon de plus haut vol et de bec plus sonore.

Le rayonnement des Études sur la Misère à Paris, ou l'obscurité des Enigmes Cruelles j seraient-ils suffisants pour verser sur la tète de Madame la Comtesse d'Haussonville et de Madame Paul Bourget, dans le cas où elles voudraient s'en approprier une part, des rayons et des ombres capables d'éclipser le pur ver luisant de Madame Maria Dauguet ou les charmantes ténèbres de Madame Catulle Mendès ?

J'avoue que je n'en suis pas persuadé. Cherchons ensemble.

Quant aux figures qui vont suivre, elles sont heureusement sans réalité. Je m'amuse à les composer, pour rappeler aux femmes de nos Immortels, comment il sied de n'être point, pour ne pas être sans grâce. Cependant, ce n'est pas sans effroi qu'on se représente Texistence possible de tels spécimens, si l'ombre de Xanthippe, compliquée de celles de Philaminthe et de Madame Gibou, se réincarnait pour nous apparaître dans le sillage d'un habit vert, ou surgir du fond d'un bicorne.

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Certes, Madame la Vicomtesse d'Arçon gale n'est pas aimaJble tous les jours; tant s*enfaut. Elle l'est même rarement. Seulement, quand daignent luire ces jours à marquer d'un caillou blanc, son amabilité est de pierre précieuse ; sans doute pour en mieux faire apprécier la rareté, et donner le regret de ne pas voir se renouveler plus fréquemment leurs quantièmes exceptionnels^ leurs solennités fériées.

Et, comme pour mieux faire ressortir encore une manière d'être si hérissée, Téminent Académicien qui lui donne son nom est, chacun le sait, le plus affable des hommes ; même avec une invraisemblable continuité, quelque peu de monotonie.

Or, en ces jours mêmes dont nous avons parlé, où consent à se velouter son accueil, l'abord de la noble dame reste fier, le port altier, le bonjour hautain, Tœil métallique, la voix rude, le geste masculin.

Beaubrin de Saint-Lunaire, Braslong, Arçongale s'unissent, en une triple alliance hostile, pour ne pas dire agressive, et qui semble vous demander compte de votre témérité.

Mais ce n'est pas tout. Il y a, sans doute, encore, et surtout, le turban de Corinne, dont la gaze aurore flotte toujours sur le Léman, et que l'actuelle châtelaine de Coppet garde pieusement, fidèlement, fraternellement aussi, dans un reliquaire.

Or, la châtelaine de Coppet, c'est le modèle, d'ailleurs inimitable, que l'audacieuse Vicomtesse

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s'est mis en Tesprit d'imiter, on le voit^avec quel insuccès, puisque tout le monde connaît l'exquise aménité de Madame la Comtesse d'Haussonville, son affabilité proverbiale, jointes à l'accueil qui met à l'aise par la bonhomie et la rondeur.

Oui, le turban, cette parure démodée, en affectant la forme d'une coupole de tissu, apparaît, à la Vicomtesse, comme le dernier mot du chapitre des beaux coiffages.

On l'a rencontrée, en cette exposition par laquelle Madame Greffulhe s'essaie généreusement à réagir contre les excès du chapeau féminin, désespoir des fauteuils d'orchestre, La Vicomtesse Juliane était amère. Que lui importaient les luttes du Gainsborough et du béguin? — Seul (cela s'entendait à son accent farouche) le turban lui semblait de mise.

Faute de pouvoir nous en rendre les tortueux replis, elle nous en débite l'accompagnement doré, l'oiseau de paradis, sous forme d'aigrettes pâlies. Elles sont de hauteur étrange. A l'Opéra, dans les entrecolonnements, elles se balancent avec orgueil. Dans les dîners, elles s'animent aux propos de table. Et, parmi les soirées, enfin, je les vois presque menaçantes.

Et, pourtant, elles ont mené loin ceux qui se sont confiés à leur blanche égide. Pareilles au panache du Vert-Galant, on les retrouve sur un chemin d'honneur, le chemin de l'Institut, gardé par des lions débonnaires.

Oui, je le répète, des candidats qui les ont saluées avec respect, admirées avec foi, suivies avec

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confiance, de ceux-là, pas un n'a raté le fauteuil I Si je me suis essayé à fixer, avec admiration, ces traits pleins de superbe, c'est qu'ils me semblent incarner, fortement, dans un type féminin, d'ailleurs conventionnel, tout ce que le parti dénommé des Ducs a, jusqu'à ce jour, amalgamé de morgue et d'accueil, de douceur et d'acrimonie. Terminons ce croquis par un trait. La Bruyère, (que je cite de mémoire), a parlé de ces personnes dont il est difficile de se concilier la bienveillance. Et il ajoute : « Quand on a tout fait pour cela, sans y réussir, il est encore un moyen... qui est de ne plus rien faire. » — Je ne sais personne à qui ce précepte s'applique mieux que la Vicomtesse d'Arçongale.

Voici maintenant Doguine.

Doguine a les cheveux plats, comme le Corse.

Au-dessous, un masque de carlin, hargneux et geignant. C'est même au second de ces mots que le premier doit de ne pas dépasser les bornes. Il existe un petit serpent, nommé l'orvet, dont la cécité atténue la férocité. Parlant de lui, les paysans citent ce proverbe do calendrier :

Si Torvet y voyait clair,

II n'y aurait plus d'hommes sur terre.

Grâce à une semblable prévoyance providentielle, les maléfices de Doguine sont paralysés par ses malheurs. Doguine est-elle donc malheureuse ? — Vous l'avez dit. Malheureuse d'être besogneuse ; et cela, du moins, nous la rend sa-

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crée ! — C'est à gpand'peine qu'elle joint les deux bouts. Et comme il lui faut, ainsi qu'on dit, bon gré mal gré, faire de son mieux figure académique, sous peine de se voir reniée par ses consœurs, quand, à force d'efforts, ces deux bouts arrivent à se rejoindre, le premier ayant ficelé le lauriersauce et, l'autre, rattaché la Guirlande de Julie, c'est Brillât-Savarin qui n'est pas content ; pas plus, du reste, que Jarry !

Quant àDoguine, elle en prendrait son parti, n'ayant jamais bien distingué Richelieu, de Colin- Tampon ; mais elle craint les sévères regards de son conjoint, qui n'aime pas les confusions de genres.

De là, l'air habituellement absorbé, pis encore, renfrogné, de la dame, au-dessous des cheveux plats du Corse. Si je voulais décrire, avec plus de subtilité, l'air de Doguine, en de tels instants, je dirais que le nom qu'il lui faudrait alors porter, pour qu'il s'assortît à son apparence, serait celui d'une famille, sans nul doute fort respectable, mais dont le vocable m'a toujours paru le plus maussade qu'on puisse imaginer ; la famille de Rechignevoisin. Oh ! que Doguine ferait un bon représentant de cette maison au nom peu accueillant 1

Votre bonne volonté cherche à se consoler en expliquant la disgrâce par la profondeur. Vous imaginez que Doguine vient de lire le Koran, comme Madame Bourget ; et que, pareille à cette sultane qui s'en faisait, nuit et jour, réciter les sourates, autour de son palais, par des voix de

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femmes^ elle voudrait faire bourdonner, autour de son entresol, les paroles du prophète d'Allah. — Pas du tout I Elle rêve d'un miroton, dont elle vient de lire la formule, dans ÏArt d'accommoder les restes.

Passons à Rosette.

Je crois bien qu'elle passe pour jolie. Je n'en saurais rien affirmer, depuis le jour qu'elle m'a paru incarner le type de la dame qui boutonne son gant avec une épingle à cheveux. Notez que, cette façon de faire m'inspire, à tort ou à raison, une invincible antipathie. Afin d'obtenir l'excuse de ce mauvais sentiment, je dirai que, pour accomplir ce fonctionnement odieux, cette épingle trop complaisante se retire d'une chevelure que la nature voulait foncée. Que la dame ait jugé à propos de contrarier la nature en cela, c'est son affaire. Les belles dames de Carpaccio, sur leurs vénitiennes terrasses, peuplées de paons, ne sont occupées à rien autro que faire sécher au soleil, les tresses et les boucles qu'il laissera dorées. Nombre de nos contemporaines en font autant, sans plus de culpabilité; et le henné les y invite. Mais où la faute commence, c'est quand on laisse passer le jour de vaquer au renouvellement de l'opération ; parce qu'alors une auréole obscure s'interpose entre le front et les cheveux blondis, et qu'il n'y a rien de si macabre que ce spectacle.

J'en veux encore à Rosette de m'être apparue, (et pas seulement une fois) sous une robe détestable. Cette robe était de celles qu'on a exagérément décorées, il y a quelques ans, de ces grapes

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qui firent fureur, en Amérique. N'oublions pas que ces vendanges pour toilettes furent, plus anciennement, inventées par la Baronne de Poilly, Madame Moitessier, Madame Bartholoni et Madame Henry Fouquier ; et, depuis, reprises par Madame Baignères. Mais ces belles dames se montrèrent, en cela, moins ménagères que celles d'à présent ; je les en félicite et remercie. Elles régalaient nos regards avec le grain entier de ces beaux raisins d'or et d'argent dont elles étaient les Erigones. Celles d'aujourd'hui ne nous en ofirent qu'une moitié, qu'à l'aide de petits trous ménagés dans la pulpe, elles cousent avaricieusement sur la mousseline de soie.

En outre (et le tort devient plus subtil), cette robe était une robe de théâtre. Et je ne sais rien de plus laid qu'une robe de théâtre, à la ville, si ce n'est une robe de ville, au théâtre.

Je me souviens d'une vieille bonne allemande, qui avait trouvé dans son langage petit-nègre (ou plutôt petit-tudesquê), une saisissante transposition de Vage quod agis antique. Un enfant, confié à sa garde, et occupé à lire, s'étant mis tout à coup à lutter furieusement contre la démangeaison que lui causait une piqûre de moustique, la vieille femme l'en réprimanda en concluant avec philosophie : « Quand nous gratte, nous gratte ; quand nous lire, nous lire. » — Cette logique formule peut s'appliquer à la toilette : quand nous habiUer pour la ville, nous habiller pour la vUle ; quand nous habiller pour le théâtre, nous habiller pour le théâtre.

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Ces beaux journaux de modes, qui offrent hebdomadairement aux dames, les patrons des Comédiennes, sont, sans doute, pour une pdrt,dan3 Terreur des premières, lesquelles nous apparaissent à un dîner de fiançailles ou une messe de première communion, vêtues comme Mesdemoiselles Dorziat et Lender.

Pour ce qui est du tort de Rosette, par rapport à cette méchante robe, il s'aggrava de la faire peindre par un artiste, qui avait du talent, la veille, et qui, peut-être le retrouvera demain ; mais que la vue de ce fatal ajustement priva de tous ses moyens. Le temps fera justice de ce mauvais tableau. C'est déjà commencé. Quand ce sera fini, la toiîe pourra resservir à d'autres représentations plus réussies. Peut-être, par une de ces coïncidences étranges, dont la vie nous offre de fréquents exemples, le sujet choisi sera-t-il la Grappe de Chanaan ou le Triomphe de Dionysos.

Les crimes de Bougonne ne sont pas moins grands. Elle ressemble à une perdrix, qui serait de l'Armée du Salut, Elle porte des robes de taffetas gris à mille raies, lesquelles enveloppent, de leur filigrane, son petit corps sec, lui-même métallique enveloppe de son petit esprit mégalomane. C'est d'elle que la Comtesse Philomela nous disait : « Son ambition est d'appeler par leur prénom, la Duchesse Rolande, la Comtesse Féline, et la Marquise Cyllène, et de les tutoyer ; elle ne sait pas à quel point c'est facile. » — C'est fait.

Il lui reste une préoccupation ; c'est la crainte qu'on dérange, en s'appuyant à sa cheminée, les

photographies qu'elle y a placées. Bougonne ! j'ose vous déclarer dans votre tort ; des photographies, je vous le dis, en vérité, ne sont pas faites pour être placées sur une cheminée ; même quand ce sont des photographies d'Altesses, dont la signature oblique doit faire de Tefifet à M"*' Moore.

Et, pourtant, ces photographies sont ce qu'il y a de plus authentique, en fait de représentations d'art, dans le salon de Bougonne. Cela ne veut pas dire, hélas ! qu'il ne contienne pas de peinture.

Bougonne a eu Tinsigne honneur d'être reçue par Madame Paul Bourget, dans le salon de laquelle elle a vu le portrait de son hôtesse, représentée en ange de primitif, avec, autour de cette effigie, une banderole où ces caractères étaient tracés : Angela Bourgetica. Cette inscription a tourné la tête de Bougonne, qui depuis... veut avoir son portrait en peinture à l'œuf 1

J'ai vu, moi, dans le salon de Bougonne, des vases au col si menu qu'une seule fleur y pourrait tenir ; celle que sa délicatesse a fait surnommer le désespoir du peintre.

Cela pourrait bien encore signiéer que les toiles de Maîtres accrochées autour de Bougonne ne sont pas d'une indiscutable authenticité...

Oh 1 les méchants petits vases 1

Quelle sera l'attitude de Madame Maurice Barrés,

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au milieu de ces académiciennes in partibus?

Nul doute que, plus encore qu'un juste eflfroi, déterminé par de tels modèles, sa haute intelligence, son clairvoyant esprit, son noble caractère ne lui fassent rencontrer la note juste, et occuper^ avec autant de grâce que de dignité, la place qui lui est réservée, entre Madame Michelet et Madame Taine. Cependant, à ces figures historiques, à la fois lumineuses et discrètes, elle apportera quelque renouvellement ; le même, il faut l'espérer, qui sera dû à M. Maurice Barrés, « du côté de la barbe », qui ne cessera pas, pour cela, d'être celui de la bonne grâce.

Quand les Lavedan, les Loti devinrent académiciens^ Alphonse Daudet qui jugeait ces questions avec tant de justice et de justesse, nous dit, je me le rappelle, que l'on allait enfin pouvoir prendre l'Académie au sérieux, depuis qu'elle consentait à se rajeunir.

Il faudrait dire de même que l'Académie ne fera que gagner à rompre définitivement, et une bonne fois, avec cette forme d'impertinence qui porte son nom, et qui, ayant tourné à l'insolence dans la bouche de Mole, recevant Vigny, se vit, de ce fait, et dès ce moment, condamnée. Le Journal d'un Poète en porte à jamais des traces indignées, que les excuses mêmes de Louis-Philippe n'ont pas tout à fait pansées.

La manière du Duc de Broglie lui était personnelle; pour être cassante, elle ne manqua pas de charmes, m'ont dit des gens qui l'avaient bien connu. D'autres l'ont imité, qui n'étaient pas Ducs,

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et n'ont plus laissé à cette façon d'agir, que ce qu'elle a de détestable. Démontons-en le ressort. Elle ne consiste pas du tout (comme pourraient le croire des gens pressés) à mal accueillir l'interlocuteur^ Ce serait trop facile, et Ton serait en garde. Au contraire, elle consiste à l'attirer doucereusement ; et, quand on le tient bien à la portée du trait, à lui lâcher une aigreur, sinon une injure^

J'en donnerai, pour finir, quelques exemples, dont, je l'avoue modestement, comme on le verra, j*ai eu ma part.

J'offris, un jour, à un de ces illustres, un mien volume de sonnets. Le livre en contenait quatrevingt-treize et s'intitulait : Les Perles Rouges. La réponse et le remerciement de TÂcadémicien furent de me désigner un de ces petits poèmes, en me disant: « Celui-ci est le meilleur; voici ses défauts, etc... » — C'est le même étonnant (diraije : détonnant ?) Immortel qui écrivit au pauvre Mûhlfeld, lequel venait de lui envoyer un de ses romans : « Je vous ferai observer, monsieur, que le mot sphinge ne prend pas d'i grec. Veuillez agréer, monsieur, etc.. »

Une autre fois, un autre des Quarante m'aborde avec une inquiétante affabilité : « J'ai, me dit-il, cité un vers de vous, dans un article, à la Revue de Paris. »

Je m'incline avec reconnaissance.

Puis, il se reprend : « Pardon, je me trompe ; l'article étant un peu long, Ganderax m'a demandé de retrancher un passage ; et c'est malheureuse* ment celui-là qu'il nous a fallu sacrifier. >

L'AGADiMICIBNNB 13 1

Je m'incliae avec résignation.

Mon interlooateur continue : « Mais Tarticle va paraître intégralement en volume. »

Je m'incline avec espérance.

Lors de l'apparition du livre, ne l'ayant pas reçu de l'auteur, je fais la dépense. Mon vers s'y trouvait, en effet ; mais, cité inexactement et sans dire quHl était de moi.

Quelques années après, je n'en offris pas moins, à mon correcteur, le catalogue d'une Exposition de peinture, dont j'avais fait la préface, fort étendue, et à la satisfaction de lecteurs difficiles. Cette fois, je reçus une carte de visite qui me remerciait de cet « àide-mémoire >.

S'il y avait eu « guide^dne » je me serais fâché.

La Rosette des Roses

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