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C'est, sinon une des gloires, du moins une des grâces de la Vie, et de ses meilleures, que de voir se réaliser des choses que nous avions prévues.
II entre de cette espérance, dans la joie du constructeur et dans Torgueil du jardinier. Le premier, rien que sur des tracés et des lavis, escalade, par avance, la hauteur des tours, et regarde se fuseler l'élégance des colonnettes. — L'autre, rien qu'à parcourir sa pépinière, jouit déjà de la verdure et de son ombrage, des nids et de leurs musiques. L'écho dont le son les répète nous semble contenir de notre voix, à nous qui avons planté Farbre, comme l'eau qui le mire nous semble aussi refléter de notre image. Et notre vaine humanité n'est pas loin de les trouver embellis, de ce qu'ils contiennent de nous, ces répercussions et ce reflet.
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L'Exposition qui vient de s'ouvrir, dans une
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toute jeune galerie, laquelle me parait devoir nous apprêter, et nous renouveler de forts et délicats plaisirs d'art, la Galerie Shirley, comment son début ne me trouverait-il pas sympathique, lorsqu'elle m'offre tout d'abord une de ces ratifications de nos pronostics et de notre jugement, dont je parlais tout à Pheure ?
Il y a déjk, en effets pas mal d'années que Tart d'Âubrey Beardsley, le dessinateur anglais dont une partie de l'œuvre originale fait l'objet de l'Exposition dont je veux entretenir, un instant, les lecteurs du Figaro^ occupa ma rêverie et mon souvenir^ de ce tourment agréable que vaut, aux amateurs d'art et d'àmes> la mise en présence d'œuvres sans banalité, révélatrices de natures exceptionnelles.
Pour qui possède certaines facultés de s'exprimer, cette forme de tourment se trahit par un désir, à la fois douloureux et délicieux, d'opérer un de ces miracles que Gautier a si justement appelés transpositions (Part. Â savoir de faire passer dans un écrit, par exemple, un charme équivalent à celui que versait la contemplation d'un tableau ou l'audition d'une symphonie.
Il est possible que le désir de cette réalisation, chaque jour accru et compliqué du malaise de s'y croire insuffisamment habile, représente la gestation de laquelle doit naître, à la fin, le commentaire plus ou moins imparfait du spectacle qui l'engendre. Mais, ce qui reste, à ce conmientaire, de la séduction exercée sur nous par le spec* tacle fascinateur, exerce, à son tour, sur notre
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lecteur, un peu d'impression et un peu d'emprise L'Essai sur Fœuvre d'Aubrey Beardsley que renfermait sous ce titre : Le Pervers, le volume publié par moi, en 1905, sous le vocable de : Pro^ fessionnelles Beautés, représentait, en ce qui me concerne, une de ces spirituelles gestations dont je parle. Gontenait-il, en ce qui concerne le public restreint, mais aiguisé, de ces sortes d'ouvrages, un peu de Faction que je leur attribue ? — Certains témoignages me permettent de l'espérer.
Si donc, entre de nouvelles attentions suscitées par le présent écrit, il s'en trouvait de désireuses d'une analyse mieux approfondie, je me permets de leur signaler les pages plus étudiées auxquelles je me suis efforcé de communiquer un peu de l'Ame de Beardsley, âme singulière entre toutes (je parle de Pdme de son art, auquel se peuvent, par conséquent, appliquer les mêmes qualificatifs), âme troublée, s'exprimant par des traits plus que nets, des traits acérés, semblables à ceux qae tracerait un noir diamant sur un miroir assez diabolique.
Mais combien d'autres qualificatifs il faudrait trier, pour les assortir à cette âme et à cet ai*t, avant de les bien définir 1 Ceux de subtil et de raffiné ne sont qu'une entrée de jeu et des bagatelles de la porte. Celui de Pervers, que j'ai pris pour titre de mon Essai, m'apparatt encore aujourd'hui comme le plus représentatif de l'œuvre. Mais cette perversité s'éclaire elle-même de bien d'autres rayons et s'obscurcit d'autres ombres. Il serait trop long de les distinguer ici. Disons seu-
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lemeut qu'une de leurs caractéristiques est précisément de donner à se réjouir, ou à s'exaspérer, de ce jeu des contraires, qui met en présence, dans une même œuvre, des manières d'être essentiellement opposées et contradictoires, sinon incompatibles. Je veux dire, pour ne citer que les plus élémentaires, la beauté et la laideur, le badinage et la profondeur, la douleur et la joie,
La Sérénade de Mozarl, avec son chant langoureux sur un accompagnement allègre, offre un exemple glorieux et simple de cette antithèse fascinante, mise en œuvre par un génie clair. Chez le compliqué Beardsley, elle tourne au cauchemar, comme sa Sérénade, elle aussi, tourne à la sarabande.
Cette sarabande, je l'ai évoquée autre part, avec une précision patiente et passionnée. On en pourra retrouver nombre de personnages sur les quatre murs veloutés, et d'un gris fin, de l'Exposition dont je traite. C'est une science difficile que celle de présenter avec goût des œuvres rares. Cette science, les organisateurs de ce que j'appellerai : le festival Beardsley, me seinblent la posséder avec conscience et la pratiquer avec maîtrise. Cette centaine de cadres blancs et minces, comme ceux que Whistler aimait, et sertissant des dessins précieux comme d'étranges bijoux, se suspend au bout de chaînes d'argent, sur une étoffe de robe. Ce sont comme autant de pen-
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dentifiB^ sur lesquels l'orfèvre Beardsley a eiselé d'iaextricables rinceaux et des personnages chimériques, pour compléter, de leurs colliers, la toilette de la Fantaisie.
Ces dessins, je ne veux pas les décrire, je Taî fait ailleurs, avec minutie. Ils sont parmi nous. Qu'on aille les voir, et, comme je le disais plus haut, s'en réjouir ou s'en agacer, car (et c'est un de leurs mérites) ils ne sauraient laisser impassible. C'est à eux de se décrire eux-mêmes dans l'esprit de chacun, selon la réceptivité qu'il leur offrira. Mon commentaire serait donc superflu. Je préfère le remplacer par ces quelques réflexions que nous faisons ensemble, qui, dans un compte rendu si cursif, ne peuvent qu'effleurer, mais qui ne seront pas sans effet, si, invitant quelques retardataires à se diriger vers ce petit Salon, elles les préparent à mieux devioer les énigmes qu'il leur propose.
Le vrai, le sérieux de la chose, il sied d'y insister (et de cela, surtout, il faut savoir gré à cette exhibition fantasque), c'est qu'une centaine des dessins originaux d'un des plus curieux artistes de ce temps sont, pour la première fois, offerts à la curiosité des Parisiens, et que l'événement est considérable.
Cet artiste anglais, disons-le rapidement, né en 1872 et mort en 1898, a laissé une œuvre uniquement composée de dessins à la plume, presque tous des illustrations d'ouvrages anciens ou modernes. Ces ouvrages, c'était, tour à tour, Pope, Ben-Jonson, Gautier, Wagner ou Oscar Wilde. 11 y avait bien une illustration d'Aristophane, et une autrc^
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de JuTénal; mais les images qui les composent sont de celles qu'on ne saurait exposer.
C'est, au reste, le casdeTœuvre presque entière de Rops. Tandis que, chez Beardsley, la circonstance est accidentelle. Au reste, cet accident, il a su le douer de tant de beauté qu'elle domine tout ce qui Pentoure de détails inquiétants et de surprenants accessoires.
Maintenant Beardsley est-il un caricaturiste ? Certes, c'est une face de son talent; mais avec des facettes assez inattendues. Si je le compare aux représentants les plus autorisés et les plus brillants de la caricature, parmi nous, je ne vois, en lui, ni la forte satire, ni l'âpre philosophie d'un Forain, iod la souriante bonhomie d'un Garan d'Ache. Son trait, s'il s'apparente à celui de Gappiello, pour la ténuité et pour l'acuité, s'applique à des sujets si différents que le rapport disparaît. Quoi de plus dissemblable, enfin, de cette finesse visible, que ces lavis de Sem, ces renflements de traits gras et ces écrasements de pinceau, dont la finesse n'apparaît que plus expressive, pour être tout intérieure ?
La particularité de la caricature de Beardsley, c'est d'être rétrospective, de s'en prendre au passé de la Bible, de l'histoire ou de la légende, et de nous donner à voir, soumis aux déformations, d'ordinaire réservées aux contemporains, Bathylle ou Lampistô, Messaline ou Hérode.
La manière de l'artiste, c'est un trait, qui, redisons-le, n'a d'égal en certitude, mieux, en infaillibilité, que celui tracé sur une glace par une
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pointe de diamant. Ce trait, il excelle à dessiner des visages de femmes^ enchanteurs ou hideux, d'adorables atours, de somptueux rideaux^ des bibelots extraordinaires. A l'histoire de Salomé, vue au travers du prisme déformateur de Técrivain dont il orne le texte, Beardsley ajoute lui-même des détails curieux, disons inouïs, pleins de joliesse et pleins de folie. Notre beau romande Mademoi'selle de Maupin l'inspire, à son tour, à mon avis, bien plus heureusement ; et l'illustration dont il le rehausse est, selon moi, le meilleur de son œuvre. Pour se simplifier un peu, cette illustration n'en reste pas moins pleine de conceptions personnelles et de trouvailles de décor, lesquelles en font, désormais et à jamais, l'inséparable accompagnement du texte incomparable.
Quantité de dessins pour des frontispices, des affiches et des prospectus, complètent de leur infinie variété, toujours diverse en même temps que toujours fidèle à ses lois d'impeccabilité, de séduction et de bizarrerie, l'œuvre fascinante dont il s'agit. 11 y a bien encore quelques portraits, des ressemblances, plutôt, fort reconnaissables d'ailleurs; mais, moins des effigies d'après nature, que certains traits soigneusement choisis parmi les plus caractéristiques de l'individu pour les réduire et les ramener à leur formule décorative.
Le portrait de Madame Patrick Campbell exposé, fort en honneur, au Musée de Berlin, me fut un avant-goût du régal que nous préparait cette exposition parisienne.
Ce portrait, comme tous les autres dessins ori-
ginaux de Beardsley^ me paraît être environ trois fois pins grand que la gravure à laquelle il était destiné. C'est, à vrai dire, la différence la plus notable à signaler entre l'impression et Tœuvre à la plume. Pour le reste, je ne sais pas de gravures offrant une pareille conformité avec les dessins qu'elles représentent. Les premières pourraient être prises pour ces derniers, et réciproquement.
Cependant, même pour les fidèles de l'œuvre gravé de Beardsley (ils sont nombreux, en France), et, sans doute, pour eux surtout, l'exposition Shirley est fort importante.
D'abord, elle représente la consécration de leur prédilection ; puis elle leur offre à voir, en ces dimensions amplifiées, des œuvres qu'ils connaissaient moindres. Enfin, elle contient quelques dessins, et des plus intéressants, qui ne figurent pas dans les volumes.
Ces volumes, dont les plus notables sont au nombre de deux, je les ai feuilletés longuement et j'ai essayé d'en faire passer le « frisson nouveau » sur les pages que je leur ai consacrées dans mon livre. Ce frisson, il est sorti d'une des plus incroyables âmes qui soient elles-mêmes issues de la main du Créateur, pour chanter et pour pleurer à la surface des âges. Cette âme habitait le corps malingre et transparent d'un être que ses portraits nous montrent un peu fantomatique et bien caricatural ; mais que son génie intérieur devait illuminer, et douer d'attraits, quand la vie le faisait se mouvoir.
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Ce jeune homme, ce prodigieux artiste, ce mourant merveilleux, avait regardé Botticelli et Bume- Jones, Durer et Whîstler, les albums japonais et les vases grecs ; et, de ces diverses contemplations amalgamées, résultait en lui une fantasmagorie folle et grave, effrayante et charmante, un défilé de grâces et de monstres, qui, parmi les architectures de jardin, chères à l'illustrateur de Poliphile, donnait à voir des héroïnes de la Bible, habillées par nos couturiers, des gnomes hilares, bons à sculpter au seuil d'un bouge, et des images d'un noble aspect, vraiment dignes de s'ériger sur la stèle d'un mausolée.
Ce jeune homme à Tair de vieillard, cet ango à la griffe de démon, est mort pieusement sur les rives de la Côte d'Azur, où son agonie allait chercher Tespoir de créer encore des enfers et des paradis, pleins de démentes et pleins de sages. Ces lieux extrêmes, qu'il avait entrevus. Dieu, sans doute, lui permet de les visiter tour à tour. Et le stupéfiant artiste ne se sent pas moins à son aise chez les diablotins ricanants, que chez les élus sereins qui se sont partagé son rêve.
m Talis Filius
TALIS FIfclUS
LÉOPOLD 5TEVKNS
C'est une rare joie que celle d'avoir à fêter un nom sur lequel se sont déjà posées justement d'impérissables couronnes. Moi-même j'ai tressé modestement^ mais avec fierté^ de plus fragiles, mais aussi de tendres fleurs, des guirlandes en l'honneur du grand Alfred Stevens dont la renommée est^ depuis longtemps^ de la gloire*
Aussi est-ce, pour moi, plus qu'un plaisir, de cneillir aujourd'hui, dans la fraîcheur ardente des cent toiles apportées d'Afrique^ par le fils atné du grand Maître Flamand, une de ces palmes qu'il a peintes, et de la lui tendre, en l'honneur du beau nom auquel il donne un éclat nouveau, et qui l'en rend digne*
Certes, Léopold Stevens n'est un inconnu pour aucun de ceux qui suivent avec intérêt, sinon avec passion^ le renouveau des talents, au cours des expositions annuelles. Dès le début des Salons du Champ de Mars, ses toiles furent signalées, une série de marines bretonnes, toutes pénétrées de poésie^ saturées d'embruns, avec leurs mai* sons basses, sous des ciels gris, au bord d'une mer en turquoise morte. Il y avait aussi des figu-
res dignes des ancêtres du jeune peintre, les primitifs Flamands, déjeunes filles d'Armor, au pectoral de broderies nuancées, aux coiffures, non pas choisies parmi ces blanches antennes que la peinture a vulgarisées, mais entre ces petits bonnets qui semblent cloisonnés d'émaux, sertis d'harmonieuses gemmes.
Puis vinrent de très attachants portraits parmi lesquels j'évoquerai ceux de MM. Jean Richepin, Gourteline, et, bien notamment, celui de Madame Eugénie Buffet, en son élégante crânerie et son costume pittoresque de Muse du Pavé, toute prête à entonner sa Sérénade fameuse.
Aujourd'hui, M. Léopold Stevens nous revient de Tlemcen, la ville Arabe, vers laquelle le ramenait, outre des souvenirs de sa vie militaire, un goût d'hivernage au grand soleil. Il en rapporte une centaine de toiles auxquelles la Société Nationale des Beaux-Arts fait, dans son Exposition, l'honneur d'une salle spéciale.
Etudes gracieuses et graves, parfaitement exemptes de ce qui les discréditerait, en les rendant séduisantes pour la piètre engeance que Baudelaire appelait dédaigneusement < les amateurs d'anecdotes instructives ».
Précieuse recommandation pour les gens de goût. Mais, en revanche, ils sont tout pleins, ces menus panneaux, de lumière ; non de celle qui, au dire de l'admirable Whistler, fait se détourner le passant rêveur, mais de celle qui charme sa rêverie ; d'ombres aussi, mais de ces ombres dont le poète a écrit que le jour blond les a fai-