‹ Assemblée de notablesChapitre 25 sur 33 · RÉJANE A VOL D'OISEAU · texte numérisé non relu

RÉJANE A VOL D'OISEAU

Décidément, c'est bien vrai que tout arrive.

Je sais à la campagne, en train de coUationner^ plutôt gravement, des notes sur des sujets peu à la mode. Le créateur d'un nouvel et élégant périodique, ayant pour titre : le Plaisir^ m'écrit pour me demander un article sur Madame Réjane.

Quelle distance I

J'objecte que des écrivains, mieux qualifiés pour s*exprimer à ce propos, doivent loger, en des portefeuilles frémissants, des articles tout préparés sur ce sujet brillant ; tandis que les sujets démodés auxquels je m'applique, pourraient bien faire, après tout (pourquoi pas?) les délices de quelque idéal directeur de Revue, qui ne serait ni M. Brunetière, ni M. Ganderax.

J'ignore dans quelle mesure mon distingué correspondant se montre, ou non, insensible à ces raisonnements judicieux. Mais ce que je sais, c'est qu'il insiste, avec la sourde résolution des personnes bien décidées à en venir à leurs fins.

Et me voilà écrivant un article sur le propos de Madame Réjane.

Notez — le fait n'en devient que plus étonnant — qu'il existe, depuis des années déjà, entre le Théâtre et moi, un malentendu singulier, une complète incompatibilité d'humeur.

Est-ce qu'un peu de dédain, pour le reste, me serait venu de mes pèlerinages à de plus grandes scènes; Bayreuth, Oberammergau? • — Je ne le voudrais pas. Non. Seulement (je récrivais, l'autre jour, à propos d'une manifestation de marionnettes), ce que George Sand appelait « Thorreur des gants blancs et des quinquets » représente, d'une part, mon sentiment à l'égard des spectacles, lesquels, d'autre part, me semblent nous mettre sous les yeux, des scènes beaucoup trop pareilles à celles qui se déroulent dans les intérieurs, pour valoir qu'on leur sacrifie son pot-aufeu, ou son pot-aux-roses. Je ne vais donc guère au spectacle plus d*une ou deux fois l'an ; et, encore, les bonnes années.

Il en résulte, dans mon existence et dans mon éducation, des lacunes extraordinaires. U en ré* suite, par exemple, que je n'ai jamais vu jouer Madame Le Bargy, ce qui est un des regrets de ma vie; et que les pièces de M. de Curel, en dépit de l'admiration qu'elles m'inspirent, se succèdent, à trop peu d'exceptions près, sans que je les entende.

Pendant longtemps, chaque nouvelle manifestation de Sarah Bernhardt attira, presque seule, mon attention, en fixant ma fidélité.

Autrefois je fréquentais assidûment et passionnément le vieux Théâtre-Français, celui d'avant

BijANB A VOL D^OISBAU 235

rincendie-. et d'avant M. Claretîe. — Et si j'obtiens encore de moi d'y retourner de temps à autre, c'est principalement parce que Mademoiselle Cécile Sorel ajoute aux attraits multipliés de sa beauté, de sa grâce et de son talent, le rare prestige de réagir contre la fastidieuse monotonie de l'école dite du naturel, de jouer un peu en dehors, et de reporter ainsi au temps des exquises préciosités de Mademoiselle Plessis ou des savantes afféteries de Mademoiselle Favart.

Quelques auteurs, ou certains interprètes qui se plaisent à me tourmenter, ou cherchent à m'être agréable (je n'ai jamais bien pu savoir lequel),m'induisent à fréquenter leurs répétitions générales. Je citerai, parmi eux, Henry Bataille, dont l'art me plaît infiniment ; et Madame Berthe Bady,qui m'a laissé, de sa compréhension du rôle de Madame Tanqueray, un souvenir ineffaçable.

Et, cependant, je ne suis pas sans avoir enrichi ma mémoire scénique de quelques fortes ou suaves images de visu et de auditu, au cours de ces derniers lustres.

J'ai vu le Sicilien ou V Amour peintre^ qu'on ne donne jamais à la Comédie-Française ; pas plus que la Comtesse d^Escabagnas, dont,seule,Madame Aubemon eut l'esprit de se préoccuper ; j'ai vu Chatterton, qu'on n'y donne plus ; j'ai vu 3/ercoflfe/, avec Got, dont ce rôle était le triomphe; j'y ai vu Venise sauvée, que Balzac aimait ; j'ai vu les Corbeaux et Michel Pauper ; j'ai vu la Patrie en danger et Henriette Maréchal^ avec Léonide Leblanc, qui t'y montrait émouvante ; j'ai vu la

236 ASSBMBLiB DB NOTABLES

GrancTmère ; j'ai vu Axel, de ViUiers de l'Isle- Adam> et les Uns et les Autres, de Verlaine ; j'ai vu les Fossiles et le Repas du Lion ; j'ai vu la Carrière et le Prince d'Aurec ; j'ai vu le Voih, avec Mademoiselle Moréno^ de séduction inoubliable ; j'ai vu Amants et j'ai vu le Passé, dont la première version me plaisait davantage ; j'ai vu les Affaires sont les Affaires.

Mais l'apostrophe des Plaideurs me rappelle à Tordre.

Néanmoins, rassuré par de tels précédents, je songeai à donner^ je ne dis pas satisfaction, au directeur aimable et impérieux qui ne me permet pas d'hésiter ; mais, du moins, une preuve de mon bon vouloir.

Cependant, j'hésitais encore, quand je me rappelai que^ parlant un jour de Sarah Bernhardt à Gustave Moreau^ peu avant la mort de ce grajad peintre, je reçus de lui cette surprenante réponse : € Je l'ai vue, une fois, dans Cordélia ; je ne l'oublierai jamais.» — Le malheureux I II parlait d'avant le Passant I

Eh bien, qui sait^ peut-être ce Maître aurait-il pu tracer, de mémoire, un saisissant portrait de celle qu'il avait comprise avant tous ?

Voici donc certains souvenirs qui me sont propres, et quelques personnelles impressions sur le sujet de Madame Réjane.

Je me trouvais, il y a longtemps de cela^ chez

BâïANB A VOL d'oisbau 237

un artiste que j'aîmaîs beaucoup et que j'étais allé visiter à son atelier, pour prendre de ses nouvelles et lui tenir un peu compagnie, parce qu^il s'était donné — choses étranges 1 — une entorse en dansant, avec le costume de TAmi Fritz, dans un bal déguisé> la veille.

Cet artiste n'était autre que Bastien Lepage.

Au cours de ma visite, je vis entrer, venue aussi pour s'enquérir de l'état du malade, une jeune femme à l'abord gracieux, au regard éveillé, à l'expression mobile animant un visage spirituel, aux vocales inflexions plus voisines du hautbois que de la flûte.

Elle était vêtue, je m'en souviens bien, d'un costume (ce terme de toilette venait de naître) en lainage à tout petits carreaux blanc et bleu marine. A l'une de ses mains se suspendait un de ces menus sacs qui tiennent le milieu entre le porte-monnaie et le sac de voyage, et dont on commençait d'user alors.

Cette jeune femme était Madame Réjane. C'est bien, je crois, la première fois que je Taperçus.

Dans ce temps-là, j'allais au théâtre. Je la vis donc jouer, aux côtés d'Agar, la Glu, pièce poignante, au cours de laquelle elle dégringolait un escalier aussi dramatique, ma foi, que celui de Kitty BeU.

Survint la triomphale aventure de Madame SanS'Géne.

Ayant eu l'imprudence de manquer la première représentation, je ne sus comment m'y prendre pour réparer cet accident, et n'en trou-

238 ASSEMBliB DE NOTABLEd

vai d'autre moyen que de me résoudre à n'applaudir que la dernière.

Vous pensez bien que j'attendis trois ans.

Quand ce terme vint, l'intérêt de la trame n'allait-il pas me paraître un peu émoussé ; et tant de jugements émis, depuis si longtemps, sur l'interprétation, comme sur Faction, ne devaient-ils pas me rendre d'avance un peu sceptique à l'endroit de ce succès proverbial ?

Il n'en fut rien. La pièce me parut infiniment divertissante ; et le jeu de la comédienne, si vif, si souple, si étincelant que je me promis bien d'assister à la première de la reprise, où je retrouvai un égal plaisir. Puis, j'entendis encore Madame Réjane, dans cette Amoureuse^ qu'elle a créée et marquée d'une personnelle empreinte, à laquelle se heurteront pour jamais toutes celles qui oseraient se mesurer à ce rôle.

Ensuite, j'applaudis l'actrice dans Maison de Poupée, que je ne vis jamais jouer depuis, et que je suis bien décidé à ne pas voir traduire par d'autres, tant le pathétique poignant d'une telle Nora, non-seulement ne me parut pas pouvoir être surpassé, mais égalé en rien.

Enfin, je saluai l'héroïne de la Course du Flam' beau, où sa douloureuse hésitation, entre les angoisses d'une passion maternelle et les remords d'un sentiment filial, amenaient le spectateur à l'émotion la plus intense.

RilANB A VOL D*OISEAU 239

Encore une relation, celle-là plus récente.

Le printemps dernier, dans un atelier célèbre, un programme, non mensonger, réunissait, au profit d'une œuvre, une insolite quantité d'étoiles de première grandeur.

Dieu me garde de ralentir le zèle des artistes^ envers ces nobles Fêtes de Charité, qui leur doivent tout leur éclat. Néanmoins, il résulte pour eux^ de l'obligation de subir tel ou tel voisinage, des dangers de comparaisons qui ne sont pas toujours à l'avantage des plus connus. Ce jour-là, on entendit de /or^e5 chanteuses... qui brillèrent surtout.«. par leur embonpoint ; de fines diseuses... dont la finesse alla... jusqu'à reffacemeni. — Quand, tout à coup apparut. Madame Réjane.

Dès son entrée, elle conquit les regards, l'attention, l'ardeur.

EUe dit, à soi seule, un dialogue — de Donnay, je crois, — lequel met en scène des fillettes qui jouent à la Dame.

Ce que cette éminente comédienne, cette malicieuse mime employa de naturel artiste, de comique enjoué, d'humanité sincère et de savante simplicité, de tact et de goût^ enfin, à la représentation de cette bluette profonde, j 'en fus émerveillé diraije: ému?

L'assistance, assez froide, qui compose habituellement le public de ces sortes de bénéfices, se montra, du reste, de mon avis.

Ce fut un triomphe. Quant à moi, dès l'issue de la séance, je ne pus me retenir, je l'avoue modestement — fièrement, aussi — de m'adonner à cette

210 ASSEMBLéfi DB NOTABLES

action un peu risible^ mais tout de même assez touchante, qui consiste à envoyer spontanément aux interprètes, en sortant de les voir jouer, Thommage de notre admiration respectueuse.

Ce qui prouve, après tout, monsieur le Directeur, que c'est vous qui aviez raison; ou que, du moins, vous n'avez pas eu tout à fait tort en me demandant mon avis sur Madame Réjane.

J'ajoute qu'elle a, comme il convenait, inspiré de grands artistes. Besnard a peint, d'après elle, un portrait de théâtre qui peut être tenu pour Tune de ses plus magistrales œuvres.

Et le pervers dessinateur anglais, ÂubreyBeardsley, la donne à reconnaître, en nombre de ses plancties, que l'on dirait gravées sur un miroir laiteux, avec la pointe d*un diamant noir.

Thalies d'Été

THALIES D^ËTE

Page 1