À PROPOS DES MARIONNETTES
DE
MADUIE FORAIN
L'école, dite du naturel au théâtre y ^ fait, depuis des ans déjà, certains ravages sur bien de nos scènes. Il en résulte que nombre de personnes, dont je suis, évitent avec soin beaucoup de spectacles. Autrefois, on s'y rendait pour oublier, dans la représentation d'extraordinaires événements, les vulgarités de la vie. Aujourd'hui, le désagrément de voir le rideau se lever sur un intérieur modem-style y aussi laid que dans la réalité, se complique de l'ennui d'y entendre des artistes, aux allures d'amateurs, discourir de situations analogues à celles dont le décours nous point dans l'existence de nos amis, ou dans la nôtre. A quoi bon, alors, quitter son foyer, risquer le coudoiement des couloirs, l'écrasement des stalles et ce que Madame Sand appelait excellemment : « l'horreur des gants blancs et des quinquets » ?
Certains interprètes de grand mérite peuvent être rendus responsables du succès de cette erreur. Il fallait les tenir pour des exceptions ; on en a fait des chefs de file. A leur exemple,
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des générations entières d'acteurs et d'actrices se sont révoltées contre la tradition, et nous donnent à voir reparaître, sur plusieurs points de Paris, des contrefaçons de X...etde Z...sans aucune des qualités qui justifient Tart particulier de ces célèbres protagonistes.
Un décor n'est pas un tableau. Un acteur ne doit pas paraître un homme. J'entends : un homme comme les autres. Pour pouvoir, tour à tour, les imi^amer tous, il doit tout d'abord abdiquer sa propre personnalité, au lieu de l'accuser exagérément, comme il est devenu, chez nous, à la mode de le faire. L'illusion scénique en est toute chavirée. Au lieu de l'absorption du récitant, par son rôle, nous assistons au contraire : l'individualité d'un homme ou d'une femme, reparaissant à travers toutes ces créations, au point de les vouer d'avance, indéfiniment, à une insupportable monotonie. Il n'est même pas rare de voir écrire pour telle, ou pour tel, des rôles dont la juste punition est de ne réussir que rarement, pour ne pas dire jamais.
Ce qui nous reste de comédiens de la grande race continue, heureusement, de réagir contre cette tendance fâcheuse. Plusieurs d'entre eux savent encore se montrer vibrants, violents, exquisement précieux ou noblement excessifs.
On se tromperait fort, si Ton prenait pour un mauvais compliment, celui que je décerne en récompense, comme en conclusion, à ces hommes et à ces femmes, que je pourrais plus nettement
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désigner, parmi les actuels représentants de TArt dramatique.
Donc, je dirai qu'ils incarnent, à mes yeux, de suréminentes marionnettes.
Je le répète, c'est, pour moi, le plus bel éloge qu'on puisse leur adresser ; et, faute de pouvoir les applaudir, ce sont ces petits bonshommes d'étoffe et de bois que je charge de m'émoutroir. Jamais ils ne manquent d'y réussir.
Presque toujours un premier sujet se distingue par un tic, duquel vient souvent son succès, et qui, au beau milieu d'une tirade, et dans la situation la plus pathétique, déroute notre attention en nous rappelant la dame ou le monsieur qui, même involontairement, se substitue au personnage. Aucun danger de ce genre chez nos gentilles bûchettes animées. Au moment voulu, Tinvisible opérateur qui leur prête son esprit, leur fait accomplir le geste en rapport avec l'événement, et rien d'étranger ne vient en altérer l'effet dans notre réceptivité appliquée.
C'est un spectacle de cette sorte qui m'induit, aujourd'hui, à fixer quelques notes sur ce sujet, depuis longtemps de ceux qui me fascinent.
La matière est fort étendue. Dès 1852, M. Magnin, de l'Institut (excusez du peu I), s'en fait le rapporteur savant, avec son histoire des marionnettes, en Europe, du lointain de l'Antiquité jusqu'à nos jours.
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M. Ernest Maindron y ajoutait récemment un ouvrage spirituellement illustré, ingénieusement documenté, aussi divertissant qu'instructif.
Dans un article récemment consacré par un grand quotidien, à ce sujet aimable, je note ce passage qui en traite agréablement au point de vue ethnographique : « De tout temps les marionnettes ont eu leurs admirateurs fervents ; et chaque pays possède même son pantin, son pantin national, synthétisant par son habit, par son ventre et son caractère, tous les ridicules et tous les défauts de sa race.
< L'Allemagne eut le lourd, ventru et goulu Jean Saucisse; TAngleterre, l'anguleux Punch; TEspagne, don Cristoval ; la Hollande, Hans Pike- Iharing, et la Turquie, un cynique fantoche que Ton peut voir gesticuler non loin de Gonstantinople, sur la G6te d'Asie, dans un petit théâtre, construit exprès pour ses exploits. > — Celui-là, disons-le, en passant, c'est Karagheuz, qui fut cher à Théophile Gautier. « — A Lyon, Guignol et son ami, le savetier Gnafron, sont célèbres depuis plusieurs siècles; et les marionnettes liégeoises attirent les amateurs de pittoresque dans les ruelles sombres du vieux Liège où, chaque soir, elles interprètent devant un auditoire de gamins et d'artisans quelque vieille légende du temps de Gharlemagne.
< En Italie, les funambules foisonnent. Un Polichinelle voleur, vantard et ivrogne fait la joie des Napolitains ; et à Venise, pays du Carnaval, un mystérieux et élégant Arlequin, masqué de noir.
gambade sur des tréteaux^ assez inconnus des étrangers, pour un parterre d'enfants, que leurs joues roses, et leurs grands yeux, font ressembler à un étalage de poupées. »
A mon tour, je veux rappeler, à ce propos, quelques souvenirs de lectures, en y joignant de personnelles observations recueillies en présence de quelques spectacles.
C'est à tort qu'on juge de petites dimensions, les histoires de poupées. La poupée c'est le rudiment de la statue, autant dire : le point de départ de l'idole ; c'est l'infiniment petit du géant, l'infusoire de l'ogre ; c'est aussi, et surtout, la réduction d'Adam et d'Eve.
Madame Sand écrit justement : « Les poupées parlantes qu'on met aujourd'hui dans les mains de nos enfants, ne sont pas, disons-le en passant, une médiocre invention. » J'ajoute que le fabricant de jouets qui les inventa, fut lui-même, à cette heure, un diminutif de Deucalion, une caricature du Créateur. Dans le Paradis terrestre de Nuremberg, au chant du canard de Yaucanson, il prit de la côte d'un pantin,pour en sculpter une bamboche.
La reine Victoria conserva, toute sa vie, une collection où se groupaient plus de cent spécimens de IslDoU. Ses pareilles y tenaient leur rang. Après en avoir tiréamusement de fillette, elle leur emprunta des enseignements pour son âge mûr, si j'en crois cette strophe de certain rimeur, que je connaisbien ;
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Et la vieille Victoire, aux Indes souveraine, Jouant à la poupée, au seuil du long repos, Apprend à mesurer la grandeur d'une Reine Et tout ce que le trône abandonne aux tombeaux.
Enfin, rautenr de ces vers reconnatt un charme précis et luisant à cette phrase de Madame Valmore : « Quatre poupées entrèrent, un jour, à la fois, rue des Pyramides. Gela fit quelque sensation chez les voisins de Theureuse maison où se précipitaient ces charmantes étrangères^ car elles étaient pleines d'éclat, de décence et de fraîcheur dans leurs parures. »
On sait que la honne dame de Nohant trouvait un extrême plaisir à ces manifestations de fantoches. Elle nous en fait partager Témoi dans un joli chapitre de son œuvre. J'aime le sérieux avec lequel elle en discourt, nous initiant aux^ secrets du métier, prodigue de son expérience. Ecoutezla : < Au moyen d'un simple tournebroche, dont on régla le mouvement, et dont on éteignit le bruit, on eut le lever et le coucher du soleil et de la lune, relativement aussi muets et aussi lents que dans la réalité. >
Le mystérieux vers de Baudelaire :
Beaux yeux, versez sur moi, vos charmantes ténèbres,
il n'estpas interdit aux marionnettes de s'en approprier le pouvoir : < Les yeux (dit encore Madame Sand) peuvent être en émail comme ceux des poupées. Nous les préférons peints, avec un clou
noir, rond et bombé pour prunelle. Ce clou verni reçoit la lumière à chaque mouvement de la tête, et produit rUlusion complète du regard. Il peut faire aussi l'illusion d'une prunelle bleue, si on Tentoure d'un léger coup de pinceau trempé dans le cobalt ; dans ce cas, il faut faire la pupille avec un clou noir plus petit. >
Voici maintenant, en une tirade que n'eût pas dédaignée Flaubert, le beau résultat de ces nobles entreprises : « Et tout ceci est si bien agencé et réglé, que l'opérant tout seul a pu faire agir les deux ou trois cents personnages d'une féerie, faire surgir ou disparaître des forêts, des palais enchantés, démolir des forteresses, incendier des villes, voler des génies, des chars de feu tirés par des colombes, pourfendre des guivres et des hippogriffes, promener des navires sur la mer agitée, figurer à distance des joutes et des tournois, dans la proportion voulue, ramener en un instant ces personnages agrandis sur la scène, faire passer des éléphants, des chameaux et des chevaux, des tigres, des loups et des lions, simuler une chasse, imiter à lui seul toutes les voix, tous les airs, tous les bruits, avec une mise au point parfaite, même les convois de chemin de fer avec leurs sifflements et le souffle haletant de la chaudière. >
Une autre bonne dame, la bonne dame du Prédes-Oiseaux, j'ai nommé Madame Judith Gautier, me paratt avoir encore poussé plus loin les merveilles décrites par George Sand. C'est vers 1877 que cette dernière s'écrie : « Sans doute le théâtre de Nohant, peint, machiné, sculpté, éclairé,
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composé par Maurice tout seul, offre un ensemble et une homogénéité qu'on réaliserait difficilement ailleurs et qui n'a certainement pas encore son pendant au monde. » Et cependant, dès la même époque, nous le verrons tout à l'heure, l'auteur du Dragon Impérial entrait en lutte victorieuse.
J'ai assisté à deux représentations de marionnettes, données par Madame Judith Gautier.
La première eut lieu dans son appartement de la rue Washington. L'exigu théâtre s'élevait au milieu du petit salon, en présence d'un public restreint, recueilli, élu. Si j'ajoutais : ému, plusieurs croiraient que je plaisante ; mais, certes, aucun de ceux qui faisaient partie de l'auditoire. C'étaieiit des scènes de la Walkure. Je crois pouvoir affirmer que jamais, fût-ce à Bayreuth,je ne les vis exprimer avec autant d'intensité et de vie. Les statuettes de cire qui en étaient missionnées mesuraient quelques centimètres de hauteur; toutes modelées par la maîtresse du logis, elles étaient de l'art le plus délicat; parfois, elles s'avançaient par groupes ; et jusqu'à de la poussière de diamant, émiettée sur quelques-unes d'entre elles, jouait féeriquement sous la lumière. Dissimulés derrière des draperies, des chanteurs habiles prêtaient leur talent à ce Bayreuth miniature. Et quand le rideau s'ouvrait, dans le fond du théâtre minuscule, aux sons de la mélodie àH^ du printemps, sur un décor de roses, l'enchantement s'étendait aux proportions de la réalité, ou si vous préférez, du rêve.
De telles marionnettes furent, à l'origine, con-
nues, approuvées par Wahnfried même. Je dois à l'admirable créatrice de ces Jeux, la communicatiou d'une correspondance qui les concerne. « Nous sommes touchés jusqu'aux larmes, ma chère Judith (écrit en 77, Madame Wagner), par la surprise que vous venez de faire à nos enfants. Que ce théâtre est beau ! Que de peine vous avez dû prendre, que de temps y consacrer I Si vous voyiez la joie qu'il cause, peut-être vous en trouveriez-vous récompensée. Les enfants ont déjà essayé tous les tableaux; maintenant ils commencent les répétitions et, à la fête d'Eve, nous aurons une inauguration solennelle. Merci donc de tout cœur, il me semble que le sentiment qui vous a inspiré ce don, doit vous dire aussi la façon dont il a été reçu. » Ailleurs: « Nous faisons force répétitions de Rheingold, qui commence à marcher très bien ; mais notJts sommes en extase devant votre génie. Avez-vous fait manœuvrer tout cela toute seule? Nous sommes cinq, plus le musicien? >
L'autre représentation dont je parlais fut donnée plus tard, salle Gharras, par la même organisatrice. Elle montait, et mettait en scène, la Larme du Diable, de Théophile Gautier, que je ne vis jamais jouer dans aucun autre théâtre. Les marionnettes étaient, cette fois, beaucoup plus grandes, et mesuraient au moins treate centimètres de hauteur. Chacune d'elles était un chef-d'œuvre. 11 n'était jusqu'aux accessoires qui ne fussent parfaits, animés et parlants, c'est le cas de le dire, bien notamment à cette scène de la pièce qui se passe en une chambre iahabitée, et dans
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laquelle un esprit de yolupté disperse un troublant parfum. Il se communique jusqu*aux meubles.
C'est alors que le candélabre^ soudainanimé d'une vie amoureuse^ tend vers la pendule des bras suppliants ; et que le fauteuil palpitant fait une déclaration à la chaise. Chacun de ces objets, exécutés par Judith, avait sa personnelle et expressive physionomie, el l'évocation de leurs ébats, à la fois gauches et allègres, demeure un de mes plus aimables souvenirs de théâtre.
Mais, si ce ne fut pas, pour les marionnettes de Judith Gautier, un mince honneur que d'avoir réjoui Wahnfried, ce fut, il me semble, une gloire plus grande encore d'avoir alarmé Bayreuth. Je n'exagère pas. Toute une série de représentations de Parsifal, dont j'avais admiré les préparatifs chez notre étonnante amie, se vit interdite, à la dernière heure, par un bref impérieux venu de la Franconie. La noble Judith s'inclina, trop bonne pour la lutte, trop sainte pour le schisme. Mais j'incline à croire qu'elle dut relire alors les lettres d'antan, avec un sourire malin : < Nous sommes en extase devant votre génie ; le sentiment qui vous a inspiré ce don, doit vous dire aussi la façon dont il a été reçu. Si vous voyiez la joie qu'il cause, peut-être vous en trouveriezvous récompensée ?.. >
Les marionnettes que fit naguère manœuvrer M. Signoret, sur une scène exiguë de la Galerie
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Vivienne, m'ont aussi laissé de prestigieux souvenirs. Je me souviens d'une représentation des Oiseaux d'Aristophane^ supérieurement joués par la troupe ligneuse.
Leur gloire est d'avoir plu au Mattre Anatole France^ qui s'exprime ainsi, à leur propos, dans sa Vie Littéraire : € J'ai vu deux fois les marionnettes de la rue Vivienne, et j'y ai pris un grand plaisir. Je leur sais un gré infini de remplacer les acteurs vivants. S'il faut dire toute ma pensée, les acteurs me gâtent la comédie. J'entends les bons acteurs. Je m'accommoderais encore des autres 1 Mais ce sont les artistes excellents, comme il s'en trouve à la Comédie-Française, que décidément je ne puis souffrir. Leur talent est trop grand : il couvre tout. Il n'y a qu'eux. >
Et plus loin : < J'en ai déjà fait l'aveu^ j'aime les marionnettes, et celles de M. Signoret me plaisent singulièrement. Ce sont des artistes qui les taillent ; ce sont des poètes qui les montrent. Elles ont une grâce naïve, une gaucherie divine de statues qui consentent à faire les poupées, et l'on est ravi de voir ces petites idoles jouer la comédie... Ces marionnettes ressemblent à des hiéroglyphes égyptiens, c'est-à-dire à quelque chose de mystérieux et de pur, et, quand elles représentent un drame de Shakespeare ou d'Aristophane, je crois voir la pensée du poète se dérouler en caractères sacrés sur les murailles d'un temple. »
J'ai encore ouï parler de fort jolies et fort agiles marionnettes versaillaises, dues à l'invention
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du peintre Georges Bertrand. Il les intitule : maquettes (mimées, et les fait> paralt-il, manœuvrer avec une surprenante dextérité, jusqu'à les grouper en corps de ballet aux gestes gracieuses, aux jambes agiles.
A l'exposition de 1900, le Pavillon des Indes Néerlandaises nous offrit à contempler une immense collection (quelques milliers, ce semble) de marionnettes découpées, coloriées, dorées, ajourées, toutes de profil, au nez allongé, pareilles à des personnages de Moreau,'échappés du Musée de ce Maître. Ces nmrionnettes, dites Ombres Wayang, exposées sous le titre de Matériel d'Art tbéâtoal javanais, appartiennent à deux propriétaires de marque ; le premier. Son Altesse lé Sousouhan de Sourakarta, PakouBousono X; le second, Raden Adipafi Sosrodiningrat IV, premier ministre de Sourakarta.
Ce texte nous amène aux marionnettes de Madame Forain. Celles-là tiennent des contes de Fées, qu'ils soient de Gallandou de Perrault, de Madame Leprince de Beaumont ou de Madame d'Aulnoy.
Elles en viennent, et les illustrent, quelques-unes avec beaucoup de grâces, et d'autres avec un comique outrancier et irrésistible.
J'ai sous les yeux quelques-uns de leurs portraits : qu'elles sont belles, que ces personnages sont shakespeariens, dans leurs décors enchantés, assez semblables aux jardins de Klingsor I Et ce Roi,
qu'il est douloureux^ en même temps que majestaeuXy sous son hermine, et sous sa couronne 1 Celui de Greco jne semble, seul, pouvoir lui être comparé, ce symbole de la Toute-Puissance infirme et de la responsabilité angoissée.
Quant à Polichinelle, il est prodigieux, avec son oiseau royal et son catogan de filasse, accompagnant une trogne de sacristain soiffard. Il a le gfilet et Thabit de Delaunay, les mollets de Thiron, les souliers à boucles de l'abbé Birotteau^ et les mains de Pandore. Lui aussi m'apparalt comme une caricature de monarque, le Bien-Aimé des enfants sages^ le Roi du Joujou. Et son onction^ et son droit divin, comme sa clémence et comme ses foudres^ tout cela ne tient qu*à un fil.
Pour ce qui est de la compagnonne des Méninés, son € menton fleurit et son nez trognonne > comme il convient à une compagnonne qui se respecte. Elle représente le phénomène de la petite troupe ; une sorte de Triboulet du beau sexe, et comme TEternel Féminin du Polichinelle de tout a Theure. Elle est terrifiante et désopilante. Il y a en elle de la pomme de terre en goguette et du Vélasquez en délire. Et, de la voir pincer un rigodon avec tel ou tel de ses camarades, je vous défie de tenir votre sérieux, qui d'ailleurs, n'y tient guère.
< Où va-t-elle chercher tout ça ?» dit Forain, d'un air ensemble paterne et émerveillé, en examinant les surprenantes trouvailles, les étranges conceptions de sa compagne. — Elle va chercher tout ça, d'abord dans une très personnelle ima-
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gination, puis, dans le vestiaire des siècles^ le portemanteau des Musées, le décrochez-moi ça de la Féerie. Non sans quelque réminiscence du DotÂX Pays, vous pensez bien, et ne vous en plaindrez pas.
D'où résulte, sur ce terrain neutre de la Fiction et de la Réalité, des rencontres aussi abracadabrantes que celles de la Princesse Carpillon avec la naine du Musée de Madrid, et du Nain Jaune avec une ballerine de M. Degas.
Je crois bien que les aventures de la Belle au Bois Dormant et de Fortuné servent de trame souple à cette action fantaisiste. Je me souviens d'un jeune prince, dans un berceau, marmot au crâne chenu, et au geste exigeant, qui agite son autoritaire hochet parmi les dons de ses marraines. Elles, sont les étemels prétextes féminins à la toilette et à la rêverie. Elles ont des robes d'étoffes changeantes, des chevelures où luisent des bijoux, des sourires émerveillés, des yeux féroces ou attendris, et peut-être de petits cœurs, dans lesquels, palpitent, avec le trac du début, et l'orgueil d'avoir été célébrées par Barrés, l'appétence des bravos et le goût des lus 1res.
Je voudrais qu'un enfant amoureux, ou qu'un adulte avisé jetât des fleurs à Tune de ces figurines. D'abord, parce qu'elles en méritent, toutes. Ensuite, parce que, je le jure, elle se baisserait pour les ramasser, en piquant un fard à la confusion de ses rivales.
C'est qu'elles ont de petites âmes qui, pour être de bois, n'en sont pas, à cause de cela, forcément
insensibles. Peut-être qu'un peu du mystère et du souffle des forêts s'est transposé dans leurs fibres, et les rend plus palpitantes que les mondains à l'esprit sec, au jugement rapide, aveugle et dur.
C'est ce que j'ai prétendu signifier quand, après avoir fait prier les humains, les animaux et les plantes j'ai cru pouvoir inscrire, dans mon Livre d^Oraisons, certaine Prière des Objets. Parmi eux, la Prière de la Poupée me parait offrir une conclusion appropriée à cet éloge des Pupazzi.
Prière de là Poupée
Amenée à la crèche ardente par ma mère, Une fillette sage et qui me fait prier.
Aux enfantins décors dont le jeu s'agglomère En un coin de Péglise, on peut m*apparier.
Gomme ceux des bergers, offrant Tagpeau de laine, Et tels que ceux des rois, avec leurs feints présents, Mon visage et mes mains sont faits de porcelaine Et nulle ardeur n'habite en mes pensers absents.
Rose petit Jésus que l'Enfance désire Pour son compagnon d'âge et pour son jouet blond, Ne suis-je pas la sœur du gentil dieu de cirC; Près du chameau de plâtre et de l'âne de plomb 7
Donc, et pour en finit* avec ce petit peuple, j'incline à penser, comme un de leurs plus subtils
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apologistes, que c'est une erreur de les tenir pour un spectacle destiné à Tenfance. Les bambins, n^en doutez pas, prendront plus d'intérêt et de plaisir, aux ébats d'un mime, aux grimaces d'un clown, aux tirades d'une tragédienne^ aux pirouettes d'une danseuse. — Et ce sera quelques spectateurs renseignés, par l'habitude, sur le néant de ces vérités, qui se laisseront reprendre à Tillusion de la vie d'un jouet, de la pensée et du sentiment d'une statuette silencieuse.
Encore un curieux détail. Coppée a écrit ce joli vers :
Est-ce que les oiseaux se cachent pour mourir 7
11 me revenait, l'autre jour, en pensant aux marionnettes vieillies. — Est-ce qu'elles aussi, devenues inactives, ne semblent pas un peu des oiseaux inanimés et muets, sous leurs plumes autrefois vives et brillantes ?
C'est un marionnettiste de profession qui nous éclaircit ce point. Il faut dire que ces artistes se transmettent, de père en fils, le gentil métier, avec toutes sortes de précautions et de rites. Le plus scrupuleux consiste à brûler, à la troisième génération des opérants, les poupées léguées par l'aïeul ; sans doute, pour inciter au renouvellement, garantir contre des redites, un art charmant, et qui en vaut bien un autre.
C'est ainsi que la famille des marionnettistes employée par Madame Forain n'a pas reculé
devant Tauto-da-fé d'un lot précieux de marionnettes du Premier Empire ; des pantins pailletés, ayant — qui sait ? — peut-être manœuvré devant Napoléon, qui les aimait, avant Anatole France, après Voltaire.
La Cage des Masques