LA COMÉDIE FRANÇAISE
Dans le recueil des Pri^re^ poétiques, où je laisse s'expliquer chacun de nous sur les motifs qui f l'ont fait agir, et les raisons qu'il perçoit d'espérer, pour eux, Tindulgence de la souveraine Justice, voici dans quels termes on entend plaider^ par lui-même, la cause du Caricaturiste :
Seigneur, si j'ai troublé lei traits de notre face
Dite à rimage de la Vôtre, c'est afin
De faire ressortir, à travers la grimace,
Ce que, de Vous, votre œuvre, a gâté de divin.
Léonard de Vinci, qui fut notre modèle
A tous, avait pris soin d'en agir comme moi :
Il a, d*un coup de griffe, éraflé son coup d'aile,
Et montré l'Homme-Singe auprès de PHomme-Roi.
Absolvez donc, Seigneur, mon art qui dénature. Et, comment Votre esprit le condamnerait«il, Si, Vous-Même, avez fait votre caricature.
Dans TEtre sage et fou, sublime et puéril ?
* Pour fcrvir de Préface à l'album d'André Rouvcyrc.
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Voilà pour l'essence divine et la justification chrétienne de cet Art singulier. Examinons-le maintenant, sous un angle plus immédiat.
Baudelaire a écrit, sur la Caricature, un magistral Essai, non moins substantiel que subtil, au cours duquel il examine, étudie, compare et sépare les différentes sortes de comique, leurs sources diverses ; ensuite, passe en revue, avec son autorité habituelle, les noms de ceux qui les exploitèrent ; enfin, analyse les œuvres qui les ont rendus célèbres, les uns ; les autres, simplement notables.
Certains dires, même dans leur concision, prennent rétrospectivement une importance singulière. € Une fois, nous dit Fauteur des Curiosi" tés EsthétiqueSy yai Yovlvi, avec Daumier, faire le catalogue complet de son œuvre. » — Le recul donne de l'ampleur à ce mot. A se représenter les deux grands artistes associés dans ce travail, on éprouve une émotion étrange, comme devant un dessin de plus et, sans doute, le plus beau, qui réunit; sur la même planche, deux figures, pour nous, justement prestigieuses.
C^est un grand mystère que celui des rencon»
/re^.Hello en a parlé avec noblesse. Quel artiste, digne de ce nom, pourrait ne pas s'émouvoir à ridée de fouler un point du sol où se sont abordés Giotto et Dante ? — Quelle que puisse être Pénormité d'un tel rapprochement, il n'est pas san9 rapports avec notre sujet. En effet, le premier ne s'est-il pas montré caricaturiste de haute portée dans ses grisailles de l'Arena ? — Ce ne sont
pas, à vrai dire, des caricatures de personnes ; mais des caricatures de sentiments. Ni vicieux, ni vicieuses; des vices, tout simplement : la Colère y V Envie; mais animées de quels expressifs excès^ de quelles contorsions vengeresses I — D^autres exemples de Texercice d*un tel don, je n'en retrouve pas dans Thistoire de cet artiste. C'est au point qu'on peut se demander (ce qui hausserait jusqu'à la transmission la portée de la rencontre) si le rôle qu'y joua le géant caricaturiste de 17nfemo ne fut pas, précisément, d'inoculer, pour une fois, ce ferment amer, dans une œuvre^ par ailleurs, sereine.
Tel serait le résultat du serrement de mains entre le poète et le peintre, devant la petite chapelle de Padoue.
Entre Baudelaire et Daumier, la collision est moins solennelle, plus aiguë. Néanmoins, elle est forte. — Une note similaire qui représenterait notre Forain, s'essayant vainement à cataloguer son œuvre, en compagnie d'un écrivain pénétrant, ne serait pas moins saisissante pour l'avenir. — Seulement, Baudelaire manque.
Il est difficile d'ajouter à un morceau comme celui que ce Maître nous a légué, sur l'Essence du Rire. Cependant, on peut inscrire quelques remarques, en marge de ces pages définitives ; et, surtout, après lui, et à sa suite, continuer de « constater le caractère général qui domine les œuvres de chaque artiste important ».
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Je m*y suis essayé, moi-même^ dans un chapitre de mes Professionnelles Beautés. — J'y faisais cette réflexion que le Théâtre, presque uniquement adonné à la discussion de raduitère, paraissait avoir abandonné à la caricature le castigat ridendoy Tancienne devise de la scène. — Voici le passage :
€ En dehors de quelques puissants ouvrages de violente polémique, lesquels semblent avoir eu pour mission de combattre plutôt que de consigner, c'est à des outsiders que parait avoir été dévolue, de nos jours, celle de châtier en riant y qui fut jadis le propre de TArt Dramatique.
€ Ces outsiders, ce sont les caricaturistes. Issus de la grande lignée des Gavarni et des Daumier, ils auront joué le rôle de Tinsecte, dont l'aiguillon tourmente le fauve que nul ne pouvait dompter ; en même temps que du libelle, dont le sifflement s'exprime plus nettement et plus haut que Finfortiat pédant et pesant, impuissant et docte.
« Rien ne contiendra plus de notre temps curieux et troublé, que certaines légendes de Forain, que telles images de Caran d'Ache. C'est dans la formule concise et caustique du premier, dans le dessin vétilleux et humoristique du second, que Tavenir se renseignera le plus sûrement sur bien des événements précis, beaucoup de circonstances générales de notre ère. Mais, à Tamère satire de celui-là, à la souriante ironie de celui-ci, manquait un élément, sans lequel notre chronique eût été incomplète. La cruelle et douloureuse politique gémit et grince, la corruption, sous toutes
ses formes, s'exprime principalement dans Tœuvre profonde et âpre de l'auteur de Doux Pays. L'actualité universelle badine, avec combiende variété ingénieuse^ de humour bienveillant, dans les incessantes leçons de choses que déroule infatigablement le montreur de VÉpopée. Mais le bouillonde-culture social, l'élément microbien sur lequel le théâtre négligeait de s'exercer : la mondanité ^ manquait à cette trilogie, faute d'avoir trouvé chez nous son interprète et son traducteur.
Eafin, enfin Sem vint, et, le premier, en France,..
< Un autre point qu'il était important, je ne dis pas d'élucidei^, ni de fixer, d'incontestables autorités s'en étant depuis longtemps chargées, c'est celui de rinterdiction hypocritement scandalisée, que plusieurs voudraient édicter, au nom d'une galanterie mal entendue, l'interdiction, dis-je, de faire participer aux traits de la caricature, ou de la satire, le sexe auquel nous devons*. • la Grande Thérèse I
<Ge mot, ce nom^ il me semble,^ suffisent à remettre les choses en place. La véritable galanterie ne consiste-t-elle pas précisément à différencier celles qu'il serait inique de caricaturer — et les autres ?
« Quant à Celles dont l'art s'exerce en public, elles deviennent, par ce seul fait, et cela va de soi, tributaires de cette critique par les lignes, qu'est^ en somme, la Caricature. »
Après avoir fait observer que l'œuvre carica-
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turale de Léonard (leqael ne peut^ cependant, être tenu pour un homme sans délicatesse) comprend à peu près autant de femmes que d'hommes, je terminais sur cette conclusion : « Ceci demeure acquis, et enregistré^ que le sexe ne fait rien à l'affaire. L'un et l'autre comportent des âmes reines j lesquelles seules, proclament d'elles-mêmes, rinconvenance de leur caricature. Nul et nulle n'y contredira ; c'est justement, que la charge de Saint Vincent de Paul semblera odieuse, celle d'Alfred de Vigny, indécente, et celle de M"* Humbert, on ne peut plus légitime.
« Redisons donc de la satire, caricature écrite, ce que nous avons dit de la caricature satire dessinée : tout est a/faire de personnes. La satire d'une Sainte sera toujours justement jugée odieuse ; celle d'une vraie Muse toujours déplaisante ; toujours légitime, celle d'une fausse Erato, d'une vieille coquette, ou d'une fieffée coquine. »
Le Féminisme triomphant n'a,certes,pas abrogé les lois de la galanterie ; mais il en a modifié l'exercice. Tant de dames romancières, poétesses, peintresses, doctoresses, directrices, avocates, chasseresses, exploratrices, navigatrices, aéronautes, chauffeuses, légionnaires, enfin! ne sauraient prétendre à revêtir tant de toges et de tuniques, à se coiffer de tant de toques et de casquettes, sans, du même coup, acquérir certains droits à se voir peintes autrement que parle blaireau du Bouveret, ou par les fondantes fadeurs d'Hébert, à limite de talent et d'âge.
C'est une grande difficulté, pour un artiste^ que de garantir son talent contre le goût du jour et les excès de la mode. — Rodenbach, qui s'était fait une si délicate spécialité de ses notations d'intérieurs, romantiquement rédigées en une forme classique^ n'a pas résisté^ dans ses derniers ans^ à poursuivre des moyens d'expression qu'il voyait employer, autour de lui, avec un succès fugitif • On dirait que son œuvre lui en a voulu de cette concession, presque de cette trahison ; elle a préféré ne plus se formuler ainsi, et son suave carillon est rentré dans le silence.
Certes, la compréhension et l'interprétation des sujets tendent à s'amplifier, à s'élargir. Ce qu'on appelle la seconde manière des peintres, n'est souvent que la manifestation de cette liberté. Des premiers aux derniers dessins de Gavami, cette différence se marque. Il me semble qu'on en pourrait trouver trace chez Daumier, bien que son œuvre soit plus égale. 6— Seul, Grandviîle, est, toute sa vie, resté fidèle au rendu vétilleux, au trait tatillon de ses débuts, vérifiant le nombre des pistils de fleurs et les mailles de l'aile de la libellule.
Parmi les modernes. Forain offre un exemple plus frappant de cette complète conversion de l'analyse à la synthèse. Il arrive, au naïf déplaisir de ceux qui recherchaient ses rats, et goûtaient ses trottins (on dirait aujourd'hui : des midinet* <^^) à donner, par la suppression voulue du détail
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iasuffisamment motivé^ à donner une importance extraordinaire aux accessoires : un téléphone aux oreilles d'un politicien, un pot de chambre aux mains d'une religieuse. — La foudre de Jupiter^ le trident de Neptune, le caducée de Mercure, le paon de Junon, les colombes de Gypris, la lance, le casque et le bouclier de Minerve, l'amphore d'Hébé n'étaient pas plus expressifs, dans la représentation de ces personnages Olympiens, que le récepteur dont le Maître du Doux Pays fait un symbole de l'agiotage; que le récipient dont il fait, pour la Fille de la Charité, le symbole de l'abnégation et du renoncement.
Ce que j*appellerais volontiers ces décortications du trait, qu'on ne s'imagine pas qu'elles soient obtenues d'emblée. Il est possible (et cela est probable) que sa grande maîtrise permette à un Forain d'exprimer directement, en quelques coups de pinceau, un drame poignant, une farce désopilante ; cependant, je me représente volontiers ce dessinateur consciencieux « remettant sur le métier » une attitude et une expression, pour leur assurer ensuite, par l'ablation de Tinutile, toute leur force et toute leur valeur.
Chez Caran d'Ache, lui aussi, s'observe ce passage, à la fois subi et voulu, du fini au plus succinct. Ses premiers dessins n'en sont pas moins appréciables et précieux.
Si cette transition est, pour beaucoup, moins discernable chez Sem, c'est que l'artiste ayant fait d'assez longs débuts hors de Paris et de la célébrité, y est entré, victorieusement, tout armé de
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soQ trait, en apparence primesautier ; mais, en réalité, fort étudié et conscient.
La vogue des Albums japonais aidant, Tencre de Chine était acclimatée sur le pupitre de nos caricaturistes. Plusieurs s'imaginèrent qu'il suffisait d'en promener des traînées au centre de feuillets immaculés et d'enfermer le tout, dans le goût, et à l'imitation des plus connus, sous une couverture enrubannée.
Dans chaque branche de Fart, momentanément en crédit, surgissent ainsi des glaneurs de succès. (Que de faux Galle, de pseudo Lalique I) Ils ne tiennent pas ; d'ailleurs, eux-mêmes, n'y tiennent guère, et feront autre chose, demain, dans le goût du jour, sans plus d'entêtement, ni de durée.
Je veux encore citer, parmi les personnels et expressifs traducteurs de nos ridicules, M. Willette, M. Jean Veber, rieur sérieux, fantaisiste étrange et puissant; M. Abel Faivre, mordant avec esprit ; M. Albert Guillaume, aimable avec piquant ; M. Hermann Paul, notateur sagace ; M. Lucien Métivet.
Je n'aurais garde, non plus, d'omettre, parce qu'il est mon ami, le spirituel Gir, au crayon élégant et agaçant, dont les Cartons Mondains ont su se faire une brillante place, au ciel de Paris, et au brouillard de Londres ; Cir, déjà célèbre pour ses démêlés avec des beautés européennes, des trumeaux locaux et des puissances récalcitrantes ; modèles néanmoins trop avisés pour en vouloir longtemps à Celui qui raflle les grincheux et rallie les rieurs; Cir, à qui l'on doit cette ingé-
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nieuse trouvaille de publier la photographie retouchée des Belles, dout il risque la déformatioii sous la môme couverture ; et qui, justement fier d'y associer une critique de Willy et une chronique de Flament, inscrit audacieusement en tête de son périodique : Le Journal le plus cher du monde I
Voici maintenant, André Rouveyre.
Il serait naïf de prétendre présenter un artiste, récemment préfacé, avec la triple autorité qu'on imagine, par MM. Catulle Mondes, Nozière et La Jeunesse*
J'insisterai seulement sur l'intérêt présenté par ce nom de Rouveyre signant un livre de Têtes de Caractère et de cAar^^5,dans le sens que le Vinci donnait à ces appellations.
Nul n'ignore, en effet, parmi ceux qui ont le devoir et le droit de connaître, que ce nom de Rouveyre, voué à tous leurs respects, demeure désormais inséparable du nom de l'auteur de la Joconde.
C'est, en effet, à ce nom de Rouveyre (Edouard Rouveyre) que nous sommes redevables de cette édition des dessins de Windsor, parmi lesquels figurent, pour ne citer que ceux-là, ces deux prodigieux traités, de V Atmosphère^ et de la Chevelure.
Or, nous l'avons rappelé plus haut, Léonard était caricaturiste, comme le furent Victor Hugo et Puvis de Cha vannes. Et l'on peut imaginer que
sa grande ombre a laissé se poser un de ses rayons, sur l'esprit et sur la main de ce jeune dessinateur, né d'une maison qui a bien mérité du Maître des Maîtres.
Baudelaire dit de celui-ci, qu'il a fait ses caricatures en « géomètre ». — Qu'on me permette de rapprocher ce mot de celui que j'écrivais au début de ces lignes, quand je parlais de la géométrie de la Beauté, dans laquelle avait à jouer son rôle, le Livre de la Laideur.
€ Peut-être, — continue l'auteur des Curiosités Esthétiques — n'avait-il pas l'intention de faire des caricatures. Il a cherché, autour de lui, des types de laideur excentrique, et il les a copiés. »
Rapprochez encore ce trait de celui-ci, de M. La Jeunesse^ parlant d'André Rouveyre: « Il ne prend pas le temps d'écorcher son client, ou sa cliente, et il le sert, ou la sert, sans raffinement de cruauté et sans fignolage sanglant. >
Soit dit en passant, il est aisé de relever chez Beardsley qui, lui non plus, n'est pas tout à fait un caricaturiste, cette parenté avec la géométrie. Chez celui-là, ce sont des lignes tout entières qui semblent, et qui, sans doute, sont tracées au compas, et remplacent le geste d'un personnage, le pli d'une robe, par la courbe d'un ornement.
Extrêmement sensible chez M. Rouveyre, elle va, cette caractéristique parenté avec la géométrie, jusqu'à nous donner pour le portrait d'une jolie femme (Mademoiselle Suzanne Derval) un triangle coiffé d'une ellipse. Le tout, d'ailleurs, paralt«il, d'une ressemblance frappante.
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Ajoutez à nos observations sop Fart de ce non-» veau déformateur — ou réformateur, comme vous préférerez, — tel trait bien cher à Grandville, Je veux parler du rapport entre un nez et un bec ; entre un col et un jabot ; entre des cheveux et une crinière ; entre des bras et des ailerons ; entre des jambes et des pattes. C'est ainsi que, dans le présent Album, M. Le Bargy nous apparaît comme un carlin ; M. de Féraudy, comme un ragot ; M. Duflos, comme un autour; M. Truf fier, comme un héron ; M. Berr, comme un «Consul» ; M. Laugier, comme un batracien ; M. Silvain, comme un cétacé ; M. Lambert, comme un lion de tapisserie.
Passons au vestiaire des dames.
Mademoiselle Pierson se présente à nous telle qu'une charmante chatte en train de faire le ronron dans Pailleroïi ; Mademoiselle Sorel semble un oiseau bleu, à l'aile de velours, à Taigrette dorée ; Madame Segond-Weber, comme il convient, n'est rien moins qu'un aigle ; Mademoiselle Lecomte, une jeune sauterelle, nourrie de rosée.
C'est affaire à M. Rouveyre de s'entendre avec ses modèles, hors desquels son ii^énuité, ou son ingéniosité, a fait jaillir, sans ménagements, toute cette ménagerie.
Le plus surprenant, n'est-ce pas qu'il s'obstine à ne voir, dans le divin profil de Mademoiselle Bartet) que des zigzags peu harmonieux, et qui osent pourtant se faire reconnaître?
Me voilà donc, maintenant, un peu embarrassé pour émettre une opinion qui m'était venue, au
sujet dé la caricature et des caricaturistes ; à savoir, qu'ils pourraient bien avoir la mission de nous révéler le tréfonds, le for intérieur, dissimulés sous les visages.
' Hàtons-nous donc de dire, pour sauvegarder toutes les responsabilités, et ménager toutes les susceptibilités, que ce ne saurait être le cas pour cet Album de la Comédie-Française. Et continuons notre théorie en l'appliquant à d'autres Recueils.
Un des saints ressuscites, et restitués par Ernest Hello, affirmait qu'il sentait Todeur et, pour ainsi dire, voyait la couleur des âmes. Aussi, n'était^-il pas rare de lui voir embrasser un lépreux dont le cœur lui semblait pur, et se détourner, avec dégoût, d'une personne parfumée et parée.
Les caricaturistes comme M. Rouveyre ne sont pas loin de ressembler à ce saint-là ; et leur art pourrait rendre des services réels dans un bureau d'anthropométrie. Son crayon, quasiment exorciste, saurait y contraindre un faciès, en apparence anodin, à livrer de redoutables secrets.
J'incline à penser qu'il pourrait bien y avoir aussi, chez les caricaturistes, un peu de l'âme et du doigté de ces comprachicos, ces fabricants de monstres, si dramatiquement mis en scène, par Hugo, dans son Homme qui rit. Et ce n'est pas aujourd'hui, un petit événement que leur descente, et leur apparition, chez Molière.
Oui, ce sont bien des Hommes et des Femmes qui rient, que ces sociétaires et ces pensionnaires désossés par André Rouveyre.
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Reportons-nous à la recette de cette sorte de mutilation: « Le nez meurtri, et la bouche fendue jusqu'aux oreilles, tu deviendras un masque, et tu riras pour toujours. »
Il en résulte un va-et-vient de traits^ auquel ne le cède point la dislocation des anatoniies;quela vallée de Josapbat aurait du mal à s'y reconnaître, et que Fœil droit de M. Mounet-SuUy parle à son œil gauche, dans un langage qui n'est pas du Racine.
Notre jeune et résolu tortionnaire m'apparatt encore, dans cet étonnant Album^ comme une sorte de Docteur Moreau de la vivisection dramatique. Soyez sûr qu'il se retient, et que si vous le laissiez s'adonner à ses instincts de redresseur de torts et de rebouteur de torses, il n'hésiterait pas à greffer (en invoquant les intérêts delà maison) l'œil de Mademoiselle FayoUe sur le nez de M. Prudhon, et le nez de M.Glaretie sur... le chemin de l'exil 1
Quant à celui-ci (aux derniers, les bons) M. Rouveyre nous Ta dépeint, ainsi que l'avait fait une spirituelle et regrettée pensionnaire, « le nez sur l'oreille », et tout cet air de « Guimauve le conquérant », qu'elle lui trouvait, les jours de Premières. Et elle ajoutait :«N'estp-ce pas, vraiment, pousser trop loin l'économie, que de mettre jusqu'à son nez de c6té ? » D'innombrables feuillets s'entassent autour de Monsieur l'administrateur. Jamais il n'a mieux mérité l'anagramme de son nom, qui est, comme chacun sait : Je sue l'arti^ de. Jamais il ne parut plus digne de ce bel ir
peu-près qu'on a transposé^pour lui^du vers cornélien :
Cet obscur Claretie qui tombe des étoiles I..
Encore un mot.
Baudelaire dit joliment, et justement, des cari* catures,< œuvres fugitives », qu'elles sont « suspendues aux événements »• On pourrait ajouter qu'elles sont, alors, représentatives de certains mouvements de l'opinion^ auxquels elles donnent satisfaction, par un peu de malice.
L'Humanité est telle, qu'il ne lui semble pas toujours agréable d'entendre louer autrui, et, jamais, sans restriction. Ce correctif-là, c'est la caricature qui l'apporte à chacun, à l'heure de son réveil, au moment où l'esprit, en butte à l'assaut des contrariétés du matin, exige d'en trouver la compensation, et le contrepoids, dans la dépréciation d'un autre.
La caricature nous rend ainsi de signalés services ; car, dans une mesure, elle décongestionne, elle purge nos ennemis qui, peut-être, se seraient montrés plus implacables, mais s'en remettent, à tel ou tel, de faire justice de nos défauts, et passent à un sujet voisin.
D'autre part, elle est pour beaucoup dans les réussites. Qu'est-ce que le Chocolat du Planteur ne doit pas à Forain? — Aussi, voit-on les caricaturistes, en butte à bien des avances de modèles,
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qui voudraient être croqués à n'importe quelle sauce. Toutes les roueries leur sont bonnes pour cela. Une des plus connues est celle qui consiste à se précipiter chez Tartiste^ en suppliant d'être épargné. Ce procédé réussit naguère à une dame qui l'employa bruyamment et brillamment.Mais, c'est le Ueu de rappeler le mot du Poète sur « les proies qui s'entre-mordent >.
En effet, lequel des deux aurait été le plus volé, du modèle, à qui l'on chipait un profil gagnant à se perdre, ou de l'artiste, bien trop malin pour croire attenter à quoi que ce soit de l'élégance américaine (à plus forte raison, de l'élégance parisienne !) en caricaturant Madame Moore?
Les Miroirs Malins