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LES MIROIRS MALINS

Je croîs au grande au très grand succèa de l'Exposition des Humoristes^ organisée au Palais de Glace par M. Juven. Ce succès, d'ores constaté pour les journées d'inauguration de cette expérience, et déjà prévu pour les semaines qui vont suivre, tient à plusieurs causes qu'il peut ne pas être sans intérêt, ni sans agrément, de mettre en relief.

Le Parisien, c'est un fait, a, pour Tœuvre de ses caricaturistes et, par suite, pour eux-mêmes, je ne dis pas seulement de Findulgence, mais de la passion. Et^e sentiment n^est pas feint ; j'entends ne doit pas être considéré comme un masque, servant à dissimuler la crainte ou la rancune d'être, ou d'avoir été représenté, pour la joie des contemporains, sous un aspect défiguré et démantibulé avec plus ou moins de férocité ou de caprice. Non, ce sentiment est sincère, et d'une sincérité qui, pour sembler, d'abord, surprenante et, par suite, sujette à caution, ne s'en explique pas moins assez vite, quand on se met à y réfléchir.

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Le propos que j'entendis^ un jour, formuler par un des Mattres qui triomphent, à l'Exposition dont je parle, contient, partiellement du moins, une explication de ce phénomène. < Dans un album de caricatures, me disait ce déformateur savant, il y a toujours celle du voisin qui console de la sienne propre. » — Autrement dit, le plaisir qu'on éprouve à voir enlaidir un ami, l'emporte sur Fennui qu'on ressent de se voir déformer soi-même.

Mais ce n'est que le côté immédiat et simpliste d'une question qui, dans une ville comme Paris, a tôt fait de se montrer plus complexe et de transformer la tolérance des modèles à l'égard de leurs réformateurs (encore une façon de les nommer) en une appétence très vive, et mal dissimulée (quand elle n'est pas simplement avouée), de s'offrir à leurs crayons aigus et à leurs incisives plumes.

Au cours de deux Essais qu'il m'a déjà été donné de consacrer à cet art singulier, j'ai eu Toccasion de démontrer, pour ne pas dire de démasquer, les ruses mises en œuvre par une Dame, qui jugeait que le dessinateur à la mode lui faisait attendre un peu longtemps son interprétation sans indulgence. L'artiste, à vrai dire, avait une excuse, c'est que le Créateur, en produisant cette live de rencontre, s'était lui-même chargé d'en exagérer à tel point les contours et les couleurs, les protubérances et les rentrants, qu'avec la meilleure volonté du monde, le plus ingénieux des tortionnaires de l'album n'aurait pu, ni trou-

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ver une occasion de s'en attrister mieux, ni fournir un moyen de s'en égayer davantage.

Au reste, si nos caricaturistes, gui ne sont pas moins courtois qu'ils ne sont avisés, avaient conservé quelques doutes sur le plaisir qu'ils apprêtent aux célébrités, en les soumettant à toutes les boursouflures ou à tous les étirements de leurs recueils de Procuste, il est un spectacle qui aurait pu les rassurer et leur enlever de derniers scrupules. Je veux dire ce qui se passe en présence de ces miroirs dont les surfaces concaves ou convexes renvoient à ceux qui ont l'imprudence de s'y regarder, leurs images follement allongées ou démesurément élargies. Gomme au devant des albums que je citais plus haut, et probablement pour le même motif, cette imprudence tourne vite en hilarité, et la petite déception que Ton éprouve à se reconnaître, sous Taspect d'une citrouille ou d'un concombre, cède au désir de voir le tain malicieux transformer le voisin en potiron ou en aubergine.

C'est de cette similitude que me vient l'idée de donner le titre de : Miroirs malins , aux quelques réflexions qui me sont inspirées, pour la troisième fois, par l'esthétique des caricaturistes.

Ces réflexions, non seulement elles sont loin de prétendre à épuiser un sujet que tant d'autres (notamment Baudelaire) ont abordé magistralement dans le passé, et qui ne peut que susci-

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ter indéfiniment de nouveaux commentaires; mais c'est, au contraire, sans ordre, qu'elles veulent s'exercer, à la fortune de Fimprovisation et de la glose.

Si donc, ceux qui veulent bien y prêter Toreille, s'étonnent de ne pas leur entendre formuler telle ou telle remarque plus importante, que semblerait leur dicter le sujet, je demande à ces auditeurs bienveillants, d'examiner, avant de me faire ce reproche, si je n'en serais pas mis à couvert^ par quelque observation précédente.

Et tout d'abord, empressons-nous, pour rentrer dans le plan de l'Exposition organisée par le Rire, d'élargir ce terme de « caricaturiste » qui semblerait limiter à la représentation comique de tel ou tel, un art dont elle n'est qu'un des aspects. La désignation d' < humoristes >, plus spacieuse, exprime, en outre, fort exactement tout ce dont elle entend peupler et meubler cet espace. En effet, l'humoriste, si je m'en rapporte à sa définition, est celui qui traite avec gaieté un sujet sérieux. Rien de plus exact, nous allons le voir, en ce qui concerne les principaux représentants de l'exhibition humoristique.

Un bruit (heureusement d'ailleurs mensonger, comme la plupart des rumeurs) m'avait fait craindre que le nom de Forain ne fût pas prononcé dans une manifestation dont une telle absence, autant le dire, aurait représenté la condamnation

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silencieuse et funeste. Je le répète, il n'en est rien. Quelque dissidence a-t-elle plus que limité^ réduit à des cartes de yisite^au reste d'importantes dimensions et de haute portée, la participation du Maître incontesté, du premier de nos humoriste^ à cette assemblée de ses confrères ? C'est possible et nous n'avons pas aie rechercher. Il suffit que le nom de Forain figure en tète du catalogue de leurs envois, et que son talent nous apparaisse, parmi eux, sous le double aspect du dessin et du tableau.

Wagner, dans la préface de ses poèmes d'opéra, écrit que la symphonie, pour rappeler ses origines, doit, au cours de ses premières mesures, revenir, ne fût-ce qu'un instant, à la musicpie de danse, comme un nageur, du bout de son pied nu, effleure l'eau dans laquelle il va se plonger. Or, je vous le demande, à quelle pleine eau, à quelle pleine encre, pourraient prétendre nos humoristes, s'ils négligeaient de s'en référer, avec déférence, dès le début, à Celui qui, depuis plus de trente ans, donne le ton de la danse des événements avec une infinie variété, une fulgurante vérité, une autorité indéfectible ? Ce n'est pas ici le lieu d'aborder le détail de ce qui tient dans cette réflexion. Non seulement un article n'y parviendrait pas, mais un volume y serait insuffisant. Faute de pouvoir Técrire, du moins à cette heure, je veux le remplacer aujourd'hui par une observation qui aura, du moins, pour elle, d'être assez encyclopédique. Admettez qu'il vous soit permis d'assister à la conversation de deux pro*

meneurs^ pris au hasard parmi ceux des Parisiens qui, je ne dis pas se piquent de penser, mais s'en acquittent. Peu d mstants s'écouleront, on peut Taffirmer, avant qu'entre ces deux causeurs, ne retentisse le nom de Forain, suivi d'une citation, laquelle résume d*un trait incisif, caustique et profond un fait du jour ou de la veille. Toute l'histoire de ces trente dernières années tient dans ces boutades frappées au coin de cet esprit mordant, que se répètent et se rappellent lecteurs et promeneurs, même ceux qui marchent dans un sens différent et qui suivent d'autres voies.

Et quand je dis : le fait du jour ou celui de la veille, c'est insuffisant. Il faudrait parfois ajouter: celui du lendemain : car il est indubitable que Forain n'ait pronostiqué les papiers Montagnini, le jour où, à propos de la question des places à table débattues par des maîtres de maison, il a fait s'écrier par l'un d'eux : « Où f.,.tons-nous le nonce ?.. »

Une abstention irréparable, et celle-là, complète, est celle de Jean Veber. D'elle, non plus, nous n'avons pas à rechercher le motif. Déplorons-la seulement, et vivement, puisqu'elle nous prive de revoir à leur rang, des premiers, ces fantoches épiques, amusants et chagrins, en lesquels leur tourmenteur avait transformé nos maîtres. Et puisqu'il s'agissait, non pas de prouver que ces humoristes ont à leur crayon de gentils brins de martre (cette preuve-là est faite depuis longtemps), mais de témoigner de leur droit à ne pas se spécialiser autant que l'exige l'instinct des catégo-

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