‹ Assemblée de notablesChapitre 5 sur 33 · NE TOUCHEZ PAS A LA JOCONDB · texte numérisé non relu

NE TOUCHEZ PAS A LA JOCONDB

me semble pas absolument indispensable à son accomplissement, ni, je Tavoue, très compatible avec lui ; car enfin, et pour le cas particulier, la yiolette vient d'être trahie, malgré elle, par ce € chroniqueur applaudissant > qui la révèle au public.

Et puis, nous connaissons le faible des bonnes intentions. L'enfer en est pavé. Sied-il que nos chefs-d'œuvre aillent leur tenir compagnie ?

Je me permettrai donc de dire (n'en déplaise aux partisans de cette idée) que, si elle n'est venue, jusqu'à ce jour, à aucun des admirateurs de ce tableau, il ne faut pas se hâter d'en conclure à l'infériorité de leur sentiment, ni même à celle de leurs ressources ; mais, je crois qu'on pourrait, au contraire, soutenir que c'est la force et la conscience de leur culte réfléchi qui les ont induits à ne pas se manifester sous cette forme.

C'est, en effet, une imprudence d'admettre une manifestation dont le contraire tournerait au scandale. Je me souviens d'un prédicateur éloquent et avisé, que j'entendis, un jour, s'élever contre des marques d'assentiment que son public faisait mine de lui témoigner dans le sanctuaire.

4C Ce n'est pas, dit-il avec bonhomie, que les bravos me semblent tout à fait inconciliables avec la dignité du Lieu Saint. Mais il est certain que les sifflets, eux, le seraient. Or, je ne pourrais admettre les premiers, sans me voir dans la nécessité de supporter les seconds. »

Le judicieux jugement de cet orateur chrétien me semble applicable aux genres à! attentions dont

40 ASSEMBliE DE NOTABLES

nous nous entretenons. « Délicates ^^ aujourd'hui, demain il peut s'en rencontrer d'hostiles, ou de saugrenues ; où s'arrêtera-t-on dans l'autorisation, pour elles, de se traduire ?

C'est pourquoi le mieux, sans doute, sera de s'abstenir, si Ton ne veut pas tomber dans Tarbitraire, et risquer des aventures périlleuses.

Car enfin, je le répète, quelle sera la limite ? Jugera-t-on admissible qu'une Dame-Mécène fasse cadeau de deux paires de bras qui lui sembleraient appropriés, à la Vénus de Milo et à la Victoire de Samothrace ? Et n'y a-t-il pas lieu de craindre que cette dernière ne se voie un jour offrir une tête, en présent, par un amateur amoureux, pour ses étrennes, ou ses œufs de Pâques? — Le Temps, non seulement grand Maître, mais grand artiste, sait ce qu'il veut, fait ce qu'il veut; et les Victoires qu'il a mutilées, selon la belle expression de d'Annunzio, doivent peut-être à ces ablations une part de leur beauté, qu'ennoblit encore la nuance flatteuse du regret.

Le précédent est dangereux, et ces comparaisons hyperboliques ne sont que pour le faire ressortir. A Paris, principalement, où certaines actions deviennent de mode, comme des chapeaux, on peut redouter que l'émulation ne joue des tours à nos collections et à nos Musées. S'il devient, non seulement permis, mais de bon goût de régaler les choses d'art, et de festoyer les chefs-d'œuvre, nous risquons d'assister à des tournois d'encadrement qui, pour être divertissants, ne seront pas moins gros d'inquiétudes.

MB TOUGHBZ PAS A LA JOGONDB ! 41

D'abord, à cause du danger qu'il y aura pour un panneau, ou une toile vénérable, de se voir infliger des sursauts et un va-et-vient qui lui auraient été épargnés sans cela. Un plus amoureux trouvera, offrira un plus beau cadre, qu'on ne pourra pas refuser ; et la Joconde, pour peu que tous ses amoureux s'y mettent, ou se cotisent^ se verra menacée de changer de bordure plusieurs fois Tannée.

Puis, comment réglementer les manifestations de l'amour ? — L'une d'elles n'exigera-t-ellepas de faire fumer, devant une toile, un brûle-parfums qui risquera d'y mettre le feu ; tandis qu'une autre y suspendra des couronnes et des bouquets? — Ce traitement, qui a sa raison d'être devant la statue de Strasbourg, dont elle masque la plastique fâcheuse, pour ne laisser subsister, en l'accentuant, qu'une revendication entre toutes respectable, aurait droit de se voir moins apprécié devant la Belle Jardinière ou les Disciples cTEmmaûs^ s'il les faisait disparaître sous les fleurs.

Il y a là une mine de snobisme transcendant, qu'il importe de ne laisser exploiter, sous prétexte de bonne intention, et de délicate attention, par aucun des co-propriétaires. La Joconde est le joyau, d'abord, de tous les Français ; et, ensuite, de tous les peuples. Il n'appartient à personne de porter sur elle une main, même bienveillante. Ce serait vraiment trop facile de se distinguer et de s'encadrer y soi-même, ainsi. Les co-propriétaires ne l'admettent pas, et j'en sais qui se révoltent.

Que dire de la rivalité qui va résulter de telles

42 ASSBMBliB DE KOTABLBS

préférences à Tégard de certaines toiles ? Quels sujets de concours et d'enquêtes, pour Femina ou la Vie Heuretisey que la recherche du plus grand nombre d'amoureux déterminés par un tableau ou par un autre? — La Belle Ferronnière a-t-elle autant d'amoureux que la Joconde. Et combien en possède Stoffels, la beJle Cuisinière ?

Direz-vous que le bon goût des directeurs de Musée se fera l'arbitre du plus ou du moins^ dans ces questions de droit et d'esthétique* On vous répondra que deux augures n'ont jamais pu se regarder sans rire. Alors, si de tels précédents ne sont pas arrêtés^ dès le début, nous pourrions bien finir par saluer YAntiope dans un cadre de pelu« che^ et le Famille du Menuisier dans un cadre de coquillages.

Car, plus j'y songe, plus ce désordre, en apparence inoffensif, pourrait, imprudemment encouragé, amener de véritables désastres. La mainmise du particulier, sur le bien public, voilà ce qu'il convient de réprimer. Sinon, il n'est pas impossible de voir s'élever des prétentions plus extravagantes. On a parlé, naguère, d'une Américaine, à la fois naïve et autocrate, qui avait voulu faire illuminer l'Arc-de-Triomphe, pour servir de décor à une fête qu'elle donnait dans le voisinage. Il se peut que de riches propriétaires, jaloux d'accroître le prestige d'une matinée de première communion, ou d'une soirée de contrat, fassent à notre Galerie, de féeriques offres de lui louer, dans ces circonstances, la Vierge de Murillo ou le Mariage de Sainte Catherine.

lŒ TOUCHEZ PAS A LA JOCeRDB I 43

Assez de libertés prises avec les ouvrages d'art I C'en est une que remprisonnement, dans une paroi, au Louvre, des grands Rubens que, naguère, on pouvait espérer de sauver, en cas d'incendie ; et que de telles circonstances (dont Dieu nous garde I) trouveraient désormais condamnés. C'en est une que la vulgarisation d'un meuble, ou d'un buste, par la copie et par le moulage. L'opinion publique s'émeut justement de cette diminution de ses avantages. Et comment n'a-t-elle pas droit de tenir pour telle, l'apparition dans l'intérieur d'un particulier, ou le salon d'un bôtel, d'un cuivre ou d'un pl&tre, pris sur des originaux dont la plus grande valeur était d'être uniques.

Revenons au nouveau cadre de la Joconde.

Moi qui ne me permettrais pas de me ranger parmi ses amoureux, mais qui me contente de l'admirer tout simplement, sans transports sculptés ni dorés, j'aurais été bien privé de ne pas me rendre an Salon Carré, dès la nouvelle de l'événement, si vous voulez, de l'avènement — et, si vous préférez, du sinistre. La question, je le répète, me semblait beaucoup plus complexe, et toucher à de bien plus graves possibilités que de savoir si le cadre était beau ou laid. Mais enfin, cela dit, la chose n'en avait pas moins son importance. Je connaissais le nom de l'homme ayant fourni l'objet ; il m'offrait une garantie. A vrai dire, je fus déçu. Le cadre m'a paru quelconque. Au point que je me demande si quelque Rouchomowski du bois ne serait pas dans l'affaire.

— Que font ces ornements Louis XVI, à Tintérieur, et à Textérieur de ce cadre de la Re naissance ? Et ces ors, qu'on dirait bronzés ?-

Après tout, le cadre annoncé peut bien n'être encore que promis, et subir actuellement une réparation, dans un atelier de rafistolage. Alors le cadre que j'ai vu serait provisoire. Il en résulte la menace d'un nouveau transfert. Deux de trop.

— Mais, ces remarques sont de peu d'intérêt auprès de celles qui vont suivre.

Premièrement (cela aussi représente un côté de la question), Monna Lisa semble-t-elle heureuse dans son nouveau cadre ? — Eh bien, quel que soit mon désir d'impartialité, je dois avouer qu'elle m'a paru changée, et pas à son avantage. Ensuite il m'est arrivé quelque chose de fort singulier : l'impossibilité de me rappeler le cadre précédent. Il était sombre, peut-être noir, je n'en suis pas certain ; calme, en tous cas, et n'évoquant, en un hybride composé, aucune Renaissance^ ni aucun Louis XVI. Puis, j'en vins à constater que, d'autre part, les chefs-d'œuvre gagnaient à se voir entourés de cadres sans histoire et sans style, et que, d'ailleurs, quand ils méritaient ce nom, les yeux les plus attentifs et les cerveaux les plus appliqués ne réussissaient à se souvenir que de la peinture.

J'en arrivai à conclure que les cadres importants étaient faits précisément pour donner de l'importance aux peintures qui n'en avaient pas ; et, mieux encore, devaient apparaître comme des objets d'art ayant leur beauté propre, puisque les

Page 1