‹ Assemblée de notablesChapitre 7 sur 33 · LE PERIL DORÉ · texte numérisé non relu

LE PERIL DORÉ

Aux petits des pinceaux, elle offre la bordure, Et 8« bonté s'étend sur toute la peinture.

Lamartinb irayesti.

L'aimable et brillante actualité, dans laquelle j'ai recueilli la perle que je me suis fait un plaisir de monter*, m*en rapporte plusieurs, non des moindres> et d'un non moins plaisant iris, d'un non moins rieur orient. Continuons de les sertir.

La Comtesse René de Béarn, puisqu'il faut l'appeler par son nom, suivant l'exemple qu'en donnent, à de plus discrets, ceux qui se hâtent un peu trop, selon moi, de proclamer le mérite de son geste — la Comtesse René de Béarn a cru pouvoir, on le sait, prendre sur soi d'agir sur les destinées d'un tableau de notre Galerie.

Ce serait (et je m'en garderai bien, en ce qui me concerne) amoindrir la question, que de l'individualiser. Que la bonne foi de la donatrice ait pu s'illusionner elle-même sur l'innocence d'un tel attentat, la simplicité de cet acte inouï, et la modestie de cet excès d'orgueil, c'est difficile à croire; mais, à la rigueur, on peut Tadmettre. Si

* Dans le précédent Essai,

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donc, Madame de Béarn s'est trompée, ajoutons qu'elle s'est trompée de bonne foi, et n'en parlons plus. Paulô majora canamus. Revenons à la Joconde.

L'opinion publique s'est justement émue d'une telle dérogation aux lois de la co-propriété nationale ; des voix se sont élevées, ks unes, pour exalter, les autres, pour s'insurger ; la mienne, modestement, parmi ces dernières. Si j'en crois le nombre des lettres qui me sont adressées à ce propos, et les noms de ceux qui les signent, le mouvement ne se dessine pas en faveur de l'encadrement spontané et obligatoire. Et l'un de nos confrères a beau s'écrier: < Espérons que la charmante initiative prise par la Comtesse de Béarn trouvera des imitateurs 1 » j'entends, dans le particulier, de notables voix s'élever avec tant de netteté, contre cette espérance téméraire, qu'il y a lieu d'espérer, au contraire, que les « charmantes initiatives» et les < délicates attentions» vont désormais rentrer dans le rang de l'admiration contenue et de la distance respectueuse.

Quant aux voix qui se sont exprimées, plusieurs ont, sous couleur de badinage, formulé des choses profondes. M. Nozière, dans un piquant article du TempSy représente les personnes ayant à disposer de quelques louis, mises en goût d'oflfrir, à leur tour, des bordures aux tableaux célèbres. C'est faire justice de ces vaniteuses entreprises, et faire ressortir, du même coup, une flagrante, une choquante disproportion entre une soi-disant magnanimité et son aboutissant dérisoire.

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Les voix qui prennent parti pour un avis différent da mien, ne m'en paraissent pas seulement à cause de cela, moins heureusement inspirées. D'abord, Tune d'elles, parlant du chef-d'œuvre de Léonard, nous vante < le luminetix éclat de cette toile incomparable >. — Nul n'en disconviendra (et, j'en suis sûr, pas même l'auteur) lumineuse obscurité serait plus exact. En outre, la Joconde est peinte sur panneau, et non sur toile. Mais^ cela, ce sont des lapsus calami ; tout le monde peut errer, même la Comtesse de Béarn ; et quant à moi, je m'excuse humblement, écrivant un peu cursivement à ce propos, d'avoir tracé le nom de la première femme de Rembrandt, pour celui de la seconde. On sait, en effet, qu'il épousa primitivement une demoiselle de bonne famille. C'est seulement en deuxième lieu qu'il éleva sa servante aux honneurs de son lit et de son pinceau ; et le beau portrait du Salon Carré n'est pas pour nous le faire regretter. — Le même apologiste de parti pris, nous oppose cet argument, en apparence triomphal, que « l'on a pu, sur les côtés» gagner quelques centimètres de peinture dérobés par l'ancien cadre ». — J'avoue que, de prime abord, une telle assertion peut sembler victorieuse. Peste! quelques centimètres inédits, de Léonard, ce n'est pas à dédaigner. A l'usage, il faut en rabattre. Ce que l'on nous montre ne dififère pas de ce qai doit être tenu caché. De tous temps, les cadres ont eu des feuillures ; ce que notre confrère appelle Textrème bord du panneau, y devait disparaître et le pouvait sans dommage. Les centi-

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mètres de Vinci dont nous devons la réapparition à la Comtesse René de Béarn ne nous révèlent rien de nouveau sur Tart du Maître du Cénacle. Peut-être, à vrai dire (ils devaient être un peu fatigués) les aura-t-onfait retoucher par M. Commerre.

Voici maintenant deux erreurs.

La première (je veux croire qu'elle est sincère) consiste à nous représenter la Joconde < écrasée sous les dorures voyantes » de l'ancien cadre. Je le répète, ce n'est pas exact. « Je me suis, dit un des rapporteurs cités plus haut, arrêté souvent devant le sourire mystérieux de la Florentine. J^avoue que je n'ai jamais remarqué son cadre ; mais, je suis porté à croire qu'il est admirable puisqu'il n'a jamais arrêté mes regards, puisqu'il ne m'a point empêché de contempler la peinture. » C'est l'avis que j'exprimais, moi aussi, dans mon article du 13 janvier. Madame la Comtesse de Martel qui m'écrit, à ce propos, une longue lettre aussi vive que juste, aussi spirituelle que malicieuse, et dont la publication, unie à celle de la correspondance que me vaut l'épisode, composerait le plus expressif des articles, Gyp m'écrit : < Le cadre était noir. »

J'interroge un gardien. Je tombe bien ; c'est précisément celui qu'un hasard de sa tournée matinale conduisit dans le Salon Carré, à l'heure où Monna Lisa changeait d'habitacle. Voici les pro, près paroles de ce témoin naïf, mais sincère: < Le cadre était doré, mais l'or en était vieux et paraissait noir. » — Nous sommes loin des écrasantes

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dorures. Mais, en voilà bien d'une autre ! Savezvous qui présidait à l'accomplissement de cette mutation ? (J'allais dire : mutilation.) — Vous pensez, peut-être, qu'ayant résolu, ou toléré un acte aussi sacramentel que celui de désencadrer, puis de réencadrer une telle œuvre, le fonctionnaire < qui veille aux barrières du Louvre » avait jugé à propos d'assurer, par sa présence, plus de dignité, en même temps que plus de sécurité à ce dangereux passage. Que nenni! La Joconde fut déménagée par le chef du matériel (sic), assisté d'un ouvrier. Vous m*entendez bien, le préposé au rangement des chevalets, au balayage des salles. Et le témoin continue, innocemment: € On a un peu tapé y on a fait deux entailles... » (Espérons que ce n'est pas dans le panneau.) Un point, c'est tout. Et nunc erudimini qui judicatis pictu^ ram !..

L'auteur de l'article du Temps s'exprime plaisamment sur cette indifférence, quand, dans sa prétendue lettre à un haut fonctionnaire, il fait écrire par un correspondant : « Tu ne peux te rappeler tous les bibelots que possède l'Etat... »

Encore un tort de ceux qui veulent trop prouver, c'est qu'ils promulguent. Après avoir édicté que le panneau est une toile, ils proclament qu'une bordure est un cadre. Ça, c'est la seconde erreur.

Tous ceux qui s'occupent d'encadrement (et la noble collectionneuse susnommée n'est pas seule à se mêler de cette question) connaissent la différence. Ce qui constitue le cadre, c'est, parfois, le fronton; en tout cas, toujours et surtout, les angles.

Grâce à eux, et à eux seuls, un cadre est digne de ce titre ; sans quoi, il n'a droit qu'au nom de bordure ou de baguette (c'est selon sa largeur) et puisque en le recoupant et faisant s'assembler certaines parties de son décor symétrique, on peut Tadapter aux proportions d'un tableau de chevalet ou d'une toile beaucoup plus vaste. Tel est le cas de la ôorrfwre offerte par la Comtesse de Béarn. Belle ou laide, vieille ou jeune, vraie ou fausse^ elle ne saurait, en aucune façon, prétendre au titre de cadre. Celle de bordure^ seule, lui convient, disons-le, sans idée préconçue, et simplement parce que c'est ainsi.

Donc, et pour nous résumer, même s'il s'était agi d'un cadre suréminemment digne de ce nom, l'acte aurait été répréhensible,inadmissible, selon plusieurs. Mais, vu la maigre bordure dont il est parlé, le sacrilège tourne à la plaisanterie.

Ceux, entre lesquels je me range, qui s'élèvent contre ces licences de Musées^ ne seront pas sans trouver éloquente cette réflexion d'un simple, dont la locution révolutionnaire n*en a que plus d'autorité et de force : < Il ne faut pas, dit-il, que ceux qui sont riches, touchent aux trésors appartenant, ne fût-ce que pour une faible partie, à ceux qui n'ont pas le sou ! > — N'oublions pas que ce Français parle en trente-six millionnième de propriétaire du tableau. Il est dans son droit. - A notre époque de brocantage, raccîdent qui nous occupe devient naturel. On a tellement /npatouillé dans le vieux qu'il faut en venir à taquiner les Louvres. « Elle en est à sa quarante-

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deuxième vente! » médisait, d'une de ses clientes^ un marchand jaloux. Et il n'est pas rare, s'infopmant auprès d'une dame, de la disparition d'une tapisserie, ou d'un bibelot, qui ajoutaient à Tagrément de son intérieur, de s'entendre répondre mélancoliquement, par elle : € Duveen m'en a offert un tel prix 1*. »

Loisible, quand il s'agit de son propre bien, cette familiarité ne saurait convenir aux Pinacothèques. L'apparence du bienfait n'est que pour la rendre plus inquiétante. Timeo dona ferentes. Craignons ces sortes de donateurs. D'abord, parce qu'ils pourraient, entre nous, vraiment faire mieux. Un sage le leur indique : « offrir un tableau, une statue » ; bien que, de ce côté-là encore, il y ait danger. Le Baron Alphonse de Rothschild, dont le goût était sûr et la main gêné* reuse, a offert un délicieux Reynolds ; et le Greuze de la Baronne Nathaniel est une nouvelle joie des yeux, pour ceux qui aiment la Cruche Cassée. Mais d*autres legs sont moins heureux. Celui de la Princesse MatMlde, qui aurait pu offrir ses deux Tiépolos, a paru maigre. En de telles circonstances, ne pas donner ce qu'on a de mieux ne doit-il pas seinbler insuffisant?

Certains bijoutiers, extrêmement malins, ont, de nos jours, inventé une sorte de bijoux économiques (pour eux) qui me fait rêver et sourire quand je les contemple, rue de la Paix. Ces bijoux ressemblent, par un point, à ces canons dont la fabrication fantaisiste se définissait ainsi : « Prenez un trou et mettez du bronze autour. » Nos

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bqoutiers prennent un trou et mettent,autour,une toute petite monture ; et, bien entendu, nous font payer l'objet aussi cher que si le trou était une belle gemme. Il ne faut pas que les pseudo-bienfaiteurs de nos Tribunes agissent comme ces bijoutiers. Qu'ils leur offrent, s'ils le veulent et le peuvent, de belles gemmes, d'inestimables toiles ; la monture regarde le «chef du matériel >.Mais, de les voir s'avancer avec des bordures désertes et menaçantes pour la tranquillité de nos biens nationaux, c'est s'en tirer à trop bon compte et pourrait nous coûter plus cher,

A eux aussi, du reste. Et ce n'est pas sans un frisson,que ma bienveillance universelle se représente à quelle somme pourrait revenir, pour de tels imprudents bienfaiteurs du Louvre, un encadrement qui marcherait mal. Supposez, en effet, que la présence du chef de matériel et de l'ou* vrier n'aient pas réussi, l'autre jour, à sauver le vénérable panneau, d'un accident irréparable. L'État ne se serait-il pas vu dans la nécessité de confisquer les biens de la donatrice, lesquels, pour être, dit-on, au-dessus de Tordinaire, n'en auraient pas moins été insuffisants à nous dédommager de notre perte ?

En outre, certaines œuvres, et c'est leur plus fière gloire, sont au^essus du bienfait. Le bienfait ne peut venir que d'elles, pour se répandre sur ceux qui les approchent avec dignité, avec révérence. Aussi, à leur égard, la familiarité tourne facilement au sacrilège, et de plus respectueux s'en peuvent scandaliser avec justice.

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Qae diriez-Yous d'un paroissien, à la fois candide et impie^ qui, pour avoir goûté de vives délices dans FEucharistie, retoarnerait, de lui-même, an tabernacle, et se communierait seul, sous prétexte de foi plus ardente? Les chefs-d'œuvre sont les Saintes Espèces de TArt ; nul n'a droit d'y porter la main, sous peine de s^entendre crier : « A bas les bienfaits ! » par d'autres, et, si l'on veut (c'est leur droit), d'intransigeants, d'ombrageux fidèles.

Notez que, si Ton se rebelle, c'est que ces bienfaiteurs-là n'y vont pas de main-morte. 11 faut, à leurs exigeants cadres, un Vinci, un Rembrandt, un Raphaël. Ils ne sauraient contenter à moins leur fringale d'entourage. Qu'ils se modèrent euxmêmes, et Ton se montrera plus coulant.

Et, s'ils tiennent absolument à encadrer quelque chose, et si l'on ne peut s'en tirer à moins, qu'on leur abandonne avec grâce, même non sans bonté, quelque dessin de Pippi.

Les Pierres qui meurent

A Maurice Lobre.

Depuis quelques semaines, il y a une Question de Versailles. L'important journal qui a pris l'initiative de cette nouveauté, ou de cette renouveautéy m'a plusieurs fois témoigné de Tintérêt pour mes œuvres, et j'y compte des sympathies. Autant de raisons pour qu'une entreprise, venant de lui, soit assurée de mon attention et de ma déférence.

Heureusement, ces deux sentiments n'entraînent pas une adhésion aveugle, sur tous les points ; mais ils la réprouvent, exigeant, au contraire, un sérieux examen des intérêts engagés, une soigneuse discussion et un prudent contrôle.

Cet examen, ce contrôle, cette discussion, je me préparais à les exercer avec Pinstigateur de cette campagne, moins jeune qu'elle n'en a Pair, disons plutôt rajeunie et renouvelée. N*avais-je pas reçu de lui, le matin même de la Conférence que je viens de donner sur le sujet, à savoir le 8 du mois dernier *, une lettre qui, pour être fort aimable, ne

* Novembre, 1907,

m'avait pas paru tout à fait injuste^ lorsqu'elle m'affirmait que, parmi « les plus autorisés des Amis de Versailles », j'étais « le plus fervent, le plus exquis, le plus aimé» et que «Ton ne saurait concevoir une société qui les groupe, sans voir briller mon nom entre ses plus puissants protecteurs » ?

Mais je ne sais comment le projet d'entrevue n'en resta pas moins là, pour ce qui est de moi. Et je ne regrette qu'à moitié la distraction légèrement ingrate qui maintient mon indépendance.

Et quand je dis : je ne sais comment, ce n'est pas exact ; je m'en doute un peu. Ma modestie, non moins que ma sincérité, ne va pas jusqu'à supposer que rien ait pu paraître me faire démériter de ces belles louanges, et me déloger de ces avant-postes, dans le moment même où, de mon initiative personnelle, datant de six mois, ici^ et de six ans, ailleurs, je prenais la parole sur le sujet même ; un sujet qui me tenait au cœur et à l'esprit, longtemps avant que M. Paul Acker se soit assis pathétiquement, mais un peu tardivement aussi, sur les ruines de Minturnes;un sujet qui m'a inspiré un livre de quatre-vingt-treize poèmes, et dicté trois Essais en prose (le premier datant de 1897) et, au cours desquels, je me permets de le rappeler, il ne serait pas malaisé de relever les traces de ce qui se développe aujourd'hui.

Nous y reviendrons tout à l'heure.

Non; seulement, et probablement, on s'était aperçu de la divergence de mes opinions, par rapport à cette question de Versailles, divergence

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nettement exprimée par ce passage de ma conférence : < Uheure est venue, pour Versailles, de mourir noblement, à savoir de ne pas réagir, par de nuisibles et maladroites restaurations ^ contre cet aspect ruineux qui précisément nous le rend cher y en nous reparlant de son âge et de ses soU" venirs. > Et plus loin : < Cest cette noble mort des choses qu'il convient, je ne dis pas de précipiter, mais de laisser s'accomplir pour Versailles, ne luttant que du soin respectueux qui nom fait veiller sur des vieillards aiméSf sans tourmenter leurs derniers ans, de vaines panacées. »

Notez que ce passage a été écrit par moi^ en 1898. Que l'on m'excuse de me citer ; mais enfin, n'est-ce p'^s mon droit, presque mon devoir, quand ceux qui, s'ils se faisaient les renseignés et équitables rapporteurs de la question, pourraient prendre ce soin, paraissent l'oublier ?

C'est en 1897 que j'ai publié, pour la première fois, dans un volume d'Essais, intitulé : Roseaux Pensants, quelques pages sur Versailles. Elles mettaient en scène, de façon fantaisiste, et sous ce titre : le Clou de 1900, un projet de reconstitution de la Ville du Grand Roy, à l'occasion de notre Exposition Universelle.

L'année suivante, sous le titre à* Apollon aux Lanternes (dans les Autels Privilégiés), l^ publiais un Essai qui débutait ainsi : « J'aime ce café, monsieur, il meurt noblement... disait Barbey d'Aurevilly... » — Cet éloge dont il récompensait la lente agonie du Café d'Orsay, l'auteur des Diaboliques ne pourrait le refaire du Café de

Louis XV ; je veux dire ce Pavillon Français, de Trianon^ qui fut^ un temps, loué à un limonadier et auquel on vient, sans doute en raison de ce souvenir, d'infliger le rajeunissement d'une guinguette magnifique.

€ Certes, il mourait noblement^ quand la restauration cupide et inéclairée est venue le réveiller, sous les respectables plaques grisonnantes de son stuc, pour le rendre à la vie artificielle, sans dignité, sans harmonie et sans durée, d'un enduit de ton beurre frais et d'un clinquant misérable. )►

Enfin, le quatrième de mes volumes d'Essaisy Altesses Sérénissimes, publié cette année même, contient ce passage, dans le chapitre intitulé Appartements Verts : € Il y a longtemps que de miens amis me sollicitent d'accepter la présidence dhme Association qui s'intitulerait des « Amis de Versailles ». — Il y aurait à faire du bien et du beauy dans cet ordre didées : empêcher des vandalismes, faire resurgir l^Histoire,en le lieu même où elle a vécuj dans le cadre qui Pa sertie. Je ne voudrais pas pour moi de ce rôle excessif ; mais f aimerais, et d autres avec moi, seconder de pou-voirs de choix, cette entreprise magnanime. »

En ce qui me concerne, je me bornerai à ces quelques citations ; mais ceux que la question intéresse, pourront, j'ose le croire, lire, non sans intérêt, même avec plaisir, des pages, longtemps avant la manifestation d'aujourd'hui, consacrées au sujet qui les préoccupe.

Je dis : en ce qui me concerne, je n'en citerai pas davantage ; mais non en ce qui concerne un

autre écrivain qui, on peut le dire, a^ le premier, pris courageusement et éloquemment en main, les yrais intérêts de Versailles, ceux qui consistent à sauvegarder pieusement ce qui peut lui être conservé de son ancien éclat, et à s^élever avec indi^ gnation contre des restaurations pitoyables.

Car il n'y a pas à se le dissimuler, c'est là que nous apparaît le véritable aspect de la question, non moins que le vrai terrain de lutte.

Le promoteur des derniers appels aux alarmes, en laveur de Versailles, bien que, selon moi, il n'y insiste pas assez, ne se le dissimule pas, et même le formule nettement, dans son article du 21 novembre : € Il y a, dit-il, une querelle qui s'éternise, entre les artistes qui voudraient qu'on réparât les vieilles choses sans presque y toucher, et les architectes de l'Etat qui ont tous la même tendance à substituer des restaurations coûteuses en matériaux neufs, aux ruines qu'ils abattent. »

Voilà qui est fort bien dit. Si bien que la phrase fait ressortir suffisamment aux yeux de qui la lit avec un peu d'attention, toute la vérité qu'elle contient. Qui pourrait, je vous le demande, ne pas vouloir se ranger parmi les premiers de ces admirateurs pieux, plutôt qu'entre les seconds, ces aveugles ou ces coupables ?

Si cette phrase fait nettement s'éclairer l'état des choses, que dire des phrases que je vais citer, qui le faisaient éclater avec tant de clarté, il y a environ dix années ?

C'est, en eflFet, si je ne me trompe, en 99 (peutêtre même l'année d'avant) que M. Emile Hove-

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lacque publia, dans un supplément de la Gazette des BeauX'Arts, ses courageux articles sur Versailles. Je dis : courageux ; car ces articles furent, alors, jugés si subversifs, que nul autre périodique ne voulut leur ouvrir ses colonnes ; et c'est une justice, comme un hommage à rendre à la mémoire de feu Charles Ephrussi, que de rappeler l'hospitalité offerte par lui àces vérités valeureuses.

< Cet ensemble unique, créé par le génie, écrit M. Hovelacque — cet ensemble que les saisons, que les années, que les siècles, ont doté d'une suprême gloire mélancolique, en une heure, on le dépouille de sa vieillesse vénérable, de son passé séculaire, de son émouvante beauté, on le maquille, le rajeunit, le déshonore.

€ Les pierres avaient vieilli avec les arbres qui les entourent, avec les charmilles dont la cime pourprée, dont les troncs moussus ont le ton des plombs bronzés des bassins, des pierres riches des margelles; ensemble ils avaient connu les vicissitudes des saisons, subi les événements des années, vécu d'une vie commune d'où une commune beauté était née : peu à peu la Nature avait repris l'œuvre d'art, l'avait rendue sienne et pareille à ses œuvres ; le patient effort du temps avait fait de cet ensemble, arbres et pierres, une harmonie, un seul objet d'art. Cette unité, on Ta brisée. On ne remplace pas ainsi, en une heure, le mystérieux travail de la Nature. Elle a ses nécessités, ses lois, son imprévu que les restaurateurs ne comprennent pas. Les hasards du feu sur un grès flammé ne sont pas plus étranges que ses caprices, ni plus beaux. Les patines sont Teffet des réactions naturelles : elles manifestent la vie propre d'une œuvre qui a su durer, en résistant sur tel point, en cédant sur tel autre.

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€ Elles soat raffleurement et le signe de forces profondes et multiples. Sourdement, inconscierameat, la présence de ces forces nous émeut ; obscurément nous sentons sur ces bronzes, sur ces plombs harmonisés à la Nature, leur silencieuse activité, nous jouissons de la logique de leur effort, >

Voilà pour la poésie. Elle trouve son compte à cette description véridique et émue. Mais l'enquête, elle aussi^ a de quoi se satisfaire. Ecoutez-la^ au cours des mêmes articles, vous parler de « destructions arbitraires, de re tapages 9 d'un faux luxe effectué sans aucune garantie ; de toc lamentable et grotesque ; d'enlaidissement inutile accompli sans retard, au mépris de réparations urgentes ; d'étranges mixtures versées à faux, sous prétexte de patiner de faux bronzes; enfin, de toute cette campagne de dévastation onéreuse et sacrilège. »

Et, après avoir constaté que le but poursuivi par ces étranges restaurateurs parait être celui-ci: donner partout, à l'ancien, l aspect du neuf: « La* destruction analogue du bassin de Gérés ne coûtera que dix mille francs > ajoute l'éloquent rapporteur, avec une ironie attristée.

J'ajoute, moi : combien moins barbares, les atteintes du temps, si nous les comparons aux irréparables coups de la bienveillance officielle ? Et le Figaro du 25 novembre nous en apporte de nouvelles rumeurs, nous relatant le traitement infligé aux parterres d'eau par les nettoyages en cours.

M. Albert Flament, philosophe aimable, lui aussi^ Ami de Vérsaillet^ avant la lettre, constate

68 ASSEMBliE DE NOTABLES

que t Ton a mis du temps à s'apercevoir d'un état qui ne date pas d'hier ».

En ejïet, tous ceux qui n'attendent pas que la mode se mette aux choses pour s'en occuper, savaient fort bien, en ayant pleuré, que les seins de la Flore avaient été amputés et renouvelés par le plombier; que les balustresde Trianon, dont il manquait un sur vingt, s'étaient vus iniquement condamnés et remplacés par de neufs ; enfin, et pour ne pas prolonger le réquisitoire, que le Pavillon Français, situé entre les deux Trianons, cette charmante merveille désignée, par moi, sous le titre de Café de Louis XV, au début de ces pages, avait vu engloutir une centaine de mille francs, dans sa soi-disant restauration ; lisez dans sa transformation en boudoir de Palace, aux dorures criardes.

Quand il fut question de restaurer, à son tour, le bassin des Dômes, ce fut une autre chanson. Je crois bien que, sur l'initiative de M. Hovelacque, une interpellation fut alors faite à la Chambre. Une commission se rendit sur l'emplacement où des guérites en J>ois avaient été disposées pour l'accomplissement du travail. Et, quand on y pénétra, l'on s'aperçut qu'elles ne contenaient rien que le désir d'absorber les crédits, en recréant, d'après d'anciens plans, des simulacres affreux de ce qui avait été les Dômes I

€e sont des hommes tels que M. Hovelacque,

M. Lobre et M» Barbet que devra consulter le nouveau porte-fanion de la ville fleur-de-lysée. C'est même au choix qu'il fera de tels esprits pour se renseigner et s'orienter, que se pourront nettement juger le sérieux de ses intentions et la foi qu'il y a lieu de mettre en son entreprise, menacée du fatigant et vain bourdonnement de bien des mouches-du-coche inutiles et brouillonnes, infiniment plus préoccupées d'elles-mêmes, en ce scénique déduit, que du Bosquet de TArc-de- Triomphe, lequel leur semble surtout destiné à faire s'arrondir, au-dessus de leur front, un porche de notoriété et de verdure.

Outre que c'est justice, il y aura prudence à s'en référer aux avis de ceux qui, depuis longtemps, ont fait preuve d'un amour non moins éclairé que sensible, à l'égard de ces pierres qui meurent.

L'un d'eux m'écrit avec une grâce bougonne qui lui est propre : « Sans dauber sur la Société, dont l'élan est plutôt louable, on peut blaguer tant d'initiatives inattendues, et se féliciter ironiquement de la quantité de gens de goût qu'il y a encore en France. On était loin de le soupçonner !.. Ce qui n'empêche pas qu'il se trouve deux cents personnes pour se soulever, au nom de Versailles, parce que c'est le cri du jour, mais que nos merveilleux édifices gothiques sont abandonnés à des mains non moins coupables, sans qu'une seule voix, à part celle de Rodin (il est vrai qu'elle peut compter) s'élève pour arrêter les crimes. »

Je le répète, qu'on interroge Lobre, dont les tableaux contiennent, pour toujours, un Versailles désormais à Fabri du temps, et qui continuera d'y Tirre, quand ces pierres, qui ne cessent de soupirer, auront achevé de mourir.

Que Ton interroge Alexandre Barbet, l'un des plus dévoués, des plus éclairés que je connaisse, entre les vrais amis de Versailles, Fauteur de l'admirable Livre sur les Grandes Eaux, paru cette année même, dont la documentation mêle l'utile à Pagréable, les chiffres et lesplans, à l'illustration et à l'histoire.

A ce prix, de bonne besogne peut être faite ; mais à ce prix seulement.

Car enfin, s*il ne s'agissait que de permettre à Faimable M. Fournier-Sarlovèze de mener parler d'art, sur les pelouses de Trianon, Tattroupement d*amaleurs qu'il déplace avec continuité, seraitce bien la peine de réveiller pour cela, l'Ombre de Marie- Antoinette ?..

Les « Amis de Sèvres »

LES 4c AMIS DE SÈVRES

€ C'est étonnant ce que les villes se mettent à avoir des amis, depuis quelque temps... > — me disait dernièrement une personne qui, on le voit, s'exprime sans élégance, mais non saiis justesse. Néanmoins, je ne suis pas de son sentiment. Je ne crois pas que les viUes aient plus de vrais amis qu'autrefois. Ces derniers restent rares, môme à l'égard de ces pierres, pour lesquelles ils se sentent le cœur tendre.

La chose est, à la fois^plus simple et plus compliquée. Je me souviens d'avoir écrit :

Il est des modes pour les morts...

De ces morts-là^ il ne faut pas excepter les édi* fices.

Il y a peu de mois qu'un mouvement, peut-être mieux intentionné que bien orienté, à Tégard de Versailles, en fournissait une nouvelle preuve.

Ce n'est pas aux véritables fervents de cette ville que Ton s'est adressé tout d'abord. Je crois

même que certains d'entre eux n'ont pas été consultés du tout. — Loin de s'en étonner, je les voyais sourire. Peut-être bien en aurait-il coûté à leur flère passion pour cette lapidaire momie, de se voir étalée au grand jour. Peut-être bien, aussi, n'eût-il pas été pour plaire à leur flamme discrète, mais durable, de se voir assimiler au feu de paille crépitant, mais extinguible, d'un flirt intellectuel et historique.

En tout cas, ils devaient raisonner, pour ce qui était de leur goût réfléchi, comme cette Belle qui avait inventé une coiflFure que ses compagnes se prirent à imiter. A une personne qui désirait connaître son sentiment sur cette rivalité, comme sur ce partage, elle répondit, parlant de cette torsade^ à laquelle on avait, du reste, donné son nom : € y ai été la première à la porter, et je la porterai après les autres. »

Revenons aux amitiés civiques.

Aux « Amis du Louvre » qui ont déjà fait des leurs, aux « protecteurs des paysages »,aux« Amis de Versailles », enfin, certains « Amis de Sèvres ^ comploteraient-ils d'apprêter une concurrence? — Je n'en serais pas surpris, si j'en crois quelque bruit de vaisselle cassée. Il est vrai que, cette vaisselle-là — quelqu'un me le faisait remarquer — compte de nombreux échantillons au Musée de Sèvres, en tout cas, tous ceux qui portent la mar" que de ce lieu (Torigine.

LES « AMIS M^&VBBS » 7â

Précisons : le Musée de Sèvres, à f exception de quelques spécimens peu importants etypour laplu^ part, restaurés, ne contient pas de vieux Sèvres.

Maiatenanty le tout est d'établir s*il y a lieu de lui en savoir gré, ou de lui en faire un grief. Quant à moi, je ne serais pas loin de pencher pour le premier. N'est-il pas glorieux, en eflFet, de ne rencontrer que des invalides du kaolin, d'ailleurs encore charmants, dans le lieu même où la célèbre porcelaine fit tant de passionnés et s'en alla peupler de ses marlis, de ses bouquets, toutes les collections du Monde?

Ceci constaté, il y a bien longtemps que ledit Musée (par ailleurs pourvu d'autres belles coUec* tions céramiques) jouit du privilège de ne se voir dégarni que de ce qui a fait sa gloire. On pourrait donc, sans inconvénient, changer de manière, désormais; et même^ avec avantage, si quelques amateurs s'y prêtaient, voire certains marchands» Or, j'en connais de disposés, sinon à donner l'exemple, du moins à l'entendre.

Sans doute, ils se multiplieraient, et peut-être jusqu'à devenir légion, si quelque donateur bien inspiré les invitait à le suivre. Et le donateur, pour prendre l'aspect d'une donatrice, non seulement n'aurait pas moins de chances de se voir accompagné ; mais, j'aime à le croire, entraînerait encore plus de collaborateurs prompts à l'imiter et à lui faire cortège.

Cette jolie manie de la collection est, en efiet^

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sujette à bien des vicissitudes, qui ne vont pas toutes sans préoccupation, et dont la moindre n'est pas le souci d'assurer, au fruit de tant de recherches, un sort plus digne que la dispersion, et souvent, une destinée plus appréciative que Théredite naturelle.

Quelquefois, cette inquiétude est si forte qu'elle ne se résout que par l'incertitude ; et le silence de M. Groult en offrit récemment un extraordinaire parangon posthume. Mais^ pour beaucoup^ le don au Musée apparaît comme un heureux moyen terme entre la famille et la vente.

A cet effet, l'Art Décoratif (et Ton ne saurait l'en blâmer...) roule des yeux aussi tendres qu'il se peut, dans la direction de M. Fitz-Henry, et autres détenteurs de pâtes, tendres elles-mêmes. — Ces fureteurs, qui n'ont souvent que des pied* à-terre dans les grandes villes, et poursuivent beaucoup moins le plaisir satisfait de la possession que la passionnante ivresse de l'achat, ont inventé le moyen, à la fois généreux et économique, de loger orgueilleusement leurs bibelots, sans payer de loyer.

La succession les guette, ils le savent bien ; et elle n'a pas tort. A Theure où € l'on se fiche pas mal de tout ça », ainsi que me le disait un testateur philosophe, le parti ensemble sage et désespéré, de laisser le résultat de ses recherches tomber entre les mains de M. Berger, bienveillantes et intéressées, l'emporte souvent sur une décision en faveur de collatéraux inconnus ou de légataires antipathiques.

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