‹ Assemblée nationale comiqueChapitre 110 sur 114 · niil · texte numérisé non relu

niil

Iir.eirellaiion de Félix Pyat sui liritervenuon des comtr.issaires de poiioe dans les réunions électorales. — Voie du budget de 'a marine.

Le représentant de Pondicbéry tombe de jour en jour dans une conl'usiou déplorable. Ce malbeureux boninie politique est tellement surpris des événements auxquels il assiste, qu'il n'a plus la conscience du milieu dans lequel il vit, qu'il a perdu le sentiment des convenances parlementaires , cl (|u'on a toutes les peines du monde à l'empêcher de marcher sur les mains et d'entrer à l'assemblée en faisant la roue. Sa manie la plus fâcheuse est de se croire à l'ancienne chambre des députés, et de vouloir reciinnaître tous les orateurs pour des personnages célèbres du temps de Louis-Philippe. — Je me figurais Guizot plus âgé que cela, disait-il a])rés ((ne Félix Pyat eut terminé son interpellation sur les menées électorales.

— Où prenez-vous donc Guizot, mon cher monsieur? Le cifoven Guizot n'est pas encore revenu.

— Oiioi I n'esl-ce pas lui (|uc je vois à la tribune?

— Pas le moins du monde, c'est ^L Léon Faucher, minisire de I inlérieur.

— Je me disais bien qu il y avait une légère différence dans le nez ; mais avouez que lorsqu'on vient de Pondicbéry, il est permis de s'y tromper.

Fn elTel , M. Léon Faucher, sentant (|u'il parlait sous l'œil d'Odilon liarrot, lrou\ail en ce moment-là des expressions saisissantes pour explir|uer à l'assemblée comment le gou\ernemenl entend concilier la liberté électorale avec les rigueurs de la discipline militaire. Loin de lui la prétention d enlever à l'armée le droit de délibérer sur le choix de ses rr|)résenlanls! .'feulement les con.seils <Ie guerre sont nuanimemeni d"a\is que l'infanterie doit délibérer au port d'armes, el la cavalerie à cheval. .\(in que la délibération soit plus réfléchie el moins stijelle aux eniraînemenis coupables, il C(in\ienl d'ailleurs de choisir de préférence, pour les réunions, l'inslanl oii le faiilassin est en faclion, el celui oii le cavalier est à la salle de police. — (Jnanlaux coups de bàlon distribués à la porte de (|ueb|ues assemblées préparatoires, le ministre de I intérieur n'hésite point à affirmer qu'ils l'ont élé par des démagogues qui voulaient se faire passer pourdesagenisde |iitlice; — et il ajunle ((lie. seluii lui. !'iiilcr\riitinii

des commissaires, — dont s'offense Félix Pyat, toujours un peu exalté par

son répertoire, — est le complément indispensable de nos libertés politiques.

Cette explication, naïve jusqu'au cynisme, a tellement pluàiJ. de Larocliejaquelein , qu'il en a profité pour se poser en Mirabeau, — frappant du poing, agitant sa crinière comme un lion... de Carter, et sollicitant avec enthousiasme la faveur d'avoir un agent spécialement attaché à sa personne , qui puisse témoigner de l'innocence d'un parti vertueux et toujours digne de voir \c\er l'aurore. — Léon Faucher souriait en roturier au gentilhomme ; plusieurs montagnards ont voulu objecter qu'il y a eu une femme de tuée à la porte de la salle de la rue Martel; — M. Denjoy leur a répondu que c'était du choléra!

Alors Pierre Leroux a pris la parole. 11 était dans un de ses jours de tendresse. — Citoyens, je suis votre ami , permettez-moi de vous ouvrir mon cœur. — Ouvrez, ouvrez... — Eh bien, étudions attentivement la politique d'Aristote à l'occasion de la grave question qui nous agite. Je lis le rliapitre des chapeaux. Il n'y est nullement question de la présence des commissaires de police dans les réunions électorales. Je vous prierai donc de substituer à ces magistrats un miroir semblable à ceux en usage dans les villes du Nord et qu'on nomme des espions. Ce miroir, répondant à une glace disposée à cet effet dans le cabinet du procureur de la République, reflétera avec fidélité tout ce qui se passera au sein- des plus nombreuses sociétés. Il sera impossible à aucun orateur d'entrer sans que le gouvernernement en soit aussitôt averti avec toute la convenance exigée par la constitution...

Pierre Leroux a fini par formuler en proposition son miroir des réunions ; — et c'est alors qu'on a compris qu'il entendait parler en termes allégoriques de sténographes faisant office à'espions — sous la foi

du serment. — Ce bon Pierre Leroux, on l'a renvoyé au comité de

quincaillerie!

Tout cela n a pas empêché M. de Tracy d'enlever le vote de son budget de la marine, en flattant la majorité de l'espoir de l'abandon de Taïti, — qui est, dit-il, à l'étude.

30 avril.

Arrestation de trois représentants dans [ps rasî-emblements de là Porte Saint-Dems. — Explications d'Odilon Barrot.

Les représentants 1 (outre , Mathieii-Louisy et Jouin, que le hasard avait conduits hier soir sur le boulevard Saint-Denis , où la beauté des patrouilles à pied et à cheval attire beaucoup de curieux , ont été empoignés par les agents do poiici^ , hailus . jetés à la Souricière, et ils se

LA CONSriH AM i;. — 30 AVI'.II.. .S83

plaignent aiiièiciuciil, disant — que le.s sergents de \ilie négligent de mettre (les gants, qn'ils nuhlient d'arrêter les passants dans les termes délicats qni leur avaient été spécialement recommandés : « Voudriez -vous nie permettre, monsieur, d'avoir l'honneur de vous mettre la main au collet? » (|U(> les officiers de paix et autres brigadiers compronieltent par leur brusquerie la proverbiale réputation de belles manières de l'ancienne gendarmerie à laquelle le préfet Hébillot se l'ail lumneur d'avoir appartenu. — Il devient bien difficile, d'après cela, de croire qu'il n'y ait pas eu quelques malentendus aux environs de la Porte-Sainl-Denis. — J'aime à faire observer cependant que le local est mal éclairé, que les erreurs dont on se plaint xiennent sans doute de quel(|iie nouvel cmjiloyé peu au fait de la mansuétude des consigne*, qu'en aucun cas notre célèbre Odilon Harrot ne saurait en être responsable, et enfin que les représentants , encore tout endoloris des déscuiri'ineutx qu'ils ont reçux, auraient bien pu avoir la précaution de se loger ailleurs que dans un quartier très-éloigné de l'assemblée, et où il est imprudent de rentrer se coucher.

La réponse de M. le président du conseil aux puérils reproches de ses trois collègues a été aussi noble (|u'inipétueuse : — Je trouve as.sez étonnant (|u'on vienne faire ici tant de bruit pour un malheureux renfoncemenl (|ui ne tire point à consé(|uence ! Il suffirait, je crois, d'imiter l'exemple que j'ai donné moi-même pendant la monarchie, pour éviter des réclamations pareilles à celle (|ui nous occupe. J'avais souscrit comme tant d'autres au banquet de la réforme: mais m'y suis- je présenté tjuand j'ai su qu'il y avait (|uel(|ues dangers à courir? l/homme prudent ne sort pas ! OnanI à M. Doutre, t|ui a failli être étranglé, on l'a pris pour un autre : voilà ma réponse. L'honorable Jlathieu-Louisy a été, dit-il , arrêté à sa porte ; je ne le conteste pas ; mais je vous demande s'il y a rien qui ressemble davantage ii un rassemblement qu'un lioninie qui rentre chez lui comme pour narguer l'autorité? .\otre collègue Jouin a passé la nuit à la Souricière ! mais lui-même avoue qu'il n'était pas revêtu de ses insignes I Dès lors on a pu facilement le confondre avec un grand nombre de citovens aussi innocents ([ue lui et qu'on assomme journellement. Je me plais à reconnaître l'exagération du zèle dont la police a fait iireuve en celte circonstance, tout en disant qu'elle est extrêmement consolante ! Encore un mot , messieurs , pour faire justice de récriminations qui ne sauraient m'alteindre. Il y a parmi nous un ministre (|ui , ayant voulu voir par lui-même ce qui se passait sur le boulevard, a été cruellenu'nt battu : se plaint-il? non, messieurs; au contrairel car tout il l'heure eni-ore il me parlait les larnu'S aux veux du liiuchanl déviiurnieMl ddtil il a fait répreuve irri'cMsable. cl il >(p|li(il;iit de m<ii une

58't L'ASSEMBLÉE NATIONALE COMIQUE.

récompense en faveur des défenseurs de l'ordre aux mains desquels il a été heureux de laisser son chapeau et un pan de son habit.

Les citoyens Doutre, Louisy et Jouin n'avaient plus qu'à solliciter lapermission de présenter aux sergents de ville qui les ont maltraités leurs regrets de ne pas avoir été hatlus davantage. — Cependant le petit père Marrast a obtenu d'Odilon Barrot , en faveur de son assemblée , la promesse que tous les représentants arrêtés à l'avenir seraient amenés directement à la présidence.

Reprise de la deuxième délibération du projet relatif à l'organisation de l'armée.

Un nouvel orateur que je caractérise en le qualifiant du titre de faux Considérant! Son véritable nom est Taniisier ; M. Considérant lui ressemblerait à s'y méprendre en engraissant un peu et en coupant les pointes de ses moustaches. De plus, M. Tamisier est encore civilisé; sa queue commence à poindre; mais elle n'est pas prenante, et l'œil y manque. — A l'instar du chef de l'école, le faux Considérant prononce des discours écrits, et je crois qu'il lui serait facile de remplir trois séances de nuit à l'aide de ses manuscrits. Autrement c'est aussi un homme plein de bon sens sur certains points , et d'une folie douce. Voici de quelle manière il tît connaissance avec la Démocratie pacifique. Comme il est un peu médecin, on l'envoya visiter le vrai Considérant qui passait pour avoir des hallucinations. Une conversation suivie s'engagea entre eux. — Considérant parla avec cette facilité qu'on lui connaît , et finit par dire : — Si vous saviez , docleur, combien je gémis sur les faiblesses de la raison humaine 1 Croiriezvous que je ne suis entouré que de fous? Ainsi voilà à ma droite l.eroux (|ni prétend être le Saint-Esprit, et à ma gauche Proudhon qui se donne pour Dieu le filsl est-il possible qu'ils osent affirmer cela de\ant moi, qui suis Dieu le père? — Ayant entendu ces magnifiques paroles, le docteur Tamisier s'en alla fouriériste, et l'on a pu juger aujourd'hui, d'après les réflexions qu'il a lues sur le projet d'organisalion mililaire, que ses études de la théorie des quatre mouvements ne lui ont rien ôté de son originalité propre, qui est l'antithèse.

Tout le monde préfère d'ailleurs M. Tamisier à l'orateur Saint- Ronmie, que je ne serais pas étonné de savoir personnellement intéressé dans la question du remplaceinenl qu'il a traitée. M. Saint-Homme a tout à fait l'air d'un marchand d'hommes , et l'on dirait qu'il défend son commerce en attaquant le système du général Lamoricière — qui prétend substituer la probité de l'état aux flouerien des compagnies d'assurance contre

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le rocrutement. — M. Sainl-Komnie ayant trouvé la tribune vide, y a passé une heure aussi familièrement que s'il eût été chez lui ; il voulait même s'y faire apporter à dîner.

Pendant ce temps-là , Lanioricière avait recours aux efforts parlementaires les plus violents pour se contenir; il se mangeait les doigts; les poils de sa moustache se hérissaient , et ses impatiences se trahissaient par des grimaces nerveuses que l'affreux Saint-Romme feignait de prendre pour des témoignages d'encouragement, — ce qui l'engageait à s'adresser lui-même une foule de questions nouvelles sur le sort des engagéx volonl aires , et à se répondre d'une manière qu'il trouvait satisfaisante. — Le bourreau ! — enfin il est parti en saluant Lanioricière, qui, de rage, s'était blotti dans l'encoignure du banc de la commission , comme un homme qui prend le parti désespéré de dormir de force en diligence pour échapper à ses voisins.

Aous n étions pas au bout. Le petit père Goudchaux est venu, il a fait sa révérence; et, sans se laisser intimider par le regard zouave que Lanioricière lui a lancé , il a vidé le verre d'eau en homme bien sur de luimême parce ([u'il avait fait faire son discours par Ihnert et Lausanne, les deux seuls auteurs capables d'écrire pour Arnal. — Ce qu'il y a de charmant dans le bon i»elilpapa(loudchaux, c'est qu'il est comique sans effort, naïf, naturel , et cpi'il se jironiènerait en chemise au milieu de la discussion sans rien perdre de son sang-froid. .\i la grammaire , ni l'orthographe, ni la ponctuation, ni les mots ne l'arrêtent; si les mots lui manquent il en invente. Quant à l'art des transitions, personne ne l'a jamais poussé aussi loin que lui; pas même l'auteur de ce vaudeville qu'on intitule la Rue de la Lune. — Pour commencer, M. Goudchaux s'est mis à dire : Je vous demanderai la bonté de ne pas être interrompu ( sic ] ; et comme on |)ouffait de rire : — C'est comme ancien caporal , a-t-il continué en sadressani au public, que je viens traiter la question , en niênie temps que comme financier, .le pui.>; |Kuler en faveur des remplaçants, car j'en ai eu un. Attendez... \ous allez voir!... d abord les remplaçants .sont très-sains. Le mien était un fort bel homme; il est devenu caporal à cause de sa bonne conduite ; — c'est ce qui me faisait dire que j'avais occupé ce grade, puisque mon remplaçant me représente. — Un jour (|ue (îéronié — il s'ajq)elle (îéromé — a\ait bu avec un pays, tous les deux avant un [icu déserté, prennent un (iacre rempli de bottes de paille et s'en vont lrou\er leui coloui!!, en disant : Présent pour la salle de police I Je tiens celle histoire du colonel ; il en était encore tout alleuilri en me le racontant. Voilà les ma-urs des rem|(laçanl,s I Je divise l'armée en deux classes ; les volontaires et les bolles de paille. . . je veux dire les remplaçants.

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Bon, vous a\cz suivi mon raisonnement... croyez-vous que c'est avec votre système qu'on s'engagera? moi, je maintiens que l'esprit de l'armée, jKir rapport à l'ennemi, est excellent ! — Les signes d'assentiment que je lis sur le visage des ministres me flattent... Si je me trompe, qu'on m'en avertisse par un murmure général. — Passons à l'impôt d'exonération de service. Tous allez voir... On veut être méchant pour le riche, j'y consens. Mais pour lequel? le riche riche, ou le, riche pauvre? Nous ne sommes plus à une époque de quarante-cinq centimes I . . . Et moi-même, citoyens, en ce moment je m'y opposerais. — Suivez mon raisonnement, vous allez voir... Je suis fermier; bon; j'achète la ferme de monsieur... (En disant cela l'orateur s'adresse directement à son collègue François, qui est au premier banc de l'orchestre. — Mais non , mais non , répond M. François). — Si fait, continue notre excellent Goudchaus, je vous dis que je l'achète !.. . et vous voulez que je paye l'impôt! pourquoi faire? pour mettre des sacoches sur le dos de vos soldats... Alors nous aurons une armée de prêteurs à la petite semaine. Ce sera joli ! ils se feront tous cabaretiers... sans augmenter le nombre des remplaçants I... Pour ma part, je suis résolu à toujours respecter la Constitution !...

Chacun se plaisait à reconnaître qu'on n'avait rien fait de mieux que ce délicieux monologue depuis Cadet lioiissel estnnjcon; il n'y a (jue le général Lamoricière qui n'ait pas voulu en convenir, — non qu'il le trouvât mauvais , mais parce qu'il tenait autant de place dans la discussion que le soulier de l'Auvergnat dans la soupière.

Programme de l'anniversaire du 4 mai. — Violence contre Ledru-RolUn et ses amis à

Moulins.

L'anniversaire du 4 mai sera célébré par une fètc nationale , car il faut que la République ait aussi ses réjouissances. — Panem et circenses! — La commission d'examen du projet de décret, pensant que la clémence devait être le plus bel ornement de la grande fête républicaine, avait mis l'amnistie des transportés de juin dans son programme. Les lampions et les feux d'artifice ont passé sans protestation ; mais le gouvernement a fait valoir la raison d'État contre l'amnistie. C'est M. Odilon Barrot qui s'est chargé de la tâche cruelle d'étoufîer la pitié dans le cœur ému de ses collègues; il a évoqué le fantôme de la guerre civile; l'assemblée était disposée à la clémence, il l'a épouvantée de sa propre pitié. Plaignez M. Odilon Barrot de son triste triomphe !

La fin de la séance nous réseinail une autre péripétie : Ledru-Rollin rsl monté à la Iriliimc innl lir'mhiaiit d'^mulinn; sou visaw , sa \oix déce-

LA c;<).\STITl AME. — ;j MAI. 587

laiont une indignation profonde que rassemblée entière a hienli'il partagée. En des termes dont la réserve même a doublé l'effet, Ledru-Uollin a raconté à ses collègues un indigne outrage fait en sa personne et en celle de deux autres représentants à la souveraineté nationale. Avant-iiier, au moment où Ledru-Rollin quittait Moulins avec MM. Mathé et Fargin- Fayolle, sa chaise de poste a été arrêtée sur la place de l'Hôtel de ville par une bande d' hommes habillés en gardes nationaux. On s'est jeté à la tète des chevaux, on a menacé, injurié, mis en joue les représentants: bien plus, l'un d'eux a reçu un couj) de sabre, et c'est par miracle que tous les trois ont échappé au guet-apens. — A ce récit fait simplement, sans passion, et dont chaque détail donnait le frisson, on a été saisi , je ne dirai ])as de colère, mais d'une inexprimable douleur. La stupeur était telle que |)as un cri ne s'est élevé ; toutes les poitrines étaient oppressées ; et c'est au milieu d'un morne silence que M. Odilon Harrot, pâle et la lèvre crispée, est monté à la tribune. Il faut lui rendre la justice (pi'à son attitude et à son langage il a paru que nul dans l'assemblée n a\ail ressenti plus vivement que lui l'injure de ses collègues: on l'a cru, quand il a afiirmé qu elle ne resterait point impunie. — Si la loi a été terrible contre la démagogie des barricades , il serait bon qu'elle ne le fût pas moins contre la réaction qui procède par l'assassinat: il y a eu en tout temps des nionomanes: mais ces monstres n'ont point de parti ; ddii qu'ils viennent, la société, dont ils sont la houle el rdînii, les repousse et s en défait.

3 mai.

Budget de la justice. — Budget de la guerre.

\u secours! a|q)clez un médecin! Mdclciii- I urck , dnrteur Trousseau, docteur Frélal , ducteur Rucliez , docteur Laussédat, tous les docteurs de la maison , accourez, ouvrez vos Irousses... saigiu'z-la... vous voyez bien qu'elle étouffe !...

— ^ous ne pouvons pas la saigner.

— Aous voulez donc la laisser mourir?

— On ne meurt |)as d'indigestion.

— Délacez-la au moins , la malliein-euse : son corset la gène, coujtez les cordons... Ali I voici qu'elle respire! Kh bien, ma bonne , vous trouvez-vous mieux?... romme i-lle esl em-nre (■ramoi--ie! \ ous a\rz failli passer, ma pau\re amie... Oui-da , mourir d'indigeslion... à la lleui- île I âge... mais \ a-l-il le sens connnun a manger aussi vile ipie cel,!, surtout quand on n'a plus de dénis '

588 LASSEMBLÉE iNAÏlOiNALE COMIQUE.

— i avais bien faim .

— Je le ci'ois que vous aviez faim ; mais ce n'est pas une raison de dévorer un gros budget en moins d'une demi-heure, et sans boire encore; car le verre d'eau sucrée est resté plein sur la tribune... C'est qu'elle n'a pas laissé une miette, en vérité! elle a tout avalé; les juges avec leurs robes ; les simarres , les parquets , les procureurs , les toques , les tribunaux , les cours d'appel , tout le ministère (le la justice enfin , naturellement si coriace et si indigeste I elle -n'en a fait qu'une bouchée. Ma parole d'honneur, chère assemblée, vous mériteriez d'en crever; on n'a pas de ces gourmandises-là, et l'on discute un peu sur les sauces avant d'avaler les assiettes.

— Ha a a ! ha a a !

— \ ous souffrez , maintenant... je le crois bien... avec un Odilon Barrot sur l'estomac!... Voulez-vous du thé?

— Ha a a al ha a a a I laissez-moi... dor...mir...

— Que nenni I Dormir avec une indigestion!... y pensez-vous, chère assemblée!... Allons, allons, il faut faire de l'exercice... trémoussez-vous un peu, s'il vous plaît. Je \ais envoyer chercher le hmhjet de la (juerre qu'on vous fera partir aux oreilles. Dormez, si vous pouvez, quand la tribune sera pleine de militaires. Vous allez voir si le capitaine Guérin, un petit maigre qui a une voix de perce-oreille , vous laissera un instant de repos. Je prierai aussi M. Mauguin de prononcer son discours sur les affaires étrangères ; cela suffirait pour faire courir un paralytique comme s'il avait Radetski aux trousses. Allons, ma chère assemblée, un peu de bonne volonté , levez le bras droit... — bon ; — votez-moi le maintien des cadres... très-bien; levez le bras gauche maintenant, et adoptez-moi une réduction sur les frais de table des généraux , afin qu'ils ne soient pas exposés à se mettre dans l'état où vous êtes... — Fort bien... — encore un petit effort... Allons, je vois que l'appétit vous revient... mais c'est assez d une indigestion aujourd'hui , et nous garderons , si vous le voulez bien, le reste du budget de la guerre pour le dîner de lundi ; car c'est demain la fête du 4 mai.

U mai.

Fête anniversaire de la proclamation de la République par l'assemblée constituante.

— Mût de février, lui répondis-je après une conversation fort longue dans laquelle il s'était efforcé de m'expliquer le système, vous me paraissez bien philosophe.

— C'est que j'ai beaucoup vécu.

— Je croyais qu'on vous avait fait exprés pour la cérémonie daujourd'lnii.

— Point du tout ; jai seulement été repeint à neuf et orné de quelques attributs ; mais je suis un ancien mât de juillet , et j'avais déjà servi sous la restauration en qualité de màt de cocagne.

— Vous me comblez d'étonnement.

— Quant à moi , rien ne m'étonne plus. J'ai assisté à tant de cérémonies, que je sais bien qu'elles se ressemblent toutes et signifient à peu près la même chose. J'étais mât de Cocagne, ainsi que j'avais tout à l'heure l'honneur de vous le dire , à l'époque des fvlex de la charte. On avait attaché un jambon à mon sommet et mis un gendarme de faction à mon pied. C'était la mode de ce temps-là. — Plaisirs bien grossiers , me dirczvous, et qui sentent le despotisme! — Ah! mon cher républicain, ils suffisaient pour inspirer une grande confiance à la population, etj'aurais voulu que vous entendissiez comme moi avec quelle ardeur on criait vive la charte!... Ceux-là surtout qui avaient pris la précaution d'emplir leurs poches de plâtre pour détruire l'effet du savon dont j'étais enduit, et grimper plus facilement jusqu'au jambon.

— Tous ces braillards étaient payés par la police !

— Je l'ai entendu dire» mon cher républicain ; mais on dil faut de choses! L'expérience nous apprend qu'il n'en faut croire que la moitié. Par exemple, quand je suis devenu màt de juillet, après la révolution de 1830, croyez-vous que je n'aie pas été surpris de m'entendre vociférer aux (ireilles : — M\e Louis-Philippe ! par les gens qui criaient : — Vive Charles X! l'année précédente. Cependant, après quehjues réflexions , je cessai de ni'étonner. L'enthousiasme s'expliquait par une distribution (le jambons qui se faisait à côté de moi. Aous parlerai-je maintenant des illuminations? j'ai toujours été mieux placé qu'un autre pour les voir, puisque je suis plus grand , et je vous assure que ça pue également le .'Juif sous tous les régimes. Vous savez bien d'ailleurs qu'il en est des lampions comme des discours officiels; ce sont les mêmes (jui ser\enl; on remplit les uns et on vide les autres, sui\anl les circonstances.

— Màt de février, vous êtes d'un scepticisme désolant.

— Non, mon cher républicain, je suis tout simplement un rtuil riMtnu des illusions de la jeunesse. Songez (Kmc bien qu'il m'est impossible de me fier aux peinlures à la détrempe, après avoir vu badigeduner sous mes yeux toutes les décorations qui mmis éblouissent. — Par cxem|)le, ces colonnes de toile et de bois qu'un a bâties aut<iur de la place de la <!oncorde, d'où croyez-vous qu'elles viennent ' Kllcs viennent don Iruca-

390 l/ASSEMBI.EI. NATION A 1. K COMIOIE.

tléro qui Ht autrefois beaucoup d'elTel dans le ( !iiamp-(le-Mars. Et ces grandes pancartes sur lesquelles on lit : liberté, éoalité, fraternité, savez-vous ce qu on trouverait en les grattant ? On trouverait : « Programme de l'Hôtel de ville ! » et sous cette inscription une autre encore : « ^ ive le roi ! » — Autant de couches que de gouvernements, .le ne sais pas même si les décorateurs sont changés, car l'effet de leurs châssis est aussi grotesque que par le passé. Ils ont eu l'heureuse idée de déguiser les monuments de pierre et de bronze en une espèce de procession du bœuf gras, et de fourrer sur les belles épaules de la plus belle place du monde un affreux domino de toile peinte qui lui donne la tournure d'un salon de cent couverts disposé pour un repas de pompiers. (!ombien de fois déjà ai-je eu l'occasion de remarquer que dans ce pays l'on ne connaît pas de meilleur moyen de témoigner sa joie que de mettre un faux nez !

— Il V a du vrai dans ce que vous dites , màt de février , et votre observation me rappelle le souvenir de plusieurs de mes amis qui , voulant montrer le plaisir que leur ferait la révolution , se promenèrent pendant huit jours avec leurs bottes par dessus leurs pantalons , en signe d'indépendance. Mais laissons les lampions, qui sont le côté vulgaire de la fête , et parlons des personnages ! Pretendriez-vous, par hasard, que vous en avez déjà contemplé d'aussi imposants que ceux d'aujourd'hui?

— .le vois M. Mole, je vois M. Thiers... que j'ai déjà vus partout; je voisM. Marrast, qui fait tousses efforts pouravoir l'air de l'Ltre-Suprême, et qui ne réussit qu'à ressembler à M. Pasquier; je vois M. Faucher ([ui tient dans le cortège la place de M. (iuizot avec désavantage : je vois beaucoup de gens que personne n'aperçoit , malgré la peine qu'ils se donnent pour se montrer; mais je ne vois rien (jui me surprenne, et je ne regrette qu'une seule chose.

— I.aquelle?

— C'est qu'on ait oublié les jambons.

— Croyez-vous donc qu'il ne puisse pas y avoir d'enthousiasme sans eux?

— .l'en suis sur. A moins qu'on ne les remplace par la liberté sincère, ])ar la fraternelle union des cœurs , et jjarcjuelques lauriers moins imaginaires que ceux que vous-voyez là peints à la détrempe sur tous ces trophées de carton.

— Alors, monsieur le philosophe, on n'aurait plus besoin d'anciens mâts de Cocagne conmie vous , et la joie du peuple français serait la fête du monde entier.

I, A (.oNsrn I A.M i; — 5 mm .'iiii

Suite du budget de la giierr»-. — Les pensions des préfets infirmes

C'est à l'industrie des réductions que le commerce français doit l'extension qu'il a prise, depuis la révolution, sur le marché européen. Cette industrie nouvelle fait chaque jour des progrès qu'on appréciera au prochain exercice; elle a offert de grandes ressources à heaucoup d'orateurs; plusieurs d'entre eu\ viennent de jjrendre un hrcvct de perfectionnement qui nous assure pour longtemps une supériorité de fabrication contre laquelle la Suisse elle-même essaiera vainement de lutter. La Suisse nous a enlevé les foulards, mais la réduction nous reste.

Les familles n'apprendront point sans intérêt qu'une école centrale de réduction s'est formée à Paris, et qu'elle recevra des pensionnaires à des prix très-modérés. A leur sortie de l'école, les élèves subiront des examens, et recevront des diplômes qu'il leiu' suffira de montrer pour être admis dans les commissions qui se livrent au dépiautage des budgets , à la dissection des chapitres, et généralement à tout ce qui concerne le déhardage des dépenses publiques. — Les bacheliers , après leur réception , ])rendronl le titre honorifique de débardeurs parlementaires, et auront le <lroit de porter comme insignes deux petites scies à leur boutonnière. — L'enseignement de l'école spéciale de réduction sera réparti en deux grandes di\isions : le cours de réduction civile et le cours de réduction militaire. Les classes ont été confiées aux meilleurs professeurs. Le parli- Pestel , — composé du franc Luneau , du rusé lîesnard et du redoutable Deslongrais , — s'est chargé du cours de réduction ciAile. M. Ihneau est attaché comme suppléant aux trois Peslel. — On^'it au cours de réduction militaire, MM. FJierbette, Hureau de Puzy et Guérin se le partagent ; cela suffit pour qu'on ne doute point de l'éclat qu'il répandra sur les rapporteurs, et de la terreur légitime qu'il inspirera à M. Ilulhières. Celle séance montre déjà ce qu'on peut attendre du cours de réductidu militaire. C'est au hudficl de la (fucrrc que les professeurs ont consacré leurs discours. Après tivoir traité d'abord de la réduction à che\al a^ec une supériorité incontestable, ils uni fini par examiner la réduction à j)ied sous toutes ses faces, et ils ont obtenu avec rassentimcnl presque unanime de leurs auditeurs une économie de — cinq mille francs — sur un chiffre (If ([uatre cent millions. — La discussion a d'ailleurs offert le plus vif intérêt. Nous a\ons appris (|ue M. Ihireaux de Puzy a\ail été autrefois capitaine malgré sa mvopie; quant à M. (iiiérin cpii appartient en ce moment encore à Tannée, il a reçu a^cc un \érilahle héniisme des coups

bOi LASSEiMBLÉK XAllOiNALK COMlQLi:.

(le ])ltit (le phrases du général Lamoricière, bien connu pour un sabreur; — el il n'a pas contesté plus longtemps aux officiers leurs allocations supplémentaires.

Entre deux chapitres (lu budget de la guerre, 31. Brard, l'ennemi des iiiftiinilés poliliques , conclut à l'annulation des fameuses pensions de retraite décernées à ces invalides administratifs de février, si subitement guéris par [e spécifique Faucher. — On a renvoyé définitivement l'affaire aux incurables, c'est-à-dire au conseil d'Etat. — Ensuite le président Marrast a annoncé officiellement la résurrection du vénérable Dupont (de l'Eure), que M. Chambolle avait tué ce matin même dans le journal l'Ordre, — trouvant sans doute plus commode de pleurer son ami de viiKjl ans que de déplaire à ses amis de six mois en votant comme lui.

Data mémorable ! — Journée d'emouons ! — Nuit solennelle.

Savez-vous comment le ministère entend les principes de véritable liberté qu'Odilon Barrot, — le libéral de naissance, — a, si majestueusement définis le jour qu'il demanda un crédit pour aller les défendre en Itahe? — L'armée du général Oudinot , après s'être emparée en amie de Civita- Vecchia , et en avoir amicalemenl désarmé la garnison, a marché ten-

(Ireiiienl sur Uome, et poussé la sympathie pour la liberté italienne au point de donner cinq fois l'assaut à la ville , dont les habitants refusaient de lui ouvrir les portes sous le vain prétexte qu'ils étaient aussi bien maîtres d'être républicains chez eux que nous en France. — Ceci cesse d'être plaisant. — Le sang a coulé! Nous devons à la fourbe des métis politiques , qui font les hommes d'Etal et les superbes , la douleur d'avoir

1,.\ i:o.\SïirLANii:. — 7 MAI. o03

perdu nos sokliits , celle lionle qu'ils onl été repousses. — Le Moiiilcitr en fait ce matin l'aveu en trois lignes. — Il oublie de dire qu'à clia(]ue ])orte de leur ville, sur clia(]ue barricade, les llouiainsont planté un poteau en tète duquel on lit l'article 5 de la Constitution ; — « La République française ne tourne point ses armes contre la liberté, el n'attente à la nationalité d'aucun peuple. » — D'où vient donc que le général Oudinol fait cause commune avec Hadelski el l'erdinand de .\aplcs'? d'où vient qu'on transforme nos soldais libérateurs en armée du Trocadéro? — Ce cri, qui retentit d'un bout à l'autre de Paris, a de l'écliodans l'assemblée : il sortait de tons l'es cœurs avant que Jules Favre , sans evorde celte fois, sans précautions oratoires, vînt le jeter à la face des minisires. — Pâles à leur banc , ces complices essayaient de braver les regards ardents , les interrogations muettes ; mais leur fausse assurance dissimulait mal l'embarras de tous, le remords de quelques-uns. — Cependant Odilon Barrot, avec son froncement de sourcil, ses faux- fuyants de dignité olympienne el son éternel mensonge de libéralisme, essaye d'intimider les accusateurs. Drouvn de Lbuys, le minisire des affaires étrangères, affecte le sang-froid diplomatique; il fait même de l'ironie. L'indignation de son auditoire lui cloue la raillerie aux lèvres. — Odilon , un peu plus ému qu'il ne veut en avoir l'air, balbutie que l'armée a été appelée à Rome par la population honnête el modcrée. — <*n le hue. — .Iules Favre remonte à la tribune. .Sa parole ^lé^reuse fait éclaler les transports. Sons le coup de celle inex|)rimable émotion, par le sentiment de sa propre olFense, l'assemblée est redevenue souveraine. Odilon IWrol comprend qu'il faut conqtler avec elle, si l'on ne veut qu'elle compte seule, et c'est lui qui, par un beau trait d'audace , lui demande de nommer à l'instant même une commission devant laquelle il se fait fort de prouver qu'on le calomnie ; (ju'un bomme comme lui est incapable de jamais s'écarter des principes de la vérildlilc liberté — en Italie — ou ailleurs.

A dix beures du soir la commission ni)porlait son rapjiort; — rapiiorl très-court mais terrible, — surtout dans la bouche débonnaire de.M'Sénard; — car il accuse le ministère d'avoir trompe l'asscnddée; il le ra|)pelle au respect de la Constitution , el lui enjoint de ne point détourner plus longtemps l'expédition d'Italie de son véritable but. — C'est en vain que le minisire Drouyn de Lbuys \c\û se tirer de là par des arguties. F>es faits, ses explications, ses dépêches, ses grimaces, le confondent. Il voudrails'en prendre aux déclamateurs, aux exaltés, aux utopistes; il lrou\e en face de lui Lamoricière el les autres ré|)ublicains modérés, — ceux même qui, sur les belles paroles ((u'(m leur donna, ilécidèrent récemment le vote du crédit. — Odilon Marrol n'a sculcrncnl \i!\< la consolation de Ironvcr prétexlr

59'» 1/ ASSE.MBLÉK NAïlONALi; COMIQUE.

à l'un de ses mouvements oratoires — sur l'appel aux passions — qu'il reproche toujours si heureusement à ses adversaires. La montagne se tait, — sentant que l'on fait ses affaires sans elle, et que l'honnête Sénard, avec sa colère bourgeoise, Aaut tous les tribuns du monde. — Ah! si la montagne avait su plus souvent tempérer ainsi le chauvinisme par la politique! — Les rélicences, les faux-fuyants ont mené la séance jusqu'à deux heures du matin. Odilon Barrot a eu beau se débattre contre le rapport, contre le scrutin, il lui a fallu subir un vote qui lui enjoint — d'en revenir aux principes de la vérUablc Uherlé, — ou plus textuellement de ne point détourner davantage rex])édition d'Italie du but qui lui était assigné ! — Quel but? — Le grand mallieur dans toute cette affaire , c'est que de part et d'autre on ne s'explique jamais assez, — de crainte peutêtre de se trop comprendre; — si bien qu'aAec un général en chef qui passe pour un des bons caporaux de l'armée , il n'est pas étonnant que nous ayons abouti à l'attaque de Rome. — Le général Oudinot voulait sans doute gagner les galons de sergent.

Suite ds la discuetion du budget de la guerre.

Uicn de plus obstiné que ces orateurs maigres et ner^eux que les commissions chargent ordinairement , sous le prétexte de leur faire honneur, de la tâche ingrate de recevoir les rebuffades et de supporter toutes les avanies qu'on s'attire en proposant des réductions. Les vieux députés — qui sont des renards parlementaires — se garderaient bien de jamais accepter l'emploi désagréable de rapporteur d'une conunission de budget. C'est toujours quelque nouveau venu plein d'ardeur et de dévouement qui s'en empare. Le niîilheureux , pour justifier la confiance qu'on a placée en lui, et dont il ressent une fierté légitime, travaille nuit et jour; il prend des notes, amasse des chiffres et se présente dans la discussion avec des matériaux et des documents qui rempliraient une petite charrette à bras. C'est alors que le rapporteur est beau à voir. Il se sent appelé à opérer des économies considérables dans les dépenses , et il ne regrette point le mal qu'il s'est donné, pensant bien que ses collègues et les contribuables vont lui en savoir un gré infini. Mais à peine a-t-il ouvert la bouche, que de tous côtés on le traite de cfiiurc, et que, sans distinction aucune d'opinion , tous les fonctionnaires de l'assemblée dont la réduction menace la spécialité ; tous ses collègues, jaloux de conserver la faveur de leur département, se réunissent pour le vilipender comme s'il voulait luoflre dans sa |)orhe les sommes qu'il propose de supprimer. — La ]>ro-

L A eu .N S T I T L A .\ T K. — 9 MAI 595

hité ilu rapporteur se révolte, et \oilà mon orateur qui se passionne et (pii fait de la réduction son affiùre personnelle. Ce n'est plus le trésor, r'est son honneurqu'il défend. Il s'irrite, il suc, il ne descend de la tribune que pour y remonter ; on le poursuit jusqu'à son banc ; il ne sait auquel entendre, et il faut qu'il réponde à tout le monde avec un sang-froid inaltérable, sous peine de perdre sa réputation. — Convenez que c'est un joli métier. — Puis s'il arrive qu'à force de persévérance, et grâce à l'iieure avancée, le rapporteur, après s'être vu enlever successivement ses réductions avec autant de douleur que si on lui arrachait l'àme, s'il arrive , dis-je , (ju il soit sur le point d'obtenir enfin une économie de mille écus sur un chapitre de trente millions... tout à coup quelque important personnage de la commission qui s'était fait jusqu'alors un devoir de garder le silence, et qui avait laissé accabler le pau\re rapporteur de coups , d'injures et de déboires de toute sorte , lui prend dans la bouche son discours commencé et se donne l'honneur d'enlever le vole par la haute autorité de sa parole. C'est à qui félicitera limportant personnage, tandis que le pauvre diable de rapporteur est traité comme un homme de peine , bon tout au plus à brosser les budgets et à cirer les réductions. — Faites-\ous rapporteur, si le cœur \ous en dit !

Par exemple , je vous donne le citoyen Guérin comme le modèle du genre ! Il a déjà passé trois séances sur le carré de la discussion, à battre le budget de la guerre. .Tamais M. Hulhieres n'aura mis de sa vie un uniforme si bien époussefé. Aujourd'hui M. (îuérin s'est fait un peu aider par son ami Cruichard, qui frotte aussi très-bien les chapitres à rogner. — .\e nous en prenons point à eux du refus de réduire l'armée au pied de y)aix, car à ce propos ils ont, par une heureuse allusion à la discussion d'hier, déclaré qu'ils ne voulaient diminuer l'effeclif que pour laisser au glorieux Odilon Harrot moins de régiments français à mettre au service de l'Autriche. — Mais Lamartine a prouvé jx'étKjiienunt (ju'il fallait tout au moins 500 mille hommes pour fonder la fraternité au dedans et la paix au dehors. — Plusieurs généraux ayant reproduit cet argument — en prose — l'ont rendu irrésistible.

9 mai.

Inierpellalîons du citoyen Grévy relaiivemeni eux affaires d'Italie et i 1» lettre du président de la République au gér.iiral Oudinot. — Suite du b idget de la guerre.

I.e capitaine Guérin s'était rendu à son poste de rapporteur avec son sang-froid spécial , et la n-dingole collante <pii lui d(mne assez bien la tournure d un |»arapluic dans son fouireau . lorspi'un incident l'a séparé loul a riiup du ^'rns de ses réduclinns cl tenu jusqu'à ipiatir licunw éluigné

du budget de la guerre. — Il s'agissait d'examiner comment la sou\eraineté de la Constituante — c'est-à-dire l'ordre du jour du 7 mai — se concilie conslitutionnellement avec une lettre du 8, dans laquelle M. Louis A'apoléon témoigne sa satisfaction au général Oudinot , et lui promet des renforts; — moyen un peu trop détourné, ce nous semble, de ramener l'expédition d'Italie à son véritable but. JNotez de plus que c'est au journal la Patrie qu'on a communiqué l'épître, afin que Dorinval l'enjolivât dans son entbousiasme de quelques injures , qu'il eût été plus difficile d'introduire dans le vrai Moniteur. — L'incident — gros d'un conflit de pouvoir — ne manquait point de gravité, puisque M. Odilon Jkrrot , qui ne sort pas pour des motifs futiles de l'Olympe où il vit , a bien voulu lui accorder lui-même quelque attention. A la vérité , les jeunes gens terribles du ministère, Falloux, Fauclier et Bulfet auraient ])référé que le président du conseil n'entrât point en explication avec les citoyens Grévy et Ledru-Rollin ; mais le malheur d'Udilon Barrot c'est d'avoir encore un fond d'honnêteté et des antécédents libéraux par lesquels il se croit obligé, et qui le font traiter de Géronde dans l'intimité de ses petits collègues.

Géronte a donc pris la parole avec autant de majesté que d'embarras, et cherché à dissimuler par des effets de sourcil et de rhétorique l'humiliation bien légitime qu'il devait ressentir d'une correspondance politique entamée sans qu'on l'ait consulté , et qu'il est obligé de défendre par dévouement à son portefeuille. Pendant tout le discours de Géronte, le jeune Faucher haussait les épaules , et se penchait à l'oreille de son ami Falloux, sans doute pour lui dire : — Est-ce qu'on répond à ces gens-là ? — Ce à quoi l'aimable Falloux avait l'air d'ajouter avec componction : — Mon frère, je crois que nous serons obligés de nous débarrasser de lui. — l'auvre Géronte 1 il a bien l'air de jouer entre ses deux collègues le rôle d'un chou entre deux lapins.

Renvoi de l'incident à demain, — afin de donner au gouvernement le loisir de se procurer des dépêches qui lui sont indispensables pour le vider à son avantage. — Le rapporteur Guérin reparaît à la tête de ses réductions. — Je ne dirai pas qu'elles ont été accablées sous le nombre, car à coup sur il ne restait pas 500 votants.

10 mat.

. Refus du général Porey d'obéir aux réquisitions du président de l'assemblée. — Continuation de l'explioation sur les affaires d'Italie.

Autre incident ! — Hier, \ers la fin <le la séance , le président Marras! avait requis deux lial.nll(ins — pour cMipi-cher, diseni les uns , qu'en

LA CU.NSTITUA.NTi;. — 10 MAI. 5«J~

n enlevât lassemblée ; — suivant les autres, pour faire jeter les ministres à ^ incennes ; — mais en réalité, pour calmer les alarmes du questeur Hegousée. Des deux bataillons, le premier ne vint guère, le second n'est ]>as \enu du tout; et le général Forey a donné cavalièrement pour excuse fie sa désobéissance , qu'il ne connaissait que Bergamote Changarnier, son général en chef, et qu'il avait a[)pris de ce valeureux guerrier à considérer les décrets de l'assemblée — celui du II mai notamment, comme (les |)ékins. — Le président Marrast, malgré son esprit do conciliation , n'a pas cru pouvoir garder celte réponse inédite ; il a profité de I absence obstinée de Bergamote pour se plaindre avec douceur, et rassemblée, excitée par quelques discours violents auxquels le ministre de la guerre a opposé un demi-silence — qui ne serait éloquent qu'à la condition d'être complet, — a eu la témérité d'enjoindre au gouvernement de mettre à l'ordre du jour de l'armée le décret qui ordonne à. tout officier d'obéir au président de 1 assendjiée nationale. — Le citoyen Flocon allait même jusqu à proposer que M. Marrast portât dorénavant des épauletles; mais on a réfléchi que l'état-major législatif pouvait se contenter de celles du général Lebrefon, excellent homme, bien décidé, — en dépit des serments qu'il a déposés sur l'autel de la rue de Poitiers, — à faire une op[)osition constante à tous les ministres de la guerre et à tous les C.liangarnier investis d'un commandement supérieur ixu sien, — quoiqu'il soit d'un jiied plus haut (|u'(M1\.

l ne fois cet incident préalable \idé, (piand on a voulu revenir à celui d hier, on s'est aperçu que M. Drouyn de Lhuis étaitparti et qu'il ne restait plus au banc des ministres que M. Falloux, dont l'air innocent annonçait un homme tout à fait étranger aux affaires d'Italie. Ce n'est certainement pas M. l';dlou\ (|iii peut comnumi(|uer des dépêches à l'a.ssemblée. S'il en reçoit |)ersonnellcment, elles sont confidentielles, car elles doivent lui venir non pas de Kome, maisdetiaêle, où il a, dit-on, un frère attaché au .'iccrélariat du pape. — Opcndant M' Favre a paru à la tribune, et avec l'aménité (pii lui est naturelle , il a proposé de profiter de l'absence des principaux ministres pour continuer la discussion sans eux. ("e disant, — il commençait;! débiter naïvement sur leur compte des choses tellemenl (lutteuses que la modestie d'Odilon IJarrot , (|ui les entendait d'un couloir voisin , n'a |)ii les tolérer plus longtemps, et (pi'il est venu y couper coiul en se montrant au milieu de l'exorde. — .Monsieur le ministre, s'eslécrié IMilimcnl .Iules Favre, |iuis((ue vous voici arrivé, pernictlez-moi de vous céder la IriliMiie.

— Jf vous suis fiirl obligé , mais je n'ai |(n'S(|iu' point de dipêclies .nijoiird'hiii eurorc.

598 i/assk.mblél; .\ a tionalk (.oMigui:.

— Ou'itnjiorte! monlrcz celles (jiie vciiis avez leriies.

— C'est mon collègue Drouyn de Lluiis qui les a.

— Et bien , il faut l'envoyer clierclier.

— Il demeure bien loin.

^ On prendra un cabriolet.

— Si vous l'exigez absolument... je suis aux ordres de l'assemblée.

— Fort bien.

— ■Mors... allons-nous-en...

— .Mais non. Restons, au contraire.

— C'est entendu... Demain de grand matin je vous communiquerai les renseignements les plus précis...

Il a fallu que Ledru-Rollin joignit ses prières à celles de Jules Favre pour décider M. Drouyn de Lhuis, — qui est à la fin revenu, — et M. Rulhières, — qui aurait de beaucoup préféré partir, — ^ lire les dépèches du général Oudinot. Cette lecture de cinq minutes , refusée pendant deux heures, nous vaudra au moins deux jours de discussion. — Ce que c'est que de s'entendre sur les principes de la véritable liberté! — i\otez que les dépèches sont du 4 mai , qu'elles annoncent que l'armée n'est point entrée à Rome, et que les républicains du pays ne regrettent pas le gouvernement de M. Falloux cadet autant que ce jeune homme a peut-être eu le tort de l'écrire à son frère.

i\ mai.

Fin del'interpellalion sur les affaires d'Iialie. — Drdre dujcur pur et simple. — Proposition de mise en aociiBation du préside.nt et de ses ministres par 138 représentints.

Le ministère — toujours si bien informé — commençait à ne pas comprendre pourquoi il ne lui arrivait pas de nouvelles dépèches d'Italie , tandis que les journaux reçoivent des correspondances particulières, d'où il résulte que le général Oudinot, ami secret du pape, — les Romains résolus à défendre leur indépendance, — Odilon Barrot fort incapable de porter atteinte à l'art. 5 de la Constitution , — Louis Napoléon qui a la manie d'écrire — et l'assemblée confiante dans ses ordres du jour, plus motivés que clairs, s'entendront bien difficilement sur les fameux principes — de la véritable liberté — à Rome et ailleurs. — Le retard des dépêches Aient d'être expliqué. — Il paraît qu'un courrier, expédié [)ar M. Falloux cadet, avec des détails circonstanciés, s'est égaré en route, et que, forcé de s'arrêter dans une auberge, il y a rencontré un courrier du général Massacroff, commandant de l'i-xpédition russe en Hongrie. Les deux courriers ont un peu bu ensoinhie pour se rafraîchir

LA C0>ST1TI.\.M I. — n MAI. ^99

cl fraterniser, si bien qu'en se quitlant ils se sont inNolontaireinent trompés (le \ alise, et (jue le courrier russe a cmjwrté les (léj)èclies de M. Falloux l'adet, tandis que le courrier français a apj)orté à l'aris celles du général Miissacrolî. La Providence n'a peut-être jKiint été étran^à'rc à ce malentendu, car c'est grâce à lui que notre gouvernement se trouve dans le secret de la politique russe qu'il ne soupçonnait pas. Je doute que les dépêches de M. Falloux cadet ofïrent autant d'intérêt au czar .Nicolas que celles de JlassacroiF à Odilon Barrot. Entre autres pièces fort curieuses, on cite cette proclamation , — comme contre-partie de celle du général Oudinot à ses troupes en quittant Civita-Veccliia pour aller à Home :

« Cosaques !

».\ous marchons sur l'aris! cette grande ville est opprimée par un petit nombre de factieux et d'a\enturiers dont tous les honnêtes gens n'attendent que notre présence pour se débarrasser. La Russie ne saurait supporter plus longtemps le spectacle d'une pareille anarchie. Sous le prétexte d'établir la république en France , les aventuriers de Paris ont chassé le respectable (juizot, qui faisait le bonheur de la population; ils ont proclamé le suffrage universel et poussé la dérision juscprà faire uonuner une prétendue assemblée constituante , et un président qui usurpe la place du ])lus adorable des monarques. Les honnnes qyi per- |)étuent un pareil état de choses méritent d'être mis au ban de l'Furopo civilisée. La Russie a refusé de reconnaître leur gouvernement, et elle se fait un devoir d'aider les honnêtes gens, carlistes, philippisles, guizotins et impérialistes, à le renverser. Peut-être , braves cosaques, n'enlreronsuous point à Paris sans combat. Il y a à la tête de l'anarchie française des lionunes ([ucleiu- orgueil empêchera de résigner leur pouvoir. L'un d'eux rsl un certain Barrotini qui n'a point cessé depuis quinze ans de faire de l'opposition, qui est la principale cause, par ses discours, de la révolution, et qui avait perdu tout espoir d'être ministre sous la monarchie. On cite aussi le nommé F'aucheri , libre-échangiste sans aucune consistance ; un ^ieur Fallouccini, et eniiii d'autres iudi\idus totalement inconnus, (pii ne peu\ent se soutenir qu'a l'aide d'une armée noudireuse, à la(|uclle ils ont mis (!liangarnieribaldi, que les razzias ont habitué à traiter ses concitoyens comme des Bédouins, il est possible que ces aventuriers, jiarmi les(juels il y a des Alsaciens, des .Normands, des Picards, des Provençaux, des Auvergnats et enfin des réfugiés de tous les départements , essayent de se défendre (piand nous les atlat|ur'rons. Cosaques, je compte sur vous, et les honnêtes royalistes français n'attendent que votre présence jioim- llanquf'i' par rlcrricic dc> coups t\r fn>il a leurs ()|ipi'csvciM> ' .le dirai plus :

(JOO l.'ASSKMHLi;:!': .NATION ALK COMigii:-

j'ai l'espoir d'entrer clans Paris sans brûler une amorce , car si j'en crois les renseignements que je tiens de plusieurs diplomates, et notaninienl de .M. Renardin-Limaçon, notre chargé d'affaires, la rue de Poitiers a promis de mettre de la cendre et de la graine d'oignon dans les cartouches de la garde nationale , ainsi que cela a déjà été l'ait en 1814 et en 1815 par les huiuu'les fjens, lors de nos deux précédentes invasions. Cosaques, n'oid)liez pas que c'est à nous qu'il appartient de faire partager aux autres peuples les douceurs de la civilisation et de la liberté dont nous jouissons, et de rétablir partout le knout, dont les bons citoyens sentent le besoin. Vive le knout !

» M.\SSACROI"F. »

La lecture de cette insolente proclamation a mis les ministres hors d'eux-mêmes. Aussi, la séance s'esl-elle ressentie de leur indignation patriotique. Odilon Barrol surtout ne pouvait pas supporter l'idée d'être traité d'aventurier par le général Massacroff. Ce qui l'a exaspéré davantage encore, c'est la comparaison toute naturelle que Ledru-Hollin et .Iules Favre ont établie entre sa position personnelle et celle des chefs de la république romaine. — - Pour sa part, le brave Bergamote, dés qu'il a été instruit de la marche des Musses , s'est transporté dans les casernes; afin d'animer les soldats , il a mis à l'ordre du jour cette lettre llalteuse de M. Louis Bonaparte qui fait depuis hier l'objet de la controverse, et il a eu la précaution d'y ajouter quelques lignes dans lesquelles il traite l'assemblée nationale comme un tambour qui aurait fait des rnt au lieu de faire des jlu. — Eh bien I il s'est trouvé des partisans de la Russie que cette conduite a révoltés, qui ont demandé qu'on destituât Bergamote; et qui ont proposé, au nombre de 138, la mise en accusation du président et de ses ministres, coupables d'avoir violé l'article 5 de la Constitution. — A ces mots , l'assemblée n'a plus ressemblé à une constituante , mais bien plutôt à une table d'officiers un ])eu trop émus. On aurait dit que Massacroff était déjà aux portesde Paris. — Allons , les Russes seront bien reçus! — Dans cet espoir, la majorité a prouvé, en terminant la discussion par un ordre du jour pur et simple dont j'accuse sa fatigu»; plus que son cœur, — et en refusant de renvoyer aux bureaux la propositioii de mise en accusation,— qu'elle ne sait pas trop bien elle-même ce qu'elle entend par principes de rériUihlc lihcrtr, ni ce qu'elle a voulu dire par vériutbic but de l'expédition d'Italie. — Demandez le mot de l'énigme à Tartas , le hovrrcuii. des crânes, i\ V invincible Leflo, et à quelques autres orateurs à graine d'épinards qui ne se seraient pas crus Fnmch s'ils n'avaient pris dos pdsos du cnqne.

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