JUIN
Cette cause solennelle n'inspirera-t-elle pas un orateur véritable? J'appelle un orateur : trois avocats me répondent : M' Bac et W Dupont pour l'inlimé, et M" Favre — pour faire la chouelte à tous ses confrères.
M" Bac est cependant un défenseur habile. D'abord, il sait parler lon(>femps, ce qui le met au premier rang dans sa spécialité; ensuite, il trouve parfois le moyen de dire. quelque chose en parlant, chose rare do la part de ses semblables. La parole de M" Bac ne manque ni de clarté ni d'élégance; mais elle rappelle trop l'éloquence des criminalistes; .M. Bac a toujours l'air de s'adresser à menRivur?. de la cour et à messieur:^ /m juréf. Il a dû faire pleurer bien des gendarmes! Mais aujourd'hui.
l'avocat de Limoges a le droit d*'ètre content de lui-même. Sa cause l'inspirait, et il a retrouvé le beau mnuvpinenl avec lequel il faillit sauver madame Lafargc.
M. Dupont, autrefois du barreau lU' Paris, — préseulemeni DuponI (de Biissac), — vient de p.isser dix ans à oublier son ancien métier de [)hraseur; il a joué pendant dix ans le rôle d'un muet, afin, sans doute, d'apprendre à parler par le silence. La révrdulion de février l'a surpris an l(tnd de la (Iharente-lnférienre, oii il défrichait, philoso|>hiqueiueul. une lande. — Ou'ave/.-voii-; (buic |)u faire à la campagne, depuis votrr départ de Paris? lui demandail-ou Paulre joui-. — J'ai passé mon temps, répondil-il, à planter des arbres de la liberlél — In mol fort spirituel, qni vaut mieux que ses discours; — car, il faut (|ue je le dise en confidence à maître, — à monsieur. — au citoveii Dnponl : les avocats sont
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comme les Boiiibons île la branclie aînée : l'exil ne leur apprend rien, et ne leu" fait pas oublier grand'chose. A peine iM' Dupont de Bussac al-il ouvert la bouche, que nous avons retrouvé, tout entier, notre exmaître Dupont, le rol)in; — c'est le même orateur : figure commune, et même un ])eu repoussante; une bouche qui occupe les deux tiers du visage, un front chauve, sans être imposant, une voix qui glapit, un œil qui ne regarde pas; ci l'audace de paroles suffisante pour se faire interdire deux fois par le tribunal. On ne dira pas, d'ailleurs, que M" l)n])ont puisse donner jamais l'entraînement comme excuse de la violence des mots ; car c'est avant tout un ergoteur. A ce point de vue, il a peu de rivaux, et je comprends qu'il ait si bien tenu tète, autrefois, aux procureurs du roi sur le terrain de Bridoison, qu'on n'ait pu se débarrasser de lui qu'en lui ôtant le code des dents. Grâce aux rapports qu'il y a bien souvent entre les débats parlementaires et la chicane de première instance. M" Dupont peut être fort utile. C'est surtout lui qui inventera les moyens dilatoires. D'ailleurs, avec ses rubriques, et la tournure que lai donnent sa cravate tortillée en corde, son mouchoir de couleur, son linge un peu jaune et son paletot de justice de paix, l'ancien avocat Dupont ressemble très-bien maintenant à un agent d'affaires. A première vue, on pourrait le ranger dans la classe des hommes de loi qui dirigent les bureaux de placement, et achètent les reconnaissances du Mont-de-I*iélé. Bref, W Dupont, aussi bien que M^ Favre, est un avocat doublé d'un procureur. Tous deux sont également dangereux en politique, parce qu'ils sont tous deux timides de cœur et audacieux de paroles, et que la faiblesse qui ose est impitoyable. Tous deux possèdent, au suprême degré, cette impertinence de profession qu'on acquiert sous l'impunité de la robe; tous deux sont également capables de trouver dans la fausse indignation, dans les besoins d'une réplique, assez de courage pour prononcer, quoique mourants de peur, des mots qui servent à tuer. C'est quand les avocats tremblent, qu'ils s'écrient comme Barnave : « Le sang qui coule est-il doue si ))ur'? »
Louis Blanc a été plus éloquent que ses défenseurs. D'une voix vibrante, et avec une émotion contenue, il a déclaré qu'il ne se défendrait pas. — J'aime moins la proposition un peu mélodramatique qu'il a faite à ses accusateurs de venir opposer leur serment au sien à la barre de l'Assemblée; et pourtant c'est peut-être cette scène à effet qui l'a sauvé. M. Crémieux lui-même en a été tellement saisi (ju'il a oublié son état de ministre de la justice pour voter avec la majorité contre le réquisitoire de ses deux procureurs. Il n'y a pas d'homme phis impressionnable que M. Crémieux.