I.A CONSTITl'ANTK. — (1 1 II N. 7S
Réclamation des sourds. — L'Assemblée aux Tuileries. — Traitement de la présidence. — Le séoret de M. Duolero : projet de rachat des chemins de fer.
On dit ce malin qu'il ne va plus rester de ministère du tout; que Lamartine et Ledru-Rollin suivent le convoi du pauvre Crémieux ; que Pages, Marie et Arago vont se partager le trône, et qu'on donnera à leur royauté le nom de gouvernement des trois mages.
En attendant l'ouverture des successions ministérielles, le citoyen Bûchez demande à ses collègues la permission de leur lire son testament. M. Senard l'écoute avec la componction d'un légataire universel, et profile de ce que la voix lui est revenue, pour prononcer sur le fauteuil de M. Bûchez une oraison funèbre dont le défunt sera fier, ajuste titre, dans le séjour des ombres politiques qu'il va désormais habiter.
Est-ce que l'abbé Fayel va dire une messe basse? Regardez-le monter à la Iribuue les mains jointes et l'air beat. — « Mes frts'es ! . . . » — L'abbé prie spirituellement ses frères de remarquer que, si le premier devoir d'un représentant est d'écouter, le second est d'entendre; que tous les représenianis du fond de la salle sont sourds malgré eux, et que la moitié de l'Assemblée ne connaît que le lendemain matin, par le Moniteur, les questions sur lesquelles elle a voté la veille. — M. Trélat, ministre des travaux publics, répond à cela qu'il a déjà songé à purifier et à sanctifier le palais des Tuileries en y installant l'Assemblée nationale. — Les Tuib'ries plaisent fort à notre citoyen Flocon, — sans doute parce qu'il espère y pouvoir installer un billard.
Passons à la salle d'enchères. — A combien le Irailement de monseigneur le citoyen président de l'Assemblée nationale?... Personne ne dit mol? — Mille — deux mille — trois mille — quatre mille francs par mois? — Adjugé à quatre mille francs! avec le traitement des questeurs pardessus le marché : deux mille écus l'an! — ce qui est bien peu, si le bon Degousée est obligé de fournir la cire et les brosses. — Il s'est dit de jolies choses bien fines, bien délicates et tout à fait démocratiques pendant la vente... ! les brocanteurs ont toujours le mot pour rire.
f>e bruit courait depuis ces derniers jours que le jeune M. Duclerc, présentement ministre des finances, tenait de M. Garnier-Pagès un secret pour rétablir le crédit, mais qu'il s'obstinait à ne le point faire connaître. — r,etl(! réserve a mis l'économiste i'aucher hors de lui, et il s'est adjoint quelques orateurs povir sommer publiquement le jeune
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Duclerc, an nom clc co qu'il y ;i île plus sacré dans le trésor : — les bons, et les li.rels des caisses d'éjiargne, — de s'expliquer. Le jeune Duclerc est demeuré imperturbable. Je n'aurais jamais espéré trouver tant de fermeté cbez un financier aussi tendre. C'est en vain qu'on a voulu l'entraîner hors des quatre règles, dans des calculs difficiles, il est resté ferme à la colonne des unités oîi M. Pages l'avait placé, demandant la priorité sur tontes autres mesures financières pour un certain projet de rachat des chemins de fer très-capable de remplacer avantageusement l'argent monnayé. L'Assemblée ne voulant pas faire de peine à l'élève de M. Pages, le respectable chef de celte école de financiers
qui a pour devise : !\e jamais payer scx délies jilulol ijae de les mer mie seule fais; — a pris le projet en considération.
LeG citoyens LÊArand. — Bouvel. ^ Pelletier. — Loi sur les attroupements.
Ce vieillard (jui s'en vient avec des larmes dans la voix et une altitude ;i la fois douloureuse et solennelle, c'est le citoyen Leyraud...! Non, jamais il n'a mérité un iap|)t'] à l'ordic. cl il es! homme à mourir de
LA CONSimAMli. — 5 JUIN. 77
chagriii polilii|iie, si le piocès-\cib;il persiste à coiislaler que M. Seiiard a menacé rexcelienl Leyraud, ciloyeii de mœurs douces, interrupteur plein de modération, ancien député réservé et parlementaire sous tous les rapports, diï le rappeler à l'ordre.
Mais le plus courageux des hommes, c'est à coup sûr le citoyen Francisque Bouvet! 11 possède un déplorable organe, il bégaie, il mange la moitié de ses mots, il est embrouillé, empâté, incompréhensible; on voit facilement, qu'à la seule pensée d'être obligé de parler en public, il doit tomber malade, cl Jiéanmoins, malgré tous les obstacles de l'art et (le la natiir(", il ose venir demander compte à la commission de Constitution de ce qu'elle (ait depuis un mois.
— Croyez-vous qu'on improvisi' les Coiistil niions, répond M. Vanlalabclle? La Convention a mis dix-huit mois à l'aire la sienne, l'Angleterre sept ans, la Chine cinq siècles, et si j'empruntais d'autres exemples à l'antiquité, je pourrais l'acilement vous confondre! — L'étonnemenl dans lequel cette réponse plonge le citoyen Bouvet lui enlève le peu de syllabes dont il dispose ordinairement.
l 11 projet de loi sur les attroupements l'ait sortir le lou[) du bois. (tu nomme ce loup le citoyen Pelletier. Il est tiapu, nerveux, barbu; il a l'dîil ardent, la voix stridente, et le langage d'un orateur qui mord, l'elletier le lyonnais est ouvrier tyi)ogra])hc ; l'élection l'a |iris à la casse, mais je \ous prie de croire qu'il a la tournure d'un homme qui manie le fusil aussi bien que le composteur. — Le voilà qui, sans se gêner, d«pave la tribune, et tire de derrière sa barricade un discours de calibre sans s'inquiéter du feu des municipaux qui l'ajustent de tous les bancs de la salle. — La cavalerie charge; Pelletier la reçoit la phrase au poing, et comme il a un sang froid superbe : — Si vous ne voulez pas d'attroupements, ne faites pas de patrouilles, crie-t-il !
Le citoyen Pelletier paraissait déterminé à ne point se disperser; il a lalln faire venir un commissaire. Heureusement l'Assemblée avait sous la main M" Marie (jui possi'de tonte la dislinctii.ii et toute la gravité qui conviennent à ces difliciles fonctions: cra\al(' blanche, habit noir et... ji; suis sur (|u'il a l'écharpe dans sa poche. — M Marie ayant fait dis- (iiiclemcnt les trois sommations, les orateurs (|ui entouraient Pelletier, oui déposé leurs discours, ou a relevé les amendements, repavé la discussion et fait passer \v. d('(iel — Il |iaraît qu'on s'en servira ce soir même contre les allroupiMuerits de la porte Saiut-I)i;iiis.
La commission exécuti>e a eu l'honneur, i)endant cette séance, de (loniiei elle-même des nouM'Iles de sa santé en faisant annoncer a l'Assemblée qu'elh- a\ail remplacé M. (irémieux par M. Bethnutnt.
8 juin.
La buvette. — Question des incompatibilités.
M. Kœnig est un député du fond de la salle. — Il a été hier victime d'un malentendu. Kœnig et jdusieurs autres «OMr(/s n'ont rien entendu de la discussion du décret sur les attroupements, ils n'ont pas su quand il fallait voter, et ils sont arrivés au scrutin trop tard. — C'est pourquoi M. Kœnig déclare ce malin, qu'ayant pris connaissance du décret dans le Moniteur, il le trouve attentatoire à la liberté. A ces mots, le président Senard se lève, et d'un air terrible que nous ne lui connaissions pas encore, il rappelle M. Kœnig à l'ordre. — Un tumulte inouï s'élève. M. Senard fait un discours dont la longueur calme les passions. Les exaltés s'apercevant que M. Senard s'est enroué, reviennent aux plus doux sentiments. — Quelqu'un propose de supprimer la buvette, ou bien de la laisser à la charge des consommateurs. — Cet important sujet met de nouveau la Chambre en rumeur. Les estomacs sont hors d'eux-mêmes; tous parlent à la fois : — Le comité secret! — Sommes-nous au cabaret? — L'addition? — La carte? — Orgeat, limonade et glaces? — Ces discours sauvent la buvette. Les orateurs y vont aussitôt réparer leurs forces, et déposent ensuite à l'envi d*^s projets pour lesquels la postérité a commencé avant qu'ils ne sortissent des poches de leurs auteurs.
Oh! la mauvaise nuit que les fonctionnaires-représentants vontpasser ! On a commencé ce soir à discuter la question de savoir s'il faut les forcer d'opter avant huit jours entre leur place et leur mandat.
9 juin.
La question des inooxpatibilités remise. — Conflit sur un article du règlement. — Le citoyen Kosnig et le général Cavaignac. — Retour de Gaussidière.
Sauvés! La commission de Constitution réclame ie décret qui les menace, et le pasteur Coquerel retient l'incompatibilité suspendue sur leurs têtes.
M. Brunet sera tôt ou tard un rival de M. Vivien. 11 parle un peu plus vite que lui à la vérité; il ne sait point encore laisser tomber ses mots comme des perles fines du haut de sa cravate; mais l'habitude parlementaire des discours inutiles, vides et insignifiants, le giaud art d'«-
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muser le (apia, qu'il acquerra à la lonj^nic, modéreront son ardeur cl sa vivacité encore un peu juvéniles, et lui permettront de faire durer deux heures les discours qu'il débite en vingt minutes. — M. Brunet a dans ce moment-ci l'intention de soutenir l'opinion de M. de Lasteyrie, laquelle est tout à fait contraire au sentiment de M. Vivien sur un point controversé par M. Louis l*errée, dont Targumentation s'appuie de citalions des meilleurs auteurs qui se soient occupés de l'importante théorie du règlement depuis la féodalité jusqu'à nos jours !
Quoi ! les haines politiques divisent-elles la famille des Lasteyrie? In autre Lasteyrie, le cousin Jules, celui qu''on reconnaît à son abal-jour vert, monte à la tribune et disperse son cousin Ferdinand, sans même lui avoir adressé les trois sommations. Le cousin Jules marche comme un seul orateur sous le drapeau de l'orateur Vivien. — Voyant que Ferdinand est renié par ses propres parents, ses collègues l'abandonnent et votent du côté de M.Vivien, qui jouit de son règlement avec modestie. — F,e citoyen Kœnig a la parole!
Président Senard vous êtes généreux; mais le citoyen Kœnig pousse le désintéressement à l'excès. 11 est incapable d'accepter ce qu'on lui offre. C'est en vain que son désir secret veut triompher de sa générosité. La générosité l'emporte. Le citoyen Kœnig ouvre la bouche, mâche des mots ingurgite des syllabes, écarlcle ses mâchoires, et rend des sons confus assez semblables aux sonneries de trompetic qui sortent de la trompe de l'éléphant... Mais il ne parle pas... — Les paris s'ouvrent sur tous les bancs. — Parle-t-il ou ne parle-t-il pas? — On parie qu'il n'a pas parlé. — Cependant M. Kœnig descend de la tribune, et l'on m'affirme qu'à Strasbourg il est très-éloquent. — Mais à Strasbourg il parle allemand. M. Cavaignac n'a point entendu plus que ses collègues le langage extraordinaire de M. Kœnig; cependant il lui sait gré de ses efforts, et comme après tout il est possible de supposer au bruit de mots inarticulés, de certaines diphtongues sorties du gosier de M. Kœnig : marchand A^houmes! prix du fanque! traite des blanques! — comme il est possible, disons-nous, de supposer que l'orateur slrasboiirgeois a voulu parler du remplacement militaire, M. Cavaignac déclare qu'il présentera incessamment un projet de tiécret destiné à faire à tout citoyen français une loi impérieuse de l'égalité sous le drapeau.
La promesse du ministre de la guerre comble de joie le bon Kœnig, et au risque de s'étouffer en parlant, il trouve une demi-douzaine de mots du meilleur français de Strasbourg pour exprimer qu'il est satisfait et qu'il renonce à toute rédamalion.
Kn somme, le rc^lonr de Caiissidicn- a clé la véritable curiosité de la
80 i;A S S K M H L K !•; N A i I (» N A L K COMIQI K.
jonnu-e. CaussidiLTO est le S(Mi1 <1cs nouveaux lepréscnlanls île Paris nommé? iiier, qui se soit présenic aiijonrdliiii ; il est remonté à son ancienne place, portant toujours sur son grand corps, sa petite tète an Iront bas, à lœil de clionetle, an nez en bec ; avec son immense carrure, son col engonce, et ce même extérieur qui lui a valu de la part de son ami ïhoré le surnom flatteur d'Hercule de l'Assemblée nationale. — Quant à moi, j'ai une opinion faite sur C.anssidière : il est bien lin ou bien gros; cboisissez.
Depuis ces derniers temps, M. Marrast a toutes les peines du monde à se dérober aux politesses des Coyslins de la Hépublique. iMM. Dnvergier, Berryer, Mallcville, le cliercbent, le rencontrent, le saluent, avec nue aiïectation évidente, et comme s'ils voulaient b; complimenter ; — de quoi? de ses anciens articles du Nalioiial; de son courage à l'Hôtelde-Ville, ou bien du rôle (jn'il a joué dans le procès de Louis Blanc? — On s'y perd. Enfin, M. de Hauranne a tout à l'beure abordé le maire de Paris: — Clier citoyen, lui disail-il à demi-voix, soyez prudent... vous serez le président de noire République. — Ce notre a l'ait tressaillir M. Marrast, et comme il se sentait troublé, il a fait semblant de sou- ,.jiji — Si vous avez besoin d'aide, a ajouté à demi-voix M. Duvergier, nous vous en donnerons, voici Thiers qui arrive. — La contre révolulion est donc faite! s'est écrié ([uelqu'nn qui avait tout entendu. Ce
quelqu'un était le citoyen Flocon, dont M. Marras! a toujours eu une peur horrible.
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Il juin.
Les nouvflaux représentants. — On attsnd 1p princ.n Louis.
Qn'atlend-on pour commencer? — les noiiveanx représentants de Paris, pent-être. C'est trop tic politesse. — M. Thiers est arrivé depuis une heure, je l'ai vu entrer; il venait à ])ied, en simple mortel et sans exciter de transports sur son passage. 11 y avait cependant déjà beaucoup de monde sur le pont et aux abords de la Chambre. Mais ce n'est point à M. Thiers que la curiosité s'adresse. Le citoyen Bonaparte en fait les frais, et comme les amateurs, à ce qu'on nous dit, sont sur pied et à la même place depuis le grand matin, on peut bien supposer que ce sont des amis à la jojjrneV. — En réalité, dans cette histoire de l'élection du prince Louis, — qui ne s'est pas présenté, — il y a une une intrigue très-sérieuse, très-habile, très-menaçante. — - Mais le prince Louis n'arrive pas et il est deux heures bientôt... Le Sénat lui-même n'aurait pas attendu le grand Napoléon aussi longtemps que cela.
.\ntony Thonret, le nouveau représentant de Lille, est à son banc; Prond'hon et Pierre Leroux se promènent dans la salle. Je n'ai point encore vu Lagrange, mais ce n'est pas par égard pour un si franc républicain qu'on différerait l'ouverture de la séance. Prond'hon et Leroux sont h leur aise déjà comme s'ils étaient députés depuis dix ans. Personne ne fait attention à eux, car on ne se doute guère que ces i\cu\ hommes, dont l'un ressemble à un épicier en gros, et l'autre à un infirmier en tenue de sortie, sont les lamas du socialisme.
Quant à .\rilony Thourel. immcnise citoyen, qui a la taille et l'ampleur dun éléphant, on le preml pour un personnage très-inléressant. et ceux qui ne le connaissent pas, l'observent avec une véritable surprise. Ce gros homme obtient toute l'attention du publie. Mademoiselle Nathalie, du Vaudeville, placée dans um; Irilmnc de premier rang, le lorgne assiduemcnt. Il lui semble voir le jiauvre Lepeinlri; jenin' ressuscité, avec un air terrible et une barbe noire. — Les tribunes sont fort galantes aujourd'hui ; MM. les questeurs en ont fait des corbeilles de jolies femmes. C'est pent-èlre une surprise (|u'ils réservaient au prince Louis bien (muiiiu |).ir son esliinc |HMir ji- beau sexe, (sl^le empire).
EnceninrnenI, une Icrnuic xciilcc rnire snns brnil dinis l.i Iribnne de mademoiselle Nallialie et s'assied avec mvslere derrière nn pilier ; *erait-ee madame (iordon 7
H2 I. ASSEMRI.i:r. NATIONALF. COMIQUi:.
Voilà un huissier qui se (rompe, cl qui, voyant entrer M. Bûchez, crie à. tro-tète : — En phice ! — Le paternel Bûchez lire amicalement l'oreille de ce jeune huissier, et lui rappelle qu'il n'est point le président Senard.
Point encore de séance! Aurons-nous une séance muette? Cela contrarierait vivement mademoiselle Nathalie, qui n'aurait pas manqué sa répétition, sans y être contrainte par les motifs les plus sacrés : des raisons de famille et de convenance. Elle veut assister à l'entrée de son cousin Louis. — Quel cousin Louis? — On m'explique la parenté; mais je n'y com])rends rien, — sinon queleprince Louis estle cousin deM. Clary, chef de hataillon de la moliile..., ce qui n'élahlit pas qu'il soit celui de mademoiselle Nathalie, autrement qu'à la mode de Bretagne, — c'est-àdire pas du tout.
M. Thicrs, avec le même pantalon gris que par le passé, a du succès en ce moment. Il est debout au coin de la trihune, et on l'enioure. M. 'Vieillard veut l'embrasser. M. Thiers tient ses mains dans ses poches; il a l'air souriant et malicieux. Jamais il n'avait aussi bien ressemblé qu'aujourd'hui à Auriol. Regardez-le bien: au moment où l'on s'y attend le moins, il va faire une cabriole, le charmant petit clown, et retomber les pieds joints au milieu du cerceau!
Victor ITugo arrive et fait sensation. Décidément, les grands noms ne sont point encore oubliés. — Du pas dont il gravirait l'Olympe, le poëlc va s'asseoir au troisième banc de la dernière travée de l'extrême droite.
Enfin, vers trois heures, le tambour annonce M. Senard. Cet excellent président passe d'un air affairé en faisant... broum... broum, broum... et avec toutes les manières d'un avocat qui a été retenu à la cour!... — Pendant la lecture du procès-verbal, M. Thiers, en polititique qui sait vivre, vient saluer poliment son président et lui serrer la main ; — Sur quoi la séance est finie. — Mademoiselle Nathalie ne se consolera pas de s'être fait mettre à l'amende pour cela.
12 juin.
Exposé financier de M. Duclero. — La Commission executive porc la question df. confiance.
Encore une journée! — Comme les abords du palais étaient encombrés de marchands de petits drapeaux tricolores ornés de cette inscription séditieuse : Vive le prince Louis ! et que ces commerçants fourraient de force leur marchandise à la bout )nnière des passants, on a donné l'ordre de battre le rappel. Les légions accourent, les régiments sortent,
LA CONSTITl'AM l.. — lillIN. 85
u< Ton tlispcrso les groupes, qui ilemaiulenl tris-naïveiiieiil s'il osl vrai que V Empereur Joive arriver de Sainlo-llélène ?
Il a paru ce iDatin onze feuilles inipérialisles : le Pclil Caporal, — le Tliurgovien, — V Aigle vivant, — le Covstuble, — 'J'uitl pour les Daines, — Oscar, — le Ponialoicski , et plusieurs autres violettes. — C'est pourquoi, justement elTrayé tle ce déborcleniciil de canards, le gouvernement réclame le banissenient de Icx-prétendant l^ouis Napoléon, présentement représentant de la Seine. 11 m'a semblé qu'en parlant des précautions que son gouvernement entend prendre contre V Empire, le citoyen Flocon songeait, à part lui. au 18 brumaire, et (|u'il mesurait d<' lœil la banteur des fenêtres dn palais.
On va connaître le secret de M. Diiclerc! il est contenu dans un gros livre que le jeune ministre des linancos dépose avec (juelque lierlé sui le bureau du président. — C'est le bilan de la Républi([ne!... fruit de mes veilles! dit M. Duclerc ! — Pourvu que ce ne soit pas le compte des Mille et une Nuits, murmure le petit Tiiiers à l'oreille de son grand ami Malleville.
Nous allons assister maintenant à un exc-rcice de baule politique. Cela s'appelle : poser la question île confiance. Vn orateur sans conséquence, M. Trissotin ou M. ladius, ou bien M. Pascal Duprai, monte à la tribune; el s'écrie : One la loyauté est le plus hel ornement tin front d'un gouvernement! il ajoute que le droit de révoquer les ministres est le fondement de la racine ôc la souveraineté nationale; el, pour en linir, il invite ses collègues à prouver la continuation de leurs sympalbies envers la commission executive, en lui votant un crédit de 100,000 Ir.! — Silence; émotion et intrigue. M. Marrast baisse les yeux; Odilon Darrot regarde! au plafond, el tons les autres politiques, les faux Barrèrc, les faux Tallien, les faux Barras, afieclent le pins pur désinléressement des cboses de ce bas monde parlementaire. — C'est alors ([u'un nouveau Trissotin, — on le nomme, je crois, M. de haussai, — paraît, et récite un passage de Montesquieu sur la destinée des emitires. — Nous sommes assez loin dn crédit de 100,000 fr. — Le citoyen Sevaislre, qui a le rare talent de parler à coups de niarlcau, et comme s'il eulonçail cliacnn de ses mots dans le velours de la tribune, y reviiMit par des arguments détournés : o 11 y a des conspirations partout! On l'accusera de réaction si l'on veut; (.-a lui est égal!... Les clubs doux, les clubs isolés, les clubs de trois |>eisoiines, el même les clubs de femmes sont supportables; mais (|u'oi\ ne lui parle [las des clubs d'IniniiMcs; il ne donnera sa confiance, — el un million avec si l'on vcul, — qu a ceux qui les supprimeront! »— Ici, Limarline s'écrie éloqiiiunm ni ; J'ai cou-
84 L'ASSEMBI.Éi: iNATlONALE COMIQL'i:.
spire avec les factieux... oui, comme le paratonnerre coiis|)ire avec lu louche!... — El le vole du crédit est enlevé!
Voilà donc la question de confiance résolue malgré l'orateur Laiissal, ({ui ne craiiit pas d'affirmer que la commission executive est inlerogène.
15 juin.
L'Eleotun du ciloyen Louis Bonaparte est validée.
C'est décidément aujourd'hui que la banlieue doit descendre avec de^
LA CONSTlTUAMi:. — 15 JUliN. 85
drapeaux bleus, couleur d'impérialisme, et amener à l'Asbemblée le prince Louis. — Aliii de donner plus de solennité à cette ovation; les dragons exécuteni quelques petites charges amicales sur la place de la Concorde, et le général Cavaignac, ministre de la guerre, a mis son grand uniforme. Mais au commencement de la séance, on apprend, de source officielle, que V Empereur n'a point quitté Vile d'Elbe, et que M. Louis Bonaparte est encore à Londres, Rien n'empêcherait donc d'examiner, avec nne complète liberté d'esprit, la triple élection du citoyen prétendant, si de temps à autres des cris de : vive Poléon ! vive Poléon ! poussés par des bandes de braillards, ne parvenaient par bouffées jusque dans l'enceinte.
Voici Me FaNre ! on l'a choisi pour rapporteur de l'élection de la Charente ; Ledru-Rollin a l'imprudence de lui dire que l'ex-ministre Grémieux n'exprimait pas la pensée du gouvernement en se prononçant pour l'admission du prince Louis; mon M" Favre devient vert, et jette a la figure de ses anciens complices un discours que Ribeyrolles, le rédaclenrde la Réforme, appelle poétiquement unejalle de lait empoisonné. — M" Favre a eu un autre beau moment dans cette mémorable séance; c'est quand il s'est écrié que la protestation de Bonaparte, (ils de Jérôme, en faveur de son cousin l'avait ému aux larmes. Par exemple, à ce mol de larmes sorti delà bouche d'un avocat sec qui n'est pas fait pour avoir jamais pleuré, nn rire homérique s'est emparé de l'Assemblée. — On a dit ensuite des clioses plus sérieuses. M. Vieillard, ancien précepteur du prince Louis, est venu faire l'éloge de son élève dans des termes que Mentor aurait employés avec bonheur, en parlant de Télémaque : Que le petit Louis avait toujours été bien sage, qu'il aimait bien sa patrie, cl (|ue s'il avait fait autrefois l'école buissonnière à Strasbourg et h Boulogne, c'était parce qu'on avait puni sa famille injustement.
Il n'a pas été possible de résister à celte prière touchante, et bien q^ue le citoyen Pascal Dupral ait fait entendre la voix d'un maître d'études impitoyable, l'Assemblée a cru devoir satisfaire; tous les braillards de la place de la Concorde; elle a validé l'éleclion du citoyen y<ri/icc Louis, — rejetant ainsi, par son vole, le projet de bannissement.
Louis Blanc, — peut-être pour faire voir qu'il s'a|)pellc Louisaussi, (|u'il est du pays de Napoléon-hî-Grand, et enfin (ju'il est corse avant d'être républicain, s'est cru obligé d'élever la voix en faveur de l'cx-pré- Icndant, comme s'il était son pinche parent. — Tons les Corses sont un peu cousins. — Il ne faut jias oubliei' néanmoins (|iie Louis Blanc a di-ja \oté contre le bannissement des dOrléans.
8ii LASSEMBLÉK NATIONALE COMIQL't:.
14 juin.
Seanoc d'aoousUque. — Question dec incompatibilités. — Elle est réservée sur la rapport du pasteur Coquerel.
L'abbiJ Fayel était bien résolu à ne plus tolérer une position acoustique aussi effroyable (|ue celle que les architectes lui ont faite à lui et à la moitié des représentants de son canton parlementaire. On lui a pro mis une cliambre neuve; M. Flocon s'est même engagé à fournir à ses collègues les Tuileries remises à neuf dans le plus bref délai; mais M. Favet sait ce que valent les promesses des ministres; il s'est donc ce matin même réuni à quelques sourds, décidés comme lui à ne plus rien écouter sans entendre ; il a tendu avec eux un piège aux arcbilectes du palais ; une fois que ces architectes ont été pris, M. Fayel les a conduits à la questure, et il a déclaré qu'il les y tiendrait enfermés jusqu'à ce qu'ils eussent trouvé moyen de rendre l'ouïe à tous les auditeurs de bonne volonté qui font partie de l'Assemhlée.
Les architectes confus, et sachant bien qu'un vieux prêtre est plus enlêlé qu'une jolie femme, se sont mis à l'œuvre ; on a commencé par l'ail, entrer dans la salle toute la garnison qu'on avait sous la main : Mobiles en haut, la ligne en bas, la cavalerie partont, et les expériences d'acoustique ont commencé.
L'abbé Fayet, suivi d'un nombre assez considérable d'orat(îurs de bonne volonté, s'est mis à la tribune. Tandis qu'il y déclamait, ses amis cherchaient attentivement l'endioit d'oîi l'on pouvait le mieux entendre; — à droite, à gauche, au centre, dessus ou dessous les banquettes. Ensuite M. Fayet, qui est un homme de génie dans sa spécialité, et (jui eût fait à coup sûr un facteur d'orgues très-distingué, a essayé les effets de voix des différents orateurs; il a essayé la voix douce de M. Favre, la contrebasse de M. Sarrut, la cloche rouillée de M. Bûchez, la piailiarde de M. Lherbette, le welche de M. Pietri, le Iron dé diou de .M. Démosthènes Olivier, le piaulement de M. Laurent (de l'Ardèche), et enfin tous les organes \iolents, charmants, timides, et même les rhumes de cerveau ou inlirmités de larynx des orateurs ordinaires de l'Assemblée.
Bien qu'il n'eût point d'autre prétention (jue celle de juger delà portée des voix, le bon abbé Fayet n'a point oublié qu'on avait rempli la salle de troupiers, et il leur a improvisé ma foi un sermon fort joli, fort patriotique et acoustique, qu'il a terminé crânement [)ar un cri de : Vive la Bépubli(jue! — aiujuel cri, nous avons le chagrin de le dire, beaucoup déjeunes mobiles de l'assistance ont répondu pur : Vive l'oléou !
I A (;<)>STITIIANTK. — li JUIN. S7
A la suite dos expéricncos acoustiques de l'abbé Fayet, on a reconnu qu'il n'y avait que deux moyens do rendre la salle excellente pour la voix : — Le premier, de la démolir cnlièrcmcut; — le second, (le transporter la tribune au milieu mÔMic de l'iiémycicle; — ce qui est absolument impossible.
I.'abbé Fayet était en veine; c'est lui qui a eu les honneurs de la seconde séance , en faisant remarquer h ses collègues que le scrutin par division était intolérable, qu'il exposait l'Assemblée à se bousculer et à voter d'assaut; — cbose bien pénible, ajoute le bon abbé, pour ceux d'entre nous qui n'ont point les habitudes militaires. — Là-dessus, il a proposé un nouveau système dont il est l'inventeur; et qu'il désigne sous le nom do vole à domicile , parce que les secrétaires viendraient chercher les bulletins de porte en porte au banc de tous les représentants qui ne sortiraient pas de chez eux.
M. Martin (de Strasbourg) est bien heureux d'être malade aujourd'hui ; cela l'empêche d'entendre le pasteur Coquerel exprimer à sa place l'avis de la commission de Constitution sur les incompatibililés. S'il l'avait entendu, il en serait mort. — lin seul mot qui caractérise trop fidèlement cet orateur : « C'est un l'rudbomme enragé! »
Pour répondre an pasteur Coquerel, il fallait un berger terrible. M. Lherbette paraît, orné du discours qui lui a si longtemps servi de houlette à l'ancienne Ciiambre des députés. J'aurais ])ien du plaisir à entendre le berger Lherbette déclarer (|ue tout le troupeau des représentants gagnera la claveléc, si l'on ne renvoie pas sur-le-champ de la bergerie les moulons qui ont des places; malheureusement, je crains toujours que le berger Lherbette ne perde ses lunettes. Ah mon Dieu ! elles vont sauter, tant il remue la tête avec vivacité! Cela le force de les assurer à chaque instant sur son nez , par un geste qui n'a rien d'imposant.
On est général ou caporal, citoyen Clément Thomas; il ne fallait pas vous mettre en colère |)Our déclarer, très-généreusement, que vous n'entendiez pas recevoir 50,000 fr. d'appointements. Vous avez du courage ; ayez donc du sang froid !
Triomphe du pasteur Coquerel ! Les fonctionnaires sont en majorité, i-l décident qu'ils no s'en iront pas , — par respect pour le suffrage universel, et sous le prétexte honnête de réserver, sur la question dos incotn|tatibiIités, tons les droits de la prochaine Constitution.— Vive la réforme !
Le vice-président Lacrosse a aujourd'hui occupé le.iauteuil pendant quelques instants, (!t il en a profite pour r)ffenser deux fois la grammaire. — -h" \oiis fei-ai obser\ei- ipTon ne dit pas : .le vaux observe, ex-
gg lasskmbij:k .^ATl(^^ALE comiqi i;.
cellenl ciloyen Lacrosse. Conservons la langue , afin de ne point toni perdre. Qui sait si lu commission exécntive nous restera jusqu'à demain?
1S juin.
Raoooramodement dans la coulisse. — Discours sur l'Algérie. — Pierre Leroux. — Première lettre du prince Louis.
Ine chose certaine, c'est que, depuis hier, la commission executive veut s'en aller, parce qu'on a laissé le prince Louis entrer malgré elle. La commission prétend qu'il faut qu'wne porte soil ouverte ou fermée, et qu'elle ne peut pas gouverner entre deux airs. — Le besoin de nouvelles explications se fait sentir : un compère s'est chargé de les provoquer, c'est le compère Pascal Duprat. — Rompons-nous , ou ne rompons-nous pas? — L'Assemblée et la commission vont jouer encore une fois ce matin la scène du Dépit amoureuse. Le ciloyen Pascal Duprat fait son entrée. L'on s'attendait à beaucoup de bruit pour rien, mais par exemple l'on ne s'attendait pas à l'aveu que le compère Duprat vient faire d'un air attendri. Il se mouche... et renonce aux interpellations. — Gros-Réné et Marinette se sont réconciliés dans la coulisse, avajpt le commencement de la pièce. La comédie Unit comme un proverbe.
Ensuite, on a traité la question algérienne. — Un petit jeune homme eu pel-enlair, — c'est le nom vulgaire de la jaquette dont il est vêtu, — et qui se présente sous le pseudonyme d'Astouin, portefaix Ae Marseille, venait de communiquer à l'Assemblée les renseignements par lui obtenus de tous les commis-voyageurs expulsés d'Alger; M. Astouin venait dis-je de terminer sa lecture , et paraissait étonné que sa brochure fût si courte, quand le président Senard, se levant en sursaut, s'est écrié: — liuvite les représentants qui assiègent en ce moment le banc des ministres à regagner leurs places !
Imaginez l'inexprimable confusion de ces représentants ainsi piis eu flagrant délit d'école buissonnière. — Ils ne savaient plus comment s'en aller. Tout le monde les montrait au doigt, et nous avons vu le moment où leurs collègues allaient demander à M. Senard de les faire mettre à genoux an milieu de la classe, avec les oreilles d'âne et un écriteau sur le dos.
Le ciloyen Pascal (d'Aix) ne pouvait pas se dispenser de lire un mémoire intitulé : Colonisation de l'Alyérie. qui lui a valu une mention honorable de l'académie de Carpentras, et plus tard un prix aux comices agricoles de Baguolel. — On voit facilement que le citoyen Pascal a la Sraude habitude de débiter son beau travail en public, car il le sait par
LA C 0 N S 1 1 r Ll A N TK . — I Ti J l I iN .
cœur, — et il s'arrèle avec complaisance sur les passages à effel. Cel agréable morceau est d'un emporl(Mncnt académique lout à fait distingué. L'auteur procède par l'interrogation, toujours si saisissante. 11 est prodigue de tropes ; il parle poétiquement des balanres de Injustice, et il peint les peuplades africaines de manière à rappeler à tous les cœurs bien nés cette belle gravure que l'on intitule : l'Arabe et son Coursier. — Voici maintenant que le mémoire s'élève aux plus extraordinaires digressions. Ouoi ! s'écrie M. Pascal , vous ne voulez pas réunir l'Algérie à la France et la divisereu départements ! Avez-vous oublié que l'Empire avait réduit en déparlements la moitié de l'Europe? — A partir de là, M. Pascal, comme un véritable lauréat d'académie de campagne, répète tout ce qu'il a dit tléjà, mais en ayant soin de cbanger les termes, de façon à montrer combien son dictionnaire est abondant. Le mémoire est enfin terminé. M. Pascal le complète par une belle phrase à panache : a Nous avons planté sur le sol de l'Algérie un poteau sur lequel on lit : PROPRIÉTÉ NATIONALE ! .le VOUS demande d'ajouter à cette enseigne les trois mots sacramentels : Liberté, égalité, fraternité. » — Après quoi il descend de la tribune, comme s'il était Scipion l'africain en personne.
La discussion n'est pas close. ~ .^L Charles Dupin, — baron de la
-tativli(|ui'. — niaui|uerait à ses sernuMils s'il nr saisissait pas l'occasion
90 I ; A S S )•: M F! I , !■: i: n a 1 1 o n .\ le ( : ( > m i q l k .
(loirpolcr son laineux distoiirs au laudaninn «inc rcx-Chambre des pairs,
dans ses accès de goulle, — employait lonjonrs avec succès contre
l'insomnie. Depuis la révoliilion, l'orateur n'a changé qu'un mol à son discours; — en place de messieurs... il a mis riloficiis.... (lire la suite an Moiilleur des années 1845-46 et 47. ")
Notez bien que M. Charles Dupiii n'a jamais mis le pied en Algérie, (ju'il n'est ni marin, ni militaire, el (jue par conséquent la question sérail loul à l'ail hors de sa compétence, s'il n'avait pour lui la supériorité des chiiïres. Ur, c'est par les indiscrétions des chiffres qu'il a appris que le port d'Alger resterait forcément sans défense pendant dix-huit ans. Le général Cavaignac, ministre de la guerre, qui arrive d'Alger, a répondu qu'en trois uiois le port pouvait être mis en élat de dédaigner complètement loiite espèce d'attaque. M. Charles Dupin a paru surpris, non sans raison, car enlin celait supposer que ses chiffres n'avaient pas le sens commun; c'était lui dire : Mettez-vous à la lèle de Ions vos cliilfres, armez-les et embarquez-vous avec eux à Toulon pour aller conquérir Alger. Je vous donne dix-huit ans pour forcer l'entrée du port, el encore vous ne la forcerez pas. — 0\\ allons-nous, si la statistique est méprisée à ce point?
Nous allons loul droit à l'iern' Leroux (jui se présente dans la lenue
d'un ancien vicaire de Sainl-Eustache, qui aurait prolité de la révolulion pour épouser sa cuisinière ; redingote longue, perruque sur le nez; numchoir à carreaux, et discours presque éloquent s'il n'était un peu trop roupillard. Avant de commencer, Pierre Leroux a le soin de déposer sa labalière sur la Iribune à côté du verre d'eau sucrée ; si malheureusemenl il l'oubliait, il lui serait impossible de continuer sa discus-
I, A CO N ST 1 T I A N T K. — 1 C. .1 l I .\. «1
sion ; mais, comme il parail l'orl dislrail, j ai Iticii peur qu'un de ces joursil ne se trompe el ne boixc son laltac. Autrement, ou a beaucoup regardé et très-bien écouté Pierre l.ei'onx. Il parlai! pour la première l'ois, (lliacun semblait se dire : Voyons un peu ce que c'est qu'un socialiste? — Kb bien ! ce socialiste ne manqnc ni de sensibilité, ni d'inspiration ; et si l'on ne savait pas qu'il est Pierre Leroux en personne, on serait tout naturellement tenté, en l'entendant prècber un sermon sur l'Algérie, de le prendre pour l'abbé Cbàtel. Il y a cbez Pierre beroux de la cliarité, de l'aniour et de la philosophie. 11 a lait de la prose de Jean-Jaeques et des métaphores de l'apocalypse, un style à son usage; l'on ponirait même supposer, tant il est tendre, qu'il a pris son évangile dans les odes d'Anacréon. Peut-être bien (jue, pour favoriser l'émancipation des femmes, l'ierre Leroux ne serait pas éloigné de procréer à \i\ fa(,-ou du philosophe de Genève ; mais je suis sûr qu'il recueillerait les orphelins comme saint Vincent de Paul. Au titnds, ce Pierre Leroux est à son insu un épicurien du portique tempén'' par le néo-christianisme d(^ Limoges; il a les sens à la tète, les ongles malpropres, el son éloquence sent le bouc. — Eu (|uitlant la tribune, l'orateur reprend sa labatièri> alla met machiualemenl sous son bras gauche en guise de bréviaire.
L'Assemblée n'a point eu le temps de rire de cette naïveté; une grande colère vient de s'emparer d'elle à la lecture d'une missive équivoque du citoyen Louis Bonaparte, (|u'on pourrait, eu effet, bien plutôt prendre pour l'Empereur son oncle que pour le député de Paris, à en juger par la façon dont il écrit à ses collègues, i|u'il est tout prêt à remplir les devoirs (/lie le peuple lui impose. — Les rc|)résenlauls , après avoir cri('' : Vive laHépnbli(|uc d'une façon vraiment terrible, se séparent eu lumulle — comme s'ils allaient coiislruire. jieiidaul la niiil. des bai ruades onire le prétendant.
le, juin.
Lettres sui- leltii'sl Le prcleudanl aiiisr... par la jtiisie.. c est-à-dire |).ir un exprès. — Il n'v a pdinl a iii dciuhi; c'est nue \raie lellre! le couirici' qui l'apporte est un vrai cnnniir. le picsideul Seiiard a \u (cl liomme: il l'a li)U( luv palpe, recdiinii; I linniuic ni'IiI de l.eiidres a franc (Hrier ; quant a la lellre, le princr l.cuii^ I a r<iil(' i\aul d a\iur |Mi savoir l'idlel dr celle d'hier. Iliparaliciu d luMineui ! le priuti s elail mal explirjui'. mai^ ses seiilimenis sdul p.ih mliquis ; c csl un Imu li-
Ç)-2 LASStMBI.Ki: NAÏlO.NALK COMlQLi:.
loyen ; il donne sa démission... — Oui! — Uiuind le pi'ésidentSenard a fini, loi. Ile monde respire; on congédie la garde nationale, les curieux s'en vont désappointés; et pour avoir l'air de continuer la séance, on donne la parole au citoyen Saint-Iloinme qui la garde deux heures durant. Ce discours me donne le temps daller voir aux archives la lettre du citoyen Louis Bonaparte, lly a l'oule autour. — Papier bleuâtre, commun, sans armoiries; pas de ponctuation, mots raturés, écriture de femme, tremblée, mais lisible; cachet de cire portant un soleil, et au-dessous cette devise : Je crois et j'espère; voilà le signalement de la pièce curieuse.
Pendant l'absence de ses collègues, l'orateurSaint-Romme n'avait point cessé de s'occuper de l'élection contestée du citoyen I.aissac , rival de M. de Genoude dans l'Hérault. Ce sujet a fourni à l'abbé Fayel l'occasion d'une citation latine, contre laquelle M. (jrandin , fabricant d'EIbeuf, a murmuré pour faire croire qu'il l'avait comprise. Le latin l'emporte; on fera une enquête. — Décidément .l'usage de battre la générale avec les couteaux de bois entre dans les mœurs parlementaires. C'est un moyen excellent de couper la parole aux orateurs. Cet usage a du bon, mais il faut prendi'e garde de ne pas en abuser.
17 juin.
M. Bethm..;ii, .cui, itoit,iii .= cautionnement des journaux. — Plaintes des â30 officiers généraux mis à la retraite. — Interpellation sur les troubles de Guérêt.
Au moment ou le secrétaire Peupin célèbre la cérémonie du procèsverbal en présence de trois de ses collègues, une demi-douzaine de représentants arrivent tout mouillés, et annoncent avec effroi que la [iluie qui tombe n'a pas empêché nn homme de crier, tout à riieure : Vive Henri V à la porte du corps-de-garde!
Mais voici du neuf : M" Betlimont, voulant témoigner ouvertement ses sympathies en faveur de la liberté de la presse, s'avise de rétablir le cautionneu^ent. A celte nouvelle, des barricades se sont élevées dès ce matin, comme par enchantement, dans tous les journaux de Paris; et les anciens rédacteurs, Babaud, Pascal Duprat s'élant emparés de la tribune, font pleuvoir une grêle de pavés sur la Icle du ministre de la juslice. — Le président obtient une sus])cusion de discours. — Un grand nombre d'officiers généraux prolitent de l'armistice pour se battre contre un décret du gouvernement provisoire qui a mis à la retraite 230 d'entie eux. Lu seul avocat, le jeune Avond. rap|>orteur du comité de la guerre, s'est enfeiim'' dans le liastion de ioidic du Jour, et il le défend
LA r.O.NSÏlTUAM K. —17 JUIN. 03
en oraleiir bien [iliilôt l'ail |)oiirèlrc caporal que nioinbrc du barreau. Les assaillants soûl lorcés de lever le siège, el l'on trouve avec douleur sur le cliainj) de bataille, la liste de tous les olïiciers depuis Louis \IV jusqu'à nos jours, que le baron Charles Dupin a pertiue en s eni'uyant.
Le généreux Avond, incapable d'abuser de la victoire, rend la liberté à ses prisonniers, l/arinée Irançaise va retrouver quelques-uns de ses braves soldats : le vieux Lcbrelou, qui a six pieds de haut, une ligure
Sun (liscdurs.
d<' dci;.^iii' a nioiistaclies grises, el (|iii a l'ail aciniii|)a:.
piiiir I.' rendre plus iinpnsaiil, par un ronleiMriil de tambours;
l.araiiit, si souvent (■piniiM' dans des coiubals dû il pousse des cris insupportables, et (pii ne s'est rendu, après avoir déployé une valeu( di-iie d un directeur destitin- du personnel de la guei re, (pi'en s'écriani : i'arini les oflicieis généraux mis à la reirailr par le dé'cret, j'en connais un (|ui était mort depuis six mois :
El Garnler, le bravo capitMint' (iariiiLT, iiiotlMo de liilclilé a la discipline; G-.rnier (|ui n'a pas pris la parole avant d'avoir reçu de ses eliel's, les orateurs à graines d'i'-pinards, le mot d'ordre pour venir reconnaître t'rouille ; Garnier, l'un des niililaires qui commandent le mieux l'exercice, mais dont la déplorable liabilnde qu'on a dans les manœuvres de manger la première partie des mots alin de dunncr plus de valeuiaux dernières syllabes, a altéré la prononciation.
Il ne manque maintenant ([u'uiie cliose à M. Duclerc |)onr être un excellent ministre des tinances : c'est d'avoir le caractère bien l'ait. Il vient de donner une fâcheuse idée de lui , en se mettant en colère an lieu de répondi'o à Pierre Leroux, ([iii lui ilemandait si l'on l'erail longtemps encore rentrer à coups de fusil rini[)ùt des 4S centimes. La colère de M. Duclerc lu; rendra pas la vie lu.v p;uivres |)aysans qu'on a tués à Guérel.
ni |iiin.
Armand Marrast et le projet de Constitution. — M. de Palloux demande la dissolution des ateliers nationaux.
Dieu me pardonne, il a mis des maiicliettes ce cher Saint-Marrast, pour venir présenter son |)rojcl de Constitution. Onelle toilette et quelle tournure de gentilboinmc répiildicain ! cheveux crêpés, le col dans les épaules, une impertinence du meilleui' goût sur les lèvres; en un mot, toute l'adorable fatuité diin député du tiers en rendez-vous presque galant avec la cour sous les charinilles de Versailles. Ce cher Saint-ÎVIarrasl! gageons qu'il eût été amouiw'ux île Marie Antoinette!
Le projet de Constitution a obleiin uii double succès; on criti(|ne ce qui s'y trouve et ce (|ui ne s'y lrou\e |>as. Marras! l'a lu comme si c'était un de ses articles du Naliviial, — en première epreine, — avec nue solennité tempérée |)ar les coquilles.
H était temps que le cher Marrast se fil poudrer, mil du rouge, et se posât des mouches; car il a bien vieilli (lepuis la lévidiition. Voici ([ne mon voisin, le doyen des jounialisles, un liomine plein de souvenirs et de philosophie, prétend le reconiiaîlie [uuir l'avoir vu en 1781), dans le comité des électeurs île riIùtel-de-Ville; — ces bourgeois patriotes, qui n'avaient ni vices ni vertus, mais seulement de l'esprit et ([uelques (jualités.
Mon voisin me dit (ju'Ai iiiaiid Marrast jouissait alors d'une véritable iniluenre, parce (|iie l'nii sa\iiii i|u il avait i''le I nu des lorrespoudanls