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dinaire, sa bouche fendue jusqu'aux oreilles et sa grosse voix dissimulent très-mal une grande bonté naturelle; dans toute sa tenue, dans son empressement, dans son habit noir, dont les grands revers battent comme deux contrevents, dans son ruban rouge, qui lui pend en draperie jusqu'au ventre, on juge l'homme affairé qui n'a plus souci de lui-même, tant il s'est absorbé dans son palais, tant il a fait de sa questure, de ses consignes, sa vie entière. Le verre d'eau sucrée viendrait à manquer une fois à la tribune, que M. Degoiisée se jetterait de désespoir dans la carafe.
Il est impossible à M. Degousée do faire un pas sans que vingt per-
sonnes s'accrochent à lui ; il traîne suspendues à ses basques des grappes d'importuns. Les militaires se fourrent dans ses poches; celui-ci veut de la paille pour ses soldats, l'autre demande une carte d'entrée; qui une réponse, qui les nouvelles. Mais une femme voilée s'avance modestement; le questeur n'entend plus rien, il est tout au beau sexe. — Oserais-jc, monsieur, solliciter... — Par discrétion nous n'écoulons point le reste.
La dame a soulevé son voile ; c'est une veuve (Mitre deux âges. 11 ne faut qu'un peu d'habiliule |)our reconnaître sa spécialité : celle damt; demande un bureau de poste; elle est recommandée par onze généraux de division. Klienne Arago, à qui le bon M. Degousée la conduil, est sur le point de lui présenter les armes.
I-es dames des postes, — c'est ainsi que les nomment les habitués de la salle des Pas-Perdus, — ne jicuvent être confondues avec les dames des tabacs. Les dames des tabacs se tiennent plus spécialement sur la banquette à gauche de la porle d'ctitrci', près du socle de la statue. Les
(lames des tabacs amènenl leurs demoiselles pour briguer la proleclion de M. Duirieu et de quelques autres membres très-influents de l'Assemblée. Les mobiles de service, MM. les consuls destitués et les sous-préfets sans emploi leur tiennent compagnie en attendant l'arrivée de M. Avond, de M. Sarrul et de M. Pascal Duprat, qu'on ne manque jamais de prendre pour un ministre, à cause de son air imposant et du gros portefeuille qu'il a toujours sous le bras. Le porlefouille contient une collection de la Revue inilêpendante.
Un ministre véritable traverse-t-il la salle des l'as-1'erdus'? aussitôt une rumeur se fait; vingt bommes à barbe ébouriffée se précipitent sur son passage. Ce sont pour la plupart d'anciens jwoconsuls qui demandent la faveur d'entrer dans le corps des gardiens de Paris. Le ministre les accueille d'un air affable, mais il exige des certificats. M. Flocon, qui n'est l>lus ministre et qui s'en console eu fumant tout seul un cigare dans une encoignure de fenêtre, contemple cette scène d'un œil phiiosopbique.
Mais quel est ce représentant qui sort de l'Assemblée comme un bomme épuisé, nu-tète, et trempé de sueur? trois citoyens de Falaise le reçoivent dans leurs bras. — Ouf! je viens de parler, s'écrie d'une voix mourante le représentant... — Les citoyens de Falaise félicitent l'orateur Benard avec la plus vive émotion, sur son discours qu'ils n'ont point entendu.
Quoi ! la séance est donc commencée? courons pour n'en point perdre un mot. — A ses cris de courlis effaroucbé, j'ai reconnu l'orateur. M. Luneau est à la tribune. Il agite ses bras comme deux ailes, et il s'envole jusqu'à sa place. L'Assemblée profite du moment où M. Luneau reste tranquille dans son nid pour voter un décret sur les associations d'ouvriers, — après quoi se trouvant fort altérée, elle rétablit en comité secret la buvette... par souscription.
15 juillet.
Lamennais réclame les poursuites intentées contre le gérant de son journal, le Peuple constituant.
M. de Lamennais, qui a cessé d'écrire, vient de parler... L'orateur fait regretter le journaliste; je comprends que M. de Lamennais tienne plus qu'aucun autre à exprimer avec la plume ce qu'il ne fera jamais entendre par la voix.
L'éloquence de M. de Lamennais est un murmure, un souflle, un bruit de lèvres imperceptible. L'acrimonie do l'écrivain, (juo uousimpu-
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lions à la passion politique, n'est peut-être qu'une rancune contre la nature. M. de Lamennais se venge d'èlre muet, et il n'écrit si haut que pour faire croire qu'il ne parle point tout bas.
Si l'on recherchait la cause des colères, de la méchanceté et même du talent maladif de certains hommes, on la trouverait souvent, bien moins dans une conviction, dans un écart d'imagination, dans une utopie, que dans une inlirmité.
Il en est qu'une disgrâce de la nature, aussi bien qu'une injustice du monde, rend bons, compatissants, et qui, parla faiblesse ou la douleur, rentrent davantage dans l'humanité ; il en est d'autres qu'une infériorité |)hysique, bien plus encore qu'une ambition mal satisfaite, exaspère et change en ennemis de l'espèce, qu'il ne leur a point été donné de dominer par des qualités brillantes, de conquérir par la magnétique et souvent pernicieuse influence des dons extérieurs.
M. de Lamennais est peut-être du nombre de ces derniers.
Sur ce sombre visage, sur cette lèvre dont le pli s'affaisse, dans cetle
ride du fniiit qui accuse tant de liel sourdement dévoré, dans cet effort fonvulsif pour jeter en éclats la pensée stridente qui expire invinciblement dans le gosier paralysé, il nous semble (jue nous lisons tout le passé, loul le [uésenl, toute la \\c de cet homme anipiel Dieu n'a sans doute refusé d'être bon (jue parce que sa bonté même lui eût enlevé ce qui fait la force de son talent ri de son individualité.
Ce n'a point ité' un s|)e( la<le sans l'-motion. que de voir M. de ha-
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inennais à la Irilninc. Tii silence profond s"esl fait, ([ui prouve le rcspoil qu'on a l ujours pour un grand nom, fùl-il terrible ; mais l'orateur, perdu dans la vaste enceinte, paraissait plus silencieux que le silence même ([ui l'étrei^nail; alors chacun a quitté sa place et s'est empressé au pied de la liihune, pour aspirer le souille de ce prêtre dont les écrits ont failli plus d'une fois ébranler le nu^nde.
M. de Lameuriais méritait d'être entendu ; il venait s'excuser, par une bonne action, d'un cruel article qu'il a fait contre la Uépubliquc, et non pas pour la liberté ; il venait réclamer la responsabilité de son tort, et la rigueur des poursuites qu'on intente au gérant de son journal. M. de Lamennais a bien servi la cause de la presse. En disant à la tribune de l'Assemblée nationale que celui-là doit être sincèrement responsable qui veut user du droit d'écrire, il a donné la mesure de la loi qu'il faulirait faire pour protéger à la fois la liberté cl l'Etat.
Cependant l'Assemblée n'a point voulu s'engager par un précédent à reconnaître le principe.
IM. de l.amennais demandait qu'on mit hors de cause le gérant du Peuple cunsiiluaiil, et qu'on le livrât lui-même à la vindicte de la loi; ses collègues ne lui ont pas accordé cette faveur. N'est pas martyr qui veut.
17 juillet.
Interpellations Lherbette sur l'intervention russe dans les provinces danubiennes.
« Citoyens, s'écrie M. Lherhetle, je ne me servirai point du mot interpellation ; je suis trop poli pour cela, mais permettez-moi d'adresser an ministre des affaires étrangères une modeste question. »
A ces mots M. Xavier Durrieu se mouche avec le coude, ce qui est le signe de la [)lus vive attention de sa part.
M. Lherbette, voyant qu'il est écouté par Xavier Durrieu, se trouble involontairement et boit avec émotion le verre d'eau sucrée, dont la moitié tombe sur un sténographe du Monilcur.
— ^lon intention, balbutie l'orateur, de plus en plus fasciné, est de de-man-der... po-li-ment...
— Quoi? fait ironiquement le citoyen Durrieu.
— Ce qui se passe en Moldachie et en Valavie, achève tout d'un Irait le pauvre iM. Lherbette.
A ces mots, Xavier Durrieu, hors de lui, oublie son nez et se plonge dans le dictionnaire géographique qui lui assure une si grande prépondérance au sein du comité des afiaires étrangères.