TABLEAU FINAL
I.'inicrdit du joiiiiial la l'rcuFe ne ?era jias levé, mais M. de (iirardir) paraîtra an milieu d'un l'eu d'artifice d'alinéas, et montera en ballon avec son ami Gille et tous ses crienrs pour ^e rendre en Paissie, où il est attendu avec la plus vive impatience. — Du liant des airs on le verra répandre des brocluires et des pétitions avec profusion sur la tète de son orateur Dnrrien — en s'écriani : Je donne ma démission de Français; le gouvernement s'arrangera commi> il pourra !
Celte affiche véritablement extraordinaire, — unique — et sans remise, avait attiré une afllucnce d'autant jilus considérable que la représentation était gratuite — au bénéfice des pauvres.
Mais à l'ouverture des portes, M. le président Marrast, en tenue de régisseur américain et sans faire, suivant l'usage, trois saluts au public, — il y avait bien des dames pourtant ! — s'est présenté à l'anglaise et a posé une bande sur l'aflicbe :
Pour raiitie (l'intiisposlliuii «le ITI. ITIarie, istre «le la Justice, le speetarle «les iiiter|iellafioiis est miiis à lundi.
Cependant quelques spectateurs ayant consenti à un cbangement de pièce, on a joué pour eux le décret sur la garde mobile à cheval, mimodrame militaire dans lequel ont paru beaucoup d'officiers dont M. Senard a triom))lié. Tant il est vrai que les avocats ont tonjoins le dessus et qu'il est bien dommage que quelques-uns d'entre eux n'aillent point offrir leurs services au roi de l'iémont pour cliasscr les Autrichiens d'Italie. Cedanl arma logée l
.51 julllel.
Interpellation d-a M, Mauguin, sm- les affaires étrangères. — Ordre du jour ù l'unanimité , moins le citoyen Greppo, — sur la proposition Proudhon.
M. Proudhon a parlé cinq heures durant — en trois volumes. 11 a véritablement eu tous les honneurs de la séance. On l'a comblé. Jamais un autre, avant lui. n'avait été aussi galamment traité par une assemblée délibérante. En vérité, c'était navrant. Mais le philosophe l'rondhon est
LA CONSrn l AN ïi:. — I" AOUT. 1.7
sloïqiu', et il a siip])orlé l'averse comme si c'éloil nue maisoii (|iii lui lomhail sur le dos. Or, rien ne pourrait cliarmor davantage cet ennemi tic la propriété (|iie la démolition de rimmeiibic de son voisin.
Avant l'roudlion nous avons en M. Maugnin , mais cela ni; vaut pas la i»eine d'en parler. M. Maugnin est un interpellateur qn on peut appeler Ae la veille; il exécute l'interpellation monarchique et constitutionnelle avec des liaut-le-corps, des ronds de janihes, Tapostrophe 111 cœur, la géographie transcendante et une diplomatie de ballet. .M. Manguin, qui parle si facilement, comptait sur le silence ordinaire de M. Bastide, qui se dédommage de son pen de paroles en pensant beaucoup. M. Maugnin a trouvé le général C.avaignac en face de lui à la tribune: aussi s"est-il empressé d'en descendre, comme s'il avait eu (Hiailes-AIbert aux trousses.
!r.ierpeilations sui' l'interdit du journal LA PRESSE. — Projet d'impiith^/potheoaire.
Je comprends ponrcjnoi b; citoyen Crespel Latoiicbe s'est fait un devoir d'interpeller le gouvernement. Il était impossible (|u'iin lionime de si grande taille ne voulût pas s'élever publiquement à la hauteur (|ui lui appartient. Quand ce personnage imposant s'est dressé à la tribune comme un clocher, l'assemblée a compris de suite qu'elle allait entendre un carillon. M. Crespel a débité son morceau sur l'air favori des habitants de Dnnkerque. qui sont de véritables connaisseurs. Ce charmant motif du carillon de Crespel a mis en branle le faux-bourdon de M. de lîussac (Dupont) ; el enfin l'orateur Vezin, dont l'organe llatteur a tous les charmes de la \ielle des petits Savoyards, est venu faire sa partie dans le concert.
M. Vezin ne saurait se [la.'-ser du journal la l'resae ; voilà son sentiment! 11 trouve que c'est un journal charmant, sensible et auquel il ii a manqué que de piiraitre deux fois de plus pour que l'ordre lût proniplement rétabli. Il voudrait ètie(jille,ranii d Kmile (jirarilin,ceboii M. \ezin ; peul-èire est-ce lui qui signe des complaintes sous ce pseudonyme; enlin on ne peut pas l'empêcher d'être abonné. Su|»pos('z qu'il soit abonné... un abonné de la banlieue!... qu'est-ce (jiie doixeiil penser fin gouvernement les abonnés de la banlieue (jiii ne reçoivent pas leur numéro? ("est au gouvernement de s'expli(|iicr . — s'il I ose !
M. Senard n'est point cnibanassé ; il n'y a jamais eu de ministre ([ui ait eu l'art de ne rien répondre avci- .'lulani d'(''moli<m que lui. La
HS lASSKMBI.Li; .NATIU.NALK COMIULIl.
serisiltililé de l'ancien acteur Dcsmousseaux , dans son rôled'Agatneninoii, n'est point comparable à la sienne. I. émotion de M. Senard gagne M. Vezin, et les deux collègues pleurent à la t'ois.
Alors Victor Hugo se lève avec solennité, quoique fuit attendri aussi; mais il a un inipérieuxdevoir à remplir: L'événement \ient de paraître! il s'agit de revendiquer la liberté de la pensée! — Permettez-moi, s'écrie le poète, de vous lire le feuilleton que le jeune Meurice a consaci'é dans sou recueil à Tragaldabasl Tel est le sévère argument que moi, liomuie de la presse, ouvrier de l'intelligence, je ferai valoir eu faveur de ,M. de (jirardin. Je ne crois pas qu un dictateur qui aurait vu Trcujaldabas consentit à prolonger l'état de siège et à empêcher les journaux suspendus de reparaître. CJuc dira la France si nous la privons de couiptes-reiulus sur cet important ouvrage 1
Malbeiireusement, le général Cavaignac n'a point eu le teiups daller voir Trayaldabns ; il lui est impossible de dire tout ce qu'il |)ense de celte pièce, et il se contente, sans plus d explication, de prier l'Assemblée de lui apprendre par un vote son propre sentiment. — Les classiques qui sont en majorité, passent à l'ordre du jour.
Il va sans dire que Victor Hugo, en parlant pour la pensée contre l'état de siège, cédait à rins|)iralion très-libérale de sa muse; il y a un côté par lequel Victor Hugo sera républicain sous tous les régimes, c'est le côté littéraire. (Juant à MM. Crespel et Vezin, ils accepteraient peut-être gaînient du jeune Henri V ce qu'ils ne supportent pas du général Cavaignac. 0 liberté ! si ta foice n'était en toi, ceux qui souvent le défendent ne t'en prêteraient guère!
Pour se calmer un peu, après de si violentes péripéties, ou a mis eu discussion un projet èmollient d'impôt sur les prèls hypothécaires. La gaîté est aussitôt revenue, car au moment où M. .Marchai, orateur spécial, s'écriait : On a voulu frapper les capitaux !... — Ah ! Jl faut être bien méchant! — a repondu une voix.
Il est facile de prévoir que la question sera fort agréablement traitée; le président Marrast vient de dire à M. Baze, qui Itii demandait la })arole : — Vous êtes le trente-troisième inscrit
2 août.
.i.dcpiior. de i'impct rur Is:; cre'.n^eG hypclhé3îî:es.
.N'ayant jui exterminer à son aist^ le ten ib!(^ PioudluMi , qui elail hu
I,\ CONSri I I AN l r,. — -2 AOli I.
I ii>
depuis (jncl(|iii' Iciiips (|iiaiul il s'(.'sl .ivaiicé pour lui porter le coup mortel, le brave pi'tit Tliiefs s"esl écrié . coiiime M. de (Irac dans son castel.
PII brandissant son sabre : " Sil n'est pas mort de ma main , j'en Incrai bien d'antres! » Après qnoi, il s'est immédiatement embnsqné sons \in bnisson de chiffre pointns comme des épines de caetns , attendant an passage le bon M. (îondclianx qui s'en venait portant avec précaution sous le bras son décret précieux sur les créances bvpothécaires. .\ l'air méfiant dn banquier, on l'aurait pris pour un garçon de banque allant loucher un billet dans la forêt de IJondv. Eu effet, M. (îondchaux n'était point très-rnssnré. En longeant la rue de Poitiers il avait entendu des brnits alarmants et vu briller dans l'ombre des regards formidables. Ces regards étaient ceux de M. (îaslonde, qui s'était joint à M. Tbiers pour dévaliser le minisire des linauees. On ne se serait attendu à rien de seniblable de M. (îaslonde. iM. (iasioude, professeur de droit de la Eacultide Dijon, r|ui m'-gligeson cours pour venir traiter les questions de linances a l'Assembli-e nationale, est un calculat(Mir du temps de Juslinien ; il demande fjue Ton impose le revenu des profc^ssions lilxMales , c'est-àdirrle travail. En revanche, cet orateur de Dijon , s'en référant à l'opinion de Réiisaire, croit pouvoir affirmer qu'une taxe sur les créances hypothécaires porterait le pi us grand tort à la fabrication de la moutarde, {halilules, livre xvi.i . paj/e (501 .)
M. Tbiers a pris ensuite la parole pour exposer les vrais priiu'ipes di' la (iiiance mnnarcbi(|ne, qu'il cnnuait pour en avoir fait personnellement un usage édifiant; les élèves de la rue de Poitiers l'ont écouté avec une extrême complaisance ; le reste de la (Ihambrc paraissait autrement disposé, rrt l'a accueilli comme nn revenant ; l'extrême gauche semblait vouloir l'exorciser, l/air innocent dn bon (iondchanx a achevé' de dissi-
I rio I A s s !•: M 1? I . !•: !■: n .\ r i ( ) n m . i". r, o m i q ii !•: .
per loiis les doiili's. On stv^l clil (juc iw l)ravo homme ne pouvail rien avoir de rommun avec le dangoreiix Law; (jne 1 ancienne routine avait vidé le Trésor et qu'il était bon de le remplir de nouveaux systèmes, faute d'éciis ; on s'est dit enfin que M. Goudchaux était un honnête père de famille, et qu'il serait cruel de le réduire au désespoir; alors tout le monde s'est cotisé au scrutin pour lui fournir l'impôt, qu'avec la meilleure volonté du monde il n'aurait jamais pu trouver sur ses économies!— Voici donc les créanciers hy|)othécaires devenus contribuables. Ça ne les ruinera pas; ils feront payer leur cote par les emprunteurs. — Nous sommes encore assez loin de la gratuité du crédit dont le généreux i'rondhon prétendait doter la République.
RîpDOrl do la commission d'enquèî.9 sur les événements de juin. — Le rapporteur Eauchart et Lndra-Rollin.
On avait, si je ne me trompe, chargé une coinniission de faire une solennelle cu(|ucte sur les causes morales de l'insurrection de juin, — sous le prétexte (jue les boulets de canon, quoique sans réplique, ne sont pas l'unique réponse qu'il y ait à faire au désespoir et à la misère. Suivant l'usage, il s'est trouvé que les pliilosophes de la commission d'enciuêle étaient tous des procureurs ; aussi n'est-il pas étonnant que le rapport présenté par l'un d'eux au nom des autres soit un réquisitoire. L'homme de loi qui s'est cliaigé de compulser le dossier s(î nomme ]M. liaucliard. Sa besogne |)olitiquelui fera une célébrité qu'il n'eût pas obtenue par dix ans de triomphes en cour d'assises. — (irand , large des épaules, vêtu d'une ample redingote taillée sur le patron des gens sérieux (jni fout profession de braver la mode; la cravate lâche, la chemise rabattue, le cou dégagé, rasé de près, sans favoris, paterne, affectant une modestie empreinte de gravité, M. Bauchard est le véritable type de ces fils de fermier, modèles de l'ixole de droit, qui prennent foutes leurs inscriptions sans entrer une fois à la Chaumière, et dont l'assiduité a tellement flatté les ])rofesseurs qu'on les )iomme accusateurs publics, sur la recommandation du doyen, dès qu'ils ont passé leur thèse. — Sous l'ancien régime, ou faisait des baillis de ces jeunes gens-là. — Ils n'ont presque pas eu d'enfance : la jeunesse, c'est-à-dire le cœur, la passion, les joies et les douleurs (jui préparent à l'âge mûr la haute raison et la tolérante bonté, la jeunesse leur est demeurée étrangère. C'est par l'ennui qu'ils s'instruisent. On croit facilement qu'ils ont
LA C O N S ï 1 T L A N T K. — ô AOl T. IM
tontes les vertus, parce qu'on ne leur connaît pas de vices, parce qu'ils se marient de bonne heure; que sais-jeV parce qu'ils mangent le vendredi des poissées, et qu'ils n'ont jamais plus de deux enfants, — signe infaillible d'extrême réserve et de sobriété judiciaire. — Voilà de mes magistrats ! exempts de passion, et ne connaissant d'autres chaleurs de tempérament que celles que développe l'habitude de vivre éternellement assis sur un fauteuil de cuir dans les bas-fonds d'un parquet de province.
La lecture du rapport de la commission d'enquête n"a pas pris moins de quatre heures. On se demandait ce qu'il fallail le pins admirer delà belle respiration de M. Bauchard , dont lorgane conservait toute sa fraîcheur, ou des détails du réquisitoire. Ce morceau politique est traité dans le goût du procès Fualdès. L'art de l'auteur tend principalement à évincer les circonstances atténuantes. Comme la pièce deviendra historique, on sera surpris plus tard, en l'examinant, de l'habileté avec laquelle une douzaine de procureurs émérites, dambilieux déconfits,— commission mi-partie composée de laquais des régimes déchus et d'intrigants du régime nouveau, — ont, sous le prétexte de mettre à nu la plaie saignante de leur patrie, — tâche immense digne des plus grands cœurs et de la plus haute impartialité, — exprimé leur petite rancune contre la révolution de Février ; faisant ainsi servir les douleurs récentes, les larmes brûlantes encore dans les "yeux, la passion mal éleinlr lin combat, aux menées équivoques de leur coterie. Joli travail (|ue < <• réquisitoire Bauchard!
En fait d'études morales et de vues élevées, tout délateur a donné son avis. Les dénonciations forment h- côté philosophique. Bref, le mémoire. à défaut de preuves, s'aide do la complicité morale; on le croirait rédige par feu Marchangy. Grâce aux progrès accomplis depuis les cours prévotales, les instructeurs du procès de Juin sont assez forts pour faire remonter la culpabilité jusqu'à sa source, non j)as au 1 ."j mai, an 10 avril, au 17 mars ou même aux barricades do Février, ce qui sérail un procédé vulgaire, — mais à la prise de la Bastille, qu'il est facile de rattacher par d invincibles suppositions, par le lien d'uneargurneutalion serrée et rehaussée de témoignages apocryphes, violentés ou dénaturés, a tontes les insurrections subséquentes, y compris celle de Juillet 1830, et les émeutes criminelles on glorieuses — suivant qu'on croira devoir les envisager — du règne de Louis-Philippe. — Bien leur en prend à Mirabeau, à Camille Desmoulins, àBarnave et à tous les autres, girondins ou montagnards, d'être depuis longtemps absous de leurs fautes par leur trépas, car le rapport de M. Baiiclianl. dans lequel ils sont fortement
152 L'ASSEMBLÉE NATIONALE COMIQli;.
compromis, les eût tué une seconde fois, si la peine de mort n'avait été abolie en matière politique.
Quand M. Bauchard a eu Uni, et qu'il a quille la Iribune sans rien perdre de l'impassibilité de comédie que n'avaient pas troublée, il en faut convenir, les sanglants démentis jetés à vingt reprises aux accusations du rapport, Ledru-Rollin s'est levé. Cette fuis, l'indignation l'avait rendu pâle; la sueur ruisselait sur son iront; sa lèvre tremblait: plus rien de l'avocat ; lout le tribun, presque Danton ! Du premier regard, du premier mot, il a fait rentrer les procureurs sous leurs loques ; puis c'est lui qui s'est posé en juge de ses accusateurs. On peut dire, par allusion à l'aphorisme de Talleyrand, que l'éloquence a été donnée à l'homme d'Elat pour faire oublier sa politique. En entendant Lcdru- Rollin, beaucoup de ceux qui le haïssaient une heure auparavant l'auraient pressé dans leurs bras; enfin Cavaignac s'est levé et lui a tendu la main ! — Pendant ce temps-là, les procureurs de la commission d'enquête, pour ne point se laisser gagner par l'émotion, songeaient à l'impression de leur rapport et des pièces y annexées, le tout formant la matière de trois volumes iii-folio>
i août.
L'impôt 6ur les créances hypothécaires supprimé par l'amendement Derodé. — Gratuité de l'enseignement à l'Ecole Normale.
M. Cioudchaux avait été assez imprudent pour ne point mettre un double cadenas à sa caisse. M. Derodé est venu, il a forcé la serrure à l'aide d'un amendement et enlevé l'impôt des créances hypothécaires.
On discute ensuite la gratuité d'enseignement à l'Ecole Normale.
M. Rou\-Eavergne a la parole. — Messieurs, deux el deux font quatre, trois fois cinq font quinze, le liers de Irenio est dix, tandis que la moitié de quinze n'est que de sept el demi.
M. MoHiN. — Je m'en doutais. Bravo ! Écoutez!
^\. Roi x-La VERONE. — Je connais mon Bezniit, je ne me laisserai pas humilier par M. Charles Dupin. 11 esl clair que, si on décrète la gratuité d'enseignement à l'École Normale , cette gratuité profitera à tout le monde, excepté à l'Élal (manière spirituelle de dire que c'est l'État qui paiera l'enseigncmenl). Or, Messieurs, savez-vous ce qui m'est arrivé hier à minuit, comme je rentrais chez moi? Un monsieur avec un faux uoz m'a arrêté dans la rue pour me demander un petit sou. Ce monsieur, c'c'tait un porrepteiir des contribiiliitus dans la gêne; passez-
LA CONSTITLAM K. — 4 AOl T. loô
moi celte iiiiiiiiî'rc ingi-nieiise quoiqui- paradox.ile do dire ({iie I Élat esl pauvre.
Sarrans (jeune). — A l'ordre!
A[. MoRiN. — Parlez! parlez! Il est plein d une fantaisie que je partagtî.
M. Houx-Laveugne. — Mais ce n'est pas tout. Etes-vous logiciens ou ne Tèles-vous pas? Yoilà la question : si vous êtes logiciens, après avoir décrété la gratuité d'enseignement à l'Ecole Normale, il vous restera une foule dautrcs gratuités à décréter : gratuité des écoles d'équilation; gratuité du tir au pistolet; gratuité du tir aux pigeons; gratuité du jeu de dominos, des académies de danse, de clarinette, de cor de chasse; gratuité de l'apprentissage de la tragédie, des jeux innocents, du jeu de bouchon; gratuité des bottes et des manteaux eu toile cirée.
Alessieurs, ne prenez pas ce qui précède à la lettre. J'ai prétendu seulement vous montrer, sous une forme hardie et piquante, que la gratuité d'enseignement à l'Ecole Normale vous engage beaucoup. Mais je vais plus loin et je le dis avec douleur, on attaque la religion calliolique ! on veut nous contraindre à adorer les faux dieux
M. Ji'LEs Simon, avec force. — C'est um? attaque contre la philosophie!
M. Roix-Laverg>e. — Jamais ! Je suis philosophe moi-même; Sarrans aussi est philosophe, nous sommes tous philosophes... — A cette occasion, je prierai Sarrans (jeune) de ne pas fixer sur moi ce regard pénétrant qui trouble les cours étrangères; ce regard m'inquiète, me transperce, il paralyse mes facultés. Je l'en prie, au nom de la liberté de la tribune.
Sarbans (jeune). — Je vais donner une preuve démon respect pour cette liberté. ^11 tire un foulard de sa poche et se bande les yeux. Il a un faux air de l'Amour.)
M. Roix-Lavergne. — Oui, messieur<, on attaque le catholicisme. Le bruit court que le ministre des cultes, ayant découvert chez un marchand de bric-à-brac un ancien faux-dieu qui a depuis longtemps perdu son nez par l'injure des siècles, prétend le faire apporter dans cette enceinte et nous contraindre à nous prosterner devant lur. C'est odieux ! D'un autre coté, j'ai été secrètement averti que le gouvernement traitait du rachat de rilippodrôme pour y établir un cirque où les catholiques seraient livrés aux bêtes. Il parait même qu'on voudrait renouveler les combats de gladiateurs, et l'on m'a communique le programme de la représentation d'ouverture. Moi qui vous parle, on me contraindrait d'engager la lutte, le glaive en main contre M. de Montalembcrt, mou lionorableami ; ce seraient ensuite les clirétieus Xavier Durrieu et Sarrans jeunej qui se combattraient au javelot <»ii allons- nous, messieurs? Uunu'urs prolongées.)
l.%4 l.'ASSK Ml{|.i;i: NATKI.NAIK ((iMIQH"..
.le me halo, mossipiir-s. de déclarer que ce qui prccèdi; n'est qu'une piqnantc plaisanterie; mais ce paradoxe m'a paru heureux pour faire entendre an ministre de l'instniclion publique qu'il serait temps de s'occuper des séminaires,
M. Houx-Lavergne regagne modestement son banc.
M. Morin, n'élançant à la tribune. — Messieurs, je demande la parole, pour répéter le discours de M. Roux-Lavergne. Deux et deux fout quatre, trois fois cinq font quinze, le tiers de trente...
Noix nombreuses. — Assez ! assez !
Vivement impressionnée par le discours de M. Roux-i,avergne, l'Assemblée nationale vole à nue grande majorilé le décret sur la gratuité d'enseignement.
Nouvelle rS ols-xaiîon de Lamennais. — Ledru-RoUin demande la disoussior. du rapport B.iuchard.
Tn petit bruit s est fait tout k coup, il venait de M. de Lamennais, qui s'était introduit à la tribune, et qui, depuis assez longtemps, s'efforçait de joindre la parole à la pantomime. Enfin on a compris que M. de Lamennais prétendait donner suite à son acte de grandeur d'âme, et qu'il interpellait le ministre de la justice. Désespérant de se faire (!ntendre, M. de Lamennais a, par un signe énergique, porté la main à son col , ce qui voulait dire évidemment : Prenez ma tète! — Le ministre de la justice persiste à se contenter de celle du gérant du Peuple constituant. — Du moins l'on ne pourra pas re])rocber à M. de Lamennais de ne s'être pas conduit comme flégulus avec les Carthaginois. Est-ce sa faute si M. Marie refuse de ]e faire rouler dans un tonneau rempli de lames de rasoirs?
L'incident Lamennais, quoique assez insignifiant, avait un peu éveillé l'Assemblée, quand un coup de canon l'a fait tressaillir. M. Ledru- Rollin venait demander à ses collègues de fixer le jour de la discussion du rapport de la commission d'enquête, et la communication préalable et prochaine des pièces qui doivent y être jointes. — Nous vous montrerons les pièces dès qu'elles seront imprimées, a répondu d'un ton rogue M. Odilon Barrot, le président de la commission. — Quand le seront-elles? a demandé M. Ledru-Rollin. — Allez à l'imprimerie, riposte un aimable impertinent de la compagnie de M. Tbiers.
Sur ce mot, il a fallu voir comme Ledru-RoIlin s'est redressé. 11 a d'abord li'aiié l'interrupleur' comme un domestique; ensuite il s'en est
l.A CONSrn LANTF,. — 5 AGI T. 155
pris au maître Odilon Barrot avec assez d'énergie pour rclroiiver la moitié de son effet d'avant-hicr.
On a eu l'air de penser que, pour s'attaquer à l'Iionnenr et à la vie des gens, il était bon d'avoir les pièces en main.
Nouvelle loi sur le jun. — projet de loi pur la prefce.
i/Asseml)lée n'a fait (lu'iine innieliée de deux ou trois demi-doiizaines d'articles d'tme nouvelle loi sur le juri; ou a répandu sur ces huîtres l'éloquence de divers orateurs en giiisc de vin blanc — fort épais. Voilà la loi rendue; plusieurs la trouvent si charmante qu'elle donne, disent-ils, envie do devenir criminel.
Le tour du cautionnement est venu.
Cependant Anlouy Thouret ne parvenait pas a s'établir dans la tribune. Le pauvre homme tournait, virait, s'agitait, levait le pied, cherchant à se débarrasser de quelque chose qui le faisait trébucher, et ne pouvant, à cause du ventre considérable qui l'empêche de rien voir au-dessous de lui, deviner sur quel obstacle il marchait. Le gros citoyen Thouret suait sang et eau, et se retournait de temps à autre vers M. Marrast comme pour lui dire : Qu'est-ce donc qu'on a mis dans la tribune? Enfin on lui a fait remarquer qu'il avait M. Louis Blanc au milieu des jambes. Aussitôt le bon Aniony Thouret, qui a toute la générositéde l'éléphant, delever son pied avec beaucoup dcprécaulion pour ne point é'craser son petit collègue, et de descendre eu passant par-dessus lui, bien plus délicatement (|n'ou uanrail pu l'espérer de sa taille extraordinaire.
Louis Blanc a donc pris. !<■ premier, la parole, — sur le (ou qu aurait pu posséder la grenouille, au cas quelle fût devenue aussi grosso que le bœuf. — Le fait est que Louis HIanc paraissait convaincu d'avoir triomphé d'un géant, et d'avoir expulsé de vive force Al. Autony Thouret, qui mettrait facilement la tribune et Louis Blanc dans sa poche. Le discours de l'orateur s'est un peu ressenti de sa préoccupation triomphale. Tout le monde a cru qu'il se servait d'un porte-voix.
.M. Léon Faucher. — premier défenseur du décret de M. Seuard, — s'est déjà fait connaître par les beaux discours empaillés dont il a ses poches pleines. f>t ancien libéral aurai! mérité d'habiter, longlemps avant la rév(dulion, la chambre des députées. Bar le cheveu, par r(ril et la faconde élémenlairi' . par foule la Ir.uiiliMii (ilai<-lîi/oiii . ni nu mot.
loU LWSSF.MRI.I.K NATIONALE COMiQlE.
M. Faiitlii r appai liont bien réellement à celte partie subalterne et lettrée (le la fjancliP-Barrol . qui professe des opinions économiques en chenille, et qui prononce an besoin des morceaux fabriqués par le procédé en usage pour les chaussons de lisière.
Le citoyen Thouret, pur républicain de la \eillc, u'a pu entendre son collègue Léon Faucher sans se lever, quoique cela doive lui être bien difficile, et s'étant assuré avec prudence quil n'y avait plus personne dans la tribune, il s'y est installé et a récité avec chaleur le sixième acte de sa comédie de V Antiquaire, acte entièrement inédit, qui n'a point été représenté à l'Odéon. On imagine l'effet qu'a pu produire une pareille tirade. L'auteur, écrivain vérilaldeiiicnl trop modeste pour sa taille, en était confus.
In nouveau champion du cautionnement s'est présenté : ayant affaire a nu colosse, il s'était précautionné d'une canne; mais forcé de déposer son bâton au coin de la tribune pour parler, il a boité tout le long de son discours.
Quanta l'ardent Sarrans, il est droit comme le peuplier et vert comme le sureau. Un murmure flatteur accueille ce jeune homme, dont la haute école révèle l'orateur de distinction qui a acquis l'habitude de parler dans les athénées devant trois auditeurs enveloppés jusqu'au nez de leur manteau, parce qu'il n'y a pas de feu au poêle.
Après le discours de M. Sarrans, nous étions sur le point de nous écrier: « Pauvre liberté de la presse! elle ne résistait pas, on l'a assassinée! — Félix Pyat est alors monté à la tribune. Ce que l'yat a dit de noble, de sincère, de puissant, son discours seul le peut rendre. Magnifique et simple dans la forme, inflexible et logique par l'idée, le discours de Félix Pyat est le plus remarquable morceau d'éloquence répulilicaine qu'ait jiroduil la r(''V(diitinn de février.
i-ui'-s àc la discussion du décret Senard, sur le réiablissenient des caulionnemenLs.
M. Marie l'aNoue : s'il soutient le décret de« cautionnements, qu'on ne s'en prenne pas a lui, mais à la République qui lui a fait perdre ses illusions. — Pour dire cela, M. Marie prend le ton modeste et un peu confus d'un amant trompé, ce qui ne laisse point que de le rendre intéressant. M. Marie est du nombre de ces amants passionnés et exigeants qui. lorsqu'ils ont bien roué de cr.ups leur maîtresse, s'étonnent qu'elle
LA CONSTITLAME. — S A(tl T. 157
les trompe. Et puis ils viennent vons dire , après qu'ils l'ont prise sur le fait : — Ami, j'ai perdu encore une illusion ! — Que si vous aviez été aimable, prévenant, aux petits soins, point bourru, point brutal, point égoïste; que si, au lieu de ia nieltre sous clef, vous l'aviez conduite dans le monde, aux promenades, pour jouir vous-même des succès qu'elle eût obtenus, la belle ne vous eût pas trompé. Mais elle vous trompe! Vous pleurez d'un œil, et comme vous l'aimez encore, pour la ramener à vous, vous lui faites des noires. Hélas! M. Marie, j'ai bien
peur que , malgré vos sentiments , vous ne soyez toujours George
Dandin.
Voyez M. I.edru-Uollin. Celui-là est un véritable amant, large des épaules et diin cumr inépuisable ; ou peut croire qu'il a perdu au moins autant d'illusions que vous. Il battait sa maîtresse la République plus fort encore que vous la votre ; et même il a conduit plus d'une fois chez elle des hommes de bien mauvaise compagnie, des commissaires qui ressemblaient à des agents de police, des professeurs de circulaires qui sescrimaient de la plume comme d'autres tirent la savate. Bref, il a eu bien des torts, mais la République les lui pardonnera , parce qu'il n'a pas de rancune.
Qui l'aurait cru cependant que c'était M. Marie qui avait perdu ses illusions et Ledru-Rolliu qui avait gardé les siennes? Tous deux étaient les amants de la République ; c'est Lcdrn-RoUin, le premier trompé des deux, qui vient la défendre contre l'autre. — Laissez-moi me venger de la traîtresse, dit .M. Marie, et lui attacher les mains. — Laissez-lui les mains libres pour qu'elle vous les jette autour du cou, répond l.edrn- RoUin, qui porte encore les traces de sa cruelle sur la ligure.
C'est entre cesdeux discoursquescst prolongée la séance. M. Marie prétend qu'on lui fournisse un cautionnement, sur lequel il se rattrape des traits que la liberté de la presse lui fera ; l.edru-Rollin veut être ainiipour l'u-méme. \/,\ presse l'injnrii' et le liait; —La linine . se dil-il, est bien proche île lanKiiii-.
Quand les discussions en arrixenl a ci's hautiMns sentinieiilales, il est temps que M. Senard paraisse. M. Scnard a le don, je ne dirai pas précisément des larmes, mais de la transpiration oratoire; c'est à lui qu'il aj)partenait de remonter jusqu'au déluge là l'occasion dn décret sin- les cautionnements. A la lin de la séance, M. Senard en était déjà au passage de la mer Rouge, c'csl-à-dire aux temps antiques. Demain l'Assemblée, pour peu qu'elle veuille suivre Ir ininisirr de rinlihieur, passera le Ruhicon.
15H l.'ASStMBLh'K > A I I (> .\ Al.li COMIQIK.
9 août.
Ukase du czar Niaoias à l'occasion du rétabliESêment du oautior.nerr.cni do« Journaux en Pranee.
Bo\ards, Tailares. Kalmoiicks. Mimjiks ol autres concitoyens,
Moi, le père, je gémis tous les jours eu secret de n'être point assez aimé par mes enfants de la Russie blanche et de la Russie noire; ce sont mes Polonais surtout, mes Caucasiens et mi>s e.xilés de Sibérie qui m'affligent le plus par leur injustice.
On me traite de tyran et on m'accuse de n'être point libéral! Est-ce |)arce que j'ai rétabli un peu d'ordre à Varsovie et fait descendre an fond des mines quelques individus qui avaient besoin d'occupation?
Vous croyez qu'on est bien mal dans les mines? il est rare pourtant (ju'v étant entré une fois on en soit jamais sorti.
— Père, à quoi employez-vous donc vos mineurs?
— Ingrats, je les emploie à vous préparer une constitution.
Chers Moujiks, il v a longtemps que j'ai résolu de faire votre bonheur et de vous accorder la liberté de couper vos barbes, — qui est la première de toutes les libertés politiques; — mais j'ai été arrêté par des circonstances indépendantes de ma volonté.
Si M. (iuizof, qui avait mon secret, voulait parler. l'Europe me connaîtrait mieux. — Ne vous pressez pas, autocrate, me disait cet ancien homme d'État; attendez que la République soit proclamée en France. Maintenant qu'elle l'est, je n'hésite plus , ô Moujiks, ù Kalmoucks, ô Tartares, Polonais et Moscovites, à vous appeler tous : Mes concitoyens !
Cependant, qu'on ne me confonde pas avec le roi de Prusse, que je considère comme un patriote médiocre et bon tout au plus pour des populations rasées depuis longtemps, el conslilulionnelles.
Vous croyez peut-être, pauvres Moujiks, (|ue je vais \mis dcuiiier une constitution de Francfort, ou bien une charte de rebut, ou quelques fuérosenlièremenl passés de mode. Pour qui pieiiez-vous le père? Quant à moi, je ne connais que la République.
Voilà que vous ouvrez tous de grands yeux! — Père, qu'est-ce que c'est donc que la i{é|)ubliqne? — On vous l'apprendra, mes enfants.
Vivre et mourir républicain , tel avait toujours été mon rêve; nous avons cette idée-là dans ma famille depuis l'incendie de Moscou. Combien de fois me suis-je écrié : Le jour où je pourrai me proclamer empereur de la République russe sera le plus beau jour de ma vie!
Malheureusement votre éducation politique n'était pas faite. Or, je
K\ CONSnniAM I,. — 10 AOI T. I.V.)
vous demande s'il était possible de donner la l$épii!)liqne à des Tailares qui n'ont pas conimeneé leur éducation polili(|iie? Mais par qui la faire faire? 11 y avait bien un réfugié de Juillet, que j'ai accueilli dans mon intimité et accablé de bienfaits, rpii me conseilhiit de me servir dti la liberté de la presse : cela lui était facile à dire , au réfugié! Où aurais-je trouvé des rédacteurs, puisqu'ils étaient tous occupés à faii'e l'éducation politique des antres peu[)les de l'Europe?
Quand donc un de ces peuples, me disais-je avec la plus vive impatience, aura-l il terminé ses études? Il est évident que si la France double sa rliétorique, c'est pour me contrarier.
Dieu merci, cliers moujiks, elle a iini ! et comme sou éducation po- Iiti(|ue est comj)lèle , elle vient de supprimer la liberté de la presse, qui ne lui sert plus à rien. J'en reçois la nouvelle à l'instant même.
.Mon premier soin est d'en profiter.
A partir d'aujourd'hui, le cautionnement sur les journaux est aboli h Saint-l'étersbourg; le timbre est aboli; an lieu de paver le droit de j)Osle, les journaux recevront ([ualre centimes par numéro.
Tous les joiu-nalistes français, tons les écrivains, imprimeurs, plieuses et cricurs qui vont se trouver sans ouvrage, sont invités à se rendn; en llussie pour utiliser leurs talents. Je liens un grand noiubre d'abonnés à leur disposition.
l'ost-ncriptiiiii. Je prie MM. les hommes de lettres politiques, qui scraieut retenus par crainte de ne pas savoir le russe, de ne point s'inquiélcr de celte dilïicullé grammaticale, car ils savent le russe sans s'en douter, ainsi que le prouvent bniis articles écrits généralement en moscovite vulgaire.
Signé : i.r. czui.
Pour copie conforme,
SÉ.NAItlSKOl 1-.
Cet ukase, destiné à changer la face de la Russie, est parvenu à l'Assemblée nationale au moment oii l'on venait de décréter le rétablissement du cautionnement. Il parait f|ue Nicolas avait eu le pressentimrni du vote.
10 aoùl.
IntcrpcJlsUona ae M. Baze sur les éloolions , et du citoyen Baune sur Iof affaires d'Italie.
Il va longtemps qu'on n'avait entendu M. lla/e, et ceux qui aiment
100 i;assk.mhli;i; na rioNM.K cumku i;.
cet orateur se plaignaient de son silence. M. Vezin lui a dit en le poussant du coude : — Parlez donc, mon ami Baze. — L'ami Baze n'a point été fâché de montrer un peu de sévérité tempérée par un peu de douceur. Il s'est fait l'honneur de demander pourquoi l'on ne procédait pas aux élections dans les départements qui ont des représentants à nommer. Ce discours a abouti à l'ordre du jour. Enfin l'incident avait duré une heure; c'était autant de gagné. On parlera de M. Baze dans Landernau.
Quant à l'éloquence du citoyen Baune, elle est de première qualité... mais elle sent un peu le bouchon. — M. Baune a-t-il été bien généreux d'abuser de son extrême facilité pour interpeller ce pauvre M. Bastide, qui ne demande qu'une chose au monde, de ne jamais parler? Nous ferons de plus observer à M. Baune que la curiosité ne sied pas à un homme bien élevé. M. Baune avoue que M. Bastide est son ami: pourquoi lui joue-t-il le mauvais tour de le faire mouler à la tribune, et pourquoi vient-il lui demander ses secrets en public quand il pourrait aller le trouver fimilièrement au lit le matin, et lui dire : — Ah (^•a, entre nous qui sommes des vieux "de la veille, voyons, pourrais-je définitivement savoir ce qui se passe en Italie? Est-ce que vous voudriez. Bastide, faire des mystères à ton ami? — Voilà comment on se conduit avec un ancien camarade, et l'on ne cherche pas à le mettre dans l'embarras devant le monde, en lui demandant des choses qu'il ne sait pas et qu'il serait bien embarrassé de dire, même s'il les savait.
Heureusement , on se forme vite au ministère des affaires étrangères. 11 y a dans ce département-là une tradition utile aux ministres qui veulent prendre leur art au sérieux, celle qui consiste à répondre par le silence. La prudence doit être le fond du caractère d'un diplomate; le meilleur ministre des affaires étrangères serait un sourd et muet. M. Bastide n'est point sourd, donc il est incomplet. Il a eu aujourd'hui le grand tort de faire usage de la parole ; nous lui en adressons le reproche mérité, car jamais il n'avait rencontré une aussi bonne occasion de montrer son côté de supériorité naturelle — en se taisant. M. Baune voulait savoir ce qui se passe en Italie; un geste expressif suffisait pour lui répondre : Allez y voir ! — V la vérité , le discours de M. Bastide ne signifie rien de plus que le geste ; mais il a le tort de ressembler par les termes à quelque ancien morceau de discours de M. Guizot, lequel a tant parlé que les ministres de la Bépubliquc ne i)euvcnt pas dire deux mots sur la question d'Italie sans avoir l'air de répéter quelque rhnsc de lui. — ("'est fort plaisant !
l..\ CUNSniLAM K. — Il AOIU. I6l
Il aoùf.
Décret sur les crimes et délits de presse.
Si jamais il y eut une potile séance inoffensive, gracieuse et coquette, la voici : Discours en sourdine, écoulés par des auditeurs qui hàillent, président guilleret comme un maître d'école faisant sa classe un jour de congé, la sonnette immobile, les huissiers courant après les mouclies.
D'abord les représentants ont achevé de voler un décret anodin qui fait suite à leur loi sur le caulioniicinent. Après avoir emprunté vingt-quatre mille francs aux journaux, il était bon de trouver un moyen de les leur rendre aussi peu que possible.
Rien de plus ingénieux à cet égard que la imiltiplicilé des délits de presse prévus dans le décret que l'Assemblée vient d'adopter. Il y a une contravention à chaque coin d'article, et il est bien difficile de se tirer des divers chapitres sans commettre au moins un crime. Amende de ci, amende de là, prison partout; c'est un traquenard complet. Les plus fins renards du journalisme y perdront le cautionnement, qui est leur queue. On peut comparer cette loi à une caisse Ficbet, à laquelle on aurait laissé la clé comme pour inviter les curieux à l'ouvrir. A peine avez-voiis la main sur la serrure que vous êtes tué à bout portant ou fait prisonnier dans une grande cage à ressort. Rien n'est oublié : ni offense, ni soupçon d'offense ; enlin je ne crois plus qu'il soit permis, avec celte nouvelle loi sur la presse, de ])arler légèrement de l'ex-garde municipale ! In pareil décret rendra certainement beaucoup de propreté aux rues de Paris ; il est impossible que. du jour où il sera en vigueur, la capitale ne s'embellisse pas immédiatement.
In seul orateur, le citoyen Durrieu, s'est permis de faire nue observation assez inconvenante contre les précautions hygiéniques de ce décret de salubrité publique; — Quoi! s'est-il écrié, voulez- vous donc conserver aussi les anciennes lois qui dél'cndeni d'injurier les monarques étrangers et leurs amhassad(;nrs ? alors cest me diie de ne ])lus rédiger le Courrier français.
Kn effet, Xavier Durrieu, membre du coiniti' des affaires étrangères, fslroiifiu pcinr la manière énergique dont il traite; les tyrans en général, le roi Ferdinand de Naples eu ])articulier, et pour le cas (ju il fait des dipbimates e\oli(|ues, (ju'il considère dans son journal à peu près autant (|ue de simples Nivières. — Ouand il s'est aperçu que Xavier Durrieu parlait, .M. Marrast l'a reganlé avec de gros yeux, et lui a fait
102 i;assi:.mbli:i: nationale comique.
un gcsleqiii voiilail dire : « Je vous prie de vous taire, mon pelil monsieur. B Xavier Durricu s'est mis à sourire comme pour répondre : « Excusez-moi, président, je ne le ferai plus. » Et l'on a voté le décret.
C'est maintenant que nous serons véritablement le peuple le plus poli de l'Europe. Le décret se trouve augmenté, embelli de toutes les lois tie la Restauration, dont il n'abroge aucune nominativement. Or, la Restauration avait une législation de luxe. Le luxe ne messied point à la République. La presse française va revenir aux traditions de Fontenoi ; dorénavant, les premiers-Paris les phis violents seront babilles comme des gravures de mode. On écrira avec la plume de M. de la Jlésangère; ce sera cbarmant. — Ainsi il faut s'attendre à lire des pbrases comme celles-ci, par exemple, au cas où Radetzki mettrait Milan an pillage : « L'impétuosité du marécbal l'a entraîné un peu loin ; nous ne saurions l'approuver de s'être mal conduit avec les dames ! »
Cette façon polie de blâmer un général étranger entretiendra nos bonnes relations avec l'Autriche, Quand les princes absolus verront que la République rend les écrivains si polis, ils s'empresseront de lui emprunter son code alin d'adoucir les mœurs de leurs sujets, vrais sauvages, malgré la censure, en comparaison de nous.
12 août.
Un canard du CONSTITUTIONNEL. — Pé-.iuons diverses.
Le Comlilulionnel et les Débats, j-ournaux qui vivent publiquement a\ec\a. Pair ie(ii.V Assemblée nalio)ialc en un concubinage poli tique réprouvé par les mœurs, mais toléré par les lois, ont l'honneur de vous faire part de l'heureuse délivrance de leurs femelles qui viennent d'accoucher d'un rat. Ridiculus mus. Les pères, la mère et l'enfant se portent bien.
On avait dit que ce rat était à trompe comme ceux que confectionnent les zéphirs d'Afrique, mais les naturalistes, qui s'étaient rendus en foule aujourd'hui à la séance pour examiner de près l'intéressant petit animal, ont reconnu que c'était un simple rat-mulot dans le museau duquel on avait planté une plume de canard, afin de lui donner quel(|uc ressemblance avec son père le Consliluliomul.
Voyant qu'on les avait indignement mystifiés, qu'on n'avait à leur offrir qu'un odieux petit mensonge, et qu'il n'était pas le moindrement (|uestion de faire arrêter ALM. Louis RIanc et Caussidière à leur liane, les natuialistes sont sortis furieu.x pour aller porter jdainte au Jardin
LA co.nsthuami:. — it août. ioô
des Plantes, et prier les cornacs dcnreriiier le Conslilutiouiicl. les Débats, leurs femelles cl tous leurs petits canards dans des cages d'où ils ne jtuissent plus jamais sortir.
Ensuite l'Assemblée nationale s'est occupée des pétitions, qui sont, comme on sait, le fond de la i-eprésenlation du samedi. Joli spectacle à jouer pendant les entractes parlementaires !
Le droit de ]>étition est un droit sacré, nous en attestons toutes les lois divines; mais il est temps d'en faire justice par une pénalité spéciale. L'auteur de ces lignes ne croit pas i|u'on ait la pensée de l'accuser d'aimer le sang humain ; cependant il nliésile pas à solliciter tie toutes ses forces le rétablissement, en matière de pétitions, de la peine de mort abolie en matière politique. Tant ([u'ou n'aura j)as décimé les pétitionnaires, il faudra perdre tout espoir d'obtenir la constitution. Si l'on réclame la constitution et qu'on dise à un représentant zélé (jue l'on rencontre: Quand l'aurons-nous donc? — Citoyen, répond ce Durrieu, — Cliaramaule, — Baze, — Sarrut, — il tant (jne nous contiMilions les pétitionnaires. Nous avons chacun vingt rapports à faire chaque samedi.
Li peine de mort sera donc rétablie, mais au moral seulement; — c'est-à-dire qu'on mettra un écriteau sur le dos de M. Crevel de Charlemagnc, qui s'est permis d'écrire à l'Assemblée nationale pour la prier d'examiner son poème épicpie en trente-six chants (douze de plus (lu'llomère), et qu'on promènera ce poi'te pendant trois jours sur toutes les places publiques au bruit du tambiuir et eu l'apindaiit ;i haute voix : Traildldabds! — Il eu mouriM de honte.
Quant à la veuve Francastor, (|ui trouve; plaisant de solliciter de l'Assemblée nationale eu séance puhli(|ne six cents francs pour payer S(ui terme, on la conlicra au citoyen Proudhon, (pii lui récitera l'article (|u"il a fait sur ce sujet, et (|ui la traitera comme une propriété ))arliculière. La punition paraîtra cruelle |»ent-èlre , mais idle est snllisante. — (À't exemple de juste sévérité, donné nm- bonne fois aux autres i)élitioiinaires, vaudra le maune(|uin (|u'on accroche dans les cerisieis de Moutinnrcnci pour épouvanter les moineaux.
14 nni'ii.
La pnnoesEe Belgiojoco — Faucre nouvelle de l'incendie de Milan. IVnd.iul qu'iHi ajonruail Iniilcs les propositions, (|ue les iuateui>
rerivovaieiil leurs discours à demain, el qu'on était sur le point de lever la séance^ faute de matière pour la remplir, une incroyable émotion pénétrait au cœur de l'Assemblée; en un instant les bancs se sont dépeuplés; les re])résentanls, le public des tribunes, les journalistes sont sortis précipitamment. «Milan, disait-on, est incendié comme le fut Moscou, et les Autrichiens ne régnent que sur des cendres. »
C'est de la princesse Belgiojoso que vient la nouvelle dont Paris entier tressaille. A trois heures , une femme pâle, les yeux ardents, presque échevelée, sinistre comme doit l'être le spectre de l'Italie, arrivait de Turin à Paris, et courait au palais de l'Assemblée nationale ; on l'a reçue dans les bureaux : là, devant les représentants, elle a raconté que Milan, abandonné par Charles-Albert, déserté par sa noblesse, ivre de douleur, de rage et de honte, avait, dans son désespoir sublime, commis liin de ces héroïques forfaits qui sauvent les nationalités. A l'heure même où les Autrichiens allaient envahir la ville, un immense incendie la dévorait. Le feu mis aux huit quartiers à la fois embrasait la métropole lombarde : le palais des nobles , la maison des pauvres, tout s'abîmait dans la flamme, et pour trésor l'Autriche conquérante ne rencontrait que des cendres. A en croire le récit de la princesse Belgiojoso, la population de Milan, fuyant la ville embrasée et le sol natal, couvrait les routes, se répandait dans les campagnes et soulevait la Lombardie entière. Ce ne sont plus des soldats, c est un peuple que l'Autriche, prise entre le feu elle fer, aurait à vaincre, à immoler. Ainsi l'Italie, par un sacrifice suprême, aurait prouvé qu'au joug elle préfère le néant, qu'elle est prête à tout perdre , prête à mourir pour la liberté qu'on l'accuse de n'avoir pas su défendre, après l'avoir à demi conquise !
Si le récit de la princesse Belgiojoso, que les journaux et les lettres ne laissaient point prévoir, se confirme; s'il est vrai que l'Italienne de la bouche de qui l'effroyable nouvelle est tombée comme un coup de foudre n'ait point prêté aux Milanais une résolution devant laquelle son cœur exalté n'eût pas reculé, les Lombards ont, par ce grand désespoir, affranchi leur patrie, car les flammes de Milan jetteront leur reflet jusque sur les murs du palais de nos représentants !
DiscusEion du projet de rachat du cherriin de fer de Lyon.
Nous devons signaler les sieurs Deslongrais. Beiiard ri Ncziii a la \fngeancc des lois. Ces trois hommes se sont introdiiiis [>:\v escalade stii
1 A CO.NSTITUAM i:. — If. AGIT. IC;i
la voie du chemin de fer de Lyon et y onl commis des dégâts inqualifiables, démoli les stations, bousculé les palissades, arraché les rails.
On a prévenu à temps M. Goudchaux, le ministre des finances, qui s'est immédiatement rendu sur le lieu de la dévastation, et qui a saisi ses collègues an collet en leur disant : « Malheureux, que faites-vous
donc la'? » — Ce à quoi les sieurs Deslongrais, IJenard cl Yeziu onl répondu effrontément: «Nous travaillons dans l'intérêt des aclionnair(!s! » Vfdlà qui est un peu fort, par exemple ! M. (ioudchaux en est demeuré d'abord tout saisi ; ensuite il s'est décidé à dresser procèsverbal. Il Vous, comment vous appelez-vous? a t-il demandé à M. Deslongrais.
— Deslongrais, vainqueur ordinaire des ministres des (inances, prolecleur des chemins de fer, bourreau de linjuslice !
— Bon, et vous, M. Uenard ?
— Je m'a|)pellc aussi Deslongrais; Benard est nu faux nom : je vais remettre mon nez véritable pour (jue vous nu? reconnaissiez. Nonsommes trois Deslongrais ; voilà mon opinion !
— Bien, et vous .M. \ezin, présentez vos |)api('i's , s'il vous |)laîl.
— Je méprise 1rs papiers, gardez les papiers pour vous; un Deslongrais n a pas besoin de passeport. ,\llez-vous-eii, on bien je vouf
HIG I ASSKMni.KI': NAilONAIi: COMlQUi:.
(lécliirc cil mille morceaux coiiiinc une action de Lyon. Le clieniin est à nous, nous ne vonloiis |)as le vendre ; j"ai les pouvoirs des actionnaires, je \ais tout casser.
— Ah! malheureux homme! s'est écrié M. (ioudcliawx, voulez-vous donc ruiner tout à fait là compagnie, en empècliant l'h^lal de terminer le chemin'^
A ces mois pleins de sentiment, les trois Deslongrais ont poussé un rire féroce ; ils ont tiré de leur pociie trois rohes de procureurs , dont ils se sont revêtus incontinent; après (juoi ils ont dansé comme les avocats de Poarceaagnac, en chantant sur Lair de la polygamie des discours d'huissier et de procureur à faire dresser les cheveux sur des lètes de notaires.
M. Goudchaux s'est aperçu qu'il ne viendrait pas à hout à lui seul de ces trois hommes-là , et il est ailé chercher à son aide un autre personnage éloquent, qu'on appelle M. Lefranc.
Pendant ce temps-là les Deslongrais s'étaient remis à tout ravager, et quand on est venu pour les prendre on les a trouvés cachés dans les wagons; le nuisihle Vezin était en train de déchirer le drap avec ses ongles et d'ôtcr le crin des banquettes pour le fourrer dans ses poches. C'était un spectacle à fendre l'àiue du ministre des finances le plus insensible, d'autant mieux que ces trois malheureux Deslongrais ne cessaient de répéter : — Nous travaillons dans l'intérêt des actionnaires !
Le sieur Bcnard a même poussé l'ironie plus loin que les autres; cotumc il est Bas-Normand et connu pour le premier avocat de Falaise, il a défendu sa thèse avec le mot de Urid'oison : -^- Laa fo...or..me! la for. ..me... ! M. (jioudchanx, la .. a fo... orme!
L'orateur Lefranc pouvait seul répondre à cela victorieusement, car M. (îondchaux n'a de raisons ])ar devers lui que celles d'un honnête caissier, et il est vite à bout. Heureusement le Bas-Normand Benard a trouvé à qui parler en la personne du llaut-Gascou. M. Lefranc est un jeune homme du midi qui a du cheveu, du feu et de la volubilité. 11 a même été poétique jusqu'à dire , dans sa plaidoirie, enparlantdu rachat du cbciuin de fer de Lyon , k Oue les actionnaires s'étaient léjouis des que le projet de M. Goudchaux avait para à l'Iiorizon! »
Ce trope a tranché la question. Nous avons vu le président Marrast chercher un laurier pour l'offrir à l'orateur. Faute de couronne, les admirateurs du jeune avocat Lefranc lui ont décerné le surnom de Pompignan. dont il est digne par sou Ivrisme.