I..\ CONSI I I I AN Ti;. — Il DKCKMlillK. r.C.T
a sous le noz sont l'ailes avec les poils ilii rapport de M. Durand. .Mallieureux ! vous ne l'avez pas reconnu, vous èles pris !
Cejiendanl rAssemblée n'a |)i)iM( à se leprocher d'avoir agi trailieusemenl vis à-vis de ses débilenis. La ruse est indigne d'elle ; elle a prolongé la discussion jusqn à la lin du jour, el n'a volé qu'après le soleil eouclié. — Nous avons toute la unit pour prendre nos précautions.
.le donne la séance entière pour un mol de M"" Ci'émienx à deux républicains d'induslric qui ((insentaient . disaient-ils, à accepter des places convenables du futur cabinet : — Messieurs, nous n'avons (jue l'aire de bonapartistes du lendemain ! — Après quoi il est allé' \oir si la commission, (]iii a rommenci' aujourd'bui la révision des |irocès-vcrbau\ et di's m)|(^s, s'acquillail consciencieusement de sa besogni^.
RfielRouon de M. MarrsGi. — Proposiiion d'amnir.iio du citoyen ^.i.i^-u^,:.
Vers deux lieures , \\\\ grand nombre d'bcunmes d'un aspect fort crâne arrivaient à la grille en se dandinant sur les hanches; ils avaient soin de dissimuler leur linge; ils portaient le chapeau sur le coin de l'oreille ; ils étaient boutonnés jusqu'au menton dans de longues redingotes bleues, autrefois connues sous le nom de redingotes de la Loire. Chacun de ces hommes était, en outre, orné d'un jonc, avec lequel il exécutait des moulinets assez menaçants. — Connais-tu ces messieurs? demaiidais-je à un jeune bonapartiste, ouvreur de cabriolets, qui criait à tue-lèle : — Vive Poléon ! vive Poléon I — Mon princr', un- répondit l'aimable enfant en tendant la main, ce sont les grcnards de la rue de l'oiliiMs! — .i'offiis deux sous au jeune bonapartiste, ce (|ui me \alnl ih- sa |)arl un : — Merci, mon em|)Ci-eur! dont je m- laissai poini que de ressentir iinolonl liremenl qnebjne fierté,
(^'claicnl bien, en effet, les grognards de la rue de Poitiers! Le p<'lit Thicrs, entre aiitre-s, superbe avec ses favmis a la Poniatoxvski , qui Iravcrsaiciil les joues piuir aboutir a la |)oinle du nez ; le grand .Malleville, cliamarré depuis l'oreille jusqu'au menton d'une balafre, qui lui donnait un véritable air de bourreau de garnison. —C'est sans dftute II. s'écriail-on en le voyant, le fameux lanibour -maître de l'ex- Irenle-deuxii-me demi l)rigade.
".(i8 I, ASSKM I5I,I;K N A T i O .N A I.K C (>M I Qli K.
— (lr('' mille iiiilliiiiis (le cMiions! lit le |ii'lil Tliicrs en s'.Klrcssuiil .m
grand .Maliovillo; diles donc, vous antres les durs à cuire, il s agit de choisir aujonrd'Inii poni' président de l'Asscmbh'e un ancien niililaire.
— tiré coquin! riposta le grand Malleville. faut que ça soil z'un vieux iV la veille ! v' là zassez longtemps qu'on a cessé de leur rendre lioininage! Il sagil de resiilut'r iudéfinitivenient c' pi'kin de Marrast z'à son r(Me légitime d'inleriorilé. d où c' qu'il u aurait jamais dû sortir an vis- à-vis des braves; suffit... je nTenteiuls.
— Gré tonnerre, camarade, je te ictrouve ! toujours lidide an poste. Attention! vous autres, les anciens, et votons carrément !
A peine b; pelit Tliiers avail-il lini sou allocution . que les grognards de la rui' de Poitiers marclièreul au pas acc('l(''re vers h; scrutin. — Oui vive? crièient les sentinelles de M. MarrasI. de faeliuu au pied de la tribune.
— Françès! répoudireni les giognards.
i,v coNSii il ami:. — Il i»i;(;i;miu; i:. 369
— 1,0 iDol ilni-dro?
— Lac rosse!
— De quoi? Laci'osse ! vous \oiilt'z tlono l'aiie de la pi'iiu' au pelil [)f\v Marrast cii nommant Lacrosse à sa place?
— Rangez-vons, blaucs becs; c'est iiui tic liic; allnus.' ilciiaiuoiis. histoire de se iloiiuer un coup Je torclioii . cic coquin!
— Quoi, vous voulez égorger un l'rère d'armes ! niullicnreux . (|u'allez-vous l'aire'? pour qui donc prenez-vous le petit pèrt; MarrasI"?
— Pour nn pékiii z'incouipatible avec la grande armée.
— Vous aussi! Vous ne l'avez donc pas recouuu?
— De quoi?
— Celui que vous liaitez de pekin, el(|u'oii désigne vulgairement sous le nom de petit père MarrasI. cesl...
— Achevez.
— C'est le colonel Chahcrt !
— I.e colonel Chahcrt ?
— Lui-même! oblige de se déguiser depuis liuil mois poui' e(ha[q)er aux poursuites de sa femme. (|ui s'est riMiiariée en son absence. Il a rasé ses moustaches et ses favoris, c'est là ce (|ui a si élraug(;ment cbangi'î votre ami. Mais voulez-vous qu'il \(ms monire ses cicatrices? il en a le corps couvert, il était avec vous à léna . à Austerlilz! Laissé poui'inort sur les rives de la Bérézina, il lut lamasse i)ar des Cosa(|ues et retenu caplil en Sibérie. A la nouvelle de la révolution de IVvrici , rcnipereiir de Hussie h; lit venir: — Allez, Chaberl. lui dil il. la republique \ient d'être proclamée en l'iance; je la couli(; an cliain iuisme des vieux de la veille. (^Iiabert ri'vint a pied à travers r.Mlemague et arriva à Paris. Le reste de l'hisloire est trop connu. — Madame Chaberl. j ai honte dt; le répéter, lit jeter son mari à la porle . sous le |)rélexte ((u'il venait d'un pavs Iroid et qn il l'-lait mal mis. C'est iilors que le malheureux colonel j)ril le nom de pelit [x're MarrasI, sous le(|uel il est dcviMin président de IWssemblée nationale... Mais nn coeur de soldat n'a point cessé de battre dans sa poitrine; c'est un grognard connue vous! Lui aussi, il idolâtre son empereur, avec les modilicalions que le temps a ap|)orlées a la polititpie européenne ! ce (|n'il veut c'est nn petit caporal enlouré d'inslilnlious ré|)ublicaines. 0 grognards! imilerez-vous la comluile de inadauu- (Jliaberl ; allez-vous renier le petit père Marrast, et priver votre jeune maître du concours d'un npiiblicain de la veille?
— Pendant ce récit touclianl , le grand Malleville se lourrail les doigts dans I o il. — Cre ((iriuin, dit-il (|uaml l'aulre eul a( he\é, je uw sons z'alleiidi i : M\e l'nliMin 1 nouiniiiii- ( .habi'i I !
570 l.'ASSK.MHI.Kt: NAIIUNALE C O M ly U K.
I.e pelil père Marrast a obtenu ainsi nue imposante inajoiilé. — l.e eito'yen l.agrange paraissait croire qne l'Assemblée pourrait termineibenreusement la journée en usant de son tlroit souverain de l'aire gràee aux transportés de juin ; mais on n'a seulement pas voulu mettre à Tordre du jour la discussion de l'amnistie.
i;i iiéccii.iiiv.
Loi sur les Drawbacks,
Vers qualie lieures, on s'est occupé de l'inipoitante question des Ihawbacks, l'une de celles qui faisaient fuir immédiatement la |)lus grande partie des membres des anciennes cbambres. — Oli ! ob ! se disait-on à l'époque des Drawbacks. puis(|u'il s'agit des Drawbacks, il est temps de sortir. — Et l'on sortait en l.iissant V imporlanU discussion livrée à l'impartialité de cin(| ou six négociants qui votaient les Drawliacks en famille, suivant les [)etits besoins de leur commerce particulier. Par Drawbacks on entend \e?, primes à C exportation, c'est-à-dire le moyen bonnéte de permettre à des fabricants zélés de vendre leurs |)rodnits à perte sur les marcliés étrangers. La baiiie du Drawback a enfanté la secte des libres échangistes qui lit .uitrefois un certain bruit dans le monde alors que le calme plat de la ])oliti(|ue autorisait les jeunes Léons Faucbers à se procurer une i-éputation considérable à l'aide de mémoires savants que personne ne lisait, l'eaux temps du libre écbange et des congrès d'économistes, (|u'èles-\ous devenus? Il n'v a plus gui;re qu'un aubergiste d(^ Bruxelles qui s'en souvienne, celni chez lequel les publicisles sans emploi des divei-ses parties du monde civilisé tenaient nne fois l'an leur Sorbonne d'amateurs.
Si l'aubergiste de Bruxelles avait siégé aujourd'hui dans l'Assemblée, que d'intéressantes choses il aurait pu dire sur les Drawbacks! Le Drawback est sa s|)écialité. Cet honnête homme a trouvé ce mot si joli, qu'il le met en bouteille et le vend aux éliangers pour de la bière de Louvain, — plus vulgairement connue sous le nom de faro ou piclienel. — (|u'on appelle petite aie en Angleterre, — poiret en l'icardie — et pi(|uelte en France dans les pays de vin sùiet. l'icbenet. faro, la Louvain, pi(|uelte ou Drawback, c'est tout un aux yeux de l'anbeigiste de lii uxelles. Il y a au sein de l'Assemblée nationale un grand nombre de politicpies (|ui comprennent Diawback de la même manière. Cela est incontestable; car dès que le Drawback est entré en discussion, beaucoup de représentants ont prolité de la circonstance pour aller se rafraîchir et former plusieurs ministères diins la s, die des Pas-Perdus, ('es ministères sont ilu niiillenr
LA CONSTH LAMK. — Ui I) ÉCEM IU5 K. Ô7I
goùl ; <'t l'inlérèt politique est là. — Coniine il s'agissait de Drawl)acks , le nom du célèbre, de l'étonnant Léon FauLlier s'est naturellement présenté dans toutes les combinaisons. A qui pourrait-on décemment offrir le département du commerce, si ce n'est à ce jeune homme vieilli au sein des Drawbacks? Le nommé Léon Faucher a d'iiilleurs la physionomie (|ui convient à un excellent ministre du commerce. Ses cheveux abondants et mêles, son nez sérieux, ses articles indéchiffrables, et toute sa jiersonne rcvèche en font le seul homme qui satisfasse l'aubergiste de Bruxelles. Cet aubergiste n'accepterait point un autre ministre que lui. M. Léon Faucher sera le Drouyn de l'Huys du commerce. Dès qu'on l'aura fourré dans le cabinet, il se mettra à filer comme un ver à soie. Lnsuile il est bon de remarquer que M. Léon Faucher a des titres ;i la confiance du parti bonapartiste. C'est à lui que nous devons le système continental; il possède aussi la tradition des idées napoléoniennes, à tel point que, dans son fameux siinatus-consulte, l'empereur a écrit en toutes lettres ces paroles mémorables : « Je recommande particulièrement à mon neveu, lorsqu'il composera son cabinet, de donner le ministère du commerce au jeune Léon Faucher qui est riiomme spécial pour les Drawbacks. » Ln présence de cette disposition testamentaire, le colonel Dumoulin, le colonel tonnelier, le colonel Lamerluche, le colonel Maringouin, et tous les autres colonels n'ont plus (|u*a s'effacer; du haut des cieux, sa demeure dernière, le
Meiix s(dd.il (If Mirliel et i'Iinsliiie ne sera coulent que si l'on |da( i- Léon Faïuher selon ses vœux. W. Scrilu' lui-nn'nir> ne Itiiil p,i-- un aulrr ' hoi\ dans si's vaudexillrs.
-.7-2 I.ASSI'l.MBLLK NAIIONALK COMlQUi:.
l'onr iMi revenir à la qiieslioii des l)ra\\l)acks, nous ajouleroiis (jiie l'Assemblée s'est décidée à donner provision an «^onvernement de (rois douzièmes sur l'exercice prochain. I.,a France est donc assurée dès à présent de ne pas manquer d'impôts au jour de l'an.
Après ce vole, le colonel Crémieux, en grande tenue de hussard de l'impératrice , s'en est allé déposer quelques fleurs d'immortelles au pied de la colonne Vendôme. La vue d'un uniforme si cher aux âmes sensibles a excité l'enthousiasme d'une bande de petits galopins qui ont accompagné M' Cf(''mieiix, aux cris mille lois répétés de : Vive Poiéon ! vive l'oléon ! — 0 conscience! ô vertu! ô républicanisme de lévrier, vfuis êtes donc autre chose tju'un vain mot!
' l(i (tcceinhro.
Proposition de î.1. Dufourne'i , relative au reboisement.
Uegardez M. nulournei , que nous a[)|»cllerons, si vous le voulez bien, nu socialiste forestier. M. Dufournel ne peut pas supporter la façon dont les arbres sont plantés. Aussi a-t-il fait une proposition en quinconce, qui a pour but de changer les forêts de place, avec des modilications qui en rendraient le parcours plus agréai)le et qui plairaient au gibier.
H y a di'S gens que le socialisme forestier épouvante et qui accusent M. Dulouruel d'utopie. Quoi de plus simple cependant? Il suflit , pour mettre à exécution le plan de M. Dufournel de déraciner tous les arbres et de les piauler ailleurs. On changerait ainsi, en un clin-d'œil, l'aspect général de la France — à son grand avantage. Rien de plus raisonnable et de plus facile que ce procédé de dé-re-boisemeni, au dire du comité d'agriculture, dans le sein duquel il a obtenu un succès complet. Or, le comité est presque entièrement composé d'avocats dont la spécialité ne saurait être mise en doute; dès lors, comment se fait-il que l'Assemblée se soit permis de discuter un projet qui a mérité l'apjirobation des gens compétents.
Une seule chose nous étonne, c'est que M. Dufournel soit le premier à qui soit venue l'heureuse idée d'embellir la nature. 11 était cependant bien simple d'imaginer ce projet de déménagement des eaux et forêts. Il suffisait pour cela d'avoir assisté une fois là un changement à vue de l'Opéra. Le socialisme forestier, qui, au premier abord, ressemble à une impossibilité, n'est en réalil('' <|ne reufaucc de l'art. — aussi bien que l'aulie.
i.A coNs rn lAN n:. is di^ci. m nm:. 575,
l'oiii(|ii(ii ddiu' M. Vaissiiil s'csl-il mis à <Tifi-, comme un l'amir <|ii'on chasse îles hois : — Oirallo/ vous l'aire? ne me clëiacine/, pas; je iranrais pas de rouilles an prinlemps ; je suis bien planlé là où je suis; qu'on me iaissi; eu repos, ou je suis un hois moii avaul d'avoir piis racine autre pari!
On connaît M. Maissial ; nous en avons l'ail la description il y a (|iicl- (pies jours. Ce n'est pas un orateur ordinaire; c'est à coup sûr un ancien hêtre métamorphosé en représentant. Chaque fois qu'on \ent loucher aux bois, il semble qu'on lui perce l'écorce, et aussitôt il secoue ses branches sur l'Assemblée avec une indicible mélancolie. — A l'ombre du feuillaf^e de M. Maissial, la discussion s'est couchée sur I herbe à la fin de ki séance, cl la nonchalante s'est si bien trouvée dans cet endroit agrcsle, ([irell(> \ va passer la nuit. — Quelque bercer matinal la réveillera demain en menant pailre son discours.
IHilo.cmlirr.
AjournernÊnt de la propOEilion Dufoumel, ^^ DiBcourc du hêtre Mtissiat.
l'rfunenons-nous encore an niili<'n des lulaies. I.a journée elail belle; une chaleur |)rinlanière remplissait l'Assemblée; un doux soleil dardait ses rayons blancs à travers les discours dépouilles, el les orateurs Taisaient craquer sons leurs pas les leuilles sèches dont la tiibnne (Jlail jondiée. (le spectacle de la belle nature semblait remplir d'une; émotion iiulicible l'âme des femmes sentimentalesqui occupaient les avant-scènes, l'iusienrs d'entre elles se distinguaient par fies ca|)otli;s jaunes, indice des creurs tendres, el bien de.s serrements de main siî seront échangés au détour des alh'es de la proposition Diifournel.
ftivinili's champêtres, faunes, nymphes, dryades et amadr\ades, et vous aussi, écho des grands bois, redilcs-nons les églognes que nous avons entendues, redites-nous les plaintes des forêts et les soupiis «le M, Maissial, l'ami des arbres.
Les orateurs s'étaient tons revêtus de leurs feuillages diviMS, el 1 Assemblée, pendant quelques heures, a rcsseuil)lé à une vaslc pépinière. On aiuie ces questions forestières sotis ies(|nellcs la politique fatiguée se repose un instant près d'une source (l'éloquence qui roule avec un doux murmure. Iri orateur sauvage qui sort du fourré \ ienl de lenips a antre troubler l'eau en s'y désaltérant ; mais la huitaine reprend bientôt sa pureté, el le pclil père .Marrast, assis au-dessus d'elle, peut se mirer dans le cristal de la discussion.
.•V74 1. ASSKMBLKK > A T l( ►> A I. K (.O.MlUl'K.
l.L' picinicr qu'on a cnlendn rVsl un luMro , rorj^ncil de nos bois, raiinnlile Maissiaf. Tous ceux qui vonl à Monliiiorciicy se souviennent (le lui. llest jilanfé sur nn monticule d'où il domine les taillis; on le prend pour but des cavalcades, et l'on vient célébrer au pied des dîners aj^resles. L'babitude qu'il a des bommcs a rendu le bêtre Maissiat familier. On l'a surnommé le Protée, parce qu'il a des arguments de saule et des métapliores de marronnier; quand il secoue sa cime, les jours de vent, il en tombe des glands doux qui ont la saveur de la noisette. — Il appartenait à ce bêtre apprivoisé, plus qu'à aucun autre orateur, fl'élever sa voix.
— Oui, cbcrs coucitovens, s'est écrié le bêtre Maissiat, mes pareils et moi nous pourrions avoir avec les villageois d'utiles entretiens, mais nous nous taisons à cause du mal qu'on nous fait. Nous craignons, bêlas! d'attirer l'attention sur nous. On nous taille, on nous coupe, on nous abat! Kst-ce là, je vous le demande, nous traiter comme des frères? Vous avez proclamé le suffrage universel, et vous n'avez pas même songé à donner aux arbres le droit de voter? Croyez-vous que nous n'en aurions pas fait un aussi bon usage que les autres babilanls des campagnes? croyezvous que nous ayons moins de patriotisme et de discernement que les simples bergers? Quant à moi, si je me décide à agiter aujourd'hui ma cime à cette tribune, c'est parce qu'un grand danger nous menace, c'est parce qu'on veut nous décimer, c'est parce que la désolation est répandue dans les forêts de l'Etat et que toutes les femelles des bois se lamentent. Vous le savez, cruels, nous ne pouvons pas fuir, nous ne vous offrons aucune résistance; mais craignez Je désespoir de pauvres arbres qu'on veut arracher à leurs familles; nous tomberons sur vous pour vous écraser dans notre chute!
Après avoir dit cela, le bêtre jMaissiat est rentré dans son écorce et a repris le plus noble silence.
Le citoven Dufournel, dont il a été question à la précédente séance, — celui qui trouve que les arbres sont mal situés et qu'il faut les abattre tous pour en planter d'autres qui embelliraient la nature à la lin du siècle prochain, — le citoyen Dufournel ne s'est point laissé attendrir par la protestation du hêtre Maissiat. — Allez-vous en bien vite à Montmorency, a-t-il répondu, bêtre Maissiat, sinon je vous mets immédiatement en fagots !
Heureusement quelques tilleuls, deux peupliers et M. Tourret, ministre de l'agriculture, qui s'est posé comme un vieux chêne rempli d'expérience, ont pris le parti du hêtre Maissiat et lui ont fait un renil)arl de leurs troncs; quand M. Dufournel a voulu s'approcher, il s'est
i..\ coNsrnrAN IK.
l'.t DKCKMHKK
l)i(|iii' aux 0|>iiics (l(> M. Roiidel, qui s'était mùlamorphosô en buisson de houx; voyant dès lors que tous tes arbres étaient très-mccbanls, il s'en est allé an comité des finances faire mettre de la cliarpie snr les égratignures de sa proposition.
Citoyen Charles Rolland, sacliez ([ne h; crime ([iii vous remplit d'une légitime horreur est jtnni ! M. le minisire de la justice a fait saisir hier la Gazette de France pour délit d'atta(]ues à la République! Cet acte indispensalde de rigueur paraîtra peut-être seusililcment tempéré par la suppression violente du comité électoral de la Solidarité liépublicaine, ([uo M. Dufaure qualifie de club malgré les paroles énergiques que le citoyen tient prononce à ce sujet sur les gestes de son collègue Joly.
1!) ilécomlirp.
PropcsiUon d'amnistie du citoyen Lagrange. Lagrangc es! un orateur généreux et même chevaleresque, qui a le
tort d'élre Irop exallr pour les temps dans l(S(|uels nous vi\ons. Il esl
576 L'ASSEiMBLLE NATIONALE COMIQUE.
certain que s'il arrivait que jamais la République fût perdue, on la retrouverait au fond du cœur du citoyen Lagrange. Malheureusement ce pur sentiment de patriotisme ne constitue pas à lui tout seul l'éloquence. C'est un sj)ectacle fort singulier et qui offre matière aux réflexions de l'observateur, que l'iiltitude de l'orateur Lagrange comparée à celle de ses auditeurs. Au moment où la discussion est plongée dans le calme le plus profond; où l'on cherche toutes sortes de prétextes honnêtes pour alimenter la séance; où la moitié des représentants sommeille avec gravité, tandis que les autres charment leur veille par des travaux particuliers, ou bien en pensant à leurs familles qui sont loin d'eux; tandis enfin que l'Assemblée entière est cà cent lieues de la politique ; que les plus attentifs se livrent à des préoccupations intimes du genre de celle-ci, par exemple : — Ou'esl-ce donc que ma femme qui est là Carpentras peut bien faire en ce moment? An milieu des hallucinations provoquées par une séance émollienfe, au milieu des murmures, des promenades, du bruit des conversations particulières, le citoyen Lagrange monte à la tribune.
H a l'air inspiré, son œil brille, ses cheveux flottent, il appuie sa main sur son cœur comme pour en comprimer les battements, comme pour contenir l'émotion qui le transporte. Les larmes dans les yeux, les larmes dans la voix, haletant, hors de lui, le citoyen Lagrange prononce des paroles entrecoupées; son discours, dès les premiers mots, s'arrête dans sa gorge, se brise sur ses lèvres ; il lève les bras au ciel, il invoque Dieu, il invoque les hommes, et tout entier à son transport, il est sur le point de se précipiter sur ses collègues la tète la première. Les huissiers, effrayés, s'apprêtent à le retenir on à le recevoir.
Alors l'Assemblée se réveille en sursaut. — Qu'est-ce qu'il y a '? quoi? d'où vient ce bruit? au feu ! à la garde ! qu'on batte le rappel ! sommesnous envahis? — Onant an président, il saisit sa sonnette, il se lève tout droit et regarde avec épouvante ce qui se passe au-dessous de lui.
Au-dessous de lui, dans la tribune retentissante, il n'y a que l'orateur Lagrange qui s'épuise, qui s'irrite, qui s'attendrit, qui prie, qui menace et qui. dans son désespoir de n'être point écouté, s'arracherait s'il le pouvait son cœur de la poitrine j)our le jeter au milieu de l'Assemblée.
D'autres aiment à rire des discours du pauvre Lagrange; nous l'avouerons sans fausse honte, ce désordre, celte obstination, ce bon cœur nous touchent. Après tout, ce républicain de la veille est un de ceux qui n'ont rien demandé le lendemain. — Que s'il est éperdu au point d'oublier et les mots, etTheine, et l'Assemblée, il ne faut pas lui en
LA CONSrnUANTK. — -iO DK C K MHRE. 577
laire un crime. Ce n'est pas un homme d'Etat, ce n'est point un politique ; comment exiger de lui l'éloquence régulière et les belles convenances parlenienlaires? On l'a envoyé à l'Assemblée; il y est venu comme il allait aux barricades, enthousiaste et sans haine. I.a fièvre ne l'a point quitté, et perpétue en lui une ardeur inextinguible. Les avocats et les scrutins ont passé sur son front sans l'attiédir. Une vision rilluniine et Fatlire ; sa chère Répul)li(]ue, enveloppée aux plis du drapeau tricolore, est là qui flambloie devant lui! Fantôme, c'est à loi (|u'il parle en phrases inachevées, c'est toi qu'il supplie, c'est toi qu'il prend pour lu réalité!
Orateurs de profession, habiles avocats, politiques prévoyants et raisonnables, vous tous qui, pleins de sang-froid, savez faire taire le sentiment au nom de la raison d'Etat, peut-être que le pauvre Lagrange, celui que vous traitez de fou, que vous refusez d'entendre, est mieux inspiré par sa folie que vous par votre sagesse! — Mais aujourd'hui l'Assemblée a voulu se débarrasser une bonne fois d'un discours qui l'importune, elle a confirmé par nn ordre du jour son refus éternel, et délinitivement laissé le souci ou l'honneur de l'amnistie à une autre souveraineté que la sienne.
Après l'incident, le reste de la séance a été livré aux pétitions dont on se serait bien gardé d'interrompre la lecture, — eu égard au vif intérêt qu'elles méritent et qu'elles inspirenl.
20 décembre.
Proolamauon du président de la république. — [ Dépouillement, du sorutin. — Louis Bonaparte. 5.434.226 voix. — Cavaignao. d. 448, 107. — Ledru-RoUm , 370, i 19. — Raspail. 36.920. — Lamartine, 17.910. — Changarnier, 4,790.
Paris n'a pas l'air de se douter du grand bonheur qui lui arrive! Kntcndez-vous le canon des Invalides? On vient de proclamer le président de la iépubli(|ue !
— Monsieur, fun suis fort aise.
Puis, chacun court à ses affaires.
— Citoyen, nous avons un président!
— Je m'en doutais; la rente a baissé d'un franc.
l'oint d'autre émotion ([ue celle-là dans la rue. — Jamais avènement, dont i'Iiislnirc ait gardé le souvenir, ne (it , à coup sûr. aussi peu de brnil. Oii èles-vous donc, messieurs les lionaparlisles? montrez-vous ! rriez un peu! \oirc pelit caporal l'emporte !... On dirait qu'ils rougissent
378 LASSE.MBI,1ÎK N Ai I ON A I, K COMigi K.
il'ciix-'nèines, et qu'ils se caclient. H faut leur pardonner un premier mouvement de honte, car il ne durera pas; nous aurons tout à l'iieure plus de bonapartistes de la veille qu'il n'y aura d'emplois à donner demain. Tout le monde voudra avoir nommé M. Bonaparte; il ne restera plus de voix au général Cavaignac. Mais, dans le premier moment, mon voisin Godivcau , respectable boutiquier, qui est le type de son espèce, s'est cru obligé de me dire, non sans un léger embarras : — Sacbezbien, monsieur, que je me suis fait un point d'honneur de donner ma voix à celui qui... que... dans les journées de juin. — Oui est-ce (|ui vous demande votre secret, citoyen (jodiveau'? n'étiezvous pas libre de voter à votre guise? Le sulTrage universel a été donné aux républicains dn lendemain pour témoigner leur légitime ingratitude. On est Athénien , ou bien on ne l'est pas. Les Français n'ont jamais passé, que je sache, pour des Spartiates.
]\lais trêve de réflexions philosophiques; je suis un simple narrateur. Voici comment les choses se sont accomplies dans le sein de l'Assemblée. On a fait tout ce (ju'on a ])u pour obleuir un peu de solennité et l'on y a presque réussi.
D'abord les représentants se sont assis à leurs bancs comme des gens qui vont discuter leur ordre dn jour ordinaire ; ils ont fait semblant, avec beaucoup de dignité, et par manière de prouver une liberté d'esprit qui doit être l'apanage des législateurs, ils ont fait semblant, dis-je, de ne pas S(! pi'éoccupcr de ce ((ui allait se passer; d'attendie la proclamation du président, dont ils étaient tous avertis, nolez-le bien, comme le plus simple incident du monde; et enlin de commencer la séance par des dépôts de rapports et des ajournements de projets de loi auxquels ils auraient pris le plus vif intérêt. Ils ont même poussé l'affectation de stoïcisme jusqu'à forcer M. Lerembonre de combattre M, Bureaux de l'usy sur le terrain de je ne sais quelle puérih; proposition relative aux impressions de l'Assemblée, proposition oubliée depuis longtem|)s dans les greniers des bureaux, et toute couverte de toiles d'araignées. M. Lerembouie avait l'esprit ailleurs, si bien que, malgré lous ses efforts pour garder bonne convenance, il s'est mis, dès sa troisième phrase, à faire la description de l'Ecosse; — à quoi les assistants répondaient par de petits signes d'assentiments comme si l'orateur eût été en plein dans le sujet, et comme s'ils l'eussent écouté atlenlivemcnl. — Tout cela était charmant de dignité et de présence d'esprit.
Enllu la porte du fond s'ouvre; la commission du scrutin entre avec un noble fracas; .M. Lerembonre se sauve, et le rapporteur Waldek liousscau, doué par la nature d'une [ireslauce magistrale ainsi ([m' d'une