I.A CONSTITLAM K. — -22, 25, 2i, 2.% DÉCEMBIU;. ."Sô
son socle, les balances à la main, il daigna permetlre qu'on oiiviîl la séance. — Nous lavions déjà enlr'ouverle un peu on \ous allendanl, répondirent les ministres; vous plaîrait-il de contresigner la révocation de M. Corne, le procureur-général?
— M. Corne est mon ami, observa Thémis en fronçant le sourcil.
— Nous le savions, dit respectueusement M. de Falloux, mais nous . savions aussi que le célèbre Odilon Barrot est au-dessus des faiblesses
de l'humanité. Avec votre grosse voix, ô Thémis. avec ce port imposant et monté comme vous l'êtes sur un piédestal, n'aspirez-vous pas à devenir un homme de l'antiquité?
— Tel a été mon but dès ma plus tendre enfance, répondit Thémis.
— Eh bien, homme fort, mortel considérable, consulte/, un instant le livre de Plutarque, et vovez quelle fut toujours la conduite de vos prédécesseurs. Ils se sout fait un devoir de sacrifier leurs meilleurs amis. Alexandre le Grand lui-même n'a-t-il pas tué dans un banquet Ephestion son plus fidèle capitaine? Nous n'exigeons point de vous que vous plongiez un glaive dans le sein de M. Corne, car cet acte de magnanimité paraîtrait peut-cire exagéré pour les temps modernes; mais comment hésileriez-vous à le destituer, puisque celle destitution vous couvrira de gloire sans lui faire beaucoup de mal.
— Si vous croyez, répondit le célèbre Odilon IJarrot, que la révocation de M. Corne doive me couvrir de gloire; c'est bien ; je sacrifie mon ami ! 0 Plutarque ! toi qui vois le fond du cœur des hommes antiques, je te prends à témoin de mon cour;igc !
— Ce n'est pas tout, grand homme, conliniia M. de Falloux, |iermettez à vos humbles collègues de vous témoigner leur vénération en vous proposant de ratifier plusieurs choix antipathiques à vos opinions bien connues.
— Parlez, je sens que je deviens véritablement un héros et que rien ne m'étonnera plus.
— D'abord nous allons confier le comiuandement de l'armée des Alpes au giMiéral lîugeaud.
— Ah mais... Ah mais...
— Oui, interrompit le mélodieux Falloux, je sais ce que vous allez nous objecter : que vous êtes resté pendant dix ans en opposition avec le général du tenips que vous déclamiez si bien; que vos antécédents vous imposent des obligations; que vos amis politiques ne vous le pardonneraient pas!... — 0<i<i<il 3"^ amis, nous nous sommes déjà expli- (|ués à ce sujet, et cela vous a fourni l'occasion de montrer votre beau caractère sou» son véritable joui ; s'il ne s'agit i|iie îles antécédents, a
581 L'ASSEMBLKK .\.\T I (».\ Al.i; COM IQ( K.
quoi bon v faire allciilion? Est-ce qu'il peut encore être question d'antécéilenls apri'S la révolution? Ne sommes-nous pas tous républicains, autant les uns que les autres; vous, uioi, lui, nous"? Auriez-vous la faiblesse (l'établir des distinctions? Ab ! certes, on ne vous accusera pas do cela, célèbre Ikirrol ; car votre présence sur ce piédestal est la meilleure réponse à d'injustes récriminations. Pourquoi donc l'excellent Bugeaud, un général qui vous aime depuis longtemps en secret et que vous adoriez vous-même sans vous en rendre compte, n'obliendrait-il pas toute votre confiance après que vous avez consenti à former un ministère avec nous, qui fûmes pour la plupart vos adversaires irréconciliables? Ab! vous le saviez bien, célèbre Barrot, le partage des portefeuilles réunit facilement les bommes politiques les plus opposés, et il n'y a pas de conviction qui ne cède an plaisir de posséder le pouvoir. Consultez, je vous prie, Plntarque à ce sujet.
— Si Plutarquc l'exige, répondit ïbéniis, je ne résiste plus; mon but sera toujours de m'égaler aux béros de l'antiquité, ainsi que le prouve ma présence sur ce piédestal! Mais maintenant que j'ai manifesté ma grandeur d'âme, me sera-t-il permis à mon tour de confier des fonctions à quelques-uns de mes amis politiques.
— Jamais, répondit avec enthousiasme M. de l'alloux. 0 grand bomme! vous ne voudriez pas nous bumiiier, vous ne voudriez pas abuser de votre supériorité sur nous, et faire dire dans le public que vous nous opprimez. Ne sommes-nous pas assez écrasés par votre réputation, sans qu'on soupçonne encore, si vous donnez des places à vos amis, que vous nous regardez comme des domestiques? Conteniez vous Tbémis, de rester avec vos attributs sur ce piédestal d'où vous dominez. C'est ainsi que vous serez beau comme l'antique !
A ces mots, un roulement de tambours se fil entendre, et le cortège vint chercber Tbémis. Satisfait des bonneurs qu'on rendait à son rang, le célèbre Odilon Barrot s'en retourna comme il était venu. En cbemin il fut n ncontré par M. Tbiers, qui lui demanda où il allait. — A la postérité 1 répondit Tbémis. — Ça n'est pas loin d'ici, fit le petit bomme.
P. S. Pendant ce temps-là on célébrait une grande revue dont le général Cbangarnier a fait les bonneurs avec sa grâce naturelle. — Le citoyen président de la République, que tout le monde cbercbait des yeux, s'était affublé d'un uniforme de fantaisie qui l'a empêcbé d'être reconnu.