‹ Assemblée nationale comiqueChapitre 92 sur 114 · I.A CONSTITIANTi:. — 20 rKVItll · texte numérisé non relu

I.A CONSTITIANTi:. — 20 rKVItll

domino avant cic nuwitor à la tril)iino: il avait encore la figure couverte (le hianr : celle pâleur diploniali(|ue ne lui a pas nui d'ailleurs : elle res- «emlilail assez bien à la gravité convenable dans la circonstance. M. Drouvn de Lbuis, grâce à sa facilité d'éloculion , n'a point tardé à faire regretter ! Iinnurable silence de M. Bastide son prédécesseur. M. Drouvn de F^huis a fait, nous assure-t-on, d'evcellentes études; en voyant son atlilude de professeur de géographie , il est ell"ecli^eluenl permis de soupçonner qu'il a obleuii au grand concours le prix de mémoire, et plus lard le prix iVa(jililc. y\. Drouvn est la fidèle image de l'ancien élëve accoutumé aux bons points. Il est évident qu'il comprend la politique étrangère au point de vue de .Malle-Brun: je ne serais même ])as étonné qu'il fut de première force pour picpier des épingles sur les mappemcmdes et pour colorier des caries, — ou\rage qui exige autant de patience que de propreté. Port- Royal aurait été satisfait des explications de M. Drouyn. A la façon dont ce ministre envisage la révolution de Home, la proclamation de la répul)lique, et le pieux amalgame du spirituel et du temporel, on peut le considérer comme le dernier de nos jansénistes. Il allait même traiter la question de la présence réelle, — c'est-à-dire de l'intervention; — mais, |)ar égard pour les canons... de l'Aulricbe, il a préféré ne pas aduler son discours. — f.e commencement avait suffi pour mettre la gaieté en fuite. — Heureusement l'aimable ('o(pu>rel nous restait! Quand on le possède , on est toujours sur do s'amuser. — Je ne crois pas que .M. l'rudhomme lui-même , si rechercbé dans les parties de plaisir pour ses mots s]>iriluels, se fût axisé de venir à la tribune comme l'aimable (ioquerel , monté sur un cbeval de carton: et ce qu'il v a eu de cbarmant , c'est (|ue l'aimable (loquerel, pour compléter l'illusion, imitait les bennissements du cbeval, et iioussait des ruades: il a fini par se per- .suaderà lui-même qu'il n'était point à pied, et par mettre an défi toute l'assemblée de le désarçonner et de l'empêcber d'aller au petit trot présenter ses civilités au pape: — disant qu'il entendait le détruire ])lus tard par le raisonnement, mais (pu- ipiaul à présent il lu' \oulail pas laisser croire qu'il fût jaloux de lui.

Là-dessus le beau l'oujoulat est siu\enu. Il a\ait son costume de pierrot catbolique (pii \a si bien à sa physionomie de Basile romantique. F>es pierrots catboli(pies rentrent, comme on sait, dans la classe des masques qui ne sont pas gais. Il faut rendre au beau Poujoulat cette justice fpi'il est lugubre ; c'est peut-être parce (pie son miroir lui révèle davantage chaque jour les raxages (pie la patte d'oie fait dans .sa beauté. — 4e ne crois pas (pie la panlomime du beau l'oujoulat ait jamais été snr- |iassée. même p;ir celle qui nitdil si célèbre d;in< le (•ari)a\al de ISi.") un

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iTrand pierrot connu sous le nom mystérieux de Balochard. Balochard fut un des mimes les plus sinistres qu'on ait jamais conlemjdés. Il avait des membres démesurés qui le rendaient sublime dans la bénédiction traditionnelle ; mais il lui eût été impossible d allonger, comme l'orateur Poujoulal , ses bras hors de la tribune jusque sur la tête des ministres assis à leur banc. Pour l'impassibilité noble , l'orateur Poujoulat est aussi sans rival: il n'y a guère que le Prœses du Malade imaginaire qui le surpasse.

En sortant de la séance, nous avons aperçu Rose Pompon. — Eh bien , belle dame, lui demandait galamment M. Heckeren , comment avezvous trouvé le discours de M. Aylies, qui a mis fin à l'incident ? — J'aime mieux du homard , a réj)ondu la cliarmanle fille.

21 février.

Toujours la loi électorale. — Amendement Georges Dandilt, présenté par Pierre Leroux,

eî. sdorié

Mesdames , je vous demande mille pardons ; il me sera bien difficile de raconter la séance sans alarmer votre pudeur : j'aurais hésité à prendre la plume si je ne m'étais rappelé les choses un peu vives que Molière n'a pas craint de mettre dans son répertoire.

La première partie de la discussion de la loi électorale avait cependant été d'une grande décence. Tous les orateurs qui se sont présentés étaient con\enablement vêtus, et Ion n'a point aperçu un. seul amendement auquel la gendarmerie toujours si exigeante ait pu reprocher l'absence de caleçon. Le petit père Marrast avait à côté de lui un verre rempli de tisane ; mais il n'y a point de malhonnêteté à être malade. La redingote de M. Lefranc, — surnommé à juste titre l'aigle du Lot, — était boutonnée; et quoiqu'il ait parlé plusieurs fois, elle ne s'est pas ouverte, M. Remilly — l'homme aux chiens — n'a point dépassé les bornes de la convenance : il a envoyé de ^ ersailles par la rive droite un petit colis qu'on lui a ren\oyé par la rive gauche. Ouant aux autres orateurs que l'intérêt de leur candidature engage à se faire connaître avant la fin de la session, par des discours de six mots auxquels le Moniteur attache une grande importance, ils étaient tous couverts de paletots. Le gros Laissac ressemble à un propriétaire assez content de lui-même, et M. Saint-Romme à un vieux maître d'école. Il est vrai que le petit 31. de Kerdrel a des impatiences, et qu'il se gratte le bras chaque fois qu'on l'interrompt, et surtout quand on lui refuse d'exiger des représentants qu'ils réunissent le sixième au moins des voix des électeurs inscrits ; cependant il ne défait jamais son habit pour cela.

LA CONSTITLAlNTi:. — 21 FÉVHIEH. V"!)

M. Thiers s'est soustrait un instant aux attentions dont il était l'objet de la part du précieux Denjoy, son voisin, et il est venu rendre visite à notre célèbre Odilon Barrot, que cette démarche a paru couvrir de gloire. On ne peut point dire que ce soit là une indécence.

Ea un mot , la séance ressemblait par sa tenue à un enterrement de troisième classe. M. Taschereau lui-même a^ait consenti à mettre ses jambes comme tout le monde.

C'est alors que Pierre Leroux s est dirigé vers la tribune. Au premier abord, ce philosophe n'a rien d'immoral ; on le prendrait volontiers pour un moine, et nous nous attendons toujours , lorsqu'il demande la parole, à l'entendre prêcher la première croisade. Celte fois-ci Pierre Leroux paraissait très-inspiré , ses cheveux lui tombaient sur le nez beaucoup plus qu'à l'ordinaire, — ce qui est chez lui le signe de l'improvisation, — et son- mouchoir à carreaux flottait comme un étendard. Cet orateur peut ne pas plaire au beau sexe, néanmoins il ne met ordinairement rien dans ses discours qui soit de nature à faire rougir les dames. Ouel n'a point été notre étonnement de lui entendre dire avec enthousiasme qu'il venait présenter un amendement au nom de Georges Dandin ! — Dès l'instant qu'il s'est agi de Georges Dandin, il a fallu voir le remue-ménage qui s'est fait. La politique entrait dans la vie privée, et plusieurs représentants d'une amabilité reconnue ont immédiatement éprouvé le besoin de sortir. Pierre Leroux ne s'en est point ému, et s'est mis en devoir de prouver: que , puisque l'assemblée refusait aux voleurs l'éligibilité , elle ne pouvait pas l'accorder aux adultères.

Ce raisonnement spécieux paraissait plaire à un assez grand nombre de représentants vénérables dont la sympathie pour Georges Dandin est bien naturelle; alors .M. Baze , sur la conduite duquel la cravate blanche peu ordinaire qu'il portait aujmird'hui est de nature à éveiller certains soupçons , s'est élancé avec l'impétuosité d'un orateur qui |)rendrait la parole pour un fait personnel : — Citoyens, je vous en supplie, n'avez point égard à l'amendement de (îeorges Dandin. Songez à ce qui ])eul nous arriver si vous l'adoptez. On nous fera séduire par des femmes irrésistibles! Les maris seront cachés dans des armoires, ils vous surprendront les armes à la main, et ils ne consentiront à renoncer aux procès en adultère qu'à des conditions exorbitantes. Peut-être exigeront-ils que vous leur abandonniez vos vingt-cinq francs! — .\ ce point, le citoyen Baze a éprouvé un embarras visible. 11 paraît rpi'il avait mis sa cravate blanche pour aller dineren ville. Six hciires sonnaient, et il était dans la cruelle nécessité de manquer son dîner ou de se taire subitement : la précipilalion ne lui a pas permis de gazer notant (pic cela riil été désirabir, cl,.!!!;! (ni. l'nii ,i cru au milieu

du bruit lui entendre dire que l'amendement de Georges Dandin ne pouvait convenir qu'à des caslrats.

Ici les dames sortent. Plusieurs voix demandaient qu'on continuât la discussion en latin! — M. Baze a préféré boire plusieurs verres d'eau sucrée coup sur coup, ce qui a dû nuire à son dîner ; — et Pierre Leroux, après avoir vidé très-naïvement le dernier verre que M. Baze avait laissé à moitié plein , a expliqué en bon français , par des raisons philosophiques et médicales, comment l'adultère est un véritable vol. — Il a de plus fait un calembour sans s'en douter ; mais nous ne le lui reprocherons pas , tant il a paru honteux quand on le lui a montré.

Peut-être même est-ce à ce calembour qu'on doit l'adoption de l'amendement Georges Dandin , car nous ne voulons pas féliciter publiquement M. Billault de l'avoir fait passer en le combattant. M. Billault a cependant été éloquent à sa manière : c'est un avocat qui a la régularité d'un tournebroche bien monté , et l'on doit croire que son ventre contient une mécanique à discours. Il serait parfait s'il pouvait se débarrasser de sa colère de première instance, s'il n'avait pas toujours l'air de vouloir démolir à coups de poing le mur mitoyen de sa partie adverse, et surtout si ses bons arguments n'avaient pas tourné aujourd'hui au scrutin contre lui-même. — Au scrutin secret , s'entend , car Pierre Leroux qui l'a exigé , savait bien qu'en public beaucoup de peureux sur lesquels il comptait auraient voulu se montrer braves par fatuité.

22 février.

Suite de la deuxième délibération sur la loi électorale. — Les incapacités et les incompatibilités.

A la suite du vote d'hier une grande amélioration s'est manifestée dans les mœurs. L'intérieur des familles est méconnaissable. Tous les amis de la maison ont disparu subitement. L'homme marié règne sans partage au domicile conjugal ; l'on commence à craindre qu'il n'abuse de sa supériorité. C'est à Pierre Leroux que nous devons cela. Tout donne à espérer que la position de célibataire va devenir intolérable ; la ville du Mans prend une importance nouvelle , car c'est d'elle que nous tirerons désormais la plus grande partie de nos hommes politiques , — en bourriche.

Quant aux ambitieux, la nouvelle loi électorale est pour eux l'objet de réflexions graves. Je viens d'avoir la satisfaction d'assister au repas d'un de nos futurs candidats , bien connu par ses passions vives. Cet ancien jeune homme , — ordinairement d'un grand appétit, — dévorait un plat

LA CONSTITUANTE. —22 FÉVRIER. i81

de pruneaux. Après les pruneaux , on lui a offert des épinards, qui sont le balai de l'estomac, et au dessert un grand bol de soupe à l'oseille ; le repas entier, mouillé d'eau de laitue en guise do Bordeaux. Quand il a eu fini , il s'est mis à fumer des cigarettes de camphre ; au moment de sortir, il a pris une cassolette remplie d'essence de nénuphar, et il m'a fait voir qu'il portait entre son gilet et sa chemise un gros sachet de poil de rat que les médecins chinois recommandent comme souverain contre les ardeurs intempestives des tempéraments fougueux.

— Bon Dieu! dcmandai-je à mon candidat, qu'est-ce que tout cela signifie ?

— Cela signifie, me répondit-il en se soutenant à peine , que je vais rendre visite à une dame mariée , et que je ne veux point m'exposer à perdre ma carrière. Xe croyez-vous pas qu'avec un pareil régime je serai présentable aux prochaines élections ?

Cet ancien jeune homme a évidemment bien des chances !

Le succès de Pierre Leroux est complet. Dès le grand matin un monsieur est venu chez lui; notre philosophe ayant reconnu que le visiteur n'était point une femme mariée, l'a invité à s'asseoir. — A qui ai-je l'honneur de |)arler? Monsieur est-il socialiste?

— .Non, monsieur... je le suis !

l'I.iit-il' .le \()iis demande si \(ius aimez la trladr ' Munsifur . clic se iiumnic \mi-lic. je l'iii prise sur le fall

— Hein ?

— Avec un ex-gendarme qui se présente dans l'Yonne, département (|u'on dit très-favorable aux braves.

— Mais alors vous n'êtes pas...

— Si fait, monsieur, si fait, c'est incontestable.

— Cependant...

— J'ai trouvé les éperons sous le traversin...

— Mais , monsieur , il n'y a jamais eu d'éperons ni de traversin dans mon système. Comment vous nommez-vous?

— Georges Dandin , pour vous servir! et je viens, monsieur, au nom de tous mes confrères, vous présenter les félicitations de notre société. Si vous voulez bien, monsieur, nous faire l'honneur d'en être, nous serons trop heureux de vous y recevoir. Un homme comme vous nous maiiquait... Etes-vous marié , monsieur?

— Jamais ! ! !

— Vous seriez digne de l'être ! Néanmoins votre conduite n'en est que plus désintéressée , et nous ne croyons pas vous offrir un témoignage trop grand de notre estime en vous priant de nous permettre de vous accompagner en cortège jusqu'à l'assemblée nationale , où nous comptons d'honorables affiliés parmi les personnages les plus marquants. Ah I monsieur, il y a eu bien des malheurs avant votre amendement, et nous n'en serions pas là où nous en sommes si vous l'aviez présenté plus tôt !

L'arrivée de Pierre Leroux a donc été triomphale. On lui avait fait mettre sa grande redingote verte, qui est maintenant presque jaune ; il avait l'air d'être couvert d'un poêle; les cordons étaient tenus par des veufs. La procession se terminait par un chœur de maris orphéonistes qui chantaient sur un air jonquille ce refrain primitif:

Ça, ce, ci, ço, çu {1er].

Au moment d'entrer, Pierre Leroux a poussé un grand cri et est tombé dans les bras de son cortège ; après bien des recherches , on a découvert la blessure : c'était la dame mariée à laquelle notre ami aux épinards a rendu visite ce matin , qui venait d'enfoncer par vengeance une épingle à un endroit mal choisi du pauvre philosophe! voilà ce qu'il lui en coûte déjà à Pierre Leroux pour avoir fait un peu de bien. Mais ne sait-il pas qu'il faut aimer l'humanité malgré elle !

Ce n'est pourtant pas là l'avis du petit père Bruncl. Certainement le petit père Brunel aime bien son prochain et sa bonne , mais il s'aime encore mieux lui-même. D'abord il ne supporte ])as qu'il manque des boutons à son pantalon. S'il peut pardonner bien des choses , c'est à la condition que ses mouchoirs seront ourlés , et qu'on lui permettra d'être un homme

LA CONSTITUANTE. — 23 l'ÉVRIER. 483

entier, — civis mtegri status I — Rosalie l'exige I II serait véritablement immoral qu'on rangeât le président de Brest dans la classe des êtres que la pudeur nous défend de nommer et que Pierre Leroux a fait exclure hier de la politique. Le petit père Brunel a eu tous les honneurs de la séance. Maintenant nous savons cet aimahle vieillard par cœur. Il appartient à l'espèce que les honnes appellent des Gris-Gris. Je parierais qu'à Brest il est la hèle noire des pauvres avocats de son tribunal , et qu'à l'audience il fait des mots que sa petite ville trouve aussi spirituels que ceux de feu 31. Séguier , — qui a si longtemps travaillé involontairement aux petits journaux.

.Nous nous adressons ici à M"' Rosalie, qui a sans doute quelque empire sur le petit père Brunel, puisqu'il a avoué aujourd'hui publiquement qu'il avait une Egérie. Il faut que M"'' Rosalie empêche à tout prix son gris-gris de prononcer dorénavant des discours, car il fait pouffer l'assemblée, et la dignité de la justice est exposée à en souffrir. Si le petit père Brunel continue à être si plaisant , quand il retournera à Brest , les plaideurs et les gendarmes ne pourront plus le regarder sans rire.

Et penser qu'il y a eu un orateur capable de répondre sérieusement au petit père Brunel I — C'est un Chinois : il se nomme Vezin , de Macao I — mais rien n'a empêché-l'adoption de l'art. 75 de la loi électorale, dans son ensemble.

23 f.-viier.

Toujours la loi êleoiorale

La nouvelle loi électorale sera charmante ; son inexorable sévérité nous plaît ; il serait diflicile de rendre au suffrage universel un plus grand hommage qu'elle ne le fait. Si l'assemblée voulait bien adopter un dernier amendement que je lui propose, elle serait dispensée de tous les autres. Le |)résidcnt Marrast, qui sait |)arler distinctement quand il a passé une bonne nuit , et qu'il convient à sa haute politique de se faire entendre de tout le monde, est prié de lire à haute et intelligible voix cet amendement :

« Attendu que, dans une République bien organisée, on ne peut prendre trop de précautions contre l'eiilraînement irréllécbi des citoyens;

» Allendii (|ue le suffrage universel aurait de grands inconvénients si l'on n y nifttail prudemment des obstacles variés ;

» Attendu qur- , puisqu'il n'y avait jias d'incnmpalibililcs liirs(|iii' l(>s électeurs rensilaires étaient au nombre dcdcux cent mille , il est indispensabb" d'en créer braucoup niainfenani que lnul \r nnuide Mile :

Wt L'ASSEMBLÉE NATIONALE COMIQUE.

)) Attendu que la beauté des formes est aussi désirable que les qualités morales chez le îreprésenlant , vu qu'on apprécie toujours un régiment d'après la taille du tambour-major :

» Nul ne pourra être valablement élu s'il n'a pas toutes ses dents, cinq pieds six pouces et le nez grec.

» Il y aura un conseil de révision dans chaque département pour examiner les candidats au point de vue plastique , et s'assurer qu'ils n'ont ni les genoux cagneux, ni le dos voûté, mais qu'au contraire ils rappellent l'Antinous antique , et l'OEdipe jeune de 31. Ingres.

» Tout candidat affecté d'une tache de rousseur sera rigoureusement exclus.

» Comme l'inconnu a toujours été la véritable consolation et le plus cher espoir de ce pays-ci, quiconque aurait eu des relations avec ses concitoyens, ou leur aurait seulement dit son nom avant les élections, sera frappé d'incapacité ; — à plus juste titre encore les notaires , les avoués , les huissiers, les employés, les avocats et leurs clients, les médecins et les malades, et généralement tous ceux qui exercent une fonction , une profession , un commerce ou un métier, sont mis hors la loi.

» Enfm , pour ne point faire de jaloux , pour couper court aux exceptions qui détruisent toujours le bon effet des lois en portant atteinte à leur principe, il est décidé que tout Français majeur, à quelque sexe qu'il appartienne , sera considéré comme adultère et par conséquent incompatible au premier chef. Les choix devront se porter exclusivement sur les étrangers — -non munis de passe-ports. »

On reconnaîtra, je l'espère, qu'avec cet amendement bien simple et bien radical , l'assemblée aurait pu gagner deux heures aujourd'hui même, et rapprocher d'autant le jour solennel où nous ferons usage — avec une entière liberté — du suffrage universel que la révolution nous a octroyé.

Quant au discours du citoyen Charlemagne , nous nous en serions privés assez volontiers , bien qu'il nous ait donné à penser que celui qui la prononcé est un maître de pension dont les élèves sont mal nourris. Néanmoins, il est bien difficile, quand on se nomine Charlemagne, de ne point prendre la parole en faveur des professeurs , ne fût-ce que pour prouver qu'on descend du célèbre empereur qui protégea Alcuin .

M. Payer, empailleur du .Tardin des Plantes , a bien aussi paru un instant à la tribune ; mais ne lui en faites pas un reproche, car avant d'avoir parlé, il l'a quittée pour retourner à ses oiseaux. — Il y a encore une cinquantaine d'articles de la loi électorale à voter. A\ec notre amendement on les évitera.

ANNIVERSAIRE DE FÉVRIER (24 et 25).

Des mesures sévères avaient été prises pour que personne ne se doutât que l'anniversaire de la révolution de février se célébrait. Grâce à une indiscrétion coupable de la police , .j'ai néanmoins appris que la fête avait eu lieu avec un éclat bien caché , dans un endroit entouré de troupes. Les citoyens Barrot et Thiers, accompagnés de leurs ennemis politiques et de plusieurs autres personnages de leur intimité , faisaient les honneurs de la cérémonie. Telle est la noble revanche que ces deux hommes d'Etat ont prise des événements imprévus qui les privèrent de leurs portefeuilles l'an dernier à pareille époque.

26 février.

Aventure du M. Thiers. — Toujours la loi électorale.

La discussion des incompatibilités continuait à faire le charme de la séance, et il était fortement question d'un amendement que le parti Peslel se proposait de présenter contre les candidats enrhumés du cerveau ; le redoutable Deslongrais observait même chaleureusement à ses deux amis qu'il fallait traiter avec une égale rigueur les gens qui ont des cors, lorsqu'un incident a attiré toute l'attention.

I)e|)uis le commencement de la séance , le petit Thiers rayonnait. Bien qu'il fît de vains efforts pour paraître modeste , sa physionomie trahissait la gloire intérieure d'un homme en l'honneur duquel l'anniversaire de fémer a été célébré avant-hier. A ce moment un huissier s'a|)procha avec discrétion et lui parla bas à l'oreille. Le premier mouvement de M. Thiers fut de rougir , ensuite il arrangea machinalement le nœud de sa cravate , se fit une mèche napoléonienne et .sortit avec quelque fatuité , en se croisant les bras derrière le dos suivant la grande tradition de l'empire. L'huissier marchait devant. Quand on fut dans le couloir : — Vous dites donc, monsieur Duponceau , observa le petit Thiers , qu'une dame me demande?

— Oui , monsieur , une dame voilée.

— Je ne connais point de dame voilée.

— J'oserai ajouter qu'il m'a semblé qu'elle soupirail. Vcnéralilc Dupimceau , m'a-l-elle dit , il faut (|ue je parle a M. Thiers. il \ va de ma

km L'ASSEMBLÉE NATIONALE COMIQUE.

vie! Peu habitué à refuser quelque chose aux dames, je me suis senti ému ; Belle dame , m'écriai-je , rassurez-vous , je vais le prévenir, et si j'en juge d'après mon cœur, il viendra ! Permettez-moi de me féliciter de n'avoir pas trop espéré de votre sensibilité. Aous sommes tous Francés , et le Francés doit toujours des égards au beau sexe. C'est du moins mon sentiment.

— Je le partage , Duponceau ; mais où donc avez-vous mis cette dame?

— A l'abri des regards de la garde nationale , dans un bureau abandonné.

— Oh ! oh ! pensa en lui-même le petit Thiers, cette aventure est bien extraordinaire! Serait-ce par hasard la duchesse de Berry qui...? ou ne serait-ce point plutôt la duchesse d'Orléans que...? Egalement estimé de ces deux princesses, il m'est permis de supposer... Entrons néanmoins.

Et il entra d'un air affable. M. Duponceau referma la porte avec précaution. — La dame voilée n'hésita pas un instant , elle tira le verrou et vint se précipiter aux genoux du petit Thiers.

— Madame, répondit l'orateur avec bonté, relevez-vous, vous me couvrez de confusion.

— iXon , s'écria-t-elle , je veux mourir de honte à vos pieds.

— Je ne le souffrirai pas.

— Homme adorable , prenez pitié d'une faible femme que la passion entraîne.

— Madame...

— Je suis veuve , monsieur , jeune encore , et l'on ajoute que j'ai quelques attraits.

— Madame...

— Je vivais dans la solitude en lisant des romans nouveaux. D'anciens amis de ma famille me conseillaient de solliciter un bureau de tabac...

— Que dites-vous ? .

— Point pour moi... pour mon fils...

— Esl-il possible?

— C'est alors... Oh ! Auguste , pardonne-moi...

— Vous avez dit Auguste ?

— Oui , je sais votre petit nom... rien ne m'arrête plus , vous apprendrez tout... C'est alors que j'eus le malheur de voir votre portrait, et qu'une passion insensée s'empara de moi. Faut-il vous l'avouer? Eh bien , je sens maintenant que je n'ai jamais aimé mon premier mari! je dirai plus, car il ne doit rien y avoir désormais de caché entre nous... quoique épouse aux yeux de notre concierge... je n'étais pas mariée...

— Mais , je le suis moi , madame , ne put s'empêcher de répondre M. Thiers en s'aperce\ant (jue la dame voilée n'était point une princesse .

l.A CO.NSrm AM'K. — -K) !■ i:VKIi:r.. 487

je le suis coniplolemeiil ; j'ai uni- hello-iuèiv , un hivui-piMi'... et si l'on nous surprenait...

— Ouiiuporle, ne aous ai-jc poinl dit ([uc j'élais ^eu^o ?

— C'est égal , ça ne serait pas con\enal)li'. ..

— Ingrat , je ne l'aurais pas supposé si ernel en lisant tes uu\ rages...

— ^ (tus avez lu mes ouvrages ?

— Kt Votre beau diseours eontre rroudlmn.

— Mon discours aussi ?

— Et le jour où vous vous habillâtes en garde national . je suis allée NOUS voir passer.

— Vraiment! Tomment étais-je**

— Le |)lus beau de la eoiupagnie! Oli ! s il |iini\,iil iii'aiincr, me disaisje en nioi-niénu' , il me ferait avoir un débit de tabac ! . . . I.t je suis venue. . .

— Petite imprudente! dit l'orateur visiblement attendri: car, enlin , vous n'êtes pas mariée...

— .\on , nnu'mura faiblement I inconnue.

— .Mors...

Pendant cpie le petit Tliiers cliercbail la lin de .si pinase , on frappa à la port...

— Ouvrez, fit une grosse voix; je vous amène votre mari !

— 0" enlends-je ! s'écria M. Tliiers, c'est la \oi\ du citoyen l'i'oudliou ' Affri-uv guet-apens ! Qui étes-vous donc, madame?

— Je suis l'épouse Francastor , femme socialiste! i'e|iiindil I incuinue en écartant son \oile : mhis ne sortirez pas!

488 I.ASSKMP.Lr.E .\.\ riO.NMi", CO.MIQl R.

Heureusement la l'enèlie élait (iiwcile , et M. Tliiers s'élança a\aiit (jtie madame Francaslor ouvrît la porte à l'amendement de Pierre Leroux. — Il était temps ! — Pendant ce temps-là , tous les militaires de l'assemblée, ij;énéraux en tète, sont entrés de vive force dans l'article 78 de la loi électorale, — lequel déclare, — sur leur ré({uisition , — que tous officiers, sous-ofiiciers et soldats sont candidats entiers au premier chef, et relevés de toutes les incapacités et incompatibilités qui incombent aux magistrats et autres fonctionnaires civils. Armis ccdnt loyal Place aux Iraîneurs de sabre !

27 février.

Deuxième délibération sur la loi électorale. — Fixation de l'indemnité parlementaire.

«Nous disons neuf mille francs [)ar an ! Trente fois \inol-cin([ fiml .-^epl cent cinquante: douze fois sept cent ciuquanle fimt... fonl... neuf ijiille francs par an 1

»Mais il faut retrancher les dimanches. Tout donne à esjiérer (pi'il \ aura beaucoup de dimanches ; cinquante-deux au moins, et peut-être davanlasre h cause de la réaction avanta"euse qui va se manifester librement.

» Il y a aussi les fêtes ; — l'allégresse du pays ne saurait manquer de les rendre nombretiscs. — (lomplons autant de fêtes que de dimanches: ça fait cent quatre en tout.

» Quant aux congés , on ne [)cut pas les estimer à moins de quatre par an, de douze jours chacun, et le treizième en sus: ça fait encore cinquante-deux jours; total : cent cinquante-six.

» Pour les indispositions, promenades à cheval : \ingt-quatre jours: deux par mois seulement , c'est bien modeste. ^ oilà donc cent quatrevingts jours.

» Maintenant les demi - séances manquées, six par semaine, je suppose, soit vingt-quatre par mois, soit douze séances entières et cent quarante-quatre au bout de l'année.

» Qui de trois cent soixante-cinq jours ôte cent cinquante-six d'une part et cent quarante-quatre de l'autre, reste soixante-quinze, sans [iarler des accidents imprévus qu'il faut passer à profits et pertes.

» C'est donc en moyenne environ cinquante séances complètes qu'on nous pave neuf mille francs! Allons, les appointements connnenceul à devenir raisonnables.

» Neuf mille, divisés par cinquante, donnent cent quatre-vingts francs pour chaque séance. On ne peut pas décemment exiger davantage, dans

1111 iiioiiionl surlout où les linances sont obérées. Mais dès que M. Passii aiiia opéré reinprunt qu'il médite et porté le coui's de la bourse au plus haut degré de l'enthousiasme, la générosité l)ien connue de notre belle patrie nous donne la certitude qu'elle fera les choses plus eomenablement eu l'aNcur de ses représentants.

» C'est dans cet espoir que je n'hésite point à me mettre sur les rangs. Madame Cabassol a beau dire qu'elle s'ennuie d'être seule à la maison , je lie céderai point à ses obsessions : d'ailleurs je lui laisse nos quatre enl'ants pour s'amuser. L'aîné grandit , je Songerai à obtenir pour lui une demibourse. \c me parlez pas des femmes en politique. Elles sont incajiables de faire le moindre sacrifice à leur patrie.

» .l'accepterai donc les neuf mille francs! mais ji' suis un bon père de famille ; je donnerai ciiKjuante éeiis par mois à madame Cabassol pour tenir sa maison, — y compris mon blanchissage, — car ii Paris on use le linge que c'en est une pitié. Cet abus de l'eau de .hnelle m'indigne. Ensuite il paraît que les coquines se servent de battoirs... Kionuez-vous si l'on lait tant de révolutions dans ce pays- ci !

» Je sais que madame Cabassol me tourmentera indignement pour que je l'amène à Paris dans l'espoir d'être invitée comme fennne de représentant chez les autorités ; mais je lui dirai que le petit ])ère Marrast ne recevra plus personne à la prochaine session , et qu'il faudra être princesse du .sang pour s'introduire à la cour du président. Kniin , s'il n'y a pas d'autre moyen de calmer madame Calwssol , je lui promettrai de la faire venir à Paris l'année suivante ; mais je m'arrangerai pour qu'elle soit retenue à celte époque par les soins de la maternité. — Je puis, je crois, me donner ini nouveau (ils sur les économies que je réaliserai pendant la session.

»Je disais donc qu'il me restera sept mille (piatre cents francs — et blanchi ! .Nous avons des collègues qui dè|iensent plus (|ue cela en [lorts de lettres et en .souscriptions. Ceux-là sont de l'opimsitidii, et on ne les renonnnera pas à cause du mauvais exemple iju'ils ont donné. Ce qu'il laut avant tout aux électeurs, ce sont des représentants écoïKimes. I n homme qui dépense tout son argent n'inspire aucune confiance dans nos départements. Ouanl à moi, mes mœurs sont à l'abri du soupçon , et cela me d<unie bien des chances. On sait i>ii je dîne : chez .Mulot, à deux francs par lèle , tous les jours, à moins (|iit' je ne sois in\ilé en ville. Les gens qui >onl venus de Carpenlras m'y ont bien vu; et j'ai eu la salisfficliou de leur entendre diie ; — C'est ça un homme, notre C;d)assol! il n'est lias fier celui-là! — Non, je ne suis pas fier et j'ai accepté les demi-tasses qn'ilsm Dut oITerles. Noila r-ommeni nous entendons l'égalité, nous antres (pTon Iraile de t't'acs l

» henv fiiino p<iur dînei'; — déjeuners :i la hinclle . rinq liam's le

490 1/ASSEiMBLÉE .NATION ALK COMIQUE,

mois par ahonncment : — loyer, cirage et frais de représeiilation, que j'évalue à quinze francs au moins, car il faut savoir tenir son rang, — en tout mille francs par an ! C'est un ])eu cher : mais il y a des positions qui obligent; bref, sur mes neuf mille francs, je ne puis pas économiser plus de cincj mille francs chaque année. Ca fera la dot de ma fille aînée à la fin de la session .

» 0 mes concitoyens, vous le voyez donc bien, si je me présente, c'est pour ma famille ! ... » [Notes particulières du citoyen Cabassol.)

Je ne me permettrai point d'ajouter la moindre chose à ces réflexions profondes que la discussion de la loi électorale — chapitre de l'indemnité parlementaire — a inspirées à un honorable représentant. Qu'il me soit seulement permis de dire que le franc Luneau et le redoudable Deslongrais au nom du parti Pestel, — qui ne doit rien à personne, — ont complété la pensée de l'ami Cabassol par un amendement aux termes duquel le traitement des représentants est intégralement livré aux oppositions de leurs créanciers. — Qui sait si Battur ne va pas être nommé? Il a tant de dettes !

28 février.

Fin de la deuxième déiibéraiion sur la loi électorale. — Projet d'interpellations de Xavier Durrieu relativement à l'Italie.

Xavier Durrieu était au milieu d'un cercle dont la conversation paraissait fort animée. Tous les membres du comité des affaires étrangères en faisaient partie. — Messieurs, disait l'orateur, nous ne pouvons pas tolérer plus longtemps l'état de l'Europe.

— Xon , certainement !

— Les nouvelles que je reçois à chaque instant sont de [ilus en plus alarmantes, ttsi, ttsi... demandez-le plutôt... tlsi, ttsi... àM. Mauguin... tsi... tsi... atchi... atchi !

— J'en conviens, répondit M. Mauguin : mais prenez garde de vous enrhumer...

— J'ai reçu... ttsi... atchi...

, — Dieu vous bénisse !

— Mille pardons; c'est un maudit corvza que j'ai gagné en quittant le Courrier français T^ar un temps d'orage; le baron Xivière, ex-ambassadeur en Portugal , avait pris mon parapluie : il n'en fait jamais d'autre ; aussi nous sommes-nous séparés , je lui ai laissé le journal ; tant pis pour lui ! Je vous disais donc, messieurs , que j'ai reçu hier...

— La pluie, peut-être...

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