‹ Assemblée nationale comiqueChapitre 94 sur 114 · I..\ (.ONSTITIAMI'. — 1" MARS · texte numérisé non relu

I..\ (.ONSTITIAMI'. — 1" MARS

Av.i'.uda du vice-président Bculay (de la Meunhe). — Troisième deliV ération sur lo projet de loi relau:" au conseil d'Etat.

11 faiil savoir (|u'on a arrangé pour lo fiilur conseil d'Ktal une espèce lie petit cabinet parlicnlier qui ressemble plutôt à une boîte qu'à une tribune. C'est là-dedans que M. le vice-président Boulay (de la .Meurtbc se met. \ u d'en bas, il a lair d'être au bain. Pour compléter l'illusion , on a dressé de\ant lui im petit pupitre de bois pareil à ceux dont on se sert cbcz A ij^ier. \ous nous attendons toujours à voir apporter à l'Iionorable vice-président un peii^noir cbaud pour sortir de l'eau.

Il est ccilain (jn'iin pourrait facilement doubler de fer-])lanc le petit cabinet, et \ adapter dciiv robinets par où couleraient des discours cbatids et froi<ls ; alors .M. Houlav de la Meurtbe 1 serait aussi à l'aise ipi'auv Néotbermes ; ça le dispenserait même d'avoir nue baignoire cliez lui. Peut-être que Pierre Lerouv , si on l'eu priait, pièterait volontiers sou grand moucboir à carreaux pour faire un fond de bain. Ouant au bon questeur Degousée , il remplirait à merveille les fonctions de garçon d'éluve , (pii rentrent de droit dans les soins du ménage parlementaire.

Le décorum ne permet point à ini vice-président de se désbabiller (>n public; M. Boulay (de la Meurtliej a donc pris .son bain en babit noir; il avait fait à deux jeunes auditeurs l'bonneur de les inviter à se mettre dans la baignoire avec lui ; mais il a gardé le pupitre poiu- lui tout seul. T,es deux auditeurs, retenus par le lesjiect, n'osaient bouger dans la crainte de remuer l'eau : leur attitude , |ileine de déférence , nous a paru tout à fait propre à inspirer aux andiassadcurs une liante idée de nos nouvelles institutions.

Il faut d'ailleurs rendre au vice-président celte justice (pi il n'es! |)niiil rievenu fier, ^ous l'avons relmiivé tel (pie nous l'axons connu dans le comité dclecturederOdéiiii : Maliircllrinenl iiiiijoliiciix à cause de son embonpoint , afTabie en silence, et toujours pi'èt à s Cndormii" en (pieKjue position (puce soit. .Nous nous sommes aussi ra|ipelé combien il a\ait déjà à cette épofpie le .sommeil attentif, car il ne man(piait jamais de se réveiller ajirés In lecture des tragédies pour déposeï- une boule noire : — atin , disait-il , de modérer l'amour-jiropre des auleuis, (pii deviendrait intolérable si on les recevait à l'unanimité. Personne n'a jamais dormi tout debout, sans même penclier la tête , an pm I d'armes pour ainsi dire , a\ec autant de gravité que M. Boulay de la .Meurlhe . Cette supériorité lui est naturelle; cela vient de ce (pi'il a les yeux si petits (pie luis même (pi il es! é\eillé (01 ne peut pas sa\oirs'il le>; lien! oinerU ou fermés.

'lOV L'ASSEMBLEE NATIONALE COMIOIE.

11 ne nous a dune point paru que le vice-présitleni (jue imus a\i(ins devant les yeux fût différent de l'ancien membre du comité de lecture de rOdéon. Il a le même faux-col, le même costume, et peut-être trouveraiton la boule noire dans sa poche. Seulement les émotions inséparables de son nouveau rang , quelque trouble dans son sommeil sans doute, et des bains politiques trop réitérés l'ont pâli. Il n'y a que son nez (jui soit resté rouge et cpii rappelle exactement la couleur de son ancien visage. Ce petit nez au milieu de cette pâleur ressemble à un marron dans un sac de farine.

Autrement M. Boulay (de la Meurthe), — éveillé, - — est plus travailleur que jamais. lia passé la meilleure partie de la séance d'aujourd'hui à couper du papier en petits morceaux avec un véritable acharnement. Son bain en était rempli. Il a aussi en l'air de prendre la plume pour écrire des notes, ce qui nous a d'abord cruellement étonnés, mais moins surpris ensuite lorsqu'on nous a eu dit que le vice-])résident , pour occuper ses loisirs et se rendre utile à quelque chose, s'était chargé de faire la correspondance d'un journal de province. — <Jela nous explique que M. Boulav (de la Meurthe) ne se soit pas endormi aujourd'hui avant trois heures.

La séance a commencé par un agréable incident. M. Vivien, voulant parler un peu plus vite qu'à l'ordinaire, a fait tomber le verre d'eau sur la tête d'un huissier chauve. Le verre s'est cassé; l'huissier s'est enfui, et, une fois dehors, il paraît qu'il a eu toutes les peines du monde à se sou.';traire à une bande de petits polissons qui s'attachaient à lui parce qu'il était sucré.

Cette troisième et dernière discussion de la loi du conseil d'Ltat avait rendu aujourd'hui le petit père Brunel sérieux comme s'il avait marché sur un hussard. Est-ce bien le moyen de plaire à Rosalie?

M. Hortensius- Saint-Albin parle bien peu, mais comme il parle mal ! Ce n'est pourtant pas la faute de ses parents. Dès son enfance on le destinait à être député ; on lui avait donné des maîtres pour lui apprendre la politique ; sa famille , qui était très-riche, comme on sait, voulait se faire honneur du petit Hortensius ; les jours où il y avait des dîners d'hommes d'Etat, on faisait venir l'enfant au dessert, et son papa lui disait: — Petit Hortensius, combien y a-t-il de formes de gouvernement? — 11 y en a trois : le j)èrc , le fds et le Saint-Esprit. — Allons , petit ignare , ditesmoi autre chose. On'entend-on par le mot liberté? — On entend la pâte Regnauld de M. Véron , qui est l'ancien journal à papa?

Le petit Hortensius a grandi, il a maintenant une de ces iigures sur lesquelles on croirait c|ue la nourrice s'est assise par mégarde ; il a aussi des cheveux ondes, et il fait le joli cienr autant que cela est possible avec des joues (pii lond)eiit au-dessous du meiilon. Ses éludes poliliques lui ont

LA CO.NSTITlAMi:. — l MAIIS. VJo

bien profité, il monte à la tribune en oraleur qui possède une petite cliaiie cbez lui pour ses répétitions ; à peine y est-il, qu'il s'aperçoit qu'il a proposé à l'article 11 un amendement destiné à rarlicle 36. — 1 i , le vilain étourdi! Allez, on vous fera couclicr pieds nus!

Troisième re[irésentalJon du Misintln'ope! — M.Boulaligiiier s'est surpassé dans son rùlo de ("climène. Ou finira par l'appeler le beau Boulatliruier, conune on disait autrefois : la belle écaillère. l'^liante a été juuée par un orateur qui porte cerlaineincuL un buse. (!cl ancien jeune homme débutait sous le nom de Gaultier de Rumilly. 11 a les cbeveux teints , l'élégance d'un capitaine de gendarmerie en costume de \illc . — et peut-être même des caleçons de crinoline. 0" il a du être aiiiiable sous la restauration !

Par exemple, à ce moment de la discussion , le vice-président Houlay dela.Meurtbe dormait comme s'il était déjà au sein de son conseil d'iJal : il rêvait sans doute que les quarante conseillers, — c'est le cliilTrc adopté, — composaient avec lui le comité de l'Odéon, et que M. Parrieu leur lisait sa belle tragédie de Smcrdis le Ma(jc. M. Martin de Strasbourg) luimême n'a pu réveiller le vice-président Boulay ! Et jjourtant on a autant de plaisir à entendre M. Martin qu'à couper du pain frais avec un couteau (|ui a servi à éplucber des fruits.

'2 mars.

Suite de la irois:c:ne délibération sur la loi orjaniqui du con£3il d'Eu';..

Ou on les sépare, ou le sang va couler! — l'hisieurs aniendetuenls ont le (lanc percé et les boules noires en découlent. La tribune est jimcbée de leurs dépouilles moilellcs. ("est le pied a|q)uyé sur les discours inanimés de Dalieaux et de Dérodé que le courageux Llierbelte combat: il s'esl fait un rempart avec l'article 01, (|u'il a lrou>é sous sa main, et du haut de cette forteresse il jette des lluls de \iu;iigre à la liguie de ses contradicteurs.

On connaît l'orateur IJierbelle , il est bilieux , il est lageur, et .•■i |iar malbeur ime seule goutte de 1 acide qui sort de ses lèvres tondie sur Ibabit de ses collègues , le drap est brûlé. Peut-être l'oraleiu" Llierbellc apparlienl-il par des liens secrets à la famille des fîtv/iO.^. — sorte de lézaid dangereux rpii \ienl d'être découxerl par un saxani du Coiisliliiliiiuiirl -IIP les bords d'une lasse de tisane. — t'e n est point dans les pâlies rpie le (iecko IJierbelle porte son poison sublil , c'est derrière les genr-ixrs comme les autres reptiles de res|ièce firalnire. Il e^t duiK' d'une

(il

496 l/ASSr.MBl.ÉE NATIONALE COMIQLE.

éloquence à crochets qui envenime lu plaie faite par sa morsure ; l'alcali appliqué imniédiatemenl est Tunique remède. Si l'on tarde de (juelques minutes seulement, il faut couper la jambe. Comment a-t-on l'imprudence d'admettre au milieu d'une assemblée nombreuse un Gecko aussi terrible que l'orateur Lherbette; et pourquoi le laisse-t-on parler ailleurs que dans une tribune entourée d'un grillage à mailles serrées comme celles de la cage du serpent à sonnettes? Les questeurs disent que le Gecko Lherbette est d'un naturel très-doux lorsqu'on ne l'excite pas , et qu'il ne mord que ceux qui lui marchent sur la queue ; mais dans la foule, personne n'est sûr de l'endroit où poser son discours, et il ne faut qu'une maladresse pour qu'un malheur arrive. Le petit père Marrast devrait prendre la précaution d'avoir huijours de l'alcali dans sa sonnette. Peu s'en est fallu aujourd'hui ipion n'amputàl le pauvre Martin (de Strasbourg). Heureusement ccl (iraleur a sa trousse sur lui; en cas d'opération , on aurait pu se servir avantageusement de son discours pour scier l'os, — après avoir tranché les chairs avec son profil qui coupe comme un rasoir.

Il est vrai (jue M. Martin avait provoqué le Gecko. Il le prenait pour M. Isambert. Quand on \oit M. Isambert et M. Lherbette réunis, on se demande très-sincèrement lequel des deux est le véritable, et s'ils ne sont point jumeaux. C'est à la morsure qu'on les distingue. Le bon Isambert n'est, à piopremenl parler, qu'un gros serpent fétiche, innocent conmie Vanijmlle des bois. — Mais allez vous faire mordre par Lherbette! A peine l'orateur Martin était-il piqué, que tout son corps s'est gonflé : — effet inouï du venin sur un homme tellement sec qu'on le prendrait pour une lame de couteau dans un habit! — Sa figure est devenue violette, puis livide : on s'est empressé autour de lui; chacun courait, criait: l n médecin ! au secours ! — M. Gent voulait verser sur la blessure du baume de rappel à l'ordre ; tous les remèdes paraissaient inutiles , et d'ailleurs le petit père Marrast faisait des difficultés pour ouvrir sa pharmacie. Sur ces entrefaites, M. Martin pouvait mourir; la nature cl sa constitution l'ont sauvé; il est-si maigre que le poison, ne trouvant point de prise, a cessé subitement ses ravages. Ajoutons que le Gecko Lherbette , un peu confus de sa vivacité, a contribué à la guérison en déclarant que, s'il avait traité M. Martin d'impertinent, c'était moins pour l'otTcnser personnellement (juc pour le punir d'avoir voulu substituer le scrutin au tirage au sort dans l'article Gl de la loi du conseil d'État.

Vers six heures, on a réveillé M. Boulay (de la Meurthe), — le seul vice-président de notre temps ([ui puisse dormir sur un siège sans <lossier.

LA CO.NSTITl ami:. — 3 MAKS. 497

3 ni:iis.

Fin de la troisième délibération sur la loi organique du conseil d'Etat. — Interpellation de Martin-Bernard à Tocoasion du banquet des écoles,

ApiTs la séance d'avant-hier, dans laquelle il avait manqué de prononcer un discours, M. Saint-Albin retourna chez lui. Il était attendu par ses grands parents, qui s'étaient réunis k la nouvelle de ce qui venait de se passer. I.c conseil de famille était complet; l'on avait même mandé pour y assister M. Bridoison , l'ancien professeur de politique du petit Hortensius. — Envoyant toutes les ligures allongées, et que personne ne lui faisait signe de s'asseoir, le pauvre orateur fut encore plus intimidé (ju à la tribune, et il se mil à rouler son chapeau entre ses doigts comme un grand lycéen qui a rempli son thème de barbarismes.

— ('.a, venez ici, petit Horlcnsius, dit sé\éren)eirt un oncle, el lâchez de nous expliquer votre conduite sans abîmer \otre chapeau.

— \ ou ou ous avez donc ou... oublié mes es pré — éceptes

d é...é...lo...loquence, bégaya le professeur Bridoison.

— .le suis sûre, ajouta une vieille tante, que ce sont ses voisons qui le perdent, il est placé tout à coté de ce vaurien de Thiers et de pjossieur Taschereau, qui ne sait pas seulement tenir ses jambes. Comment \oulezvous qu'il fasse attention à ses de\oirs au milieu de jiareils mauvais sujets"? A ous \errez (|u'ils l'entraîneront un de ces jours à aller rosser le guet avec eu.v.

— Il n'y a plus de guet, obseiva 1 oncle, on l'a remplacé par des Tyroliens... la la ou oub !

— Oub... oub... oub... \ous-méme! Kb bien, il battra les Tyroliens, ce qui revient absolument au même. Est-ce là le moyen de faire honneur à sa famille jiar ses discours?

— Je VOU..0US a..vais dit (|ue ])nu..our bien pa..a..iirlt'r, il fà..à..allail (tu..ou\rir la biMi..ou..cbe , et tou..oinner sejit fois sa. .a !an..gue dans sa.. a pooooocbe !

— Petit llortensius , observa gravement le conseil de famille, lâchez de miejix profiler à ^a^enir des leçons de M. Bridoison, ou bien nous \ous déshériterons pour léguer notre bien au Comlilnliuiinel. Allez vite mainlenanl pré|)arer miIic |irocbain discours.

• i'cst ce discours-là (|ue .M. .Saint-Albin a pruiiducé aujourd'hui.

En Irois ou quatre coups de mâchoires, l'assemblée n'a pas lanlé ensuite a en finir nM'r la lui du romcil d Elut. .M. .Morlimer-fernaux a poussé le dfrnirr <ri. Je connais un Ara hup|)é de la -giande espèce qui esl au.ssi

kOS l/ASSEMBl.ÉE NATIONAI.K COMIQUE,

mélodieux que M. Ternaux. Le juopriétaire de ce gros perroquet se propose d'en faire hoimiuige au Jardin des Plantes. — Dès que la loi du conseil d'Etat a été votée, quelqu'un s'est empressé de faire part à M. Boulay (de la Meurthe) de ce résultat brillant; sur quoi le vice-président a tiré de sa poche sa boule noire de l'Odéon ; mais s'étant aperçu de son erreur, qui était la continuation d'un rêve: — Messieurs, a-t-il dit avec afTabilité , je témoignerai au conseil municipal ma satisfaction de son procédé en faisant donner à l'une des nouvelles rues de Paris le nom de Cocodème , notre dernier Gaulois. —A ces mots, les personnes qui entouraient l'honorable vice-président se sont regardées avec quelque élonnement. Leur surprise a cessé lorsqu'elles ont appris que M. Boulay ( de la Meinlhe j a réellement découvert que le dernier Gaulois s'appelait Cocodème, et que pendant dix années, le but constant de ses efforts au sein du conseil municipal de Paris a été de mettre son Cocodème sur la plaque où M. Rambuteau s'est inscrit.

Pendant que ces choses se passaient dans la baignoire, M. Buffet s'ouvrait tout seul. Un simple petit projet de taxe maritime est sorti de son tiroir. Puis M. Buffet s'est refermé, et la séance est devenue dramatique.

^ous nous étions bien aperçus que M. Denjov se préparait au martyre. 11

était \enu a la séance dans sa tenue de combat : linge irréprochable, le col dégagé, la cravate superlative, le pantalon tendu ; en un mot, toute la

i.A co.nsth'cantk. — s mars. W9

lii'lle tt-nuL- d'un censeur des études, le jour où il allend tlans son collège la visite de l'inspecteur de l'Université. M. Deiijoy, quand il est ainsi paré, ressendde à un hr>ninie capable de produire un bien grand effet aux distributions de prix. Toutes les mères et les sœurs des élèves ne pourraient s'empêcher de s'écrier en le regardant : — Mon Dieu, le joli pion I Comment le nomme-t-on, mon fils? — Maman, c'est M. Edouiud I

Depuis le commencement de la séance, M. Edouard ne tenait pas à son banc. On lui avait dit qu'il était arrivé des dames de la (iironde pour le contempler, et c'était plaisir de voir comme il prenait des poses, comme il fronçait le sourcil, et lâchait, par son attitude noble, imposante et même un peu coquette , de ressembler à ^ergniaud. 11 ne lui manquait que la redingote à petit collet de Barbaroux, une culotte collante et des bottes à re\ers; — en un mol, le costume de l'acteur Laferrière dans /rs (îiiovdins. M. Denjoy ne savait qu'imaginer pour attirer sur lui l'attention des tribunes, et pour donner aux dames de Bordeaux une idée de sa fierté, de son courage et de son impétuosité, plus haute encore que celle qu'on a conçue d'après les images où il est représenté domptant une foule furieuse de montagnards armés de paletots , (jui le \eulent assassiner à coups de rapjiel à l'ordre. M. Denjoy se disait (|ue l'assemblée était le tribunal ré\olutionnaire: que le vice-président ("urbon était Fou(|uier-rin\ille : — et il est arrivé un moment où, emporté par son enthousiasme intérieur, M. Denjoy s'est posé lui-même en héros dont on demande la lèle et qui écrase l'accusateur public à la face de IKurojie civilisée. M. Oenjoy est toujours fort agréable dans ce n'jlc-là : il nous rappelle beaucou]) le fameux Dorinval du grand théâtre de Bordeaux , (|ui jouait axcc laul de chaleur l'officier de la Veiire du Miilahar.

Il est bon de savoir que tout ce bruit venait d un certain ban(|uet de la barrière du .Maine, — dit banquet des écoles, — au dessert duquel les con- \i\es ont reçu — conformément à la loi de 90 — des coups de bâton de la part du préfet de police, furieux de n'avoir pa.s été invité. — I.éon Faucher soutient que c'est ainsi qu il entend la surveillance des réunions politi()ues. — Interpellation assez verte à ce ])r(qios du citoyen .Martin- Bernard, soutenu par l'ierre Leroux, ([ui s'écrie : Sonmies-nous esclaves? — tirandin répond, de son côté : Au meurtre ! on assassine les hoinièles gens! — etenlin l.rdru-Bollin et Odilon-Iiarrot se jettent récipro(|uement a la ligure pendant uiu- heure toute la vaisselle de leurs ban(|uels anciens cl nouveaux. — Cruelles représailles! — .Mais nous n'avons eu d'yiu (|ue pour Denjoy, dont le personnage était cepeiulanl é|»isodi<pu'. il a été si dramatique dans la grande scène oii il a rappelé lui-même le pré^ident à Tordre, (|ue nous avons vu I instant ou le pauvre louquier-Tinville , — je

300 L'ASSEMBLÉE NATIONALE CUMIQLE.

\eux dire M. Corbon, — allait lui céder le fauteuil. — La Gironde île pourra point se dispenser tôt ou tard d'offrir à M. Denjoy le Clos-Aougeot comme récompense de ses services.

ajournement du prqjet de construction d'une salle nouvelle pour l'Assenibiée nationale. — Enterrement de la demande d'enquèie curies faits du 29 janvier.

(Juand les huissiers sont entrés ce matin dans la salle , ils y ont trouvé un désordre inexprimable. Le sol était jonché d'assiettes cassées et de bouteilles d'éloquence à moitié vides ; les discours avaient roulé sous la table, et la tribune était inondée de sauces répandues parOdilon Barrot et Ledru-Rollin dans la chaleur de l'improvisation.

Les trois Pestels, avec leur hal)itude de ne rien perdre, étaient arrivés avant tout le monde pour déjeuner des restes. On a ouvert les fenêtres, balavé , lavé et fait disparaître toutes les traces du gucidelon de la veille; à l'arrivée du président, chaque banc était en place, — comme dans un salon de cent couverts fraîchement remis à neuf.

C'est alors qu'un orateur est sorti du tronc d'un chêne de Fontainebleau en s'écriant : «A'ous qui exprimez le désir de faire servir l'ancienne chambre des députés à la prochaine législative , écoutez-moi. Je suis le représentant 3Iaissiat, que le dieu Pan a, par jalousie, changé en arbre ! Il y a peu de temps encore je siégeais parmi vous, et l'on m'a vu monter à cette tribune pour prendre la défense des hêtres que des hommes méchants voulaient abattre. Vous sa^ez tous qu'à la suite de cette discussion il m'a poussé des feuilles, que mes bras se sont allongés en branches, et qu'une épaisse écorce m'a recouvert : je suis devenu un arbre, et les petits oiseaux de l'air vont bientôt faire leur nid dans mon feuillage. Aujourd'hui cependant je reprends un instant la forme humaine, afin de aous faire entendre ma voix mélancolique! »

Ce début, qui n'était pas commun, a paru intéresser l'assemblée. — « 0 vous, vous qui m'écoutez, a continué d'un ton plaintif et mélodieux le chêne Maissiat , apprenez de moi la sagesse ! Dans la solitude des bois où je vis, j'ai longtemps médité sur la question qui vous occupe. Quand le vent souffle et que son haleine éveille les bruissements de la campagne , apportant à mes oreilles les bêlements du troupeau lointain ou le chant du pâtre, j'ai étudié avec curiosité la portée de la voix humaine. Oui de vous, ô mes collègues, n'est point orateur? Ce n'est pas l'éloquence qui vous manque , c'est une enceinte sonore (|ue vos discours puissent facilement remplir, loi la plupart d'entre vous ne réussissent pas à se faire entendre.

I, V cdNsrur.vuM'i;. — oMARS. 501

One de belles pensées , que de magnifi(|ues inspirations , que de projets perdus pour la postérité ! Peut-on dire que si cette salle permettait aux faibles organes de parvenir jusqu'au Moiiitenr, quelqu'un n'aiu"ait pas déjà révélé Je secret de rétablir l'équilibre dans les finances et de voter le budfçet avant la clôture, pendant qu'on discutera les trois lois organiques?

» Mais comment avez-vous pu songer à reprendre l'ancienne cbambre ? Est-ce que la prochaine législative y tiendrait jamais? Avant la révolution les dé[)utés étaient généralement maigres, car leurs vices politiques ne leur laissaient pas le loisir d'ac((uérir de l'embonpoint ; les représentants du ])eupli' , au contraire , ont des ventres considérables qui résultent de la tranquillité de leur conscience aussi bien que des vingt-cinq francs qu'on leur donne pour les consacrer à leurs repas. 11 n'est pas un seul de ceux qui arrivèrent ici, l'an dernier, secs et cbélifs, (|ui ne s'en aille replet et rembourré. Aniony Tbouret s'accroît de jour en jour. M' Avond fait craquer son gilet, .M. Base ne tient plus dans son pantalon. Ainsi des flulres. Si la session se prolongeait, il faudrait encore agrandir la salle (jue vous occu|ie7. aujourd'hui.

» Croyez-moi donc, chers collègues, renoncez à votre |)rojet de construire luie salle nouvelle ; laissez ces maisons incommodes qui étouffent l'éloquence, et suivez-moi dans les grands bois. Je sais une clairière oii nous nous

élabliron^ : nous im-llnins la Iribnnr à i'innbre d nu ruariduiiii'r ; chacnu de \iMis "•"(•Icndra --ur la fnum'iT : le |ielil père Marr.!--! grun|rrndans un

aOi I. ASSEMBLEE NATIONAIE COMIQUE,

arbre Iburcliu d'où il vous présidera. Il y aura des hamacs pour messieurs les journalistes , et je vous donnerai des pipeaux sur lesquels les orateurs moduleront leuYs discours , qu'un orchestre champêtre accompagnera, tandis que les villageois , entièrement déchargés d'impôts , danseront la bourrée d'Auvergne avec une vive allégresse.

»Tel est le palais construit suivant les données de l'art républicain qui convient à la future législative. On ne nous accusera point de nous régler sur , les Grecs et d'avoir des palais bons tout au plus pour l'ancien aréopage. La construction que je vous propose est entièrement moderne ; elle est à la fois aérée, vaste , commode , et dispense de l'embarras des couloirs : s'il pleut, on étendra une grande toile qui servira en même temps à défendre l'assemblée du soleil. (Juant à moi, qui serai redevenu un chêne , je viendrai me planter au milieu de vous, et s'il ne m'est plus permis de prendre la parole dans vos discussions , au moins pourrai-je vous offrir quelques glands, ainsi que mon feuillage pour tresser des couronnes aux grands citoyens qui voudront marcher sur les traces de notre célèbre Barrot, et sauver la patrie, comme il l'a fait le 29 janvier dernier. »

Le chêne Maissiat avait cessé de parler. Un murmure flatteur accueillit son discours , et l'assemblée, en votant l'ajournement du projet de la commission, laissa voir combien elle était disposée à croire qu'il suffirait de quelques embellissements poiu- rendre la salle actuelle de la conslifuanle fort présentable à la législative.

Après quoi, pour terminer d'une façon champêtre, on a enterré sans ponqje la proj)Osilion d'enquête sur la journée du 29 janvier. Le célèbre Odilon Barrot avait répondu éloquemment aux orateurs Sauteyra et Mathieu . Il s'était tu. Ce silence passerait pour un magnifique discours dans la nouvelle salle de M. Maissiat.

Commancamsnt de la t.roHiÈ.'ns 4é'.ibérati3n s^jr la loi électorsi^.

Si M. Tranchant n'existait pas, il faudrait l'inventer, ou bien les troisièmes délibérations — ^ notannnent celle de la loi électorale — deviendraient complètement oiseuses.

L'orateur Tranchant est aussi un pt'tit père. Il a du ventre, une cra\ate blanclip, un habit noir, et il ressemble beaucoup à M. (îoudchaux , mais avec [)his de couleurs. Jamais homme n'a eu moins que celui-là la [)h\si()nomie de son nom. Si la Providence était juste, elle aurait donné à M. Martin de Sirashourg ]v nom de Tr.inclianl. cl relui de Martin au pclil

LA CONSTITU/VNTE. —6 MARS. 303

père Tranchant. Bref, le petit père Tranchant ne coupe d'aucun côté, et il est rond comme une pomme dapi. .\ous ne recheicherons point son origine ; elle se perd dans la nuit des projets de loi. Ce qui est prohable , c'est qu'il a été élevé dans un fruitier où l'on déposait des amendements. En sortant de là, il a emporté tous ses petits compagnons dans ses poches.

L'orateur Tranchant , — mais son nom de Tranchant si mal appliqué nous déplaît souverainement , donnons - lui plutôt le pseudonyme de Rruneau , qui dérive de Brunel, et qui convient mieux à sa spécialité , — le petit j)ère Bruneau est donc un cher homme précieux qui a fait une étude particulière des moyens de ralentir la discussion en proposant à rassemblée de substituer aux derniers paragraphes de chaque article des phrases de son invention. Le petit père Bruneau n'a pas son pareil pour les variantes. C'est à lui que nous aurions dû les trois manières de dire : « Belle marquise , vos beaux yeux me font mourir d'amour, » si la chose n'avait pas été découverte avant son arrivée à la chambre par le professeur (le M. .Jourdain. — Le petit père Bruneau a sans doute formé son élo- (juence en ne perdant aucune occasion de parler dans les cérémonies de la vie privée. Il est évident qu'il doit être très-recherché pour les baptêmes, dîners de noces et enterrements. Le compliment à la marraine, l'épithalarae et l'oraison funèbre sont également de son ressort; il possède une tenue qui lui permet de remplir les trois fonctions dans la même journée. Tout l'extérieur du petit père Bruneau trahit l'orateur qui a la grande habitude d'accompagner à leur demeure dernière les amendements de ses amis et de prononcer un discours sur leur tombe. Rien ne le ferait manquer à ce devoir sacré ; il est même probable qu'il se joint très-souvent au convoi d'orateurs qu'il ne connaît pas, et qu'arrivé au cimetière, il prend la parole pour rendre hommage à leurs vertus. On lui a accordé ses entrées au comité de législation, qui est le Père-Lachaise des projets de loi : et quand il meurt à Paris des étrangers de qualité qui n'ont point leur famille près d'eux, on l'envoie chercher pour donner toute la solennité désirable aui; ciilerrements de première classe. Tl rem[»lace à lui seul les amis du défunt, partage les gants blancs avec le maître des cérémonies chargé de conduire le deuil, et s'exprime en ces termes après que le clergé a achevé les prières :

« Puisque nous sommes réunis ici par une rirronslance douloureuse, je ne laisserai point cette tombe se fermer sur la loi élerlurale sans prendre la parole. L'amendement que nous venons d'avoir le malheur de perdre était bon époux, l)on père, bon fds... »

A ce moment, il ne reste plus (pie le fossoyeur, ce qui n'empêche pas le petit pfpe Hruneaii de conliinicr . Uieu ne peut l'interrompre. <hi lui

jette (les pelletées d'inteiTuptions dans les jambes, ça lui est parfaitement égal; il grimpe sur le tertre d'un amendement voisin et ne perd pas le fil de son oraison funèbre. Il faudrait l'enterrer aussi pour le faire taire.

Qui croirait cependant que cet orateur ne jouit pas de la faveur de l'assemblée ?

Un acteur de province qui fait un quatrième début n'est pas autrement accueilli. Plusieurs représentants imitaient le cri des animaux, — comme au parterre de l'Odéon. Cela n'a pas empêché le petit père Bruueau de développer quatre amendements avant de descendre. Mais ce n'est pas tout : on le croyait parti , quand voilà que tout à coup il reparaît à la suite d'un nouveau convoi qu'il avait rencontré à la porte de la tribune. Cette fois la salle a failli crouler. Le petit père Bruneau n'a pas eu l'air d'y faire attention : — « Messieurs, vous ne m'empêcherez pas de reprendre encore une fois la parole avant de nous séparer. C'est dans l'intérêt de la veuve. Je veux vous dire qu'inconsolable de la perte qu'elle vient de faire, elle continue comme par le passé son commerce d'amendements. »

Après cela le petit père Bruneau est parti. On l'attendait pour im baiitème, cl il est de noce ce soir. Ouel dommage qu'il n'ait pas ennnené a\oc lui le beau brun qui lui a succédé ! Il paraît que cet orateur , qu'on nous a désigné sous le nom deFavreau, est l'un de nos premiers voyacreurs en vins. Sans doute qu'il place les charapagnes ; cela se devine rien qu'à la façon dont il extermine la maison Favart et Charamaule, de Beims, au profit deFavreau-Moët-Biston etC"'. Il doit être superbe à table d'hôte ! Sa façon de descendre de la tribune est surtout irrésistible. Vu de dos M. Favreau a l'air bien éloquent!

Suite de la troisième délibération sur la loi électorale. — Réolamaticn Buvignier.

A six heures un quart il s'est manifesté dans l'assemblée un grand apiiétit précédé de tiraillements d'estomac dont MM. Kichier et Callet ont eu à souffrir plus que les autres à cause des efforts qu'ils ont faits pour ])rendre la parole dans la discussion de la loi èkdorak. Il était facile de voir qu'ils auraient mieux aimé manger des petits pâtés.

Le citoyen Binignier seul se nourrit de jiatriotisme et oublie l'heure des repas cpiand il s'agit d'intcr})eller le gou\ernement sur les affaires d'Italie. La pâle figure de cet orateur trahit l'homme qui se prépare par la diète à obtenir des explications diplomatiques, et qui compte sur son abstinence pour avoir des notes graves et mettre M. hrouynde Lhuys dans un cnid embarras.

LA CU>SHTU.\Mi:. — 8 MAI'.S. 505

31ais jamais notre célèbre Odilon Barrol ne consentira à répondre aux interpellations de M. Ruvignier les jours oii il a du monde à dîner. Aussi a-t-il fait l'assemblée juge de l'inconvenance d'un montagnard qui brave les usages de la société au point de vouloir exposer le potage d'un ministre à refroidir. « Ah ! que ce sont bien là , s'est-il écrié avec une araère ironie , les manières peu distinguées des éternels ennemis de l'ordre ! Ces gens-là n'ont jamais su ce que c'était qu'un rôti cuit à point. Fi! li! les malheureux ! » Ce mouvement d'indignation contenue a fait presque rougir le citoyen Buvignier; cependant il s'est permis de répondre d'un ton railleur, que l'ordre du jour du petit père Marrasl commençait assez ^bien à ressembler à la fameuse enseigne du perruquier : « Ici , on interpellera demain gratis. » Heureusement l'assemblée a mis un terme à ce débat, dont le maître d'hôtel, qui venait annoncer à M. le président qu'il était servi, commençait lui-même à s'ofTenser; sans quoi notre célèbre Odilon Barrot allait être obligé de passer les Al|)es avant d'avoir rien pris, et au risque de faire attendre ses convives. A-t-on l'idée d'une chose pareille ? et dans quel monde ce citoyen Buvignier a-t-il donc vécu ? Sans doute qu'il fait sa société habituelle de réfugiés qui n'ont rien sous la dent, et qui s'imaginent qu'il est plus urgent d'empêcher les Autrichiens d'entrer en Toscane que d'aller se mettre à table. — Demain , après déjeuner, on prêtera l'oreille au citoyen Buvignier. — Son interpellation , mitonnée dans son jus , sera plus noiurissanlc que les Irente-rinq articles de la loi électorale que l'assemblée a grignotés aujourdhui.

8 mars.

Interpellation Buvignier sur les affaires d'Italie.

La meute est lancée : un sanglier farouclic descend de ses monlagiu's. Ton ton, tontaine ton ton !

Les piqueurs qui l'ont vu hier disent que c'est im ragot qui ne craint point l'épieu du chasseur et dont la cuirasse est à l'épreuNe du dard. Ton ton, tontaine ton ton I

Plus d'une fois déjà il a êventré les molosses de la rue de Poitiers acharnés à sa poursuite ; bien peu s'en est fallu <|u il ne pri\àt de la lumière du jour le courageux l)enjo\, fds de la (îironde, (|ui le inciiacail du haut de la tribune. Ton Ion, tontaine Ion Ion !

Si parfois au milieu des discussions on entend des grognements sourds qui glacent l'àme des orateurs isolés , <• Vsl li' farouche sanglier qui les pousse. Ton ton, tontaine ton Ion !

èèè L'ASSEMBLÉE NATIONALE COMIQUE.

Un jour que d'audacieux braconniers avaient voulu tuer sous ses veux sa femelle la république , il s'est précipité la tête baissée contre leurs discours I plusieurs ont mordu la poussière, et tous les autres auraient perdu la vie s'ils ne s'étaient prudemment réfugiés derrière la sonnette du président. La tribune porte encore l'empreinte de ses défenses terribles. Ton ton, tontaine ton ton !

Mais voici que la chasse se rapproche. Entendez-vous ce bruit dans les halliers? A vous, Denjoy ! à vous, aimable Thiers, qui faites le petit ironique en feignant de dormir pour prouver combien ces jeux guerriers vous sont indifférents ! à vous, Vezin dé Macao ! à vous , l'ami Baze ! à vous , célèbre Barrot, qui êtes monté sur un éléphant ! gardez bien l'enceinte ; ne' le laissez pas entrer en Italie, où il ferait du mal aux Autrichiens ! à vous! à vous ! c'est le sanglier !

Buvignicr paraît. Les dames tremblent dans les tribunes , et les huissiers, pleins de dévouement, s'apprêtent à faire au ministère un rempart de leurs corps. Quoi cependant ! est-ce là cet hôte redoutable des bois ? Il monte l'escalier avec la modestie d'un enfant de chœur. Il jette^autour de lui un regard tendre , et d'une voix qu'il s'efforce de rendre aussi douce que celle du rossignol : — Monsieur Drouyn de Lhuys, dit-il , je viens vous offrir de faire avec moi une petite partie de géographie.

Non, ce n'est point là le Buvignier sauvage que M. Merruau nous a dépeint dans les diatribes du Constitutionnel , ou bien si c'est le véritable Buvignier, il a pris la peau d'un gracieux chamois, elles demoiselles qui l'entendent prient leurs mamans de leur en faire cadeau. Elles lui mettraient volontiers un ruban rose au col pour le conduire en laisse.

Pendant que ces choses se passaient , notre célèbre Odilon Barrot a amassé des nuages tout autour de lui , et n'a point tardé à disparaître entièrement.

L'aimable Buvignier continuait avec mélancolie. On voyait qu'il se manierait autant que cela lui était possible , qu'il faisait semblant d'être apprivoisé , et qu il se donnait une peine intinie pour attirer par la douceur le ministre des affaires étrangères aii delà des Alpes. Mais une fois qu'il l'aurait tenu là, il l'aurait dévoré. C'était un piège. M. Drouyn de Lhuys lie s'y est pas laissé prendre ; il a bien vu que le nez de M. Buvignier se tordait , quelques efforts qu'il fît pour le redresser, que ses cheveux ras dénotaient des projets sinistres : et cela ne lui a inspiré aucune confiance. — Monsieur, lui a-t-il répondu, la partie que vous me proposez est fort intéressante, mais je ne dois pas l'accepter, de crainte de vous laisser voir mon jeu. D'ailleurs , les puissances étrangères s'y opposent : elles parient pour moi.

A ces mots, Ledru-Rollin, qui ne pomait j)as supporter que notre célèbre Odilon Barrol restât invisible , s'est mis à jeter dans son nuage des pavés de juillet. Mais les pavés tombaient comme dans un puits sans fond, et l'on n'entendait même pas le bruit de leur chute. C'est que le célèbre Barrot les recevait tous au vol, et les mettait sans mot dire dans sa poche. On n'a pas plus d'empire que cela sur soi-même.

Soudain , l'attention a été distraite par un spectacle imprévu. Tous les yeux se sont levés en l'air pour regarder quelque chose qui semblait descendre vers la tribune. Ce quelque chose, encore indistinct, ressemblait à un orateur en baudruche qui flottait au gré du vent; puis on a reconnu que c'était un ballon avec sa nacelle , et qu'il y a\ait dans la nacelle un être animé ; à mesure que l'aérostat se rapprochait , la forme du voyageur se dessinait davantage ; un instant , à la longueur des membres et à l'élégance de la silhouette qui se détachait sur le ciel , on l'a pris pour une grande levTcfte ; puis la levrette est devenue un homme ; et enfin la poétique figure de M. Lamartine est apparue distinctement. Le ballon s'est arrêté au-dessus de l'assemblée , et du haut de la nacelle qui le balançait mollement, M. de Lamartine, avec une grâce et une aisance au moins égales à celles de Margat dans ses plus belles ascensions, s'est misa agiter ses drapeaux tricolores. Sa voix, tombant de cette hauteur, était souvent emportée par le \cnl et ne nous arrivait que par bouffées ; mais les notes sonores qui vibraient à travers l'espace semblaient sortir d'un instrument plutôt que d'une bouche humaine. Il serait difficile d'imaginer quelque chose de plus curieux qu'un tel discours suspendu sur la tète des auditeurs, et qu'on ne saurait écouter longtemps sans gagner le torticolis. De là où il était placé, M. Lamartine pou\ait \oir la question italienne de très-haut et sous un jour tout différent que ceux qui sont placés à côté d'elle; il en est résulté des singularités de perspective qui ont rendu le poëte assez souvent incompréhensible. Puis, quand aux dernières phrases de l'orateur, le ballon s'est enfui dans le \ide, soit cfFet de l'admiration , ou bien fatigue d'avoir eu le col tendu , il s'est trou\é (pie la plupart des spectateurs ont éprouvé cette espèce de mal de raer que donne l'escarpolette aux personnes qui ne su[)porlent pas la traversée d'Hondeur au Ha\TC.

La parole accentuée du général Cavaignac nous a fort à propos remis en terre ferme. Personne ne se sentait |ilus indisposé, quand Emmanuel Arago est \eiHi offrir à l'assemblée des bonbons maiiritains. Kitmianuel ressemble trop à Sainl-Jiist changé en [ufinlon ; voilà son pitis grand tort: aiilreiiienl il s'exprime en ancien ambassadeur très-capable de faire autre chose qu'un vaudeville a*ec le roi de Prusse.

508 i/assimmhli:i: nationali-: comique.

On annonce Sarrans (june)! — Ah! cette fois c'en est tropl Radetski luinième n'y résisterait pas. Tout le monde sort. — Monsieur le président, laites votre devoir; forcez les représentants de reprendre leurs places. — (Juittez plutôt la vôtre, monsieur Sarrans, répond le petit père Marrast. L'orateur suit ce conseil et le silence se rétablit.

M. Mauguin (aîné) enviait le succès de M. Sarrans (june) ; il l'a obtenu avant que l'assemblée , complètement satisfaite d'un ministre des affaires étrangères qui a sur M. Bastide — le muet — l'avantage d'être sourd, ne passât à l'ordre du jour pur et simple.

9 mars.

Suite de la troisième délibération sur la loi électorale.

Le fameux orateur Dain a eu beaucoup de peine à exciter quelques rumeurs. Personne n'a jamais pu comprendre quel était le sujet d'amendement qu'il menait de traiter d'une façon si supérieure.

La discussion était lancée. M. Vezin avait prévenu l'élève du cours de chinois au collège de France qu'il prendrait aujourd'hui la parole. Il n'a pas manqué à ses serments, et s'est exprimé en ces termes :

« Ka-ka-o-li, vera-soie, Tea Chi-an-li, Ti-an-go chai, Co-ca-o, Aankin, Ma-ka-o boï-boï-boï ! »

11 paraît que ce morceau, textuellement extrait du livre de Confucius sur l'èducalion des chenilles, est d'un chinois assez pur, et ferait l'admiration des mandarins. Ajoutons que l'écriture de M. \ ezin est celle d'un lettré , et qu'elle imite à ravir la queue du Dragon.

C'est M. Huber (de Lille) qui a répondu à cette savante allocution. Malheureusement il a négligé de frotter son nez à la façon chinoise contre celui de M. Vezin, ce qui a un peu nui à l'effet de son discours.

A peine M. Huber était-il rentré dans le silence, que M. Mathieu Louisy, orateur noir, a obtenu , grâce à sa couleur, l'attention qu on l'efuse toujours à Sarrans (june), qui a le tori d'être trop blanc. « Petits béquès , moi vouloir, militaires à li , pas voter, mam's'elle , à g'ande habitation avec pauves noirs à papa Isambert. » — Cet amendement naïf a eu tant de succès que l'excellent Mazuline a voulu montrer aussi ses talents ; mais comme il n'y a^ait pas de brosses dans la tribune , il s'en est allé immédiatemenl.

Alors a |)arii l'ancien Polonais \^ olo^ski, tju'on a surnommé ajuste lilre le Faucher du >ord. En homme qui a l'habitude des athénées où l'on paile dcxaul les dames, il a d'abord salué son auditoire. Puis, pendant, d'après les murmures, (|u'on ne l'axait pas reconnu puisqu'on ne se

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