mars
50,000frinos par mois pour frais ie repréientaiion voies au président, de la république sur !î rropo:^ilion de M. Pesf;-
.Si la vertu disparaissait de la surface de la terre, on la retrouverait dans le cœur d'Anlony Thourel. Cet orateur appartient plus qu'aucun autre à l'ancienne Grèce; Sparte eût été fière de lui avoir donné naissance. Personne ne saurait douter, après ce qui s'est passé aujourd'hui, quAntonj Thouret ne se nourrisse exclusivement de brouet noir. Le ministre Passif, avec un sang-froid bien précieux dans les comjitabilités difliciles, était venu demander ci l'assemblée d'augmenter de cinquante mille francs par mois le traitement de .M. Louis Bonaparte, di.sant qu'il serait impo.ssible au malheureux président de faire à moins les honneurs de la République aux notabilités du faubourg Saint-Germain.
A ces mots un cri d'horreur s'est élevé dans Lacédémone. .Vuloiiy Thourel a roulé comme une montagne de son banc jus(|u au milieu de 1 hémicycle, qu'il a traversé de 1 air (pi'aurait l;i butte .Moiilmartre se promenanl dans la rue Saint-Denis. Il pnrlail un fardeau aussi gros (jue lui, et qu un autre n'aurait pas pu .seulement soulever; mais telle est la force de cet orateur, que, sous le poids de la collection complète du Moniteur, il ne parai.s.<!ait pas plus embarrassé qu'un éléphant chargé d'une tour. La tribune a craipié ; .\ntony Thourel, qui connaît la solidité de cette construcli(m, n'a point eu <rin(|uiéludc et s'e^t écrié : (pi'il allait se débuutonnerl
— .N'en faites rien, lui a-t-on répondu avec ein|»res.s("iiienl ; il y a une dame dans la baignoire du vice-président IJoulay !
— J'ai trop souiïert pour rester plus longtemps enqirisonné! — Disant cela, Antony Thouret portait machinalement la main a son panlalon.
612 l.'ASSKMIU.Ér. NATION Al.i: COMIQIH.
l/effr'ù de I'assenil)léo était au comble; le bureau allait fuir, quand on s'est lieureusenient aperçu ajirès (jue l'oiateur avait usé d'un tiope et ne songeait ]»as du tout à quitter ses vêlements, (^est son cœur seulement qu'Antony Tliouret voulait ouvrir à ses collègues : « Citoyens, il m'est impossible de ne point faire de la proposition de M. Passy une affaire personnelle. On vous demande cincjuante mille francs pour le président. Kb bien, savez-vous ce que ma comédie de l' Antiquaire m'a rapporté de droits d'auteur à l'Odéon? vingt-sept francs, citoyens, vingt-sept francs! Est-ce que je vous ai demandé une augmentation ? jamais. La gloire me suffit. Sous quel prétexte le président de la Uépuhlique se montrerait-il plus exigeant? On ne m'accusera point d'animosilé particulière contre lui. Tout au contraire. Plongés également dans les cachots, nous avons beaucoup souffert tous les deux 1 mais depuis, la patrie nous a récompensés. Je crois que nous devons nous en montrer dignes par une sobriété exemplaire. Ou'il me soit permis de m'offrir pour modèle à monsieur Bonaparte. Accablé à la fois comme poète et connue personnage politiipie de demandes de toute nature, je suis entraîné aussi à des frais de re])résentation considérables, .l'y puis suffire néanmoins avec mes vingt-cinq francs en ni'imposant quelques privations. Le prince a ses Cbaberts, direzvous. Croit-on que les anciens acteurs de l'Odéon qui ont j(Hié ï Anliquairc soient moins désagréables à mon égard ? .N'iiiqiosous point de nouveaux sacrifices au pays! c'est par la frugalité qu'on conserve ini bon estomac. Une nourriture saine et abondante suffit au bonheur de l'homme. Ouant à moi, je crois avoir le droit de dire que je ne maigris pas. Il en sera de même du président s'il marche sur mes traces. Au cas ou l'on croirait cependant qu'il y eût dans la sévérité de mou langage quelque arrièrepensée de spéculation personnelle, j'in\ite tout citoyen à s'exprimer librement. Ma réponse est prête, et je la crois digue d'un habitant de Lacédémone. Austère mais généreux, rien ne me coûtera pour épargner à mon pavs un accroissement de dépenses! Le traitement du président est-il insuffisant? qu'on prenne mes droits d'auteur de l Anliqnairc pour les lui offrir 1 je saurai m'en pri\er a^ec stoïcisme! )v
Vous imaginez facilement l'effet qu'a pu produire une sendjlable allocution. C'est-à-dire qu'Antony Thouret a été applaudi conmic à l'Odéon. Néanmoins le parti athémen, qui veut conduire la nation à sa perte par le luxe et les prodigalités, a repoussé- l'offre du généreux homme. Alors un autre Spartiate nommé Laussédat est monté à la tribune et a traité la question avec un sang-froid imperturbable. Connue à chaque mot il faisait une petite grimace assez singulière, ou le soupçonnait d'avoir un tic. C'est à la lin du discours seulement (|u'on s'est aperçu avec admiration
i..\ i:o.NSTm ami;. — 12 maiss. 5i;j
iliii' ccl oiak'ur cacliait sous son habil un rcnai-d (jui lui iIcMnail la |>oi- Irino |HMi(lant (ju'il parlait.
ElTravL' du liruit (jui so faisait dans 1 assi-nihli'c, le renard de M. Laussédat s'est enfui et est allé mordre les janilies de M. Denjoy, qui a ])oussé aussilûl des cris de Bordelais on marche sur l'aris.
l>e son côté Pascal Duprat a riposté par ces mots : M. Denjoy, vous êtes le Mirabeau de l interruption ! — M. Brives, ajoute le petit père Marrast furieux de tout ce tapage, je vous rappelle nominativement à l'ordre!
Le citoyen Deville n'a pas souffert que son ami Brives fût rappelé à l'ordre sans lui; il a \oulu absolument partager son triomphe. M. (îent s'est le\é aussi; — si bien que ces trois montagnards, debout à la fois et tendant leurs bras menaçants \ers le petit ])ère Marrast, ressemblaient tout à fait au serment des Suisses.
\ oyanl cela, M. Dufaure s'est habille en (iessier, il a accroché la proposition de M. Passif au iiaut d'une perche, et il a ordonné à l'assemblée de voler devant elle. La majorité a salué poliment. Nous connaissions le résultat du scrutin a^ant qu'il ne fut proclamé. Le général P>araguay-d'llil-
liers a bii'U miuIu nnus l'apprenrlre jiar un geste clucard — timlc à poiiilrrr — «juil a adressé du pied rie la tribune aux Imis Suisses (|ui n'a ^aionl pas «piillé leur Itanc
31'» l.ASSKMlil.KL .WiKi.NALl, COMigli:.
13 iHîirs.
Suite de la troisième délibéra' ion sur la loi électorale. — Les incompatitilités.
Tous les gens qui sont allés à Auch ont entendu parler de M. Alem- Rousseau. Dès que l'on arrive dans celte ville, les commissionnaires se précipitent aux portières de la diligence et vous proposent en patois de vous montrer les curiosités. — Ou'avez-vous donc de curieux ici? — La cathédrale et M. Alem-Rousseau ! — A vrai dire, Auch n'est pas une ^ille, c'est un tas de pavés. On ne s y promène pas , on y dégringole , et si le voyageur s'étonne de quelque chose à Auch, c'est qu'un endroit aussi escarpé ne soit pas habité exclusivement par des chèvres. Il est facile de comprendre que dans ce pays-là le principal mérite d'un avocat soit d'avoir le pied sur. Sous ce rap{)ort M. Alem-Umisseau l'emporte sur tous ses concitoyens, et il s'est fait une réputation incomparable en parlant avec un aplomb qu'aucun nutre n'avait possédé avant lui. Telle est la réunion des qualités oratoires qui ont posé M. Alem-Rousseau en rival de la cathédrale d'Auch. — Une fois arrivé à l'assemblée, le célèbre avocat s'est dit que dans un pays plat il aurait trop d'avantages sur ses collègues , lui qui dès son enfance s'exerça à se tenir debout par des miracles d'équilibre. Aussi remarquait-on qu'il montait toujours à la tribune à cloche-pied , afin de rendre des points à ses rivaux. Celait généreux de sa part. Cependant l'assemblée n'a point tenu compte à M. Alem de ce qu'il \oulait bien ne pas se poser sur ses deux jambes. Tant d'injustice a promptenient découragé un homme qui, par tempérament aussi bien que par éducation, partage la fierté des chèvres.
— Depuis longtemps, M. Alem-Rousseau avait renoncé à la parole. Il se con tentait de paraître à l'assemblée orné d'un jabot qui lui sert de serviette à dîner, et le soir de drap de lit. Ouaud M. Alem-Rousseau se lève, son jabot est quelquefois un peu fripé , mais il lui rend une grande fraîcheur en laissant tomber dessus des grains de tabac. En outre, M. Alem- Rousseau ne marche point comme tout le monde, il porte ;a tète à la façon d'un homme qui ploie sous le faix de ses pensées, et il ne fait jamais couper ses cheveux afin qu'elle soit plus lourde. En un mot, ce célèbre avocat est laid autrement que les autres. Il ressemble à la ville d'Auch. Ses concitoyens ne peu\cnt lui adresser qu'un reproche : celui de trop se taire :
— ce qui finirait par les mettre dans la nécessité de forcer leur cathédrale à parler. Pour leur éviter un embarras si pénible, M. Alem-Rousseau a consenti à faire aujourd'hui quelques observations sur le procès-verbal. Personne n'aurait peut-être remarqué cet incident, si nous ne prenions
LA co.Nsrn r A.Mi:. - iv maks. sis
ici plaisir à le constaler. (l'est une jusiice ijue nous voulons rendre à la \ille d Aucli, en souvenir du danger que nous aAons eouru de nous nnnpre vingt fuis le col en parcourant ses rues, dont M. Aleni-lîousseau est le principal ornement.
Après cela, je ne vois pas troj) ce (ju'on peut raconter encore de bien intéressant. I.a facilité d'ékicution du citoyen Hastiat, (jui ne ]iarait pas destiné spécialement par la nature à prononcer des discours, m'avait d'abord fortement surpris. D'où peut donc bien venir, me disais-je, cette facilité chez un économiste maigre, qui bégaye, qui man(|ue d'organe, et qui a plus d'accent que d'originalité \éritable? .l'ai reconnu plus tard avec une grande satisfaction que cette facilité menait d'une brochure que M. Bastial a publiée sur l'incompatibilité d(>s fonctions de ministre avec le mandat de repré>entant , — et qu'il sait très-bien par cœur. Autrement l'orateur ne man(|ue jiuiut d'une certaine bonhomie ; mais peut-être qu'elle lui servirait mieiiv à veiulre avantageusement des besicles dans les foires de village qu'à soutenir des amendements à l'article SI de la loi électorale — un peu trop démocratiques pour être adoptés.
Moutons, réjouissez-vous! .M. lîerger reste éligible. L'assend)lée n'a pas voulu priver le préfet de la Seine du plaisir d'entendre les sermons politiques de l'abbé Fayet (de Pinupimnei.
là imii's
P.ee'.ealion coniesiée du prësideni MarrsBt. — ^^ Adoption de l' article 83 de la loi électorale,
(!e malin, au petit lever, le petit père Alarrast était en proie à la mélancolie. Les deux questeurs Degousée et I-ebrelou vinrent se ranger aiiliiiir de lui suivant les règles de réti(|uetle, cl le bon Degousée, prciiaiil le premier la parole , s'exprima en ces lermes :
— Cher saint Marrast , mius me jiaraissez triste: (piavez-vous , aimable seigneur?
— .Mon président , ajouta militairement le généial Lebrelim, vous me voyez [irèt à accejiter le commandement (pie vous voudrez bien me confier. Je nie rouille dans l'inaction. (, est avec |)eine que jesu|)porte les injustices dont on m'abreuve. Je vois cba(]ue jour mettre à la télé de uns armées des petits généraux qui ne me viennent pas à l'épaule. Il est humiliant pour im homme de ma taille de se sentir ainsi constamment rapetisser. ])ilcs un mol, et je me livre aux manrpuvres ([ui me sont familières : j'éjirouve le besoin d'entourer l'assemblée de patrouilles niimbri-uses cl de déployer en grand uniforme mes talents stratégiques.
-Merci, messieurs, merci , lépuudil I.- pelil p.r.- Mairasl avec une
SIC I \ssfc;Mi5M:i': .\Ailo^.\Ll•: comiqlk.
afFahilité qui trahissait assez son indisposition ; je n'ai l)esoin de rien. Seulement j'éprouve une grande fatigue ; je suis las des lionneurs et je n'aspire plus qu'à rentrer dans l'obscurité.
— Ouoi! oubliez-vous que c'est aujourd hui ijue votre mois expire et qu'on va procéder à une nouvelle élection? Si quelqu'un de vos ennemis vous entendait , il serait capable de profiter de voire désintéressement pour répandre le bruit que vous renoncez à la présidence.
— Oui, bon Degousée, le ])lus fidèle des bommes , je voudrais qu'ils m'entendissent tous ! Ab ! je leur permettrais de lire dans mon àme. Ils verraient bien le cas que je fais des distinctions, et s'il y a au fond de cette àme, naturellement tendre, quelque pensée ambitieuse. Personne ne me connaît, bon Degousée: ^ous êtes peut-être le seul à savoir que je n'ai jusqu'à présent conservé la présidence que sur vos obsessions.
\ ces mois , une grosse larme coula le long des joues du questeur Degousée et descendit comme un limaçon jusqu'à sa boite.
— Mon ami, continua saint Marrast, je vous en prie, allez leur dire que je ne veux pas qu'ils me renomment; qu'il y en a de plus dignes que moi : que je donne ma voix à Buvignier ou bien à M. Gent , pour m'excuser de les avoir si souvent rappelés à l'ordre. S'ils ne veulent pas de Buvignier, dites-leur que je leur conseille de cboisir Tascbereau, qui serait bien plus à son aise au fauteuil que sur son banc. Mais surtout qu'on ne songe pas à moi ! non , plus jamais ! je me soustrais à toute ovation : je veux me retirer dans une solitude où l'on respectera encore plus mon sommeil que dans ce palais. J'éprouve un invincible besoin de dormir; taisez-vous , ab ! taisez-vous ! . . .
Le bon Degousée était tellement consterné qu'il restait muet comme une carpe.
— Cessez vos supplications, s'écria saint Marrast en s'exaltant, tous vos efTorts seraient inutiles. C'est un parti pris. Je sens que je ne serai heureux qu'au sein de la paix des champs. J'irai me réfugier dans ma chaumière natale, au pied de laquelle coule en murmurant un petit ruisseau d'encre qui prend sa source dans l'encrier de Duras. Là, je me livrerai aux travaux du jardinage, je cultiverai quelques articles, et si j'obtiens des primeurs, je les olfrirai à c«ux qui m'auront succédé ! 0 7'us quando le axpieiain '....
— Que voulez-vous dire avec les liusscs? observa le bon Degousée. — 1\ ne s'agit [)oint de Russes, mon ami, répondit saint Marrast avec bonté;
je me suis ser\i d'un mot latin que vous êtes assez heureux pour ne point comprendre. Homme primitif et \igoureux, fraîche nature de laboureur, c'est toi seul que je regretterai j)eul-être, bon Degousée! Mais il faut que nous nous sé|)arions. Je ne sais pas même si je me présenterai aux pro-
1,A CONSTITliAM F. — 15 MAHS. 517
cliainps élorlions... non... je ne le crois pas! Sans doute qu'on nie nommera malgré moi dans plusieurs départements; eh bien, si l'on vient me cliercher, c'est à ma charrue qu'on me trouvera.
— A ous voulez prendie une ferme !
— Oui. J'aurai des jioules; je m'entourerai d'innocents rédacteurs que je nourrirai de ma main et dont l'atTection me dédonnnagera de l'ingratitude des hommes. Je .soufTre trop de mes rapports politiques. C'est en vain que je me suis conduit avec la plus remarquable impartialité. Personne ne m'en a su gré. Mes anciens amis eux-mêmes ne m'ont point pardonné d'avoir cessé de les saluer. Et cependant quelle meilleure preuve pouvais-je donner de l'indépendance de mon caractère? J'ai eu le courage de faire semblant de ne reconnaître personne , d'affecter une fierté qu'on n'aurait jamais attendue de moi d'après mes antécédents. Générosité inutile! tous les partis, mes amis et mes ennemis, sont disposés à dire du mal de moi; personne ne sait à (pioi s'en tenir sur mon com|)te , et les secrétaires eux-mêmes me re|)rochent depuis quel([ue tem])s d'avoir un faible pour la rue de Poitiers. Il est impossible, je le vois bien, de plaire à tout le monde. Je n'y essayerai pas davantage. D'ailleurs, mon intention est de me distraire par un voyage. Je me promets un grand plaisir de visiter incognito l'Europe, à l'état flatteur de laquelle j'ai l'intime conviction d'avoir un peu contribué. Je cacherai mon titre , et sous le nom du Benii Ti'uéhreiix, je parcourrai l'étranger, enseignant sur mon passage aux populati(jns à faire di's ré[)ul)li(pies platonicpies, et aux rédacteurs des Ver(iislrh men nirh l'art de de\enir présidents des assend)lées nationale^;. Je ne me ferai reconnaître que du czar .Nicolas; — trop heureux si je puis profiter de la bienveillance particulière de ce prince pnur lui faiic cnutracter avec la France ime alliance indissoluble. A mon retour je crois que mes concitoyens me rendront justice. Nous voyez donc bien, hdii Degousée , qu'il faut absolument ipie je parte !
Ee (piesteur ne résista pas plus longtemps, et \int faire part à ses collègues des intentions du ])etit père Marrast. Aussi ce cher président n'a-t-il été réélu (ju'avec bcaucou|) de diflicullé — et au deuxième tunr de scrutin. — C'est à peine s'il est resté le temps d aclii|ilrr rciiscmlilc de l'article 8:J de la \n\ électorale.
15 mais.
Troirj'-mo d'^hhoratnn d" U l"i «^kclonln. — VoIP.
— \ous voyez, ami Itallur, (pu- l'assemblée .sdugc! à nous.
— J'en suis vérilahltiiMiil tnurhé, cher Maringouin.
318 I. ass[:.mhi.i:l naiio.nalI': (o.miuli;.
— illons, allons, s'écria M. de Genoiule en tombant au milieu du dialogue , ça va bien ! messieurs , lapons-nous les cuisses en signe de réjouissance. J'ai maintenant le plus grand espoir d'élre nommé a la prochaine lérjislativt'. Clic, clac, clic, clac.
— Quanta moi , répliqua Baltur, je considère mon élection comme certaine : — « Nommons Baltur, nonnnons Battur ! » — -Mon affiche produira sans aucun doute tout son effet. Je suis du très-petit nombre des candidats qui ne tombent pas sous le coup des incompatibilités ; je ne crois pas qu'il y ait en France sept cent cinquante personnes jouissant de cet avantage. Je serai donc élu par force majeure.
— Moi , dit Maringouin , j ai peut-être encore quelque supériorité sur vous, ami Baltur. Orphelin dés ma naissance, jç puis me qualificj- du titre déniant trouvé; loin d exercer une fonction publique, je me vante d'être absolument sans éducation. Pauvre et sans talent^ je suis placé dans les conditions requises par la loi électorale. Je dirai à mes concitoyens : Nous vovez bien Maringouin : il n'est pas juge, il n'est pas préfet, il n'est pas magistral, il n'est ni receveur des contributions, ni administrateur de chemin de fer; il n'a rien, mais il est rempli de zèle ; crétin peut-être, mais disposé à tous les sacrifices ; forte santé d'ailleurs, levant des poids à bras tendu; peu d'orthographe, un bon appétit, des con\ictions sincères, et trop pare.sseux pour jamais occuper une place. Tel est votre Maringouin ! Nommons-le, citoyens! Pourriez-vous ftiire d'ailleurs un meilleur choix, puisqu'il appartient par ses vertus et son indépendance à cette classe de candidats en faveur desquels la loi électorale a exclu le petit père président Brunel et les intrigants qui ont des relations avec les dames. Entre nous , ami Baltur, je crois que rassemblée vienlde donner une bien grande importance politique aux estaminels des déparlemenls ; il sera assez difficile de trouver des candidats ailleurs que là, à moins de prendre des propriétaires fonciers, ou autres gros rentiers qui partagent avec nous l'honneur de vivre à ne rien faire. L'espoir de la France est en ce moment -ci en train de culotter des pipes et de vider sa chope. Le gouvernement provisoire avait porté un grand tort à celle classe de citoyens en négligeant les incompatibilités. Sa faute est réparée ! C'est flatteur pour nous.
— Cher Maringouin , votre raisonnement est jusle. Aussi vais-je de ce pas préparer mes affiches : — « Battur, sans emploi ni talent, mais artiste de tarit d'esprit et de cœur, réclame vos suffrages \ Nommons Battur, c'est le représentant légitime de tous ceux qui ne sont pas forts ! >> — Qu'en pensezvous , monsieur de Genoude ?
— Je pense , messieurs , que nous devons nous laper les cuisses avec plus de vivacité qu'à l'ordinaire. Suivez mon raisonnement. Je fais nom-
LA CONSrnUAMi;. — 15 MAHS. 519
mer Laissac sous-préfet par des reconiniandalions particulières , il devient incapable et je suis député à sa place. Clic, clac, le tour est fait. On ne dira pas que je suis adjudicataire des fournitures de l'armée : non , certes. Je rédige un journal à deux degrés ! — tapons-nous les cuisses , la droite en faveur de Lherbette , la gauche en faveur de Tranchant ; ce n'osl pas un motif d'exclusion.
— Pourriez-vous me dire, cher collègue, demanda le candidat Maringouin, ce que vous entendez par Tranchant ?
— J'entends un petit père qui fait le commerce d'amendenienis en gros et en détail ; il porte en ville aussi.
— Et par Lherbette ?
— J'entends un orateur en fausset , éloquent comme du sirop de vinaigre, et qui vient de mettre le comble à nos vœux en faisant ajouter aux incapacités et incompatibilités parlementaires déjà connues, les actionnaires de chemins, et tous les intéressés généralement quelconques, de toute entreprise soumise, de près ou de loin, au vote législatif.
— Ouc pensez-vous de ce jeune homme enrhumé comme un gendarme contre le(|uel Lherbette a eu un si beau mouvement, qu'on aiuait cru qu il coupait du bouchon avec un couteau mal affdé ?
— Je pense que c'est M. Hovvyne-Tranchère, et je le .soupçonne de souhaiter intérieurement le rétablissement du timbre... dont sa voix a le malheur d'être privée.
— Je voudrais .savoir aussi le nom de ce monsieur qui s'est battu dans la tribune avec Lherbette ])Our lui prendre la parole ; son accent me plaît.
— On le nomme Deslongrais parce (|u'il est de \ire, et Pestel parce qu il est le chef d'un parti qui abuse depuis quelque temps des plats de supplément. Le silence du rusé Besnard suffit pour nous apprendre qu'il a mangé trop de nougat.
— Espérez-vous que ces Pestels feront partie de la prochaine assemblée?
— Sans aucun doute ; Lherbette aussi , moi aussi , vous aussi, lîattur, et Maringouin également : nous nous taperons tous les cuisses jusqu'à l'arrivée de l'héritier légitime. .Mais silence! voici Laissac qui passe. Diteslui que je suis mort; il ne se défiera plus de moi , et je lui ])rendrai ses voix, r.lic, clac !
Telles .sont les réflexions inspirées par le vote définitif de la lui électorale— à trois candidats, — auxquels elle ouxre induhilahlcinenl la carrière parlementaiie.
Donc la constituante n'a plusà discuter que le budget, la loi du conseil d Etat et celle de l;i respiinsabililé des agens du pouvoir, — le tout avant sa flissoluliiin. (.rsl |Kiuri|ii(ii M. de INnscgiir li- magnétiseur hii pni-
lifi
520 l/ASSEMIÎLÉK NATIONALE COMIQUE.
posait (le se proroger dès demain jusqu'à la convocation de la législative ; on a envoyé 31. de Puységur dormir.
Première délibération de la loi sur la responsabilr-é des agens dj pouvoir. — Le BUDGET de 1849. — Discussirn générale.
Ouand il n'y a pas de foin au râtelier du budget, les. . . orateurs se battent ; la discussion entamée aujourd'hui provoquera des ruades. Le président Marrast fera bien de se reculer un peu ; sa position est dangereuse. M. Mathieu, le premier inscrit, n'est point un orateur facile à brider. Les abondants pâturages de la Drôme l'ont vu naître. C'est là qu'il fut élevé dans une entière liberté. Impatient du frein, le poil hérissé, l'œil ardent, les naseaux ouverts, il bondissait au milieu de ses jeunes camarades, franchissant les fossés et les barrières, et désolant par son impétuosité ceux auxquels on avait confié son éducation. C'était une nature vigoureuse et sauvage. On avait toutes les peines du monde à le rattraper, et bien avant qu'il fût parvenu à l'âge de raison, sa réputation était faite dans la Drôme. Les éleveurs le connaissaient sous le nom du Petit- Rouge. Chacun tremblait de l'approcher ; insensible même à l'appât des morceaux de sucre auxquels les jeunes poulains ne résistent pas d'ordinaire, il se montrait indomptable. On voyait bien qu'il deviendrait un jour à venir un orateur de prix. -— Cependant il y avait des heures où , fuyant la chaleur accablante, M. 3Ialhieu allait chercher l'ombre des bois. On le trouvait au fond de quelque solitude gravement assis comme une personne naturelle et plongé dans la méditation. Il faisait ainsi ses études tout seul, et commençait à s'occuper des plus hautes questions de finances. A force de réfléchir, il a pris de la gravité, et compris le bonheur qu'il y aurait de vivre dans des pâturages entièrement exempts d'impôts. Ce n'était point là, ce nous semble, trop mal raisonner pour un poulain.^ En grandissant, M. Mathieu sentit qu'il était appelé par sa vocation à émettre des idées neuves sur le budget ; il se livra à l'étude des mathématiques. Depuis cette époque il a beaucoup perdu de sa fougue, mais il a acquis de l'obstination et du bon sens.
Ainsi, par exemple, l'orateur Mathieu s'est demandé si la République ne pourrait point offrir sur la monarchie un autre avantage que celui de grever nos côtes de centimes additionnels ; et s'il était bien nécessaire que la nation française fût divisée en deux parties, dont l'une aurait pour unique agrément de payer des appointements à l'autre entièrement composée de fonctionnaires. — Partant de ce raisonnement, M. Mathieu
I,\ CONSIITLAMC. — 17 MAKS. 521
esl venu débiter des choses que M. de Lasteyrie , en sa qualité d'ancien cheval de budget, n'a pas pu supporter. Le discours du préopinant, s est-il écrié, est entièrement contraire à l'opinion qu'on a de tout temps professée dans les haras de fonctionnaires que l'ancien régime se plaisait à encourager. D'ailleurs s'il n'y a plus de foin au budget, c'est que M. Ledru- Rollin et le gouvernement provisoire ont tout mangé.
A ces mots des hennissements terribles se sont fait entendre dans la montagne , et la discussion a pris le mors aux dents. Bientôt Garnier- Pagès est arrivé au pas relevé , il agitait fièrement ses grelots et sa belle houppe ; toute sa démarche était tellement majestueuse qu'on l'aurait pris pour lin coursier du sacre. — Puisqu'on nous reproche le foin, a-t-il dit en mettant sa main sur son cœur, suivant la tradition des caissiers poétiques, car c'est à juste titre que Garnier-Pagès a été surnommé le Lamartine des finances, puisqu'on nous reproche le foin , je vais faire connaître ceux qui l'ont pris ! Sachez que les palefreniers de Louis-Philippe avaient tout vendu , et qu'en arrivant, le 2i février, nous n'avons pas trouvé seulement un picotin dans le trésor. Depuis longtemps on achetait tout à crédit , on devait des sommes énormes aux grainetiers ; ils refusaient de fournir même de la paille, et sans l'impôt des quarante-cinq centimes , nous en aurions été réduits à manger de celle de nos chaises !
Ce mouvement oratoire a terminé l'exorde. Tous les habitués de la Comédie-Française se disaient en sortant que l'ancien acteur Marins, lorsqu'il jouait dans son beau temps le rôle d'Ilippolyte, ne repoussait pas avec une plus noble indignation les injustes reproches de Thésée, que .M. Garnier-Pagès ceux de .M. Lasteyrie. 11 ne manquait à M. Pages qu'une tunique et un carquois ; car il a, comme on sait, derrière la tète une chevelure à la grecque qui couvre le col de .*on habit.
-N'oublions |)as la loi sur la responsabilité des agents du pouvoir ; — la première délibération a duré deux heures, pendant lesquelles M. Hubert a prononcé un discours de cin(| minutes. — Cela promet pour les délibéralions ultérieures.
^m da la disîussion géneriie — 3uiget.djE travaux publias
A bord «lu trois-niAts le Utncrr.
>'ous allons bientôt doubler le cap des travaux, publics. Hier, nous avons éprouvé dans les parages de la discussion générale une légère bourrasf|ue qui durait encore c^* malin; mais à présent le temps est superbe. .Nous arriverons en Californie n\un\ si\ semaines. Les trois armateurs