CHAPITRE XIII
l'assuré français isolé CE qu'il doit faire
SOMMAIRE. — La peur de Vinsolvahililé. — Une lettre d'assuré français. — Les faillites anciennes de compagnies américaines. — Une question poséd au président de la Chambre de Commerce française de New-Yorix. — La réponse. — L'usage qu'on en fait. — Les clioses remises au point par M. Henry-E. Gourd.
Lorsque les premiers éclats du scandale arrivèrent en France, surtout par le New-York Herald^ le premier mouvement des assurés
français fut la panique. « Les assurances américaines vont faire faillite, s'écriaient-ils ; ne payons plus nos primes! »
Nous retrouvons dans un dossier la lettre d\in assuré français (décembre iQoS) qui reflète nettement cet état d'esprit.
« J'ai passé avec la compagnie X et la compagnie Y deux contrats de rente viagère. Chacune des deux sociétés répond à peu près de la moitié de la rente et la somme est importante. Je suis très inquiet, car, si elles venaient à manquer à leurs engagements, je me trouverais dans la misère, surtout arrivé à l'âge de 70 ans et perclus de douleurs.
« Je viens vous prier de vouloir bien donner votre appréciation et vos conseils sur ce qui suit, puisque vous connaissez les résultats de l'enquête de la commission du Gouvernement américain et sa décision :
« 1*^ Croyez-vous que ces sociétés ne seront pas mises' en faillite ?
« 2^ Croyez-vous qu'elles pourront continuer à me payer ma rente viagère tous les six mois ?
« 3^ Croyez-vous que leur capital de garantie restera suffisant?
(( 4*^ Croyez-vous qu'elles conserveront leurs succursales à Paris ?
« Veuillez agréer, etc.. »
(Ici le nom d'un assuré habitant le fond d'une province éloignée.)
Ces frayeurs n'étaient, d'ailleurs, pas calmées par les petits fascicules qui circulaient. L'un d'eux, intitulé Compagnies américaines d'assurance sur la vie disparues aux Etals- Unis^ emplissait quatre colonnes d'une énumération funèbre et résumait ainsi son tableau :
Compagnies faillies ^9
— liquidées .... 58
— réassurées. ... 72
Total. , . . 179
Involontairement, le lecteur, assuré français des assurances américaines, voyait déjà le cimetière se creuser pour des fosses nouvelles et frissonnait en se sentant entraîné dans l'effondrement général.
Le 20 janvier 1906, un groupe d'assurés prenait le parti très sage de puiser à la bonne source, c'est-à-dire à New- York. Ils s'adressaient directement à M. Gourd, président de la Chambre française de Commerce, 35, South William Street, New-York, et lui posaient les questions suivantes.
« Monsieur le Président,
« 11 y a actuellement en France, depuis deux mois, une campagne de presse menée avec vigueur contre les compagnies américaines d'assurance sur la vie.
« Qu'y a-t-il de fondé ? Les journaux français prétendent qu'il y a eu des malversations commises par les directeurs ; en un mot, ils donnent la situation de ces compagnies comme désespérée.
« A la suite de ces attaques répétées et de ces accusations graves, nous avons suspendu le paiement de nos primes et attendons votre réponse pour savoir si nous ferons liquider nos polices ou si nous continuerons le paiement.
(( Nous nous en rapportons complètement à vous en cette circonstance ; vous pouvez compter sur notre absolue et entière discrétion, et nous vous prions d'agréer. Monsieur, avec
nos remerciements anticipés, l'assurance de notre considération la plus distinguée. »
(Signatures.)
A cette interrogation si franche, M. le président Gourd répondit avec une netteté qui résume la situation, toujours exacte à l'heure présente.
Messieurs,
« J'ai l'honneur de vous accuser réception de votre lettre du 20 de ce mois, à laquelle j'ai répondu par dépêche : Payez primes^ écris.
« J'ai pris la liberté de vous donner ce conseil par télégramme, parce que j'ai pensé que, si vous attendiez plus de trente jours pour payer ces primes, vous pourriez perdre
le bénéfice de vos versements antérieurs, sans aucune raison d'ailleurs.
i( En effet, bien que l'enquête parlementaire, tenue récemment à New- York, ait révélé des gaspillages considérables qui ont nui, dans une certaine mesure, au rendement des polices de tontines, en diminuant les profits de ces compagnies, leur solvabilité demeure néanmoins indiscutée, autant qu'elle est indiscutable.
« C'est, au surplus, ce que j'ai répété à satiété toutes les fois que cette question a été discutée par notre Chambre de Commerce, et, pour vous faire connaître mon sentiment à cet égard, je vous réfère aux Bulletins de notre compagnie que je vous adresse sous pli séparé (mai et septembre).
« J'ajouterai volontiers que, en raison des changements survenus dans ces compagnies à la suite de l'enquête à laquelle je viens de faire allusion, j'estime qu'elles se trouvent au-
jourd'hui dans une bien meilleure situation qu'à l'époque 011 vous avez souscrit vos polices et que vous n'avez pas la moindre inquiétude à avoir] sur le sort de ces dernières, quand l'échéance sera venue, tout en faisant la part de la différence que l'on constate généralement entre les promesses des agents et les résultats définitifs donnés par les tontines.
« Veuillez agréer, Messieurs, mes sincères^ salutations.
« Le président de la Chambre de Commerce française à New-York, « Signé : Henry-E. Gourd. »
On ne saurait mieux dire. Pas de danger d'insolvabilité; mais pas d'espoir de retrouver les avantages promis par les polices-distribution. Toutes les promesses^ qui ont déterminé l'assuré à accepter de préférence le contrat
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américain, s'évanouissent sans retour, et Ton doit s'estimer heureux de ne pas se trouver en présence d'une impossibilité pure et simple de tenir les engagements minima.
Le point de vue semblait aussi sévère que juste, mais Tun des directeurs parisiens de Grandes Assurances jugea qu'il y avait, dans la lettre « privée » du président de la Chambre française, une superbe base à réclame, et le Matin du 24 février publia, sous la rubrique Magnifiques résultats de la Mutual Life^ un long article qui reproduisait, avec commentaires à l'appui, le texte de la missive confidentielle.
M. le président Gourd tint à remettre les choses au point, et, le 10 avril 1906, il adressa à M. Paul Baudry, directeur général de la Mutual Life^ 20, boulevard Montmartre, à
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Paris, une lettre très impérative, qui se terminait par ce passage :
« Sans doute, Monsieur, je n'ai rien à modifier à ma lettre, dont les conclusions s'appliquaient à un cas particulier et n'étaient pas en contradiction avec celles formulées précédemment par moi, dont la presse s'était fait l'écho. J'écrivais, en effet, à des personnes déjà assurées qui me demandaient si elles devaient continuer à payer leurs primes à la Mutual Life, et je les engageais, pour les raisons que j'indiquais, — raisons dont vous avez tiré, d'ailleurs, le parti que l'on sait, — à ne pas renoncer aux bénéfices de leurs versements antérieurs. Mais s'il se fût agi, au contraire, d'un de nos compatriotes, qui neûl pas préalablement souscrit une assurance et qui sollicitât de moi un avis en vue d'une décision à prendre^ je lui aurais écrit ce que je n'ai cessé d'écrire en pareille occasion aux correspondants de notre Chambre. Je lui aurais
conseillé de s'adresser à une de nos grandes compagnies françaises, qui présentent, à mon sens, comme je l'ai répété à satiété dans notre Bulletin mensuel, plus de garanties que les compagnies américaines, parce qu'elles sont plus sagement administrées et soumises à un contrôle plus sévère, ainsi que vous ne pouvez manquer d'en convenir vous-même, monsieur le directeur général, à la suite des scandales retentissants auxquels le nom de votre compagnie a été mêlé et des procès auxquels ils ont donné naissance. J'aurais ajouté que, si les promesses faites par nos grandes compagnies peuvent paraître moins avantageuses, d'une première vue, que celles de leurs concurrentes d'Amérique, du moins elles sont mieux tenues, tandis qu'il y a un écart parfois très considérable entre les résultats probables, annoncés pour amorcer les clients par des compagnies d'assurances comme la Mutual Life^ et le rendement, à l'échéance de leurs
polices à effets différés, ce qu'il importe de prendre en très sérieuse considération au moment de choisir entre les compagnies françaises et américaines.
« Voilà, monsieur le directeur, ce que jel vous aurais écrit si vous m'aviez demandéj d'une façon générale, mon sentiment sur cette] question, et j'imagine volontiers que vouî n'auriez pas été tenté de communiquer ma] réponse à la presse ; mais comme, sans m( consulter, vous avez créé dans l'esprit des lecteurs du Matin et de votre circulaire une im-^ pression tout autre, qu'il m'importe de modi-. fier, je vous prie, et au besoin vous requiers, j de faire insérer, dans le même journal et à la^ même place, les réflexions que je viens d'avoir riionneur de vous soumettre. Si vous vous y| refusez, au demeurant, je les ferai publier moi-même. SI
i< Veuillez agréer, monsieur le directeur
général, Tassurance de ma considération distinguée.
(•i Le président^
(( Henry-E. Gourd (i). »
La consultation peut être méditée aujourd'hui, comme au début de 1906, par les assurés français dans rinquiétude.
C'est le conseil de la sagesse, sous la forme de ce résumé présidentiel, qui était jadis d'usage à la fm des débats d'assises, et qui remettait les choses exagérées ou diffuses dans leur juste proportion.
{i) Bulletin de la Chambre de Commerce française de New-York, avril 1906.