‹ Assureurs américains et assurés françaisChapitre 5 sur 44 · RÉFLEXE · texte numérisé non relu

RÉFLEXE

SOMMAIRE. — Le siècle de a Coopération et de lu Mutualité. — Deux Mutuelles et une demi-Mutuelle contre les Assurances françaises à prime fixe. — Une plaidoirie de M" Albert Martin. — Raisons qui ont fait renoncer à la Mutualité-Vie en Angleterre. — Le capital-actions est une assurance contre les risques d'exploitation. — Le capital-actions est une assurance contre les cours des valeurs. — La mutuelle, arrivée à un certain degré d'extension, supprime la garantie du contrôle des intéressés et établit la dictature du personnel dirigeant.

La lin du dix-neuvième siècle a porté à un haut degré de développement deux admirables institutions sociales : la Coopération et la Miiliialilé.

L'une et l'autre se caractérisent par refTorl fraternel d'individualités que séparait jusqu'alors Pégoïsme ou l'ignorance. Pulvérisées, désunies, ces individualités tombent sous la domination d'énergies prévoyantes, qui rationnent leurs avantages en s'attribuant à elles-mêmes la part du lion : c'est le patronat commercial, le patronat industriel, l'entrepreneur d'assurances. Groupés, associés, les faibles d'hier choisissent des spécialistes, directeurs ou actuaires, qui se chargent du fonctionnement technique de l'afTaire. Les profits leur demeurent et reto^nbent en une multitude de mains au lieu de se concentrer dans quelquesunes.

Rien de plus louable, et c'est à bon droit que les dithyrambes émus des économistes, les prix académiques et les récompenses nationales sont largement distribués à ces tentatives de bonne entente pour la vie meilleure. Mais, de même que la vertu est calquée par

le vice, SOUS le nom d'hypocrisie, de même la coopération n'est souvent qu'un masque recouvrant Tesprit mercantile le plus rétrograde. Et nous pouvons ajouter — puisque ce sujet nous occupe ici plus particulièrement — la mutualité n'échappe pas davantage à la contrefaçoQ. A l'heure actuelle, les similimutualités abondent , et , après avoir attiré le crédule public par leur philanthropie d'affiches, elles laissent apparaître à l'œil de l'analyste le calcul d'un commerçant retors, parfois simple directeur d'une véritable entreprise de jeu.

Les trois mutuelles américaines, c'est-àdire les deux mutuelles New-York ei Mutual d'une part et d'autre part la demi-mutuelle VEquitable^ jouèrent savamment de la corde mutualiste.

« Vos assurances françaises sont des entre-

prises de spéculation, disaient-elles. L'assurance est chez vous un moyen de gagner de l'argent, un placement, une propriété.

« Voyez la société des Assurances générales : c'est la plus ancienne et vous avez particulièrement raison d'en être fiers; mais l'action de cette compagnie à prime fixe^ de cette entreprise de capitalistes, valait, au cours du 2 novembre 1900, 3!^.5oo francs, ce qui est normal, puisque l'exercice de 1908 arapporté, exactement, i.3oo francs nets.

(( Le Phénix^ lui, n'a rien à envier aux Assurances générales. Le cours du i3 avril 1904 a atteint 33. 000 francs, ayant rapporté, en 1903, i.35o francs.

u La Nationale n'est pas dans une situation moins brillante : i.i52 francs de revenu; cours, 27.500 francs ! »

Peut-on justifier une pareille rémunération et un semblable grossissement du capital d'origine ?

« Ces sociétés — et ici nous reproduisons textuellement le passage de la plaidoirie de M^ Albert Martin, avocat de la Mutual Life dans le procès qu'elle soutint en 1896 contre les Assurances générales — font naître une accumulation énorme de capitaux : ces capitaux portent le nom de réserve. Le capital originaire devient bientôtinsignifiant, parrapport au capital de réserve. Il n'en, résulte donc qu'une garantie illusoire.

« Mais, particularité curieuse, le capital originaire n'en continue pas moins à être rémunéré, et ce capital, qui h Torigine prenait une rémunération relativement modeste, en obtient une qui va toujours grandissant. De sorte qu'on assiste, dans les sociétés (d'assurances sur la vie) par actions, à ce spectacle vraiment curieux et passablement contradictoire : que la rémunération du capital va toujours croissant, tandis que le service rendu aux assurés va toujours diminuant.

(( Frappés de ces contradictions, les Américains elles Anglais, gens pratiques, ont pensé qu'il y avait lieu de supprimer la rémunération du capital, puisqu'il ne garantit rien, pour ainsi dire. »

Ici, le bout de l'oreille commence à percer. Il n'est pas exact de dire que les Anglais — gens pratiques à coup sûr — ont opposé les mutuelles-vie aux assurances-vie par actions. Ils ont commencé parla. \J Equitable anglaise, très distincte de son homonyme américaine, a ouvert la marche, à partir de 1766. Mais, nos voisins n'ont pas persisté dans cette voie. Comme les nôtres, comme les assurances hollandaises, qui ont été parmi les meilleurs ouvriers de la première heure, les assurances anglaises, le Gresham^ YUnion^ etc., spécialisées sur le territoire des trois royaumes ou

installées sur le continent, ont cru nécessaire d'ajouter à la garantie du calcul mathématique des risques le volant régulateur du capital-actions.

En effet, ainsi que nous l'indiquions incidemmentdans l'avant-propos du présent livre, il est des risques d\idministralion qu'il est bon de laisser à des capitalistes pouvantperdre impunément certaines sommes, sans que leur avenir ou celui des leurs soit compromis. Il est facile de citer toujours les Assurances générales, le Phénix, Ir Nationale; leurs revenus sont élevés et la capitalisation de ces revenus conduit à des estimations fort hautes de l'action primitive. Mais ce sont là trois compagnies à prime fixe sur 16. L'action de \ Union ne vaut que 4.600 francs; celle de V Urbaine, i.^î.^o francs; celle de la Foncière, ç)3o francs; celle de V Abeille, 6^0 francs ; celle de la France, 505 francs; celle du Nord, /^3o francs. Avec le Soleil, on se rabat à 2 1 5 francs ;

avec le Monde, à 187 francs; avec. la Caisse paternelle, h 118 francs; avec V Aigle, à 111 francs; et il faudrait se contenter de totaux encore moindres, s'il s'agissait de la Confiance ,(\\x Patrimoine on de la Providence (1). Bien plus, la liste mortuaire que les conquérants américains agitent triomphalement, celle qui commence au Crédit viager pour s'arrêter à la Caisse des Familles, démontre surabondamment que Tanémie n'est pas le seul péril à redouter et que la mort peut suivre. La mort, autrement dit la liquidation, la faillite même, c'est le risque suprême de l'administration. On constate qu'il est encouru dans une assez forte mesure, avec tout le cortège des ruines qu'il entraîne. Il y a danger! Que les assurés

(1) Il ne faut pas oublier qu'il existe on France une mutuelle-vie sérieusement gérée : la Mutuelle-Vie^ 2, place du Théâtre-Français. Elle est d'origine normande; c'est une branche de l'ancienne Mutuelle ou Mutuelle de Rouen.

prennent au moins cette précaution de pousser au premier rang-, comme garantie de solvabilité, les actionnaires !

Outre les risques d'administration, il en est d'ailleurs un autre que M. de Gourcy, l'ancien directeur des Assurances générales, avait précisé avec cette admirable vigueur de style qui lui était familière. « Le capital-actions, disait-il dans une brochure que nous parcourions il y a quelques semaines, est une assurance contre le cours des valeurs. » Cela était écrit après 1870,3 la suite des désastres qui avaient infligé une dépréciation formidable à tous nos fonds publics.

yu'est-ce qui garantit, en effet, Texécution des contrats en cours? Qu'est-ce qui vous donne la certitude que la pension viagère de 2.000 francs, acquise en échange de la remise

d'un petit héritage, vous sera fidèlement payée jusqu'à votre mort?

Ce sont les réserves.

Ces réserves atteignaient à la fin de 1908, pour nos assurances françaises, des totaux variant de 795 millions ( Générale) , 520 millions [Nationale)^ 3i6 millions (P/ze/n'x), jusqu'à 28 millions {Aigle) ^ 26 millions {Providence)^ 24 millions [Confiance)^ i5 millions et demi {Nord), 11 millions {Patrimoine).

Ou'arriverait-il, si une commotion de politique extérieure et intérieure entraînait l'effondrement que la rente française a connu à la fin du premier Empire ou celui que les fonds russes viennent d'éprouver à la suite de la guerre de Mandchourie ?

11 arriverait que le réservoir du capital viendrait combler les vides produits par l'affaissement des cours, vides d^autant plus grands que les réserves sont plus fortes, ei l'on se trouverait alors fort heureux de constater

que ce capital, soi-disant inutile, s'était accru en proportions des réserves, c'est-à-dire des vides à combler.

Avec les « mutuelles » — nous parlons des mutuelles-vie, car nous sommes disposés à admettre avec M. de Courcy que la forme des mutuelles est fort pratique pour toute autre assurance que la vie — l'assuré semble de toute façon beaucoup plus exposé aux surprises, aux rafales du sort.

U administration de la compagnie a beau lui donner l'illusion de la prime fixe; elle a beau substituer au va-et-vient des cotisations annuelles « une prime pure » — déterminée par le calcul des probabilités suivant Tâge, et choisie de façon à dei»ieurer une prime maxinui ; elle a beau y ajouter pour les frais généraux une « prime de chargement » rigou--

Sf) ASSUREURS AMERICAINS ET ASSURES FRANÇAIS

reusement égale; grossir les « réserves » au point de paralyser tous les risques possibles de dépréciation; donner, en un mot, la fixité annuelle des assurances-actions. Un défaut apparaîtra toujours. Le personnel dirigeant formera une coterie sans contrôle, que dans le lointain la multitude des assurés suivra du bout de la lorgnette, sans pouvoir rien empêcher.

Dans les coopératives de consommation ouvrière, la fissure par où le germe de destruction s'est introduit est précisément la souveraineté despotique de ce personnel dirigeant. La dictature est aisée à saisir dans la démocratie pure. Quand il y a autant de maîtres, la foule des employés et de la « bureaucratie supérieure » devient fatalement maîtresse unique. Et avec cette maîtrise, qu'aurait contrôlée et dominée une assemblée forcément réduite d'actionnaires^ intervient la corruption des gros traitements, des commissions

fantastiques et des « affaires » personnelles greffées sur les affaires sociales.

La Mutualité — l'œuvre de tous pour tous — devient la chose de quelques-uns. Elle est la « Mutualité réflexe », créatrice de prébendes et de formidables fortunes. Son vernis philanthropique n'est plus que la coloration de la bulle savonneuse vers laquelle se tourne le nez étonné des badauds.

Le bluff — le « soufflage », pour respecter la traduction littérale de cette expression d'argot britannique — le bliif[ a joué ! L'attention a été captée — les poches sont vides.

Page 1