PROCÉDÉS
SOMMAIRE. — La personnalité des directeurs européens.
— Biographie de M. Paul Baudry par M" Pouillet.
— Les traitements. — Afficties, brochures et courtiers. — Les Palais de V Assurance ; les Milliards de V Assurance; la statistique des clients.— Le bon marché de V Assurance.
— Tous les risques sont couverts., duel et suicide. — Concurrence sans merci : le contrôle ; débauchage de clients et procès.
V^oilà les compagnies américaines installées dans les somptueux hôteLs déjà bâtis ou du moins dessinés en épure sur les tables des commis d'architectes.
Le public français sait que New-York, Equi-
table ou Miiiiial^ toutes sont les champions de Tesprit mutualiste moderne contre les vieilles forteresses capitalistes des assurancesvie par actions. Elles sont déjà, par cette auréole même, entourées de la faveur des initiatives jeunes. Elles ont pour elles l'avenir — contre elles le passé !
Mais les hommes d'affaires d'outre-atlantique sont pénétrés de la vérité de cet axiouie : (( Tant vaut l'homme, tant vaut la chose ! » Ils ne voudront, pour les représenter sur la terre productrice de la vieille Europe, que des hommes énergiques, audacieux, ayant dans les veines cette volonté impitoyable, que PAmériquc croit produire plus que tout autre sol.
L'échantillon le plus attachant du genre fut certainement M. Paul Baudry, directeur de Tagence française de la Mutual Life.
« Si j'étais peintre et si je voulais faire le portrait de M. Paul Baudry, disait M^ Pouil-
let, clans une plaidoirie restée fameuse [Assurances générales contre \a Mutual Life, i^O^^)^ j'aurais peut-être de quoi vous égayer, en vous racontant un peu son histoire.
(( Je le prendrais d'abord appartenant à l'Université en qualité de simple maître d'études, ce qui n'a d'ailleurs rien que de très honorable ; je le prendrais ensuite dans une compagnievinicole; je le verrais entrer au Crédit Viager... dont il nous reprochera la déconfiture à nous, compagnie française ! Après cela, nous le verrions entrera V Equitable, qu'il quitte pour entrer à la Mutual Life, h laquelle il se dévoue corps et âme, comme il s'était dévoué auparavant pour Y Equitable.
<( Dans tous les procès, il y a toujours un côté comique. Si nous prenons M. Baudry dans l'année 1887, il est encore à V Equitable. Il fait un petit livre, une petite brochure dans laquelle il prend pour épigraphe une phrase de lui : « La jalousie est un hommage mala-
droit que rinfériorité rend au mérite. » Ce j^etit livre est intitulé: « La supériorité de Y Equitable des Etats-Unis prouvée par les attaques de ses concurrents. »
a II y dépense une verve très grande pour démontrer qu'il n y a qu'une compagnie au monde : V Equitable, c'est la seule supérieure; la supériorité appartient à V Inéquitable. »
« Mais, dans le courant de 1888, la Mutual Life vient en France. M. Baudry était connu pour un homme extrêmement actif, elle Fembauctie.
« 11 est, à cette époque, 1888, dès son origine, inspecteur de la Compagnie la Mutual Life. il écrit alors dans un autre petit livre:
« Envisagée à ce double point de vue de la gestion financière et de la mutualité, VEquitable ne vient qu'en troisième place, c'est-àdire ai])rès\3L New-York... Parmi les compagnies américaines, la Mutual Life s'impose incontestablement au choix de l'assuré.
«■ C'est le même homme, employant les mêmes phrases, peut-être la même plume, la même encre, qui dit en 1888 l'opposé de ce qu'il avait dit en 18S7. La compagnie de 1887, c'était VEquilable ; elle était supérieure à toutes les autres. En 1888, la Mutual Life arrive en France ; c'est alors elle, tout naturellement, qui prend cette qualité, puisqu'elle Pa prise comme inspecteur général. C'est une raison que, pour ma part, je trouve, en effet, sans réplique. »
Lesépigrammes du célèbre avocat n'ont pas entamé d'ailleurs lenergie hautaine de l'ancien petit professeur des Ardennes, devenu le plus gros des « prébendiers » de l'assurance étrangère.
L'Amérique cote les hommes libres en dol-
lars, comme elle cotait, à une époque relativement récente, les esclaves ; et quand il s'agit de collaborateurs, elle nliésite pas à pratiquer l'axiome: « Peu importe ce qu'ils coûtent, pourvu qu'ils rapportent. » L'idée est fortement ancrée l\ tous les degrés de l'échelle sociale, et les Chevaliers du Travail, au temps de leur splendeur^ n'avaient pas marchandé dix mille dollars de traitement à leur chef Powderly.
Les grands directeurs du département européen vont donc connaître ces larges rémunérations, que nos entreprises continentales remplacent par la portion congrue. En principe, le procédé utilisé est la combinaison du « fixe », auquel s'ajoute le stimulant d'un pourcentage variable sur les bénéfices. La « prime à l'effort », le coup de fouet de l'intérêt, ne pouvait être négligé par ces psychologues pratiques. Néanmoins, en certaines entreprises, la New-y'ork, par exemple, \e fixe an direc-
44 ASSUREURS AMÉRICAINS El' ASSURÉS FRANÇAIS
leur général pourTEumpe atteint 20.000 dollars — cent mille francs.
M. Paul Baudry, non moins Yankee que les Yankees eux-mêmes, manœuvra autrement.
« Ces connaisseurs d'hommes ne me connaissent pas encore, dut-il songer. Si haut qu'ils me cotent, je saurai leur prouver que je vaux encore davantage. »
Et effectivement, dès sa nomination, il refusa les émoluments fixes; il se « fit entrepreneur », assumant toutes les charges, moyennant un tant pour cent plus élevé. Grâce à son art de la publicité, grâce au choix de ses collaborateurs, il sut, pendant de longues années, maintenir un bénéfice annuel et personnel, que ses concurrents, aussi bien que ses amis, évaluaient à trois cent mille francs.
Ainsi dégagé des soucis matériels de Texis-
tence, un business man peut agir surropinion avec la sécurité de la force. Pour peu que le génie de la réclame l'ait marqué de son empreinte, à la suite de Barnum, il multipliera les miracles.
Les affiches multicolores et multiformes, rappelant celles qui nous traduisent en images l'héroïque épopée du capitaine Cody, envahiront les gares, les tunnels du Métropolitain, les encoignures des immeubles non encore soumis au reculement et les palissades qui clôturent les chantiers de construction. Aux entr'actes, elles nous apparaîtront sur le second rideau des théâtres. La clé d'or, maniée avec dextérité, ouvrira à l'entreprise même de moralité douteuse la presse quotidienne, hebdomadaire ou mensuelle, illustrée ou nonillustrée, sérieuse ou comique, parisienne ou provinciale, a L'atmosphère sera créée ainsi peu à pou » et, dans la mémoiic de tous, la mutualité-assurance s'imprimera à côté du
chocolat Ménier, des pastilles Géraudel et des potages Maggi. La publicité, poussée jusqu'à l'obsession, aura prédisposé l'esprit distrait à écouter les courtiers, les « inspecteurs » qui, choisis avec soin, dans tous les milieux, dans tous les partis, depuis le gentilhomme des grands cercles jusqu'au Gaudissart professionnel, sauront emporter la police définitive, dûment approuvée et signée.
Tous ces éléments, affiches, clichés, entrefilets, inspecteurs, courtiers, constituent les pièces d'un jeu d'échecs, savamment manié d'après quelques règles directrices.
Tout d'abord, il faut donner Timpression de la richesse, d'une richesse fabuleuse, telle que peut l'enfanter la terre des milliardaires. Biens immeubles et réserves de valeurs dé-
filent en un cinématographe savamment composé :
La New-York énumère avec orgueil :
Millions de dollars.
1° Son siège social de New-York,
17 étages, valeur 5.ooo.ooo
2^ Le siège de Paris i.3oo.ooo
3^ — de Berlin. . . . 355. ooo h^ — de Vienne. . . . 335. ooo 5" — de Buda-Pestli. . . 55o.ooo 6° — d'Amsterdam. . . i5o.ooo 7^ — de Montréal . . . 35o.ooo 8^ — de Kansas City (Missouri) 1.200.000
9° — d'Omaha(Nebraska) 65o.ooo 10" — de Saint-Paul (Minnesota). . 45o.ooo
11° — de Minncapolis (Minnesota) . 600.000
h'Equiiable utilise un mode d'exposé
quelque peu différent. On chercherait en vain des estimations d'architecte sous les photographies du siège social, 120, Broadway New-York, du siège de Paris (3, place de rOpéra), de Vienne, de Madrid, de Berlin, de Boston, de Saint-Louis (Missouri), de Tennessee, de Melbourne (Australie), de Denver (Colorado), de Sydney (Australie).
Mais (( elle possède dans les principales capitales de l'Europe des immeubles représentant une valeur de 3o millions de francs (i5 millions pour Paris) ». Sa garantie spéciale immobilière peut donc sembler suffisante.
Quant à la Mulnnl Life^ elle ne descend pas non plus jusqu'aux détails; son bilan évalue les immeubles un peu plus de 179 millions, et les brochures de propagande nous permettent de contempler les fragments les plus décoratifs de cette collection de palais : siège central de New-York (Nassau Gedar
\\ illiam et Liberty Streets), les onze immeubles groupés autour du pavillon de Hanovre, les numéros 16, 17, 18 Cornhill, à Londres, l'hôtel de la Marks-rafen Strasse, à Berlin, l'immeuble de Boston (Etats-Unis), celui de Philadelphie, un autre 142-146, Broadway, à New-York, celui de Sydney (Australie), celui de BufTalo, de Washington, de San Francisco — celui-là existe-t-il encore?
Les immeubles précédemment évalués ne forment d'ailleurs qu'un appoint dans V actif totalj résultant des comptes du grand livre, pour chacune des trois compagnies new-yorkaises.
L'actif total de la New-York^ d'après le dernier bilan publié par sa succursale française, s'élève à :