fr
Deux milliards deux cent cinquante-huit mit lions.
L'actif de YEqiiUable^ lui, s'arrête à :
2.145.000.000 francs deux milliards cenl quarante-cinq millions.
L'actif de Xïx Mutual Life ne le cède en rien aux deux précédents; il est égal à :
2.284.862.026 fr. 78 deux milliards deux cent quatre-vingtquatre millions.
Et les rédacteurs de cette littérature budgétaire ne manquent pas de préciser les prêts garantis par première hypothèque, les prêts sur valeurs mobilières, les obligations possédées, les titres de rentes d'Etat. — Y Equitable notamment ajoute « qu'elle a fait en Europe des dépôts permanents s'élevant à 4^ millions, f
ce qui, ajouté à ses 3o millions de francs d'immeubles situés en Europe, porte ses garanties spéciales pour le vieux confinent à 75 millions de francs ».
Ces « mutuelles », chacune deux fois milliardaire, dirigées par des conseils qui « réunissent jusqu'à c?za? milliards de francs de fortune personnelle, comme celui de VEquitable^ ne peuvent manquer d'attirer h elles un véritable torrent d'afïaires.
Au 3i décembre 1904, if était parfaitement exact — Tenquète de la législature de TEtat de New-York nous permet de le constater — que :
La New-York réunissait 924.712 polices, représentant en assurances 1 .928.609.808 dollars ;
h"^ Equitable réunissait 564.591 polices, représentant en assurances 1.495.5/12.842 dollars;
La Mulaal Life réunissait 659.5/44 polices, représentant en assurances 1.547.611.660 dollars.
La tache des courtiers, en vérité, semblait facile. Enfacedesmeilleuresde nos assurances
françaises, les trois grandes assurances d'outre-mer prenaient Tallure du Bon Marché^ du Louvre ou de la Samaritaine en face de nos vieilles maisons de hautluxe. Aces Grands Magasins reviennent l'engouement et Tafflux du public épris du moindre prix.
Le moindre prix ! Cet argument irrésistible du grand commerce moderne ne faisait pas défaut aux compagnies américaines.
Laissons de côté le compartiment des renies viagères^ qui a pour but d' améliorer la situation de rassuré pendant sa vie ; prenons celui de l'assurance en cas de décès, — Tassurancevie proprement dite, puisque c'est elle qui répare les dommages causés par la mort.
Les brochures courantes distinguent trois formes de cette assurance en cas de décès :
i"" L'assLirance-vie entière à prime viagère;
2« L'assurance-vie entière à prime temporaire ;
3" L'assurance mixte.
Ces trois systèmes garantissent le paiement d\in capital^ au décès de l'assuré. Toutefois, dans l'assurance mixte, le capital est également garanti, en cas de vie de rassuré, à l'expiration de la période fixée. Nous reviendrons sur cette dernière combinaison, la plus naturelle aux hommes d'affaires, pères de famille.
Comparé au barème français, dit sans participation, le barème américain semblerait très légèrement supérieur.
Exemple I. — Assurance pour la vie entière sur une seule tête; âge du souscripteur, 21 ans; capital assuré, i.ooo francs.
Compagnies françaises . . . . kj fr. 5o
New- York 19 62
Equitable 19 62
Mutual Life .19 62
Exemple II. — Assurance mixte au bout de vingt ans; âge du souscripteur, /ioans; capital assuré, i.ooo francs.
Compagnie française 49 ^i*- ^o
Compagnie américaine . . . . 53 fr. 98
Il semblerait donc que le vendeur français d'assurances eut sur son ccmcurrent une écrasante supériorité. Le courtier américain ne se laisse pas désarçonner pour si peu. Au père de famille prévoyant, il répond : « Que désirezvous, somme toute? En cas de mort, constituer un fonds de secours? En cas de survie, une épargne ? Je vais vous appliquer un tarif inférieur à celui des compagnies par actions. Seulement au bout de vingt ans, si vous survivez, on vous remboursera les primes « nues », sans intérêt. Que vous importe? Vivant, vous saurez faire face aux besoins de tous... D'ailleurs, dans tous les cas, la distribution différée des bénéfices j accolée à toute combinaison
quelle qu'elle soit, vient faire surgir cet argument commun : l'avance de quelques centimes vous met en réserve des avantages considérables. Quel estcelui qui, moyennant i o centimes, ne veut acquérir i et même lo francs? » La ristourne-réclame, jointe à la souplesse des utilisations de tarif, a fait le miracle. Le souscripteur a signé la police, qui prend le transatlantique vers le siège central.
Le « vendeur » a été si aimable, si engageant, il a su si bien aplanir toutes les difficultés, que l'assuré nouveau a vécu dans une atmosphère de confiance.
On a eu soin de bien insister sur Vinconfeslabililé des polices. « Au bout de deux ans, la police que délivre la société américaine devient incontestable et par ce fait constitue pour
rassuré ou ses ayants droit un titre de garantie dont la valeur est absolue et indiscutable. »
Le « suicide », qui résilie les polices françaises, n'a aucun effet sur les polices américaines. Une affaire fameuse a permis récemment à la Malual Life de démontrer, à ce point de vue, l'ampleur de ses contrats.
Les « risques de voyage » et de « séjour à l'étranger», même le « duel » sont compris, bien entendu, dans les éventualités normales, ainsi qu'il convient à une race aventureuse et voyageuse comme la race anglo-saxonne.
Enfin, les « risques de guerre » sont admis de plein droit, sans qu'il soit besoin de ces surprimes, qu'affectionnent nos compagnies françaises trop disposées à marquer d'un tarif supplémentaire toute marcbe en avant.
Mais ce courtier, si conciliant envers le souscripteur, se retourne contre les concurrents surtout français avec une impitoyable rancune. Toutes les armes sont bonnes, et le procès que nous avons cité entre les Assurances générales et la Mutual Life — transformées en champions des deux civilisations et des deux écoles — révèle, à cet égard, d'innombrables épisodes.
En 1890, l'agent de la Mutual enlève à la Générale un client, M. Godard, de Verdun. Le courtier assaillant a affirmé à Tassuré crédule que l'Etat de New- York garantit les assurances par Vexistence même du contrôle administratif. « Nous sommes contrôlés par l'Etat de New-York et par tous les Etats de r Union. (Ju'avez-vous à craindre? La surveillance française est illusoire. La nôtre est une
véritable garantie. En outre, tout assuré, par voie d'expert, peut faire examiner la gestion de la compagnie, les registres étant, de par la loi américaine, à sa disposition pendant les heures de bureau. Par ce procédé, les compagnies se surveillent les unes les autres, en choisissant comme délégué un assuré « de leurs rivales. » Nous connaissons cette argumentation, où la confusion du contrôle et de la (( garantie » proprement dite est habilement créée. L'agent de la Générale avait beau répondre: (( Si l'Etat de New- York est garant^ comment se fait-il qu'il y ait eu en quelques années 128 naufrages de compagnies américaines? « Le client joua les coquettes, et, touché par la solvabilité de l'État de New-York, fit pencher finalement la balance du côté américain.
En 1892, c'est un nommé Parent, agent de la Miilual, qui se plaint d'une police subitement abandonnée « par suite de nombreuses petites feuilles imprimées qui tombent sur les com-
LA PERIODE t)E CONQUETE 69
pagnies américaines comme une pluie pénétrante » !
En 1894, un émissairedela Mutual, accompagné d'un huissier qui ne se nomme pas, rend visite à l'agent lyonnais d'une compagnie française, le pique au jeu, et lui fait émettre contre la société alors nouvellement intervenue des appréciations peu bienveillantes. L'huissier alors se dévoile et rédige un constat, en vue d'une procédure ultérieure.
Ces escarmouches, ces coups d'épingle et de stylet eurent d'ailleurs pour épilogue le grand procès entre la Générale eilix Mutual, où cette dernière, aussi bien en première instance qu'en appel, fut condamnée, comme ayant dépassé les limites de la réclame laudative et s'étant engagée sur le domaine de la réclame diffamante pour le concurrent.
Les coulisses de l'histoire nous montrent que les grandes « thèses » comptent souvent sur les petits moyens.