CHAPITRE IV
Deux expéditions sont organisées.— Le Tonquin et son équipage. — Le capitaine Thoru ; son caractère. — Les Partners et les Clercs. — Les Voyageurs canadiens, leur emploi, leurs mœurs. — Un bateau canadien et son équipage. — Leur voyage par terre et par eau. — Leur arrivée à New-York. — Préparatifs pour un voyage maritime. — Précautions clandestines. — Lettre d'instructions.
Pour metire à fin cette grande entreprise de commerce et de colonisation, deux expéditions avaient été projetées par M. Astor, l’une par mer, l’autre par terre. La première devait porter le personvel, les provisions, les munitions, les marchandises nécessaires pour établir un comptoir fortifié à l'embouchure de la Colombia. La seconde, conduite par M. Hunt et dirigée vers le même point, devait remonter le Missouri, traverser les Montagnes Rocheuses, et noter, en passaut, les endroits où des comptoirs intérieurs pourraient être établis pour former une ligne de communications à travers le Contient. Nous nous occuperons d’abord de l’expédition maritime.
M. Astor fit choix d'un hon vaisseau de 299
tonneaux, normmé le Tonquin. If était armé de dix canons et monté par un équipage de vingt hommes. Outre un assortiment de marchandises pour trafiquer avec les Naturels de la côte et de l'intérieur, ce vaisseau portait les membrures d'un schooner quidevait être employé pour le cabotage. On y avait aussi placé des semences destinées à fertiliser le sol; enfin on n'avait rien omis de ce qui pouvait être utile à l'établissement. Le commandement du vaisseau fut confié à Jonathan Thorn, de New-York, lieutenant dans la marine des États-Unis, et qui avait une permission d’absence. C'était un homme ferme et courageux qui s'était distingué dans la guerre avec Tripoli, et qui étant accoutumé à la discipline de la marine militaire était considéré par M. Astor comme très propre à conduire une entreprise semblable. Quatre des Partners devaient s’embarquer dans le vaisseau : c’étaient MM. Mac Kay, . Mac Dougal , David Stuart et son neveu Robert Stuart. M. Mac Dougal avait reçu les pouvoirs de M. Astor pour agir comme son représentant en l'absence de M. Hunt, et pour voter, en son nom, sur toutes Îles questions qui pourraient s'élever avant la réunion des personnes intéressées dans le voyage.
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douze Cleres, dont plusieurs étaient natifs du Canada et avaieut quelque expérience du commerce indien. Ils étaient engagés au service de la Compagnie pour cinq années, moyennant un équipement anuuel, montant à 200 francs, et 2,500 francs payables à l'expiration des cinq années. En cas de mauvaise conduite, ils pouvaient être renvoyés et perdre leurs gages; mais s'ils se comportaient bien, on leur promettait de l'avancement et des places de Partners. Leur intérêt s’identifiait donc en quelque façon avec celui de la Compagnie.
Plusieurs artisans devaient pareillement s’embarquer pour subveuir aux besoins de la colonie. Mais la portion la plus remarquable de cette troupe bigarrée consistait en treize Voyageurs canadiens , qui s'étaient engagés pour cinq ans. Comme cette classe de fonctionnaires se représentera continuellement dans le cours de notre récit, et qu'elle forme une de ces castes fortement marquées qui, dans notre vaste continent, sont nées des circonstances géographiques, et des mœurs, des origines, des ressources variées des habitants, nous rIlons esquisser, pour l’instrucon du lecteur, quelques-uns de ses principaux caractères.
Les Voyageurs forment une sorte de confrateruité dans le Canada, comme les #rrieros, ou
muletiers, en Espagne. Comme eux ils sont employés dans de longues expéditions de voyage et de trafic, avec cette différence, que les Arrieros voyagent par terre, sur des mules et des chevaux, les Voyageurs par eau, avec des canots et des bar. ques.
On peut dire que les Voyageurs sont nés du commerce des pelleteries, car ils ont été employés originairement par les premiers marchands franeais, dans leurs expéditions à travers le vaste hbyrinthe des rivières et des lacs. Ils étaient contemporains des Coureurs des bois déjà mentionnés. Comme eux, dans les intervalles de leurs longues et laborieuses expéditions, ils étaient habitués à passer leur temps dans la débauche et l'oisiveté, dépensant avec légèreté leur pénible gain, et rivalisant avec les Indiens en imprévoyance et en indolente sensualité.
Quand le Canada passa sous la domination auglaise, les vieiltes Maisons de commerce françaises furent détruites. Les Voyageurs comme les Coureurs des bois furent pendant un temps mécontents, découragés, et eurent quelque peine à s’habituer au service des nouveaux venus, si différents en manières comme en langage de leurs anciens patrons. Par degrés cependant ils s’accoutumèrent au changement, et à la fin ils en vinrent à considérer les marchands de four--
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rure anglais, et spécialement les membres de la Compagnie du Nord-ouest, comme les légitimes seigneurs de la création.
Le costume des Voyageurs est généralement moitié civilisé, moitié sauvage. Ils portent une capote faite d’une couverture, une chemise de coton rayé, un pantalon de drap ou des bas de cuir, des mocassins de peau de daim et unc ceinture de laine bigarrée à laquelle sont suspeudus le couteau, la poche à tabac, et différents autres ustensiles. Leur langage offre le même mélange : c’est un patois français brodé de phrases anglaises et de mots indiens. La vie de ces Voyageurs se passe dans des expéditions lointaines et périlleuses, au service des particuliers, et surtout des marchands de fourrure. Ils sont généralement de race française, et ont hérité beaucoup de la gaieté de leurs ancêtres. Leur tête est remplie d’auecdotes, et ils sont toujours prêts à danser et à chanter. Ils ont hérité aussi d’un fonds de civilité et de complaisance. Au lieu de se traiter mutuellement avec la rudesse et la grossièreté ordinaires aux hommes qui mènent une vie labovieuse, ils sont toujours prêts à s’obliger réciproquement, échangeant entre eux de bons offices, se prétant assistance dans toutes les occasions, et se servant des appellations familières de cousin et de frère, quoique en effet il n’y ait entre
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de eux aucune parenté. Leur bienveillance mutuelle | coura
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(12 nauté d'aventures et de dangers, qui naît de leur force
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In’y a pas d'hommes plus soumis à leurs chefs, rapid
plus capables de supporter la fatigue, plus joyeu- devan sement résignés dans les privations. Ils ne sont qui fe jamais si heureux que pendant le cours des rudes avait expéditions où ils s’épuisent à remonter les riviè- nos Îe res, à traverser les lacs, campant la nuit sur leurs des bords, bivouaqueut en plein air, et bavardant au- liers 4 tour de leurs feux. Ce sont d’habiles et vigoureux évano bateliers, prêts à ramer sans murmure du matin grand jusqu’au soir. Celui qui gouverne le bateau chante quelq souvent une vieille chanson française terminée leur fi par un refrain qu'ils répètent tous ensemble, en leur « marquant la mesure avec leurs rames. Si de temps mais en temps ils se laissent abattre et diminuent leurs vières eflorts, il n’y a qu’à entonner une chanson de ce ne pe geure pour les remettre en bonne humeur et en à peu pleine activité. Les rivières du Canada retentissent leurs sans cesse de ces couplets français, transmis de qu'ell bouche en bouche et de père en fils depuis les pre- geurs miers jours de la colonie. Par une chaude et belle plus : soirée d'été, rien n’est plus gracieux que de voir Indie un bateau glisser sur le sein tranquille des lacs, les leurs rames marquant la cadence de ces vieux refrains ; des
ou de suivre un canot qui coule légèrement sur le La
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ASTORIA. 59 courant rapide d'une rivière canadienne, tandis que les passagers chantent en chœur de toute la force de leurs poumons.
Mais nous parlons de choses qui passent avec rapidité. [invasion graduelle des machines chasse devant elle Loute poésie. Les bateaux à vapeur, qui feront disparaitre en peu de temps ce qu'il y avait de romanesque dans nos rivières et dans nos lacs, se sont montrés aussi fatals à la race des Voyageurs canadiens qu'à celle des bateliers du Mississipi. La gloire des Voyageurs est évanouie : ils ne sont plus les souverains, les grands navigateurs du désert. On en voit encore quelques uns côtoyant de temps en temps, avec leur frèle barque, les Lacs inférieurs, et dressant leur camp, allamant leurs feux sur le rivage; mais il ne leur restera bientôt plus que ces rivières éloignées, obstruées, peu profondes, que ne peuvent pas visiter les bateaux à vapeur. D'ici à peu d'années ils disparaitront graduellement ; leurs chansons s’éteindront comme les échos qu'elles éveillaient autrefois ; et la race des Voyageurs canadiens tombera dans l’oubli ou ne sera plus rappelée à la mémoire, comme celle des Iudiens leurs associés, que pour prêter des couleurs locales, des images poétiques à l’histoire des temps passés.
La inanicre brillante et fanfaronne dont nos
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