CHAPITRE VIIL
Embouchure de la Colombia. — Tribus aborigènes. — Leurs pèches. -— Leurs canots. — Hardis navigateurs. — Indiens chasseurs et Indiens pêcheurs ; différence dans leur organisation physique. — On cherche un emplacement pour l’établissement, — Expédition de Mac Dougal et de David Stuart. — Comcomly, le chef borgne. — Influence de la richesse chez les Sauvages. — Esclarage. — Aristocratie des Tètesplates. — Hospitalité des Chinooks. — Conquête de la fille de Comcomly.
La Colombia, jusqu’à dix ou douze lieues de son embouchure dans l'Océan, n’est à proprement parler qu'un bras de mer, dentelé par des baies profondes, et dont la largeur varie d’une lieue à deux lieues un tiers. Des bas-fonds qui s’étendent presque d’un rivage à l’autre, et sur lesquels les vents et les courants produisent quelquefois des brisants tumultueux, en rendent l'entrée difficile ct dangereuse. Le cours de la rivière véritable, lorsque les rives du bras de mer se resserrent, n’a guère qu'un sixième de lieue de largeur. Comme nous l'avons déjà dit, l'embouchure de ce bras de mer est bornée, du côté du midi, par une langue de terre basse et sablonneuse qui s’avance dans l'Océan, et qu’on appelle communément la Pointe Adams. A l'opposite, du côté du nord, s'élève le
Cap Désappointement. C'est une espèce de péninsule, terminée par une éminence escarpée, couverte de pins, el jointe au continent par un col bas et étroit. En dedans de ce nromontoire est une baie vaste et ouverte, qui se termine à la Pointe Chinook, ainsi appelée du nom d’une tribu voisine. La baie fut nommée haie de Baker. C’est là que le Tonquin était ancré,
Les Indiens qui habitaient vers l'embouchure de la rivière, et avec qui la Compagnie devait avoir les plus fréquents rapports, étaient divisés, à cette époque, en quatre tribus : Les Chinooks, les Clatsops, les Wahkiacums et les Cathlamets. Ils se ressemblaient pour le physique, pour le costume, pour le langage, pour les manières, et étaient probablement de la même race : mais ils se trouvaient divisés en tribus, ou plutôt en hordes, par les scissions si fréquentes parmi les Sauvages.
Ils vivaient généralement de la pêche : quelquefois, à la vérité, ils chassaient l'élan et le daim, et prenaient au piége les oiseaux des étangs et des rivières, mais c’étaient la des régals accidentels. Leur principale subsistance était basée sur le saumon, et sur les autres poissons qui abondent dans la Colombia ainsi que dans ses affluents. Ils y joignaient des racines et des herbes, et en particulier du wappatoo, qui se trouve dans les îles de la rivière.
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De même que les Indiens de la Plaine, qui vivent de leur chasse, sont des cavaliers hardis et habiles, tout fiers de leurs chevaux ; de même les Indiens pécheurs de la côte excellent dans la conduite des canots, et ne se trouvent jamais plus à leur aise que lorsqu'ils sont balancés par les vagues. Leurs canots varient de forme et de grandeur. Quelques-uns, taillés dans un seul arbre de sapin ou de cèdre blanc, ont plus de cinquante pieds de long, et peuvent contenir trente personnes; ils sont soutenus par des traverses d’environ trois pouces d'épaisseur, et leurs platsbords se renversent en dehors de manière à repousser les vagues. La poupe et la proue sont décorées de figures grotesques d'homme et d'animaux, qui ont quelquefois cinq pieds de hauteur.
Pour conduire ces canots, les Sauvages se servent de rames de quatre à cinq pieds de longñeur : ils sont agenouillés par couple et accroupis sur leurs talons, tandis que l’un d’eux, placé à la poupe, gouverne avec une rame semblable. Les femmes sont aussi habiles que les hommes à nager les canots, et prennent généralement le gouvernail.
On ne peut voir sans surprise avec quelle intrépide tranquillité ces Sauvages se hasardent dans leurs légères barques sur la mer la plus orageusc. Ils semblent voler sur la houle comme des oiseaux marins. Si une vague jette le canot sur un flanc
et menace de le renverser, ceux qui sont du côté du vent se penchent sur le plat-bord «ni est en l'air, enfoucent profondément leurs rames dans les flots, et non seulement regagnent l’équilibre, mais donnent à leur barque une vigoureuse impulsion en avant.
Les effets produits sur le corps et sur l'esprit humain par les différents genres de vie se reconnaissent d’une manière frappante dansle contraste qui existe entre les Indiens chasseurs des Prairies et les Indiens pêcheurs de la côte. Les premiers, parcourant toujours les plaines à cheval, gagnant leur nourriture par des exercices hardis, et subsistant principalement de viande, sont généralement grands, musculeux, bien faits, quoique maigres, et d'un naturel fier et courageux. Les derniers, restant en embuscade sur les bords de la rivière, ou s’accroupissant dans leurs canots, sont ordinairement petits et mal conformes ; ils ont des jambes cagneuses, des chevilles épaisses, de larges pieds plats. Ils sont également inférieurs en force musculaire et en activité à leurs confrères des Prairies.
Ayant fait connaître ces particularités concernant les Indiens des environs, nous allons revenir aux intérêts immédiats du Tonquin et de son équipage.
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ASTORIA. 117 mais avec aussi peu de succès, et l’on y renoncça enfin. Cependant le Capitaine et quelques-uns des Partners remontérent la rivière, dans la grande chaloupe , jusqu’à une certaine distance , afin de trouver un emplacement convenable pour l’établissement projeté. Leurs vieilles jalousies et leurs différends continuaient. Ils ne pouvaient s’accorder dans leur manière de voir, et le Capitaine s'opposait absolument à ce qu’on choisit un endroit situé trop haut sur la rivière. Ils revinrent donc d'assez mauvaise humeur à la baie de Baker. Les Partners proposèrent d'aller visiter le rivage opposé, mais le Capitaine était impatient de continuer sa route : il pensait que toutes ces excursions ne servaient qu'à perdre du temps. Il se décida donc à débarquer tout d’un coup ; à con-
struire nn abri pour y déposer la partie de la car-
gaison qui était destinée à l'établissement , et,
ayant débarrassé son vaisseau de ses hôtes incom-
modes, à poursuivre son voyage côtier, confor-
mément aux instructions.
En conséquence, le jour suivant, et sans se donner la peine de consulter les Partners , il débarqua dans la baie de Baker, et commenca à élever un hangar pour y déposer la charpente, le gréement, l'équipement et l’approvisionnement du schooner, qui devait être construit pour l'usage de l'établissement.
Cette soudaine détermination de l'obstiné Capitaine offensa grièvement M. Mac Dougal, qui, étant le procurateur et le représentant deM. Astor, se regardait maintenant comme le chef de la colonie. Dès le même jour (5 avril) il partit pour le rivage méridional avec M. David Stuart. N'ayant plus à disputer contre le Capitaine, ils trouvèrent bieutôt un endroit qui leur parut convenable pour l'établissement de leur comptoir. C'était une pointe de terre appelée la Pointe George, où il y avait un bon havre, et où des vaisseaux de
deux cents tonneaux pouvaient approcher à moins de cent cinquante pieds du rivage.
Une journée fut ainsi profitablement employée. Le lendemain les Partners repassèrent la rivière et débarquirent sur le côté septentrional, afin de visiter le village des Chinooks, situé plusieurs milles au-dessus de l'endroit où le Tonquin était mouillé. Ils furent reçus avec grande hospitalité par le chef de ces Indiens. C'était x vieux Sauvage rusé, qui n'avait qu'un œil, et qui se nommait Gomcomly. Il figurera souvent dans cette narration. Chaque village forme une sorte de petite souveraineté gouvernée par un chef, qui n’a cependant que peu d'influence, excepté quand
il possède de grandes richesses, c’est-à-dire des |
canots, des esclaves et des femmes. Plus un chef, en effet, a de femmes, plus c'est un grand chef.
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et après leur mort on ne rend aucun devoir à leurs nployée. restes.
L La ri- Une singulière coutume existe, non seulement trional, parmi les Chinooks, mais aussi chez la plupart situé plu- des tribus de cette partie de la côte; elle consiste Tonquin | à aplatir le front des enfants. L'opération nécesde hospi- saire pour produire cette difformité commence un vieux aussitôt après la naissance. L'enfant est couché . et qui se dans une auge de bois, faisant oflice de berceau. ent dans | L'endroit où sa tête repose est plus élevé que le : ne sorte | reste : on place un bourrelet sur son front, on chef, qui |. met par-dessus un morceau d’écorce, et on serre pté quand | le tout avec des cordes qui passent dans des trous i-dire des | percés de chaque côté de l’auge. Comme la presun chef, sion de la tête entre le bourrelet et la planche est
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ble ; mais la figure de l’enfant, dans cet état, est ridiculement hideuse. « Ses petits yeux noirs étant forcés à saillir par l’étroitesse des bandages, ressemblent, dit-on, à ceux d’une souris étranglée dans une trappe. »
Une année de compression, environ, est suflisante pour produire l'effet désiré, Au bout de ce temps, l’enfant sort de ses ligamens avec une tête tout à fait aplatie, et la conserve ainsi conformée jusqu’à la fin de ses jours. Il faut remarquer que cet aplatissement de la tête a une certaine signification aristocratique, comme la mutilation des pieds chez les dames chinoises; c’est, pour le moins, un signe de liberté, car il n’est permis à aucun esclave de gratifier ses enfants de cette difformité désirable. Les esclaves sont tous, par conséquent, des T'étes-rondes.
Les deux Partners passèrent très agréablement une partie de la journée avec ces dignes Sauvages. Mac Dougal, qui était quelque peu vain de son rang officiel , leur avait fait entendre qu'ils étaient deux chefs d’une grande compagnie commerçante qui devait s'établir dans le pays. Le chef aborigène, qui malgré la perte de son œil avait la vue fort pénétrante, et qui avait quelquefois trafiqué avec des Blancs, aperçut immédiatement l’avantage qu'il trouverait à gagner l'amitié de deux hôtes aussi importants. Il les régala donc de son
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mieux avec du saumon et du wappatoo. Le lendemain les Partners se préparéi'ent à retourner au vaisseau, selon leurs promesses. Ils avaient à traverser près de trois lieues d’une baie ouverte ; le vent était frais, les vagues fortes. Comcomly leur fit des représentations sur le danger auquel ils allaient s’exposer ; mais ils étaient décidés et lancèrent leur bateau. L'habile chef les suivit, à quelque distance, dans son canot. A peine avaientils ramé un quart de lieue, quand une vague brisa sur le bateau et le renversa. Ils étaient en danger imminent de se noyer, surtout Mac Dougal, qui ne savait pas nager, lorsque Comcomly vint en bondissant sur les vagues, dans son léger canot, et les arracha de leur tombe humide.
Ils furent conduits sur la rive. On y alluma du feu, leurs vêtements furent séchés, et ensuite Comcomly les ramena dans son village. Là il fit tout ce qu'il put pour les amuser, pendant trois jours qu’ils y furent retenus par le mauvais temps. Ses gens dansèrent en leur présence ; ses femmes et ses filles s’efforcèrent, par toates les séductions de leur sexe, de trouver grâce devant eux: quelques-unes même se peiguirent avec de l'argile rouge et s’oignirent d'huile de poisson , pour donner plus de lustre à leurs charmes. II parait que M. Mac Dougal avait un cœur susceptible de céder à l'influence du beau sexe. Nous ne
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savons pas au juste s’il fut ou non touché ce jour la, mais on verra dans le cours de cet ouvrage que l’une des filles de l’hospitalier Comcomly fit la conquête du grand Éri de la Compagnie américaine des Fourrures.
Quand le vent fut apaisé et que la mer fut devenue tranquille, le chef borgne des Chinooks fit équiper son canot de cérémonie, et conduisit ses hôtes au vaisseau. Ils y furent reçus avec joie, car on avait ressenti des appréhensions sur leur destinée. Comcomly et ses gens furent régalés à bord du Tonquin, et libéralement récompensés de leur hospitalité ainsi que de leurs bons services. Ils retournèrent chez eux grandement satisfaits, après avoir promis de rester amis et fidèles alliés des hommes blancs.
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