CHAPITRE IX
Pointe George. — Fondation d’Astoria. — Visiteurs indiens. — Leur réception. — Le Capitaine taboue le vaisseau. — Départ du Tonquin.— Réflexions sur la conduite du capitaine Thorn.
D'arrës les rapports des deux Partners explorateurs, on décida que le comptoir serait établi sur la Pointe George. Il est vrai qu’eux-mêmes w'étaient point parfaitement satisfaits de cette situation et désiraient continuer leurs recherches, maisle capitaine Thorn, impatient de débar-quer sa cargaison et de continuer son voyage, protesta résolument contre ce qu'il appelait de «nouvelles parties de plaisir. »
En couséquence, le 12 avril, la chaloupe fut chargée de toutes les choses nécessaires, et seize personnes s’y embarquèrent pour commencer l'établissement. Le Tonquin devait les suivre aussitôt que le havre aurait été sondé.
Ayant traversé la vaste embouchure de la rivière, nos aventuriers débarquérent et campèrent au fond d’une petite baie située en dedans de la Pointe George. La situation choisie pour le poste fortifié était sur une élévation qui faisait face au nord ; de là on découvrait tout le bras de mer, ses barres sablonneuses, ses brisants tumultueux, el sur la gauche, le Cap Désippointement, éloigné
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de cinq lienes. Le pays environnant avait toute la fraicheur du printemps ; les arbres étaient couverts de leurs jeunes feuilles ; le temps était superbe, et toute la nature semblait magnifique à des hommes qui sortaient d’une longue prison à bord d’un vaisseau. Peu de temps après, le Tonquin fit route à travers le difficile chenal et vint mouiller dans la petite baie; il fut salué du camp par trois volées de mousqueterie et par trois acclamations : il rendit le salut par trois acclamations et trois coups de canon. |
Une partie des hommes s’occupèrent alors d’abattre les arbres, d’arracher les buissons, et de déterminer l'emplacement sur lequel le magasin à poudre, la maison d'habitation et les magasins allaient être construits de troncs d'arbres, et couverts d’écorce. D’autres hommes débarquaient les pièces nécessaires pour la construction du vaissean caboteur, £t s’occupaient à les réunir; d’'autres, enfin, préparaient un jardin pour y planter les semences des divers végétaux. I s'aoit alors de donner un nom à cet embryon de métropole.
Celui du fondateur et du soutien de l'entreprise se présenta naturellement, et la ville future fut appelée Astoria.
Les Indiens du voisinage arrivaient en foule. Quelques-uns apportaient, pour traliquer, des peaux de loutre de terre et de mer ; d’autres
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venaient pour observer et pour satisfaire leur curiosilé, car on dit qu'ils la poussent jusqu'à l’impertinence : mais une portion assez considérable n'avait pas d'autre but que de déroher, les lois du meum et du tuum étant peu respectées par eux. Parmi ceux qui entouraient le vaisseau dans leurs canots, on distinguait le chef Chinook, Comcomly, et ses sujets liges. Ceux-ci étaient bien reçus par Mac Dougal, enchanté de commencer ses fonctions et d'acquérir de l'importance aux yeux de ses futurs voisins. La confusion qu'ils causaient sur le navire, et le désordre que ce petit trafic introduisait dans la cargaison, échautfaient la bile du Capitaine, qui avait un souverain mépris pour le chef borgne et pour toute sa suite. Il se plaignait hautement de ce que son vaisseau était encombré par une nuée de mendiants indiens qui n'avaient pas une peau à vendre. À la fin il défendit positivement tout commerce à bord. M. Mac Dougal se décida alors à débarquer et à établir ses quartiers au campement, où il pourrait sans contrôle exercer ses droits et jouir de sa dignité.
Cependant les discussions des deux pouvoirs rivaux continuaient, mais principalement par lettres. Les jours, les semaines s’éconlaient, et les magasins nécessaires pour recevoir la cargaison u'élaient pas encore prêts. Le vaisseau était re-
tenu dans le port, et le Capitaine était fatigué par des demandes répétées des différents articles nécessaires pour l'établissement ou pour le trafic avec les Naturels. Il s’ensuivit une correspondance pleine d’aigreur, dans laquelle le Capitaine se plaignait amèrement du temps perdu en parties de plaisir (nom qu’il donnait aux expéditions cexploratrices), et de celui consumé à préparer le terrain d’un potager, au lieu de débarrasser son vaisseau. À la fin cependant ces différends furent ajustés sinon à la satisfaction, du moins à l’aquiescement de toutes les parties. La portion de la cargaison destinée à l'usage d’Astoria fut débarquée, et le vaisseau se trouva libre de continuer son voyage.
Le Tonquin devant suivre la côte vers le nord pour faire le commerce des pelleteries dans différents havres, et toucher à Astoria, à son retour en automne, il fut décidé à l’ananimité que M. Mac Kay s’y embarquerait, comme subrécargue, et emmènerait M. Lewis comme clerc.
Le vaisseau appareilla, le 1°° juin, mais il fut retenu pendant plusieurs jours dans la baie de Baker par les vents contraires. Cependant, dans la matinée du 5, une belle brise enfla ses voiles, ct il partit légèrement pour son fatal voyage, d’où il ue devait jamais revenir!
En revisant la conduite du capitaine Thorn,
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en examinant sa correspondance chagrine et quelquefois fantasque, l'impression totale qui en reste est décidément en sa faveur. On peut sourire de sa simplicité et du peu d’étendue de son esprit, qui lui faisaient regarder comme frivoles toutes les choses en dehors de sa profession, qui lui faisaient prendre en dédain la vanité de quelques uns de ses coadjuteurs et les recherches littéraires ou scientifiques de quelques autres : mais cependant on ne peut s'empêcher d'applaudir à son consciencieux dévouement pour les intérêts de sou commettant, et pour ce qu'il considérait comme le véritable but de l’entreprise dans laquelle il était engagé. 11 méritait certainement d'être blâmé, en quelques circonstances, pour l'aspérité de ses manières et la nature arbitraire de ses mesures; mais beaucoup de ce qu’il ÿ aurait à reprendre dans cette partie de sa conduite peut être attribué aux rigides notions de devoir qu’il avait acquises dans l’école tyrannique d’on vaisseau de guerre, aussi bien qu'à la manière si différente dont ses compagnons cet lui interprétaient les instructions de M.'Astor. En outre son esprit semble avoir été presque dérangé par les soupçons qu'il avait conçus relativement à la loyauté de ses associés: et pourtant, sur ce point, il y avait encore des circonstances qui pouvaient en quelque sorte le justifier. Les relations des
États-Unis et de la Grande-Bretagne étaient en ce moment dans un état critique. Plusieurs des Partners étaient Anglais, et si la guerre venait à éclater, ceux-ci pouvaient être disposés à abandonner le pavillon sous lequel ils servaient momentanément. Leur démarche auprès du ministère anglais à New-York montre avec quels sentiments douteux ils s'étaient embarqués dans l’entreprise. Ils avaient été employés par la Compagnie du Nord-ouest et pouvaient vouloir se rallier a elle, si les événements venaient menacer dans son enfance la colonie de M. Astor. Nous avons appris, en outre, de la bouche même d’un des Partners, que quelques uns d’entre eux, qui étaient jeunes et étourdis, s'amusaient méchamment à tourmenter le soupconneux Capitaine par des entretiens mystérieux et par des actions qu'il ne pouvait s'expliquer.
Nous citons ces circonstances pour excuser les suppositions du Capitaine Thorn, car autrement on pourrait les trouver étranges et extravagantes. Nous sommes convaincu que la plupart des Partners élaient parfaitement fidèles et méritaient la confiance qui avait été placée en eux. Cependant l'honnète Capitaine n'avait pas toujours tort, et la suite prouvera qu'il s'était formé une opinion assez Juste concernant l'intégrité du superbe Mac Dougal.
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