‹ Astoria [microforme]Chapitre 22 sur 79 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Bruits inquiétants. — Une reconnaissance, — Préparatifs pour l'établissement d’un comptoir, — Une visite inattendue. — Un espion dans le camp. -- Expédition dans l’intérieur. — Rives de la Colombia. — Mont des Cercueils. — Sépultures indiennes, — La terre des Esprits. — La vallée de la Colombia. -— La Pointe Vancouver. — Chutes et Rapides. — Un grand marché aux poissons. — Le village de Wish-Ram, — Diflérence entre les Indiens pêcheurs et les Indiens chasseurs. — Effets des habitudes du commerce sur le caractère des Indiens. — Poste établi sur l'Oakinagan.

Tanpis que les Astoriens étaient activement occupés à terminer leur comptoir et leur fort, un {ndien de la partie supérieure de la rivière leur raconta qu'une trentaine d'hommes blancs avaient paru sur les rives de la Colombia et bâtissaient des maisons au second rapide. Cette dernière circonstance causa beaucoup d'inquiétude. Nous avons déjà dit que la Compagnie du Nord-ouest avait établi des postes à l’ouest des Montagnes Rocheuses, dans une contrée appelée par elle Nouvelle-Calédonie, et qui, s'étendant du 52° au 55° degré de latitude nord, appartient au territoire anglais. On craignait qu’elle ne cherchât à s'avancer maintenant dans les limites améri-

caines, ét à s'emparer de la partie supérieure de la rivière, pour devancer la Compagnie américaine dans le commerce des environs. En ce cason pouvait prévoir des disputes sanglantes, comme celles qu’avaient engendrées autrefois les rivalités des anciennes Compagnies de Fourrures.

Quelques hommes furent chargés de remonter la rivière et de s'assurer de la vérité de ce récit. Ils allèrent jusqu’au pied du premier rapide, éloigné d’euviron 66 lieues ; mais rien n’annoncait que des hommes blancs se fussent établis dans le voisinage.

Cependant, peu de temps après leur retour,

on apprit positivement par deux Indiens errants

que la Compagnie du Nord-ouest avait effective- |

ment élevé un comptoir sur la rivière Spokan, qui tombe dans la branche septentrionale de l: Colombia.

Ce qui rendait cette circoustance plus fâcheuse, c'était que les Astoriens, vu leur petit nombre actuel et les besoins de leur établissement , ne

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nétrer dans le pays de différents côtés, de manière à s'assurer le commerce de l’intérieur. On résolut cependant de lancer un contre-poid

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ASTORIA. 131 Deux Indiens, qui connaissaient le pays, promirent de le mener dans un endroit abondant en castors, et peu distant du Spokan. Si M. David Stuart trouvait les Indiens bien disposés, et la situation avantageuse, il devait s’y établir pour quelque temps.

Le 15 juillet, comme M. Stuart était prét à s'embarquer, on aperçut un canot qui se dirigeait vers le havre et qui était conduit par neuf Blancs. On fit beaucoup de suppositions relativement à ces étrangers, car il était encore trop tôt pour qu’ils pussent appartenir à la caravane qui devait traverser les montagnes, sous la conduite de M. Hunt. Lorsque le canot se fut approché on distingua l’'étendard britannique, et quand il eut abordé, un de ceux qui le montaient s’avanca et s’annonca comme M. David Thompson , astronome et partner de la Compagnie du Nord-ouest. D’après son récit, il s'était mis en route l'année précédente pour traverser les Montagnes Rocheuses, avec une troupe assez forte et une provision de marchandises à l’usage des Indiens. Une portion de son monde l'avait abandonné avant de passer les Montagnes, et était retourné au comptoir septentrignal le plus voisin, emportant la plus grande partie des marchandises. Il avait persisté cependant à pousser en avant avec huit hommes, qui lui étaient restés fidèles. Ils avaient dépassé les

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régions les plus élevées, et étant arrivés auprès des sources de la Colombia, ils y avaient construit un canot de cèdre, dans lequel ils venaient d'atteindre Astoria.

était là, en effet, la troupe dépéchée par la Compagnie du Nord-ouest, pour prendre les devants sur M. Astor, en établissant un comptoir à l'embouchure de la Colombia. 11 parait, d'après ce qu’on apprit ensuite par d’autres voies, que M. Thompson avait fait ce voyage en grande hâte, entrant dans tous les villages indiens qu’il rencontrait sur son passage, y laissant des drapeaux anglais, les plantant même au confluent des rivières, et proclamant formellement qu'il prenait possession du pays pour la Compagnie du Nordouest et au nom du roi de la Grande-Bretagne. Comme son plan originaire avait été dérangé par la désertion de son monde, il est probable qu’il descendit la rivière pour reconnaitre si l’établissement américain était commencé.

M. Thompson était, sans aucun doute, le premier Blanc qui eût parcouru la branche septentrionale de la Colombia, à partir d’un point aussi rapproché de sa source. Lewis et Clarke avaient suivi sa branche méridionale nommée rivière de Lewis, et u’avaient rejoint le cours principal de la Colombia qu’à la fourche, qui est éloignée de son embouchure d'environ cent trente lieues.

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Quoique M. Thompson ne dût guère être considéré avec plus de faveur qu'un espion, il fut reçu avec grande cordialité par M. Mac Douoal, qui avait un faible caché pour toute la Compagnie du Nord-ouest. Il fut invité à loger dans l'établissement , et y fut parfaitement bien traité, ainsi que tout son monde. Bien plus : comme il se trouvait un peu à court, il fut approvisionné par M. Mac Dougal de marchandises et de vivres pour son retour à travers les Montagnes, malgré les observations de M. David Stuart, qui ne pensait pas que le but de sa visite lui donnât droit à aucune faveur.

Le 23 juillet M. Stuart s’embarqua pour son expédition dans l’intérieur. Sa brigade, suivant l'expression consacrée parmi les pelletiers cana-diens, se composait de quatre Clercs, MM. Pillet, Ross, Mac Leunox et Montigny ; de deux Voyageurs canadiens et de deux Naturels des iles Sandwich. Ils avaient trois canots bien chargés de provisions, de marchandises et des autres objets nécessaires pour un comptoir.

M. Thompson se mit eu route avec eux , pour retourner directement à Montréal. Les Partners d'Astoria le chargèrent d’une courte lettre pour M. Astor, afin de l’informer qu'ils étaient arrivés à l'embouchure de la Colombia, et n'avaient point encore entebdu parler de M. Hunt. La petite

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escadrille de canots mit à la voile avec une brise favorable et dépassa bientôt Tongue-Poini, promontoire long , élevé, rocailleux et boisé , qui s’avance beaucoup dans la rivière. En face de ce promontoire, sur la rive septentrionale, est une baie profonde où le vaisseau la Colombia avait mouillé lors de la découverte de la rivière, et qui, ayant pris le nom du commandant de ce navire, s'appelle encore la baie de Gray.

À partir de cet endroit, la rivière, pendant vingt-trois lieues, s’étend généralement vers le sud-est. Elle varie de largeur, mais elle est navigable pour des vaisseaux de trois cents tonneaux. Les rives, en quelques endroits, sont couvertes de rochers élevés, au pied desquels se trouvent des îles marécageuses, submergées de temps en temps, et ombragées de saules, de peupliers, et d’autres arbres qui aiment un sol d’alluvion. Quelquefois les montagnes s’éloignent et font place à de maguifiques plaines, à de nobles forêts. Tandis que les bords de la rivière sont parés d'arbres dont le feuillage est caduc, les hauteurs escarpées sont couvertes de pins majestueux , de sapins gigantesques , dont quelques uns ont deux ou trois cents pieds de hauteur, et une circonférence proportionnée. C’est avec ces arbres que les Indiens construisent leurs grands canots ct leurs pirogues. Nos voyageurs remarquérent en passant, sur

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ASTORIA. 135 le côté septentrional de la rivière, un rocher isolé qui s’élève du milieu d’un sol marécageux , à cent quarante pieds de hauteur, et qui ne se lie en aucune façon avec les montagnes environnantes. Ce rocher est fort révéré par les Indiens du voisinage : ils aiment à y placer leur sépulture. Les mêmes attentions qu'ont pour leurs morts les Indiens chasseurs des Prairies s’observent aussi chez les peuples ichthyophages des rivières et des bords de la mer. Les premiers enterrent dans le même tumulus le chasseur et son cheval favori. Sou arc et ses flèches sont déposes à ses côtés, afin qu’il se trouve tout armé pour les Aeureuses chasses de la terre des Esprits : les derniers enveloppent le mort dans son manteau de peau, et le déposent dans son canot avec sa rame, sou harpon et ses autres instruments de pêche : il est alors placé sur le sommet de quelque émineuce afin qu'il puisse apercevoir encore la rivière, la baie ou le lac qu'il fréquentait. Il se trouve ainsi équipé de mawière à pouvoir naviguer sur les cours d’eau tranquilles, sur les lacs riants, aboudants en poisson et en gibier aquatique, qui sont réservés, dans l’autre monde, à ceux qui se sont conduits dans celui-ci comme de bons fils, de bons époux, de bons pères, et surtout comme de bons pêcheurs.

Le rocher isolé dont nous venons de parler

présentait un spectacle de ce genre. Le sommet était couvert de nombreux cadavres, déposés dans leurs canots, et autour desquels s’élevaient, sur des perches, des trophées, ou plutôt des offrandes funéraires, composées de colificheis, de vêtements, de paniers de racines, et d’autres objets à l'usage du défunt. Un sentiment de vénération protége ces lieux sacrés contre les vols et les insultes. Les amis du défunt, et principalement les femmes, s’y rendent le matin et le soir, pendant quelque temps après son trépas, chantant sa chanson de mort et poussant de bruyantes lamentations.

Les premiers explorateurs de la rivière donnèrent à ce rocher le nom de Mont des Cercueils (Mount Coflin), à cause du grand nombre de canots qu’ils apercurent sur son sommet.

Au delà de ce roc, et sur la rive droite de la Coloinbia, se trouve l'embouchure d’une rivière qui semble prendre sa source dans une montagne couverte de neige, qu'on aperçoit au loin. Le nom indien de cette rivière est Cowleskee. Quelques lieues au delà, nos voyageurs atteignirent la grande vallée colombienne qui à reçu son nom de MM. Lewis ct Clarke. Elle à vingt lieues de largeur, et s’étend au loin vers le sud-sud-ouest, entre deux rangées parallèles de montagnes qui la bornent à l’est et à l’ouest.

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ASTORIA. 137 Au centre de cette vallée coule une rivière large ct charmante, nommée le Wallamot; elle serpente pendant une centaine de lieues dans une solitude qui n'avait pas été explorée jusqu'alors. La position abritée de cette immense vallée modifie évidemment son climat. Elle est admirablement fertile, entrecoupée de lacs, d’étangs, de vertes prairies, ombragée de superbes bouquets de bois, et habitée par plusieurs tribus.

Environ trois lieues au-dessus de l'embouchure de cette rivière, l’escadrille arriva à la Pointe Vancouver, ainsi nommée en honneur de ce célèbre navigateur, lorsque son lieutenant Broughton explora la Colombia. Là se trouve, dit-on, un des plus beaux paysages de la contrée : c’est une charmante prairie, traversée par une eau limpide où se jouent mille oiseaux aquatiques. Des coteaux riants, couverts de forêts verdoyantes, l’entourent comme une ceinture, tandis qu’à l'horizon s'élèvent les pics majestueux du mont Hood, toujours blanchis par une neige éternelle. Le mont Hood est le dernier jalon signalé par les premiers explorateurs de la Colombia.

La Pointe Vancouver est à environ trente-trois lieues d’Astoria. Le reflux de Ja marée cesse d'y être perceptible, mais des vaisseaux de deux à trois cents tonncaux peuvent y remonter. Les canots commandés par M. Stuart avaient été trois

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ou quatre jours à l’atteindre ; mais nous n'avons pas cru nécessaire de noter leur progrès jour par jour, ni leur campement de chaque nuit.

Après la Pointe Vancouver la rivière tourne vers le nord-est. Son cours, qui devient plus rapide, est alors resserré par quelques iles et par de fréquents bancs de sakle. Les iles renferment ordinairement des étangs, et sont, en certaines saisons, peuplées de cygnes, d’oies, de grues, de mouettes, de pluviers et d’autres oiseaux sauvages. Les rives de ces iles sont basses et couvertes d’arbres entrelacés de vignes et de broussailles si serrées qu'on peut à peine y pénétrer.

Environ dix lieues au delà de la Pointe Vancouver, les montagnes se rapprochent encore, des deux côtés de la rivière, et l’encaissent entre d'épouvantables rochers couverts de sapins ct de cyprès (cupressus thuyoides, Linu.), du milieu desquels s'échappent d’imposantes cascades, parmi des nuages de vapeur. Un de ces rochers, curieusement dégradé par le temps ct par les pluies, à l'apparence d’une forteresse ruinée, s’avançant en saillie sur Ja rivière, avec ses lourset ses créneaux, du sommet desquels deux petites cascades tombent de cent quarante pieds de hauteur.

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ASTORIA, 130 prochaient des grandes obstructions de la vivitre, Is arrivérent enfin à l'ile des Fraises (Strawberry), ainsi nommée par Lewis et Clarke, et qui est située au pied du premier rapide. Cette partie de la Colombia ayant été le théâtre de divers événements que nous devons rapporter, nous eu allons donner immédiatement une description générale.

Les chutes ou cataractes de la Colombia sont situées à soixante lieues environ au-dessus de son embouchure. Quand on descend en aval de la source on rencontre d'abord une cascade perpendiculaire, d’une vingtaine de pieds, après laquelle la rivière coule rapidement pendant un tiers de lieue, entre des îles et des blocs de rochers. Elle fait alors un autre saut de huit pieds, divisé en trois nappes par deux rochers. Près d’une lieue au-dessous de cette chute, l’eau se répand dans un vaste bassin, qui semble barré par une rangée de rocs noirs et perpendiculaires. Cependant un courant se dirige dingonalement vers la gauche de cette digue, où se trouve une ouverture large

de cent vingt pieds. Toute la masse de la rivière s'y précipite en rugissant, et coutinue, jusqu'à une certaine distance, à gronder et à tourbillon-

ver de la manière la plus effrayante. Les intrépides explorateurs de la Colombia, Lewis et Clarke, passérent sains et saufs, dans leurs bateaux,

à travers cel cllroyable écluse : le danger qu'ils couraient ne provenait point des rochers, mais de l'agitation de l’eau et des tourbillons.

A Îla distance d’une demi-lieue de cet étroit canal , il y a un rapide, formé par deux iles rocheuses : une bonne demi-lieue plus loin se trouve une seconde grande chute, formée par une barrière de rochers de vingt pieds de haut, qui s'étendent presque d’une rive à l’autre. La rivière est ensuite comprimée de nouveau dans un canal de cinquante à cent pieds de large, qu'elle s’est ouvert à travers une masse de rochers noirs, et dans lequel elle bouillonne et mugit avec fureur pendant une lieue. Cet endroit s'appelle le Loug Détroit.

Là se trouve la grande pêcherie de la Colombia. Au printemps, quand l’eau est haute, les saumons remontent la rivière en nombre incroyable. Lorsqu'ils passent par ce détroit, les Indiens, debout sur les rochers ou sur des échafauds de bois dressés en saillie sur la rive , les ramassent ct les jettent sur le rivage, au moyen de petits filets, étendus sur des cerceaux et attachés à de longues perches. :

Les saumons sont alors préparés et empaquetés d'une manière particulière. Après les avoir vidés on les expose au soleil, sur des échafauds élevés au bord de la rivière. Quand ils sont suflisamment

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ASTORIA. 141 séchés on les pile entre deux pierres, on les comprime le plus possible, et on les met dans des paniers de gazon tressé, gcrnis de peaux de saumon, et longs d'environ deux pieds sur un de large. Douze de ces paniers sont empaquetés ensemble. On les serre étroitement, on les enveloppe de nattes, et on les ficelle. Enfin, ces paquets sont placés dans un endroit sec, et recouverts encore de uattes. Chacun d’eux contient de 90 à 100 livres (pounds) de saumou séché, qui, dans cet état, se conserve plusieurs années.

Nous avons répété les détails donnés à ce sujet par les premiers explorateurs, parce qu'ilest bien rare de trouver chez les Naturels l'intelligence qui a présidé à l’arrangemeut de cet objet de trafic. Par la même raison, nous ferons une mention spéciale du village de Wish-Ram situé à l’entrée du Long Détroit, et qui est le seul exemple d’un emporium aborigène. Là , les saumons, pris dans les rapides voisins, sont emmagasinés pour attendre les chalands. Là, les tribus des bouches de la Colombia apportent les poissons de mer, les racines, les baies, et principalement le wappatoo, qu’elles ont recueillis dans leurs contrées; enfin les marchandises et les colifichets qu’elles ont obtenus des vaisseaux qui visitent de temps en temps leurs côtes. Là aussi, les tribus des Montagnes Rocheuses amènent des chevaux, de

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