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était de vingt-trois. Dans l’une des baies, le Capitaine trouva, sur un canot pêcheur, un Indien uommé Lamazee, qui avait déjà fait deux voyages le long de la côte, et qui connaissait un peu le langage des différentes tribus. Cet Indien consentit à s’embarquer sur le vaisseau eu qualité d’interprète.
Le capitaine Thorn, cinglant vers le nord, arriva en peu de jours à l’île de Vancouver. Il mouilla dans le havre de Neweetee, malgré les avis de son interprète indien, qui insistait beaucoup sur le caractère perfide des habitants de cette partie de la côte. Un grand nombre de canots chargés de peaux de loutre marine arrivèrent aussitôt. Le jour était trop avancé pour commencer à trafiquer, mais M. Mac Kay débarqua accompagné de quelques hommes, tandis que six des Naturels restaient à bord pour servir d’otages. Mac Kay se rendit dans un grand village où résidait Wicananish, chef du territoire environnant. Il fut reçu avec de grandes protestations d’amitié, et traité de la manière la plus hospitalière. Le chef lui fit préparer, dans sa maison, une couche de peaux de loutres marines, et le décida à y passer la nuit.
Le lendemain matin , avant qu’il fût retourné au vaisseau, un grand nombre de Naturels s’y rendirent dans leurs canots pour trafiquer. À leur
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tèle étaient les deux fils de Wicananish. Comme ils apportaient une grande quantité de peaux de loutres marines, et qu’on pouvait espérer un commerce actif, le Capitaine n’attendit pas le retour de M. Mac Kay. Il fitdéballer ses marchandises sur le pont , et ayant fait un séduisant étalage de couvertures, d’étoffes , de couteaux , de verroteries , d’hamecous, il se flattait d’en disposer promptement et avec profit. Cependant les Indiens n'étaient pas aussi empressés ni aussi simples qu’il l'avait supposé. Ils avaient appris des marchands qui passaient de temps en temps sur la côte la valeur des pelleteries et l’art de marchander. Ils étaient dirigés, d’ailleurs, par un chef rusé, nommé Nookamis, qui avait vieilli en trafiquant avec les marchands américains, et qui s’enorgueillissait de son habileté, Son opinion semblait régler le marché. Quand le Capitaine faisait, pour une peau, une offre qui lui semblait libérale, le malin vieillard la traitait avec mépris, et en demandait plus du double. Ses camarades prenaient tous exemple sur lui, et 1l n’était pas possible d’avoir une peau à un prix raisonnable.
Le vieux Sauvage, cependant, dépassa le but, faute de comprendre le caractère de l’homme avec lequel il traitait. Thorn était un honnête marin, rempli de franchise, qui n'avait jamais deux paroles ni deux prix, mais qui manquait de
150 ASTORTA.
patience, et qui ignorait complétement la petite chicane du commerce. Son caractère était plein d’ane honnète fierté, et il regardait avec un souverain mépris toute la race sauvage. Renoncant donc à faire d’autres efforts pour s’entendre avec ses rusés Chalands, ilenfonca ses mains dans ses poches, el se mit à arpenter son pont dans un sombre silence. Le vieil Indien le suivait du haut en bas, lui présentant une peau de loutre à chaque tour, et le harcelant pour trafiquer. S’apercevant que cela ne servait à rien , il changea tout d’un coup de ton, et commenca à railler le Capitaine sur Îles prix modiques qu'il avait offerts. C’en était trop pour la patience du loyal marin , qui n'avait jamais eu grand goût pour les plaisanteries, surtout quand elles se faisaient à ses dépens. S’étant retourné tout d’un coup vers son persécuteur, il lui arracha des mains la peau de loutre, la lui frotta sur le visage, et le chassa du vaisseau en accélérant sa retraite par des applications peu cérémonieuses. Cela fait, il renversa les pelleteries de droite et de gauche sur le pont, et rompit le marché de là manière la plus outrageante. Le vieux Nookamis retourna au rivage dans un accès de fureur. Shewish , l’un des fils de Wicananish, s’unissait à ses menaces de vengeance. Le vaisseau fut promptement abandonné par les Naturels.
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lui raconta ce qui s'était passé, et le supplia de persuader au Capitaine de mettre à la voile, parce que, d’après la connaissance qu’ilavait du caractère orgueilleux de ces Indiens, il était sûr qu’ils voudraient tirer vengeance de l’affront qu’un de leurs chefs avait reçu. M. Mac Kay, qui lui-même avait quelque expérience des mœursdes Sauvages, alla trouver le Capitaine, qui se promenait encore sur le pont avec mauvaise humeur. Il lui représenta le danger auquel sa vivacité exvosait le vaisseau , et le pressa de lever l'ancre. Le Capitaiue reçut ce conseil avec légèreté, disant que ses canons et ses armes à feu étaient une garantie suffisante contre des Sauvages tout aus. De nouvelles remontrances ne servirent qu’à provoquer des répliques insultantes et de violentes altercations.
Cependant la journée se passa sans aucune apparence d’hostilités. Le soir venu, le Capitaine se retira dans sa cabine, sans prendre plus de précautions qu'à l'ordinaire.
Le lendemain, au point du jour, tandis que M. Mac Kay et le Capitaine dormaient encore, on vit arriver un canot dans lequel étaient vingt Sauvages commandés par le jeune Shewish. Ils n'avaient point d'armes; leurs manières étaient amicales ; ils montraient des peaux de loutre, et faisaient signe de vouloir commercer. La précau-
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L'officier de garde commença à ressentir quelques inquiétudes. Il appela le Capitaine et M. Mac Kay. Lorsqu'ils arrivèrent sur le pont ils le trouvèrent encombré d’Indiens. L’interprète fit remarquer à M. Mac Kay que beaucoup d’entre eux portaient de petits manteaux de peaux, ajoutant qu’il les soupçonnait d’avoir des armes cachées. M. Mac Kay pressa le Capitaine de faire évacuer le vaisseau et de mettre à la voile. Celui-ci négligea encore cet avis, mais à la fin, voyant que de nouveaux canots quittaient sans cesse le rivage pour se joindre à tous ceux qui entouraient déjà le vaisseau , il commença à concevoir de la défiance et ordonna à quelques uns de ses gens de lever l'ancre , tandis que d’autres montaient dans les mâts pour déployer les voiles.
Les Indiens, décidés en apparence par le prochain départ du vaisseau, offrirent alors au Ca-
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ASTORIA« 15% pitaine de trafiquer aux conditions qu’il lui plairait d'indiquer. Des échanges précipités commen: cérent donc. Les couteaux étaient principalement recherchés. Aussitôt qu’un Sauvage en avait ohtenu un, il s’éloignait et était remplacé par un autre chaland. Peu à peu ils se trouvèrent tous sur le pont, et tous avec une arme.
L’ancre était presque levée. Les voiles étaient déferlées , le Capitaine ordonna d’une voix haute et péremptoire de quitter le vaisseau. Un effroyable hurlement lui répondit. Des massues, des couteaux brillèrent de tous les côtés, et les Sauvages s’élancérent sur leurs victimes.
Le premier qui tomba fut M. Lewis, le clerc du vaisseau. I} était appuyé, les bras croisés, sur un ballot de couvertures, lorsqu'il reçut dans le dos une blessure mortelle qui le jeta à bas du capot d'échelle.
M. Mac Kay, qui était assis sur le couronnement de la poupe, sauta sur ses pieds, mais fut immédiatement renversé par un coup de massue et jeté dans la mer, où il fut tué par les femmes qui se tenaient dans les canots.
Pendant ce temps, le Capitaine Thorn faisait une résistance désespérée. C'était un homme vigoureux autant que résolu, mais il était monté sans armes sur le pont. Shewish, le jeune chef, le choisit pour sa proie et s’élança sur lui dès le
commencement. Le Capitaine eut à peine le temps de saisir un couteau, avec lequel, d’un seul coup, il étendit le jeune Sauvage mort à ses pieds. Plusieurs des plus vigoureux guerriers de Shewish s’avancèrent alors pour le venger. Le Capitaine se défendit vigoureusement, donnant à droite et à gauche des coups formidables, et jonchant le gaillard d’arrière de morts et de blessés. Son but était de s'ouvrir un passage jusqu’à la cabine, où il y avait des armes à ‘feu : mais il était entouré d’ennemis, couvert de blessures et affaibli par la perte de son sang. Il s’appuya un instant sur la roue du gouvernail : un coup de massue l’atteignit par-derrière et l'étendit sur le tillac. Il fut alors achevé à coup de couteaux et jeté à la mer.
Tandis que cela se passait sur le gaillard d’arrière, une effroyable mélée avait lieu dans le reste du vaisseau. Les gens de l’équipage combattaient vigoureusement avec des couteaux, des piques et toutes les armes qu’ils avaient pu trouver dans le premier moment de surprise. Mais ils furent bientôt accablés par le nombre et massacrés sans merci.
Quant aux sept marins qui étaient montés dans les mâts pour déployer les voiles, ils contemplaient avec horreur le carnage qui se faisait audessous d'eux. N'ayant aucune arme, ils se laisst-
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ASTORIA. 155 rent glisser par les manœuvres, dans l’espérance d'arriver entre les ponts. L'un d’eux tomba et fut immédiatement massacré; un second reçut un coup mortel dans le dos, en descendant ; un troisième, Stephen Weekes, l’'armurier, fut mortellement blessé en pénétrant dans l’écoutille.
Les quatre restants parvinrent cependant dans la cabine, où ils trouvèrent M. Lewis encore viant, quoique blessé à mort. A yant barricadé la porte de la cabine, ils percèrent des trous dans la cloison, et avec les fusils et les munitions qui se trouvaient sous leur main, firent un feu bien nourri, qui débarrassa bientôt le pont.
Jusque là l'interprète indien, par qui furent rapportées ces particularités, avait été témoin oculaire du conflit ; il n’y avait point pris de part, et avait été épargné par les Naturels comme étant de leur race. Dans la confusion du moment, il se réfugia avec eux dans les canots. Les restes de l'équipage sortirent alors, et déchargèrent quelques uns des canons, qui firent une exécution terrible parmi les canots, et forcérent tous les Naturels de regagner le rivage.
Pendant le reste de la journée, épouvantés par l'effet des armes à feu, ils n'ostrent point retourner auprès du vaisseau ; la nuit même se passa sans qu'ils fissent aucune tentative. Quand le jour reparut, le Tonquin était encore à l'ancre
dans la baie; ses voiles détachées étaient ballottées par le vent , et il ne paraissait plus contenir personne. Au bout d’un certain temps, quelques Sauvages, prenant avec eux l'interprète, se hasardérent à aller faire une reconnaissance. {ls ramérent autour du vaisseau, en se tenant prudemment à distance, mais ils s’enhardirent peu à peu en le voyant tranquille et apparemment privé de vie. À la fin un homme se montra sur le pont, et l’interprète reconnut que c'était M. Lewis. Cet homme fit aux Sauvages des signes d'amitié, et les invita à monter sur le vaisseau. Ils furent long-temps à s’y décider; mais lorsqu'ils y grimpèrent enfin, ils n’y trouvèrent plus personne : M. Lewis était disparu après les avoir appelés. D’autres canots s’empressèrent alors d’entourer leur conquête. Les Sauvages montaient de tous les côtés; le pont en était encombré. Ils ne songeaient qu’au pillage, quand tout à coup, au milieu de leurs cris de triomphe, le vaisseau sauta en l'air avec une eflroyable détonation. Des bras, des jambes, des corps mutilés, furent lancés de toutes parts, et les canots environnants furent horriblement maltraités. L’interprète était dans les grands haubans lors de l’explosion ; il fut jeté dans l’eau sans blessures, et parvint à remonter dans un des canots. D'après sou récit, la baie présentait un effrayant spectacle. Le vaisseau avait disparu, mais la mer
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était couverte de débris, de canots brisés, d’Indiens nageant pour sauver leur vie, ou se débattant dans les agonies de la mort; tandis que ceux qui avaient échappé au désastre restaient immobiles et pétrifiés, ou regagnaient le rivage avec uue folle terreur. Plus de cent Sauvages furent tués par l’explosion ; beaucoup d’autres furent horriblement mutilés, et pendant plusieurs jours la mer rejeta, sur le rivage, des cadavres et des membres en lambeaux.
Les habitants de Neweetee fureut remplis de consternation par cette étonnante calamité, qui avait éclaté sur eux au moment même de leur triomphe. Les guerriers restaient accroupis, sombres et silencieux, taudis que les femmes remplisaient l'air de bruyantes lamentations. Cependant leurs gémissements et leurs larmes se changérent tout à coup en hurlements de furie, à la vue de quatre malheureux Blancs amenés captifs dans le village. Ils avaient été poussés sur le rivage dans un des bateaux du vaisseau, et avaient été saisis à quelque distance.
L'interprète reçut la permission de converser avec eux. C’étaient les quatre braves qui avaient fait une résistance si désespérée. L’interprète apprit d’eux quelques unes des particularités déjà rapportées. Ils lui dirent, eu outre, qu'après avoir repoussé l'ennemi du vaisseau, Lewis leur avait
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conseillé de couper le cable et d'essayer de mettre en mer. Mais ils n'avaient pas voulu suivre son avis, alléguant que le vent soufflait grand frais dans la baie et les pousserait sur le rivage. Ils résolurent de s'éloigner dans un des bateaux aussitôt qu'il ferait nuit, et de retourner le long de la côte jusqu’à Astoria. Lorsqu'ils furent prêts à partir, Lewis refusa de les accompagner. Dans l’état où l'avaient mis ses blessures, il désespérait de pouvoir se sauver, et était déterminé à se venger d’une manière terrible. Dans le cours du voyage, il avait souvent répété qu'il avait le pressentiment de mourir de ses propres mains, car il était décidé, s’il se trouvait dans un engagement avec les Naturels et en cas d’extrémité, à se suicider plutôt que de se laisser faire prisonnier. Il déclara donc alors que son intention était de rester sur le vaisseau, d'engager autant de Sauvages qu'il le pourrait à y monter, puis de mettre le feu aux poudres, et de terminer sa vie par un acte signalé de vengeance. On a vu comment il réussit. Ses compagnons lui firent de tristes adieux, et s’'embarquerent pour leur charceuse expédition. Ils ramérent de toutes leurs forces pour sortir de la baie, mais ils ne purent parvenir à doubler une certaine pointe de terre, et furent à la fin forcés de s’abriter dans une petite anse, où ils espéraient rester cachés jusqu’à ce
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Telle est la tragique histoire du Tonquin ; telle fur la destinée de son brave, mais obstiné commandant et de son audacieux équipage. Cette catastrophe montre combien, dans une grande entreprise, 1l est important desuivre les instructions des esprits supérieurs qui l'ont conçue. M. Astor connaissait bien les dangers auxquels les vaisseaux sont exposés sur celle côte, par suite des querelles avec les Indiens, et par les complots perfides de ceux-ci pour les enlever dans un moment de néoligence. Il avait à plusieurs reprises recommandé au capitaine Thorn, soit verbalement, soit dans sa lettre d'instruction, de traiter les Indiens avec politesse, avec bonté, mais de ne jamais se confier à leur amitié apparente, et de n'en admettre qu'un petit nombre à la fois sur le vaisseau.
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Si le capitaine Thorn avait su régler sa conduite, il n'aurait point si cruellement blessé l’orgueil des Sauvages ; s’il avait suivi ses instructions, leur fureur aurait été sans danger. Mais il était trop colérique pour avoir sur lui-même l'empire nécessaire, et ayant été élevé dans un orgueilleux mépris du péril, il regardait comme indigue de lui de prendre des précautions contre une bande de Sauvages sans armes.
Malgré les faiblesses et les défauts du capitaine Thorn, nous devons en parler avec estime, et nous ne pouvons nous empécher de déplorer sa mort prématurée, car nous nous souvenons de lui comme du compagnon de bien des ieures joyeuses de notre jeunesse. À terre, parmi ses amis, C'était un marin plein de franchise et de bonté; mais à bord de son vaisseau, il exagérait peut-être la sévérité inflexible que certaines personnes regardent comme essentielle au service maritime. Durant toute son expédition il
se montra loyal, sincère, sans reproche et sans peur. Enfin si la perte de son navire peut être attribuée à son impétuosité et à son imprudence, rappelons-nous au moins qu'il a payé de sa vie
les fautes qu'on peut lui reprocher.
La perte du Tonquin fut un coup terrible pour l'établissement naissant d’Astoria. M. Astor n'en reçut la nouvelle que long-temps après. Il
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en comprit toute la gravité, et sentit que cet événement devait contrarier, sinon renverser entièérement , l’entreprise qui était l’objet de son ambition. Dans les lettres écrites par lui à cette époque, il en parle comme d’une calamité « dont il ne peut pas prévoir les suites. » Il ne se répandit pas cependant en vaines lamentations, mais il s’efforca de trouver un remède prompt et efficace. Le même soir, il parut au thé.ire avec sa sérénité habituelle. Un de ses amis, connaissant la nouvelle désastreuse qu’il venait de recevoir, s'étonuait de ce qu’il pouvait avoir l'esprit assez calme pour supporter des amusements aussi légers. «Que voudriez-vous que je fisse, répondit-il d'une manière caractéristique ; voudriez-vous que je restasse chez moi à pleurer sur une chose à laquelle il n’y a point de remède? »
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