CHAPITRE XII
Tristesse à Astoria. — Ingénieux stratagème. — Le chef de la Petite-vérole. — Le Dolly est lancé —- Un retour inattendu. — Un trappeur canadien. — Un homme libre de la forêt, — Un chasseur iroquois. — Saison d’hiver sur la Colombia. — Fêtes de la nouvelle année.
La nouvelle de la perte du Tonquin et du massacre de son équipage jeta la terreur dans le cœur des Astoriens. [ls étaient une poignée d'hommes, sur une côte sauvage, entourés de tribus hostiles qui allaient être, sans aucun doute, encouragées à des actes de violence par cette épouvantable catastrophe. Dans cette conjoncture, M. Mac Dougal, mettant à profit l’ignorance et la crédulité des Sauvages, eut recours à un stratagème qui fait certainement honneur à son imagination.
Les Indiens de la côte, comme tous ceux qui habitent à l’ouest des Montagnes , avaient une crainte extrême de la petite-vérole. Cette peste terrible était apparue parmi eux quelques années auparavant, et avait moissonné des tribus presque entières. Son origine et sa nature étaient enveloppées de mystère. Ils croyaient que ce fléau
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ASTORIA. 103 leur était infligé par le Grand Esprit, ou apporté par les hommes blancs. La dernitre idée fut saisie par M. Mac Dougal. Il rassembla plusieurs des chefs qu'il soupçonnait d’être entrés dans la conspiration. Quand ils furent tous assis en rond, il leur dit qu'il avait appris la trahison de leurs compatriotes du nord, et qu’il était déterminé à en tirer vengeance. « Les hommes blancs qui habitent parmi vous, ajouta-t-il, sont peu nombreux, à la vérité, mais ils sont forts par leur science en médecine. Voyez, continua-t-il en aveignant une fiole et en la leur faisant remarquer : dans cette petite bouteille, je tiens la petite-vérole soigneusement enfermée. Je w’ai qu’à retirer le bouchon, et à lâcher cette peste, en moins de rien elle fera disparaitre de la surface de la terre, les hommes ,. les femmes et les enfants. »
Les chefs indiens furent frappés de crainte et d'horreur. Ils supplièrent Mac Dougal de ne point déboucher sa bouteille. Leur peuple, disaient-ils, était aini des Blancs, et le serait toujours. Mais si la petite-vérole était une fois lâchée, elle courrait à travers le pays, comme un feu dévorant , enlevant les bons aussi bien que les mauvais. Assurément, ajoutaient-ils, 1l ne serait point juste de punir ses amis pour le erime commis par ses ennemis.
M. Mac Dougal feignit d’être convaincu par leur raisonnement. Il leur promit que la bouteille vengeresse ne serait point débouchée, aussi longtemps qu’ils se conduiraient d’une manière amicale avec les Blancs; mais il jura qu'il retirerait le fatal bouchon au premier acte d’hostilité.
Depuis cette époque les Indiens le redoutèrent comme le maitre de leur destinée, et le nominerent « le grand chef de la petite-vérole. »
Cependant les travaux de l'établissement se continuaient avec assiduité. Le 26 septembre une maison assez spacieuse pour loger toute la colonie fut terminée. Elle était bâtie de pierre et d'argile, car il n'y avait pas dans le voisinage de pierre à plâtre ni à chaux. Le schooner fut aussi achevé. Il fut lancé, avec les cérémonies ordinaires, le 2 d'octobre, et amarré au pied du fort. On lui donna le nom de Dolly. C'était le premier navire américain construit sur celte côte.
Le 5 octobre, dans la soirée, la petite communauté d’Astoria fut animée par l’arrivée inattendue d’un détachement du poste de M. David Stuart, su l’Oakinagan. C’étaient deux des Clercs et deux les Engagés. Ils apportaient des nouvelies favorables de ‘’établissement : mais M. Stuart, craignant d’avoir de la peine à faire subsister toute sa troupe pendant l'hiver, en avait renvoyé
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Ja moitié à Astoria, ne retenant avec lui que Ross, Montigny et deux autres. Tel est le caractère audacieux des pelletiers américains. Dans le cœur d'une contrée sauvage et inconnue, à deux cents trente lieues du corps principal de l'expédition, Stuart avait renvoyé la moitié de sa petite troupe, et se préparait, avec le reste, à braver tous les périls de la solitude et tous les inconvénients d'un hiver long et rigoureux.
Avec le détachement qui revint ainsi inopinément, arrivérent un chasseur iroquois, accompagné de sa femme et ‘le deux enfants, et un créole canadien, nommé Régis Brugière. Comme ces deux personnages appartiennent à des castes qui tirent leurs caractères du commerce des pelleteries, nous pensons que quelques particularités à leur égard sont exigées par la nature de cet ouvrage.
Brugière appartenait à une classe de chasseurs et de trappeurs de castor appelés Âommes libres, dans le langage technique des pelletiers. Ce sont généralement des Canadiens de naissance, Francais de race, qui ont été employés, durant un certain nombre d'années, par quelque Compagnie de fourrure, et qui, lorsque leur terme est expiré, continuant à chasser et à trapper pour leur propre compte, font le commerce avec les Compagnies de la même manière que les Indiens.
C'est pour cela qu’on les appelle /ommes libres, afin de les distinguer des trappeurs enrôlés pour un certain nombre d'années, qui reçoivent des giges , ou qui chassent pour une part.
Ayant passé leur jeunesse dans la solitude, presque entierement séparés des hommes civilisés , ils retombent dans les habitudes de la vie sauvage avec une facilité commune à Ha nature humaine. Quoiqu’ils ne soient pas obligés par des engagements à résider dans l’intérieur, ils sont si bien habitués à la liberté des forêts et des prairies, qu'ils re voient plus qu'avec répugnance les devoirs de la vie civilisée. La plupart se marient avecdes Indiennes, et, comme les Naturels, ils ont souvent plusieurs femmes. Errants dans les solitudes suivant les vicissitudes des saisons, les migrations des animaux et l’abondance ou la rareté du gibier, ils mènent une existence précaire et vagabonde : exposés au soleil, à la pluie, à toutes sortes de vicissitudes, ils finissent par ressembler aux Indiens par leur teint aussi bien que par leurs habitudes et par leurs goûts. De temps en temps ils portent les pelleteries qu'ils ont rassemblées aux comptoirs des Compagnies au service desquelles ils ont été élevés. Là ils reçoivent, en échange, les marchandises ou les munitions dont ils ont besoin. Dans le temps où Montréal était le grand emporium des pelleteries, on y voyait
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quelquefois un de ces hommes libres revenir parmi ses anciens camarades après une absence de plusieurs années. Il était reçu comme un ami sorti du tombeau, et d'autant mieux fêté qu'il était ordinairement tout cousu d'argent. Cependant un court intervalle passé en parties de plaisir suffisait pour épuiser sa bourse et pour le ratsasier de la vie civilisée. Il retournait alors, avec une nouvelle jouissance, à la liberté sans bornes des forêts.
Un grand nombre d'hommes de cette espèce sont répandus sur les territoires du Nord-ouest, Quelques uns ont encore un peu de l’économie et de la prévoyance de l’homme civilisé. Ils deviennent riches parmi leurs prodignes voisins, et leur fortune s'annonce principalement par de nombreuses bandes de chevaux qui couvrent les prairies aux alentours de leurs demeures; mais la plupart ne sont pas longs à imiter les Peaux rouges, dans leur incurie de l'avenir.
Tel était Régis Brugière, homme libre, et vagabond de la solitude. A yant été élevé au service de la Compagnie du Nord-ouest , il avait suivi une de ses expéditions au delà des Montagnes Rocheuses, et avait entrepris de trapper pour le poste établi sur la rivière Spokan. Dans le cours de ses expéditions chasseresses, il était arrivé, accidentellement ou à dessein, au poste de M. Stuart,
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