CHAPITRE XIII
Expédition par terre. — Wilson Price Hunt. — Son caractère. — Donald Mac Kenzie. — Recrutement parmi les Voyageurs. — Canot d’écorce. — Chapelle de Sainte-Anne. — £x-voto. — Pieuses débauches. — Une troupe de bons vivants. — Mackinaw. — Poste commercial. — Voyageurs en gaieté. — Fanfarons. — Dandies indiens. — Un homme du Nord. — Maquignonnage des Voyageurs. — Insuflisance de l'or. -— Poids d’un plumet. — M. Ramsay Crooks. — Son caractère. — Ses dangers parmi les Indiens. — Ses avertissements concernant les Sioux et les Pieds-noirs. — Embarquement des recrues. — Scènes d’adieux.
Nous avons suivi jusqu'aux rivages de l’'Océan- Pacifique la partie maritime de notre entreprise, et nous avons conduit les affaires de l'Établissement jusqu’à l'ouverture de la nouvelle année. Retournons maintenant vers la’ troupe aventureuse à qui avait été confiée l'expédition de térre, et qui devait s'ouvrir une route à travers des plaines sans bornes, de vastes rivières: et la barrière escarpée des Montagnes Rocheuses.
La conduite de cette expédition , comme uous l'avons déjà.dit, était assignée à M. Wilson Price Hunt, de Trenton, dans le New-Jersey. C'était uu des Partners de la Compagnie, et il devait se mettre à la tête de l'établissement fondé à l'em-
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Un autre Partner, M. Donald Mac Kenzie, était associé à M. Hunt pour l'expédition , et excellait dans ce qui pouvait manquer à celui-ci. Il avait été employé dans l’intérieur, pendant dix aus, par la compagnie du Nord-ouest, et se vantait de connaître toutes les ruses des Indiens., tant pour le commerce que pour la guerre. Son corps était endurci par les travaux et par les faligues ; son esprit ne connaissait aucune crainte, et il passait! pour un exccllent tireur, ce qui, sur la frontière,
est déjà un titre suflisant de renommée.
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Vers la fin de juillet 1810, M. Hunt et son coadjuteur se rendirent à Montréal, afin de se procurer dans cette ancienne métropole du commerce des pelleteries tout ce qu’il fallait pour l’expédition. Un des prémiers objets était de recruter un nombre suffisant de Voyageurs canadiens, parmi la troupe débandée qui flane ordinairement aux environs. Il faut pour cela un certain degré de maquignonnage, car un Voyageur cauadien a souvent autant de vices cachés qu'un cheval ; et quelquefois celui dont l’extérieur promet le plus, se trouve le moins bon au service. La Compagnie du Nord-ouest, qui maintenait encore à Montréal sou ancien contrôle, et qui connaissait les qualités de chaque Voyageur, avait secrètement défendu aux plus habiles de s'engager dans cette nouvelle entreprise ; de sorte que, malgré des offres libérales, il ne se présen tait guère que cenx qu'on ne se souciait pes d’enrôler.
M. Hunt parvint cependant à engager le nombre qu'il jugea suffisant pour ses projets actuels. Il les embarqua avec ses munitions, ses provisions et ses marchandises, sur un des grands ca nots employés, à cette époque, par les marchands de pelleteries, pour naviguer sur leur: rivières difficiles et souvent obstruées. Le caust avait de trente à quarante pieds de longueur et plusieu:s
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ASTORIA.,. F7 pieds de largeur. I était construit en écorce d'arbre et cousu avec les fibres de la racine du pin canadien; on l'avait enduit de résine de pin , au lieu de goudron. La cargaison était divisée en paquets de quatre-vingt-dix à cent livres, pour faciliter le chargement, le déchargement et le transport aux différents portages. Le canot lui-même, quoique capable de porter plus de quatre tonpeaux, pouvait être aisément transporté sur les épaules des Voyageurs. Les canots de cette taille
sont généralement conduits par huit ou dix hom--
mes, deux desquels , vétérans éprouvés, reçoivent doubles gages , et sont placés à avant et à l'arrière pour découvrir et pour gouverner : les autres rament. Quand le vent est favorable, le canot déploie quelquefois une voile.
L'expédition s’embarqua à Sainte-Anne, près l'extrémité de l’île de Montréal. C’est le point de départ ordinaire des marchands de l'intérieur. Là s'élevait l’ancienne chapelle de Sainte-Anne, patroune des Voyageurs canadiens : là ils faisaient leurs confessions et offraient leurs voeux avant de partir pour leurs expéditions hasardeuses, La châsse de la Sainte était décorée d’offrandes et d'ex-voto suspendus par ces êtres superstitieux , soit pour obtenir sa protection , soit pour reconuaitre quelque délivrance signalée dans le désert.
Après avoir quitté la chapelle, ces pieux vaga-
bouds avaient l'habitude de boire copieusement , en l’honneur de la Sainte, et pour la prospérité du voyage. Les gens de M. Hunt se montrérent picins de ferveur pour cette espèce de dévotion ; et il ne tarda pas à découvrir que ses recrues rassemblées avec tant de peine à Montréal , étaient dignes de figurer dans le régiment déguenillé de Falstaff. Les uns étaient vigoureux, mais sans expérience; les autres habiles, mais paresseux ,
tandis qu'une troisième classe d'individus avaient
de la bonne volonté et de l'expérience, mais se trouvaient incapables de soutenir aucun travail, étant Lotalement usés par les fatigues.
Avec ce malencontreux équipage, M. Hunt se rendit à Michilimackinac, en remontant la rivière Ottawa, et en suivant l’ancienne route des pelletiers, le long d’une succession de petits lacs et de rivières. Ses progrès furent lents et fatigants. M. Hunt n'était pas habitué à conduire des Voyageurs, et ceux-ci étaient toujours empressés de faire uue halte, de débarquer, de faire un grand feu, de mettre bouillir la marmite, de fumer, de commérer et de chanter pendant des heures entières.
Où n'arriva à Mackinaw que le 22 juillet.
Cet ancien et fameux comptoir francais, situé sur l’île du même nom, au confluent des lacs Huron et Michigan, continuait à être le point de rallie
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La plupart des habitants étaient ou avaient été Voyageurs. C'était le grand rendez-vous pour l'arrivée et le départ des pelletiers du Sud-ouest. C'est là que la Compagnie de Mackinaw avait établi son comptoir principal, qui se trouvait ainsi en communication avec lintérieur aussi-bien qu'avec Montréal ; de là ses marchands, ses trappeurs s’embarquaient pour leurs destinations respectives ; pour le lac Supérieur et ses affluents, ou pour le Mississipi, l’Arkansas, le Missouri et les régions de l'Ouest : là, après une ou plusieurs années d'absence, ils revenaieni avec leurs pelieteries et réglaient leurs comptes. Les fourrures ainsi rapportées étaient transmises par des canots à Montréal. Mackinaw était donc fort peu peuplé pendant une partie de l’année; mais, à de certaines époques, les marchands arrivaient de tous les côtés avec leurs brigades de Voyageurs, et la ville se retrouvait, comme une ruche, pleine de mouvement et de bruit.
Mackinaw, dans ce temps-là, était un simple village, dominé par le vieux fort qui s'élevait sur une hauteur voisine. La principale rangée de maisons s’étendait le long d’une petite baie, sur une large plage qui formait une sorte de promenade publique. Toutes les extravagances qu'on remarque dans un port de mer à l’arrivée d’une
flotte après une longue croisière, avaient lieu aussi de temps en temps à Mackinaw. Les Voyageurs s’empressaient de manger leurs gages, dansant et baguenaudant dans toutes les cabines, achetant une infinité de babioles, s’habillant avec recherche , et paradant sur le quai comme de glorieux freluquets. Quelquefois les jeunes Indiens du rivage opposé venaient rivaliser de fatuité avec eux, et se promenant sur la rive, peints et décorés d’une manière fantasque, s’imaginaient avoir éclipsé leurs compétiteurs aux pâles visages.
De temps en temps une bande de pelletiers du Nord-ouest venaient à Mackinaw, de leur rendezvous de Fort-William. Ils se regardaient comme {a fleur de la chevalerie du commerce des fourrures. C’étaient des hommes de fer, à l'épreuve du froid, de la famine, des périls de tous les genres. Quelques-uns d’entr'eux portaient les boutons de la Compagnie du Nord-ouest, avaient à leur ceinture un formidable poignard, une plume à leur chapeau, et se donnaient des airs militaires. « Je suis un homme du Nord! » s’écriaient-ils d’un air de bravache, en mettant leurs poings sur leurs hanches, lorsqu'ils passaient près d’un pelletier du sud-ouest. Celui-ci, en effet, était regardé par eux comme un homme amolli par un climat plus doux et par une chère plus délicate; il se nourrissait de pain et de lard, et était stigmalisé par le
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ASTORIA. 170 nom honteux de Wangeur de pe: La supériorité affectée par ces orgueilleux rodomonts était en général tacitement admise. Quelques-uns même avaient acquis une véritable célébrité par des actions courageuses, et le commerce des pelleteries avait ses héros dont le nom retentissait à travers l'immense solitude.
Tel était Mackinaw au temps dont nous parlons. Maintenant il présente, sans aucun doute, un aspect tout à fait différent. Les Compagnies de fourrures ne s’y rassemblent plus ; la navigation des lacs est desservie par des bateaux à vapeur et par d’autres navires. La race des marchands, des trappeurs, des Voyageurs, et des dandies indiens n’a vécu qu'un instant, et est disparue. Tels sont les changements que produit le laps de peu d'années, dans ce pays où tout change continuellement.
M. Hunt resta quelque temps dans cetendroit pour compléter son assortiment de marchandises, pour augmenter le nombre de ses Voyageurs, r: pour engager quelques personnages plus capables que ceux qu’il avait enrôlés à Montréal.
C’est alors que commença une autre scène de maquignonnage. I y avait à Mackinaw beaucoup d'hommes robustes et expérimentés, mais pendant plusieurs jours aucun ne se présenta. Si on leur faisait des offres, ils ne les écoutaient qu'en
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