CHAPITRE XVII
Menaces des Sioux Tetons. -- Caractère cruel de ces pirates. - Leur affaire avec Crroks et Mac Lellan. — Expédition commerciale interrompue. -- Vœu de vengeance de Mac Lellan. -— Inquiétude dans le camp. — Désertion. — On quitte le village Omaha. — On rencontre John et Carson, aventuriers trappeurs. — Recherches scientifiques de MM. Nuttall et Bradbury. — 7Zèle d’un botaniste. — Aventure de M. Bradbury avec un indien Ponca. —— La boussole de poche et le microscope. — Messager de Lisa — Motifs pour pousser en avant. |
PenpanT que M. Hunt et ses compagnons séjournaient au village des Omahas, ils virent ar-
river trois Sioux, de la tribu Yankton Ahna. Ils apportaient des nouvelles fâcheuses. Suivant eux, certaines bandes de Sioux Tetons, qui habitaient beaucoup plus haut sur le Missouri, étaient venues dans les environs, et attendaient la caravane, dans le dessein avoué de s'opposer à son passage.
Les Sioux Tetons étaient dans ce temps une sorte de pirates du Missouri, et considéraient comme de bonne prise les barques bien chargées des marchands américains. Comme ils trafiquaient avec les négociants anglais du Nord-ouest, qui
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ASTORIA . 259 leur apportaient réguliérement des marchandises par la route de la rivière Saint-Pierre, ils se trouvaient indépendants des marchands du Missouri. Ils n'avaient donc aucun égard pour eux, et les pillaient chaque fois qu’ils en trouvaient l’occasion. On à insinué qu'ils avaient été poussés à ces pillages par les marchands anglais, qui désiraient empêcher leurs rivaux de commercer avec les Indiens; mais on cite encore un autre motif, qui indique une politique plus profonde. Les Sioux, par leurs relations avec les marchands anglais, avaient acquis l'usage des armes à feu, ce qui leur donnait une grande supériorité sur les tribus du Missouri supérieur. Ils s'étaient aussi, en quelque maniere , reudus les facteurs de ces tribus, leur procurant de seconde main, et à des prix fort avantageux, Îles marchandises qu'ils achetaient aux Blancs. Ils voy:ient donc avec inquiétude les marchands américains s’avancer sur le Missouri, prévoyant que les tribus supérieures seraient ainsi aflranchies de la dépendance où ils les tenaient pour leurs marchandises, et, ce qui était pire, qu'elles seraient approvisionnées d'armes à feu, et deviendraient par conséquent de formidables rivales.
Nous avons déjà parlé d’un voyage commercial, dans lequel MM. Crooks et Mac Lellan s'étaient vu arrêter par ces brigands aquatiques. Comme
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cet épisode est en quelque façon lié à des événements qui seront rapportés ci-après, nous allons le raconter plus au long.
Environ deux années avant l’époque de notre expédition, Crooks et Mac Lellan, à la tête d’une quarantaine d'hommes, remontèrent le Missouri dans des bateaux, afin d’aller trafiquer chez les tribus supérieures. Dans un endroit de la rivière où le chenal fait une courbe brusque, sous des bords qui surplomblent, ils entendirent tout-àcoup des cris et des hurlements au-dessus d’eux. Ils levèrent les yeux : les berges de la rivière étaient couvertes de Sauvages armés. C'était une bande de guerriers sioux, forte de plus de six cents hommes. Ils brandissaient leurs armes d’une manière menaçante, et ordonnèrent aux bateliers de rebrousser chemin et d'aborder un peu plus bas. Il n’y avait pas moyen de résister à leurs ordres, car, sans risques pour eux-mêmes, ils pouvaient répandre la mort sur la tête des Blancs. Crooks et Mac Lellan obéirent donc avec un empressement affecté. Ils débarquèrent, et eurent une entrevue avec les Sioux. Ceux-ci leur défendirent de remonter plus loin la rivière, sous peine d’une guerre d’extermination, mais en même temps leur offrirent de trafiquer pacifiquement avec eux s’ils voulaient faire halte où ils étaient. La caravane, composée principalement de Voyageurs, se trou-
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ASTORIA. 241 vait trop faible pour lutter contre une force aussi considérable, et qui pouvait être si facilement augmentée. On feignit donc de se soumettre de bon cœur à cet ordre dictatorial, et on commença immédiatement à couper des arbres pour élever un comptoir. Les guerriers indiens partirent alors pour leur village, qui n’était guère éloigné que de sept lieues, afin d’y rassembler les objets nécessaires pour trafiquer. Ils laissérent cependant sept ou huit des leurs pour observer les Blancs, et l’on voyait ces éclaireurs aller et venir presque sans interruption.
M. Crooks reconnut qu'il était impossible de poursuivre son voyage sans courir le danger de faire piller ses bateaux et massacrer une grande partie de son monde. Pourtant il ne voulut pas perdre entièrement les fruits de son expédition : c'est pourquoi, tout en continuant à construire sa maison avec un empressement apparent , il dépécha ses chasseurs et ses trappeurs dans un canot, avec ordre de remonter la riviere et de se rendre à leur destination originaire, pour y trapper et y rassembler des pelleteries. M. Crooks devait les aller rechercher à quelque époque future.
Dès qu’il se fut écoulé assez de temps pour que le détachement püt être remonté au-delà du pays hostile des Sioux, M. Crooks détruisit soudainement son établissement prétendu, embarqua ses
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hommes et ses effets, donna à l’arrière-garde étonnée des Sauvages un message provoquant pour leurs compatriotes, et se remit au courant de la rivière, n'épargnant ni rames, ni perches, de nuit comme de jour, jusqu’au moment où il fut complètement hors de la portée de ces flibustiers dun Missouri.
Ce qui augmentait l’irritation de MM. Crooks et Mac Lellan en voyant ainsi entraver leur lucrative entreprise, c’est qu’ils avaient été informés qu’au fond de l'affaire se trouvait un marchand rival. Les Sioux, leur avait-on dit, avaient été poussés à cet outrage par M. Manuel Lisa, le Partner-directeur et l’Agent de la Compagnie des fourrures du Missouri. Cet avis, vrai ou faux, excita l'esprit violent de Mac Lelian, et il jura que si jamais il rencontrait Lisa sur le territoire indien, il lui mettrait une halle dans la tête. C'était une manière d'obtenir satisfaction toutà-fait en harmonie avec le caractère du plaignant, et avec le code d'honneur qui règne au-delà de la frontiére.
Cependant si MM. Crooks et Mac Lellan avaient été indignés par la conduite insolente des Sioux Tetons, et par le dommage qu’elle leur avait causé, ces brigands n'avaient pas été moins furieux de se voir vaincus en ruse par des hommes blancs, et d’être obligés de renoncer au gain dont
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ASTORIA. 245 ils s'étaient flattés. On craignait donc qu'ils ne fussent particulièrement hostiles à l’expédition de M. Hunt, lorsqu'ils apprendraient que leurs anciens antagonistes s’y trouvaient engagés.
On cachait autant qu’on le pouvait toutes ces causes d'inquiétude aux Voyageurs canadiens, de peur qu'ils n’en fussent intimidés. Il était impossible cependant d'empêcher de circuler quelquesunes des rumeurs apportées par les Indiens, et elles devenaient le sujet de mille commérages et de mille exagérations. Le chef des Omahas, en revenant d’une expédition de chasse, rapporta que deux hommes avaient été tués à quelque distance par les Sioux. Cela ajouta aux frayeurs qui avaient déjà été excitées. Les Voyageurs croyaient voir, sur chaque bord de la rivière, des bandes de féroces guerriers, prêts à les occire dans ieurs bateaux ; et s’imaginaient que des troupes d’ennemis invisibles viendraient, la nuit, les massacrer dans leurs campements. Quelques-uns perdirent courage et proposèrent de retourner, plutôt que de
jeter, pour ainsi dire, le gant à toutes ces tribus
de maraudeurs. Trois hommes désertèrent même avant de quitter le village des Omahas ; heurcuscement deux chasseurs qui s’y trouvaient furent décidés à se joindre à l'expédition, grâce à de libérales promesses et au don immédiat d’un équipement complet.
L''rrfsolution et le mécontentement qui se montraient chez quelques individus, et qui allaient presque jusqu’à la mutinerie, les désertions partielles qui avaient lieu de temps en temps, pendant qu’on était encore parmi les tribus armées, augmentaient grandement les anxiétés de M. Hunt, et son impatience de pousser en avant; car une fois qu’il aurait derrière lui une région ennemie, il comptait que personne n’oserait plus déserter, puisqu'il serait aussi périlleux de reculer que d’avancer.
En conséquence, il partit le 15 mai du village des Omahas, et s’enfonça dans le formidable pays des Sioux Tetons. Pendant les cinq premiers jours on fut favorisé par une bonne brise, et les bateaux avancèrent considérablement ; mais au bout de ce temps le vent changea, la rivicre grossit, devint plus rapide, et annonça ainsi le commencement du flux causé annuellement par la fonte des neiges des Montagnes Rocheuses, et par les pluies printanières qui tombent dans les prairies supérieures. Comme on entrait alors dans une ré: gion où des ennemis pouvaient être embusqués
sur chaque rive, il fut décidé qu’on ne chasserait, autant que possible , que dans les îles qui s’étendent quelquefois pendant une longueur considérable, et sont couvertes de bois et d’abondants pàturages. Dans une de ces iles on tua, un jour, trois
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ASTORIA. 245 bisons et deux élans. Toute la caravane, s’arrétant alors sur le bord d’une magnifique prairie, fit un somptueux repas de venaison. On était à peine remonté dans les bateaux, lorsqu'on vit s’approcher un canot qui suivait le courant. Deux hommes s’y trouvaient, qu'on reconnut avec grande surprise être de couleur blanche. C’étaient les nommés Benjamin Joneset Alexander Carson, deux de ces étranges et intrépides vagabonds qui explorent la solitude. Après avoir passé deux années à chasser et à trapper près des sources du Missouri , ils redescendaient ainsi pendant uu millier de lieues, dans une coquille de noix, sur un fleuve turbulent, à travers des régions infestées de tribus sauvages; et cependant ils étaient aussi tranquilles, aussi peu soucieux, que s'ils avaient navigué en sûreté au centre de la civilisation.
L’acquisition de deux chasseurs ayant autant de courage et d'expérience était singulièrement désirable. Ils ne furent pas bien difliciles à persuader, car la solitude est le domicile du trappeur. Comme le marin, il s'inquiète peu de quel côté il se dirige. Jones et Carson abandonnèrent donc leur voyage à Saint-Louis, et retournérent de bon cœur vers les Montagnes Rocheuses et l'Océan Pacifique.
Les deux naturalistes qui avaient joint l’expé-
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