CHAPITRE XXIII
Saison d’été dans les Prairies. — Pureté de l'atmosphère. — Maladies dans le camp. — La Grosse-Rivière. —- Nomenclature vulgaire. — Suggestion concernant les noms indiens originaires. — Camp des Cheyennes. — Commerce de chevaux. — Portrait des Cheyennes. — Leur science équestre, — Histoire de leur tribu.
M. Hünr se dirigea d'abord au nord-ouest, mais 1l tourna bientôt vers le sud-ouest, et suivit généralement cette direction, afin d'éviter les régions infestées par les Pieds-noirs. Il avait à traverser plusieurs des courants d’eau tributaires du Missouri, à franchir d'immenses prairies toutà-fait dénuées d'arbres, et sans autre borne que l'horizon. On était alors dans le cœur de l'été, et ces plaines nues auraient été intolérables pour nos voyageurs, sans les brises qui, pendant la grande chaleur du jour, leur apportaient l'air tempéré des montagnes lointaines. C’est à ces brises et au manque de tout couvert qu'il faut sans doute attribuer l’absence des mouches et des insectes qui abondent dans les plaines plus basses, bordées ou entrecoupées de bois, et qui sont si insupportables pour l’homme et pour les animaux.
La monotonie de ces immenses paysages serait aussi fatigante que celle de POcéan, si elle n’était
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pas rachetée, en quelque manière, par la pureté, par l’élasticité de l'atmosphère, et par la beauté du ciel. Le firmament resplendit de cette délicieuse teinte bleue pour laquelle l'Italie est si renommée; le soleil luit, sans être offusqué par aucune vapeur, par aucun nuage; enfin une nuit étoilée dans la Prairie est, dit-on, admirable. Cette pureté, cette élasticité de l’atmosphère, augmentent à mesure qu’on approche des montagnes et qu'on monte graduellement jusqu'aux prairies les plus élevées.
Dés le second jour du voyage, M. Hunt distribua la caravane en petites compagnies, à chacune desquelles il donna une chaudière. Les campements, durant la nuit, se faisaient comme à l'ordinaire. Une partie des Voyageurs dormaient sous des tentes, d’autres bivouaquaient en plein air. Les Canadiens se montraient, dans les travaux et dans les fatigues, aussi patients sur terre que sur l’eau. Rien ne pouvait surpasser leur bonne humeur pendant la marche et lors des haltes. Ils étaient les joyeux serviteurs de la caravane, chargeant et déchargeant les chevaux, dressant les tentes, faisant les feux et la cuisine : en un mot, ils accomplissaient tous les travaux domestiques que les Indiens assignent communément aux femmes; mais, comme elles, ils laissaient à d’autres la chasse et les combats, car un
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Canadien à peu d'affection pour l'exercice de la carabine.
Durant les premiers jours on ne fit pas beaucoup de chemin. Quelques-uns des hommesétaient indisposés. M. Crooks, particulièrement, allait si mal qu'il ne pouvait pas se tenir sur son cheval. On construisit donc pour lui une espèce de litière, composée de deux grandes perches, attachées de chaque côté de deux chevaux, et sur lesquelles une natte était étendue. M. Crooks s’y coucha tout de son long, abrité du soleil par un dais de broussailles.
Dans la soirée du 23 juillet, nos voyageurs campèrent sur les bords de la rivière qu’ils appellent la Grosse-Rivière (Big river). À ce sujet, nous ne pouvons nous empêcher de gémir sur les noms stupides et souvent grossiers attribués par les marchands et par les colons aux points remarquables de l'Ouest. Les tribus aborigènes de ces magnifiques régions existant encore, on pourrait retrouver facilement les noms indiens. Outre qu’ils sont en général plus sonores, ils demeureraient comme souvenir des habitants primitifs, dont il ne restera bientôt presque plus de traces. Véritablement , il serait à désirer que tout notre pays fùt délivré, autant que possible, de la misérable nomenclature qui lui a été infligée par des esprits ignorants et vulgaires. Cela pourrail se
324 ASTORIA faire en grande partie en restaurant les noms indiens, partout où ils sont significatifs et harmonieux. Puisqu’un esprit de recherche semble se propager relativement à nos antiquités aborigènes, nous croyons devoir suggérer l’idée d’une carte de notre pays, laquelle contiendrait tous les noms indiens qu'on pourrait se procurer.
Quiconque accomplira dignement cette tâche élèvera un monument durable en son propre honneur.
Mais c’est assez nous écarter de notre sujet; il convient d'y revenir.
La caravane, se trouvant dans une contrée abondante en bisons, resta campée pendant plusieurs jours sur les bords de la Grosse-Rivière, pour se procurer un supplément de provisions, et pour laisser aux invalides le temps de se remettre.
Le second jour de la halte, Ben Jones, John Day, et plusieurs autres chasseurs qui poursuivaient du gibier dans la plaine, arrivèrent auprès d’un camp d’Indiens, au fond d’un ravin, sur le bord d’un petit ruisseau. Les tentes, qui ressemblaient à des ruches, pouvaient contenir chacune cinquante persounes. Elles étaient formées de perches réunies au sommet, divergeant à la base, et sur lesquelles étaient étendues des peaux de bisons cousues ensemble. Un grand nombre de chevaux paissaient autour du camp. C'était un
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spectacle fort satisfaisant pour les chasseurs. Après avoir examiné les tentes pendant quelque temps, ils s’assurèrent qu’elles appartenaient à une bande d’Indiens Cheyennes, les mêmes qui avaient envoyé une députation aux Aricaras. Ces Indiens recurent les chasseurs de la manière la plus amicale, les invitèrent à entrer dans leurs loges, qui étaient fort propres, et placèrent devant eux de la nourriture, avec une hospitalité véritablement sauvage. Plusieurs d’entre eux accompagnèérent à leur tour les chasseurs au camp américain, et des échanges commencèrent immédiatement. Les Cheyennes étaient étonnés et enchantés de trouver un convoi de marchandises européennes, transporté ainsi jusqu'au cœur de la Prairie; tandis que M. Hunt et ses compagnons se félicitaient d'obtenir inopinément le supplément de chevaux dont ils avaient tant besoin.
Pendant quinze jours de repos, le camp de nos voyageurs fut continuellement rempli de Cheyennes. Leurs manières étaient graves et civiles; leurs personnes propres et bien faites. Les hommes étaient grands, adroits et vigoureux; ils avaient le nez aquilin et les pommettes des joues saillantes. Quelques-uns étaient presque aussi nus que les statues antiques, et auraient pu servir de modèles à nos sculpteurs ; d’autres avaient des guëtres et les mocassins de peau de daim, avec des robes
de bison, qu'ils jetaient gracieusement sur leur épaule. Au bout de peu de temps, cependant, ils étalèrent plus de splendeur. Ils se paraient de tous les objets de toilette qu’ils avaient obtenus des Blancs, étoffes de brillantes couleurs, anneaux de cuivre, grains de verroterie; et celui-là surtout était heureux qui pouvait se défigurer avec du vermillon.
Nos voyageurs eurent de fréquentes occasions d'observer avec quelle grâce et quelle science ces Indiens gouvernent leurs chevaux. Rien n’était plus curieux que de les voir quand la monture et le cavalier étaient chargés de leurs parures de gala, car ils ornent souvent leurs coursiers avec plus de coquetterie qu'eux-mêmes. Quelques-uns leur pendaient au cou leurs ornements les plus précieux ; d’autres entrelacaient des plumes dans leur crinière et dans leur queue. Les chevaux, de leur côté, semblent avoir de l’attachement pour leurs maîtres, et l’on dit même que ceux des Prairies distinguent, par l'odeur, un Indien d’un Blanc, et donnent la préférence au premier. Cependant les Indiens sont en général de rudes cavaliers ; quelque estime qu'ils aient pour leurs chevaux, ils les traitent avec négligence et sévérité. Parfois les Cheyennes se joignaient aux chasseurs blancs pour poursuivre le daim et le bison. Une fois entraînés par lardeur de la chasse, ils n’épar--
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gnaient ni eux-mêmes ni leur monture, parcourant les prairies de leur plus grand train, et plongeant dans d’effrayants ravins, où bêtes et cavalies risquaient à chaque instant de se rompre le cou. Les chevaux indiens, bien dressés à la chasse, semblent aussi exaltés que leurs maîtres, et poursuivent le gibier avec autant d’ardeur que si c’était leur proie naturelle, et qu'ils dussent se repaître de sa chair.
L'histoire des Cheyennes est celle de beaucoup de ces tribus errantes des Prairies. C’étaient les débris d’un peuple autrefois puissant, qui se nommait Shaway, et qui habitait sur les bords d’une branche de la rivière Rouge, dont les eaux se déchargent dans le lac Winnipeg. Chaque tribu indienne a quelque tribu rivale avec laquelle elle échange d’implacables hostilités. Les Shaways avaient pour ennemis mortels les Sioux. Vaincus, après de longs combats, ils furent forcés de s’enfuir au delà du Missouri. Ils s’établirent auprès de Warricanne-creek et y fortifièrent leur village; mais les Sioux les poursuivirent encore, les délogèrent de leur nouvelle demeure, et les obligèrent à se réfugier dans les gorges des Côtes-Noires, auprès des sources de la Cheyenne. Là ils perdirent jusqu’à leur nom, et devinrent connus, parmi les colons français, sous celui de la rivière dont ils fréquentaient les bords.
Les Cheyennes avaient perdu courage. Le nombre de leurs guerriers étant singulièrement diminué par ces guerres cruelles , ils ne cherchèrent plus à s'établir dans une demeure permanente, qui aurait pu exciter l'envie de leurs mortels ennemis. [ls renoncèrent à la culture de la terre et devinrent une tribu vagabonde, subsistant de sa chasse, et suivant les bisous dans leurs migrations.
Pour toutes propriétés ils n'avaient plus que des chevaux qu’ils élevaient, qu’ils prenaient dans les Prairies, ou qu’ils capturaient sur le territoire mexicain, dans leurs expéditions de maraude.
Chaque année ils se rendaient, avec une partie de ces chevaux , au village des Aricaras, les échangeaient contre du blé, des fèves, des citrouilles, des marchandises européennes, et s’en retournaient ensuite dans le fond des Prairies.
Telles sont les vicissitudes de ces nations sauvages; la guerre, la famine, la peste, ensemble ou séparément, brisent leurs forces et diminuent leur nombre. Des tribus tout entières sont arra-
chées de leur sol naial, errent pendant quelque temps dans la solitude immense, et s’amalgament avec d’autres tribus, ou disparaissent entièrement de la surface de la terre. Il semble qu’il y ait parmi toutes les nations sauvages une cause d’extinction. Chez les aborigènes de ces contrées cette tendance parait avoir existé long-temps avant
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l'arrivée des Blancs. Ces régions maintenant déseries et silencieuses renfermaient autrefois de nombreuses populations, s’il faut en croire les traditions confirmées d’ailleurs par la découverte qu'on a faite de grands et mystérieux vestiges de peuples inconnus, dont la race semble s'être éteinte ou avoir été détruite depuis des siècles. L'histoire tout entière des autochthones de ce pays est une grande ct curieuse énigme. Sera-t-elle jamais résolue ?