CHAPITRE XX
Combustible usité dans les Prairies. — Arbres fossiles, — Trois chasseurs égarés. — Signaux de feux et de fumée. — Inquiétude concernant les hommes égarés. — Moyen de déjouer un coquin. — Nouvel arrangement avec Rose. — Retour des traînards.
Les plaines à travers lesquelles passaient nos voyageurs continuaient à être dépourvues d’arbres et même d’arbrisseaux, au point qu’ils furent obligés de se servir, pour faire leur feu, de la fiente des bisons, comme les Arabes du désert emploient celle des chameaux. Cette espèce de combustible est d’un usage universel chez les Indiens des Prairies supérieures. Il produit, diton, un feu semblable à celui de la tourbe: si l’on y jette quelques copeaux, on obtient une flamme claire et joyeuse.
Ces plaines n’ont cependant pas toujours été également dénuées de bois, comme le prouvaient évidemment les troncs d'arbres que nos Voyageurs rencontraient fréquemment, quelques-uns debout encore, d’autres couchés et brisés en fragments, mais tous dans un état de pétrification, et n'ayant dû fleurir que dans les âges les plus reculés. Dans ces singuliers restes, le grain originaire du bois était encore si distinct qu’on recon-
naissait qu'il avait appartenu a des chênes. Plusieurs morceaux de ce bois fossile furent choisis
par les hommes pour servir de pierres à feu.
Dans cette période du voyage on ne manqua point de vivres, car la Prairie était couverte d'immenses troupes de bisons. Ces animaux sont en général d’une humeur tranquille, et paissent paisiblement comme des troupeaux domestiques : mais c'était alors la saison des amours, et les mâles étaient extraordinairement agités et guerroyants. On remarquait en conséquence, dans la plaine, une émotion, une inquiétude générale. Les troupeaux amoureux exprimaient leurs sentiments par des mugissements profonds, qui retentissaient comme un tonnerre lointain. Çù et là des duels terribles avaient lieu entre des amants rivaux. Dans leur furie, ils faisaient voler la terre avec leurs pieds, ils butaient l’un contre l’autre leurs fronts larges et velus, ils s’entre-déchiraient avec leurs petites cornes noires.
À l’une des haltes du soir, on s’aperçut que Pierre Dorion, l'interprète, était absent, avec deux des chasseurs, Carson et Gardpie. Comme ils n'avaient pas rejoint le lendemain matin, on pensa qu’ils s'étaient laissé entrainer à la chasse du bison, mais qu’ils retrouveraient facilement les traces de la caravane, et l’on ne conçut aucune inquiétude sur leur compte. On laissa un
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Deux ou trois jours s’écoulèrent cependant sans qu'on vit reparaitre les trois chasseurs, et M. Hunt ralentit sa marche pour leur donner le temps de rejoindre,
On continuait à surveiller avec vigilance les mouvements de Rose et de ceux des Engagés dont on soupconnait la loyauté. Cependant, rien n'arriva qui pût exciter des appréhensions immé-diates. Rose n’était évidemment pas aimé de ses camarades, et l’on espéra qu'il ne parviendrait pas à se faire des partisans.
Le 10 août, on campa parmi des collines, sur la plus haute desquelles M. Hunt fit allumer un vaste bûcher de pin. I en jaillit bientôt une srande colonne de flamme qui pouvait s'apercevoir au loin dans la prairie. Ge feu brilla durant toute la nuit et fut amplement rempli de
bois au point du jour, de sorte que le pilier de fumée qui s’en élevait ne pouvait manquer d'être aperçu par les retardataires, s’ils ne se trouvaient pas éloignés de plus d’une journée de marche.
Dans ces régions, où les traits caractéristiques d'un pays ont tant de ressemblance, il arrive souvent que des chasseurs s’égarent et errent pendant plusieurs jours sans pouvoir retrouver leurs compagnons ; mais cette fois les Partners ressentaient plus d'inquiétude qu’à l'ordinaire, à cause de la méfiance occasionnée par les sinistres desseins de Rose.
Cependant , la route devenait extrémement pénible : elle passait sur une rangée de coteaux rapides, rocailleux, et couverts de pierres mouvantes ; elle était entrecoupée par de profondes vallées, formées par deux branches de la Grosse- Rivière, qui venaient du sud-ouest, et qu’il fallut traverser. Ces courants d’eau étaient bordés de prairies bien garnies de bisons ; les chasseurs apportaient journellement des pièces de viandes, mais on élait gâté par l'abondance, et on ne faisait cuire que les morceaux de choix.
On avait marché fort lentement pendant plusieurs jours ; on avait fait des signaux de feu et laissé à toutes les stations des traces du passage de la caravane : cependant on n’entendait pas parler des hommes égarés. On commença à
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craindre qu'ils ne fussent tombés entre les mains de quelque bande cachée de Sauvages. Une troupe aussi nombreuse que celle de M. Hunt, voyageant à travers des prairies découvertes, avec une longue file de chevaux de somme, peut être apercue d'une grande distance par les vedettes indiennes. Celles-ci, répandant rapidement cette nouvelle dans différentes directions, assemblent leurs amis, pour rôder sur les derrières de la caravane, afin de dérober les chevaux et d’intercepter les trainards.
M. Hunt et ses compagnons sentaient de plus en plus combien de mal Rose pourrait leur faire, lorsqu'ils seraient embarrassés dans les montagnes dont ils ne connaissaient aucunement les défilés, et qui étaient infestées par les Corneilles, dignes amis de cet audacieux et farouche vagabond. Là, s’il réussissait à séduire quelques-uns des Engagés, il pourrait emmener les meilleurs chevaux avec leur charge, se jeter parmi ses Sauvages alliés, et défier toute poursuite. M. Hunt résolut donc de le détourner de ses desseins coupables, en lui montrant un avantage suflisant à rester honnête. Au milieu d’une conversation, il saisit une occasion de lui dire que l’ayant engagé principalement pour servir de guide et d’interprète à travers la contrée des Corneilles, il n’auait plus besoin de ses services quand la caravane
l'aurait traversée; qu'en conséquence, sachant ses liens matrimoniaux avec cette tribu ct sa prédilection pour elle, il ne voulait point le contraindre; qu'au contraire, il se proposait, lorsqu'on rencontrerait une bande de Corneilles, de le laisser en liberté de rester parmi ses frères adoptifs ; et qu'il lui donnerait alors, en considération de ses services passés, une demi-année de ses gages, un cheval, trois trappes à castor, et plusieurs autres articles capables de le mettre sur un bon pied dans le monde.
Gette libéralité inattendue, grâce à laquelle Rose trouvait presque autant de profit et infiniment moins de danger, à rester honuëte qu’à agir comme un coquin, le désarma complètement Depuis ce temps toute sa conduite fut changée ; son front s'éclaircit et parut même joyeux; il renonça à ses habitudes sournoises, et ne fit plus d'efforts pour altérer la fidélité de ses camarades.
Le 13 août, M. Hunt changea sa course et l’inclina vers l’ouest, dans l'espoir de retrouver les trois chasseurs égarés ; car on supposait alors qu'ils pouvaient avoir suivi la rive gauche de ia Grosse-Riviere. Cette direction amena bientôt la caravane auprès d’une branche du petit Missouri, large d'environ quatre-vingt-dix mètres, et ressemblant à la grande rivière du même nom par la couleur trouble de ses eaux, par leur rapidité et
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Des montagnes raboteuses, entassées jusqu'au bord de l’eau, formaient une barrière sur le côté de la rivière que suivaient nos voyageurs. Ils la taversèrent donc et campèrent sur la rive septentrionale, où ils trouvèrent de bons pâturages et des bisons en abondance. Le temps était couvert et pluvieux; une tristesse générale s'était répandue dans le camp. Les Voyageurs étaient assis en sombres groupes, la tête enfoncée dans les épaules, et se communiquant, d’un ton découragé, leurs sombres pressentiments ; quand tout-à-coup, vers le soir, un cri de joie annonça que les hommes perdus étaient retrouvés. ls arrivèrent en se trainant. Cavaliers et chevaux étaient également harassés, car ils avaient marché continuellement durant plusieurs jours. En chassant le bison dans la prairie, ils s'étaient laissé entrainer si loin, qu'il leur avait été impossible de retrouver leurs traces sur cette plaine foulée par d'innombrables troupeaux. La monotonie du paysage les avait empéchés de reconnaitre des points de repère. S’élant mis à galoper çà et là, ils s'étaient complétement égarés , et avaient presque perdu les quatre points cardinaux. Jamais ils n'avaient aperçu les signaux de feu et de fumée de leurs camarades; mais deux jours auparavant, quand
ls étaient presque épuisés l'anxiété et de fatigue,
ils étaient arrivés, à leur grande joie, sur la piste de la caravane. Depuis lors ils l'avaient suivie constamment.
Ceux qui n’ont pas appris par expérience quelle cordiale bienveillance unit les compagnons de fortune dans ces aventureuses expéditions, ne sauraient imaginer avec quels transports les trainards furent reçus au camp. Tout le monde les entourait pour leur faire des questions et pour entendre l'histoire de leur mésaventure. La squaw même du bourru Métis éprouva tant de joie en le voyant revenir sain et sauf, qu’elle oublia la rudesse de sa règle domestique et la discipline conjugale du bâton.
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