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CHAPITRE XXVI

Les Côtes Noires, — Leur apparence sauvage.— Superstitions à leur égard. Esprits du tonnerre. -- Bruits singuliers dans les montagnes. — Trésors cachés. — Montagnes en travail. -- Explication scientifique. — Défilés impraticables, — Le Daim à queue noire. — Les Longues-cornes, ou Ahsahta, -—- Vue du haut d’un mont — Pics lointains des Montagnes Rocheuses. Alarmes dans le camp. — Traces d'ours gris. — Nature dangereuse de cet animal. — Aventures de William Cannon et de John Day avec des ours gris.

ON se trouvait alors au pied des Côtes Noires, grande chaîne située à environ trente-trois lieues à l’est des Montagnes Rocheuses, et qui s'étend, dans une direction nord-est, depuis la branche méridionale de la Platte, jusqu’à la grande courbure septentrionale du Missouri. La chaine des Côtes Noires forme la ligne de partage entre les eaux du Missouri et celles de l’Arkansas et du Mississipi. Elle donne naissance à la Cheyenne, au petit Missouri et à plusieurs courants tributaires de la rivière Pierre-jaune.

Les retraites sauvages de ces monts, comme celles des Montagnes Rocheuses, servent de repaire ou de refuge aux tribus pillardes ou déci-

mées, C'est là, comme nous l’avons déjà dit, que

re

s'étaient réfugiés les restes de Ta tribu Cheyenne,

pour se soustraire à la rage des Sioux vainqueurs.

Les Côtes Noires sont principalement composées de grès, Dans beaucoup d'endroits on y voit des pics, des précipices sauvages, découpés de la manière la plus fantastique, et ressemblant quelquefois à des villes, à des forteresses. Les ignorants habitants des plaines sont enclins à revêtir les montagnes qui bornent leur horizon, des attributs Les plus surnaturels. Ainsi, voyant du milieu des prairies éclairées par le soleil, des nuages s’amasser autour du sommet de ces monts et les envelopper d’éclairs et de tonnerres, ils les regardent comme fa demeure des génies qui fabriquent les foudres et les tempêtes. En pénétrant dans les défilés, ils ont soin de placer des offrandes sur les arbres ou sur les rochers, pour se rendre favorables les Seigneurs invisibles des montagnes, et pour en obtenir du beau temps et des chasses heureuses. Ils ne manquent point de donner aussi une signification mystique aux échos qui hantent ces précipices. Cette superstition peut avoir été occasionnée, en partie, par une cause naturelle fort singulière. Dans les temps les plus clairs et les plus sereins, à toutes les époques du jour et de la nuit, il arrive, parfois, qu’on entend dans ces montagnes des détonations successives, qui ressemblent à des décharges de plusieurs pie

heyenne, ces d'arulierie, De semblables bruits furent renqueurs. marqués par MM, Lewis et Clarke dans les Mon- | compo- tagnes Rocheuses. Ils étaient attribués par les In- >n y voit diers à l'explosion des riches mines d'argent que

és de la renferment ces montagnes.

ant quel- Ces singulières détonations ont été expliquées

es igno- d'une manière aussi fantasque par des savants, et A Ag° , 1 1 1 à revêtir n'ont réellement pas reçu de véritable explication.

des attri- On dit qu’on en entend beaucoup de semblables lu milieu dans le Brésil. Le jésuite Vasconcelles en cite une uAges s’a- qu'il entendit dans la Sierra Piratininga; il la et les en- compare aux décharges d’un parc d'artillerie, Les

cs regar- Indiens lui dirent que c’était une explosion de

briquent pierres. Le digne Padre eut bientôt une preuve , dans les satisfaisante de la véracité de leur explication,

ndes sur car on découvrit la place même où un roc avait endre fa- crevé et rejeté de ses entrailles une masse ro-

ntagnes, cheuse, pareille à une bombe, et de la grosseur s chasses d’un cœur de taureau. Cette masse avait été bri-

donner sée, soit par sa chute, soit par l'explosion même, chos qui et l’organisation intérieure qu’elle révélait était

ion peut étonnante. Elle avait une écorce plus dure que ine cause du fer, en dedans de laquelle étaient rangées,

s les plus comme les semences d’une grenade, des pierreries oques du de différentes couleurs ; les unes limpides comme n entend du cristal, d’autres d’un beau rouge, d’autres de CCESSIVES. couleurs variées. On dit que le même phénomène

eurs pit arrive quelquefois dans la province voisine de

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Guayra, où des pierres de la grosseur du poing sont rejetées, avec un grand bruit, du sein de la terre, en répandant autour d’elles de beaux fragments, aussi brillants que des pierres précieuses, mais qui n'ont aucune valeur.

Les Indiens de l'Orellanna parlent aussi de bruits horribles qu’on entend dans le Paraguaxo, et qu'ils croient être les gémissements de la mon- Lagne qui s’efforce de rejeter Îles pierres précieuses cachées dans son sein. Quelques personnes, cherchant à expliquer d’uue manière plus humble ces décharges d'artillerie des montagnes, les attribuentauretentissement occasionné par la rupture et la chute de grandes masses de rochers, dont le bruit est répété et prolongé par les échos; d’autres, enfin, au dégagement de l'hydrogène produit par la combustion de lits souterrains de houille. Quoi qu'il en soit, et de quelque manière qu'on puisse expliquer ce singulier phénomène, l'existence en semble bien établie; il demeure comme un des derniers secrets de la nature, qui jettent un charme mystérieux et surnaturel sur les sauvages solitudes de ces montagnes. Nous ne savons si l'imagination du lecteur ne préférera pas à l'explication prosaïque de quelque cause naturelle, le récit du pauvre Indien qui attribue ces bruits terribles aux esprits du tonnerre, ou

aux génies gardiens de trésors cachés.

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Quelles que puissent être les influences surnaturelles de ces monts, on trouva leurs difficultés physiques pénibles à surmonter. Fréquemment on essaya de s'ouvrir un passage à travers ou pardessus cette longue chaîne; mais on fut chaque fois repoussé par des barrières insurmontables. Quelquefois un défilé semblait être praticable, mais il se terminait en un chaos sauvage de rochers et de pics qu’il était impossible de gravir. Les animaux de ces régions solitaires étaient différents de ceux auxquels nos voyageurs étaient accoutumés. À leur approche le daim à queue noire s’enfuyait en bondissant dans les ravins, tandis que la Longue-corne (Big-horn) les contemplait intrépidement du haut de quelque escarpement , ou galopait légèrement de rocher en rocher. Ces animaux sont les seuls qu'on rencontre dans ces régions montagneuses. Le daim est plus grand que le daim ordinaire, mais sa chair n’est pas également estimée par les chasseurs. I a de très grandes oreilles, et le bout de sa queuc est noire, ce qui Jui a valu son nom.

La Longue-corne est ainsi nommée à cause de ses cornes, qui sont fort grandes et tortillées comme celles d'un bélier. Quelques-uns lappellent Argali, d’autres Ibex, quoiqu’elle diffère de ces deux animaux. Les Mandans la nomment

Alsahta, appellation beaucoup préférable au nom

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trivial sous lequel elle est généralement connue. Cet animal a la taille d’un petit élan ou d’un grand daim. Sa robe est brune, excepté sous le ventre etautour de la queue, où là elleest blanche. Dans ses habitudes la Longue-corne ressemble à la chèvre; elle fréquente les plus rudes précipices, tond l’herbe sur leurs bords, et, comme le chamois, bondit légèrement et sûrement à des hauteurs étourdissantes, où les chasseurs n’osent pas s’aventurer. Il est par conséquent très difficile de l’approcher à portée. Pourtant, dans un défilé des Côtes Noires, Beu Jones parvint à abattre une Longue-corne du bord d’un précipice. Sa chair avait le goût d’un excellent mouton, au dire des gourmands de la caravane.

Trompé dans ses eflorts pour traverser cette chaine de montagnes, M. Hunt les côtoya en se dirigeant vers le sud-ouest, et en les tenant à droite, dans l'espérance d’y trouver une ouverture.

Un jour il établit son camp dans une vallée éuroite, sur les bords d’un étang limpide, quoique plein de joncs. À l’entour croissaient des arbrisscaux couverts de cerises sauvages, de groscilles et de groseilles à maquereau, blanches et rouges.

Tandis que le repas du soir se préparait, M. Hunt et M. Mac Keuzie montérent au sommet d'une colline voisine, De BR, grâce à la pureté, à

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ASTORIA, 3 19 la transparence de l'atmosphere, ils apercevaient, de tous les côtés, un vaste paysage. Au-dessous d’eux s’étendait une plaine couverte d’innombrables troupeaux de bisons. Les uns étaient étendus sur l’herbe, d’autres rôdaient dans leurs pâturages immenses ; quelques-uns se livraient de terribles combats, et leurs graves mugissements retentissaient comme Île puissant murmure du ressac sur une côte lointaine.

Bien loin, vers l'ouest, les Partners az : ‘curent une rangée de hautes montagnes qui se découpaient sur le clair horizon, et dont quelques-unes étaient évidemment coiffées de neige. Ils supposèrent que c'étaient les monts des Longues-cornes, ainsi nommés, parce que l'animal de ce nom s’y trouve en abondance. Ces monts sont un des contre-forts des Montagnes Rocheuses. La colline d’où M. Hunt les avait aperçus, est, suivant son estime, éloignée de quatre-vingt-cinq lieues du village aricara.

Lorsque M. Hunt rentra au camp, il y trouva quelque inquiétude répandue parnii les Voyageurs canadiens. Eu se promenant parmi les buissons, ils avaient découvert, dans toutes les directions, des traces d'ours gris qui étaient attirés saus aucun doute par les fruits. À leur grand chagrin, ils avaient reconnu que leurs tentes se trouvaient

dressées précisément dans un des rendez-vous favoris de ces redoutables animaux. Cette idée détruisit le comfort du campement. Lorsque la nuit tomba , tous les buissons environnants devinrent un sujet d’épouvante; à tel point, s’il faut en croire M. Hunt, que les pauvres Voyageurs ne pouvaient s'empêcher de tressaillir chaque fois qu'une petite brise agitait les branchages.

L’ours gris est le seul quadrupède vraiment rcdoutable de l'Amérique. IL sert de thème favori aux chasseurs de l'Ouest, suivant lesquels il est de la grosseur d'une vache et possède une force prodigieuse. S'il est attaqué, il livre bataille; et souvent même, lorsqu'il est pressé par la faim, c'est lui qui est lassaillant. Blessé, il devient furieux , et poursuit ordinairement le chasseur. Sa vitesse est supérieure à celle de l'homme, quoique inférieure à celle du cheval. En attaquant il se dresse sur ses pattes de derrière, et fait un saut de toute la longueur de son corps. Malheur au cheval ou au cavalier qui se trouve à portée de ses terribles griffes. Elles ont quelquefois nenf pouces de longueur, et déchirent tout ce qu’elles rencontrent.

À l’époque dont nous parlons, l’ours gris était encore commun sur le Missouri et dans les terres

basses; mais, comme quelques-unes des tribus

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ASTORIA. 551 décimées des Prairies, il a graduellement reculé devant ses ennemis, et ne se trouve plus guère maintenant que dans les régions élevées, dans les âpres retraites semblables à celles des Côtes Noires et des Montagnes Rocheuses. Là, il se cache dans des cavernes, dans des trous qu'il a creusés au flanc des monts, ou sous les racines et les troncs des arbres tombés. Comme l’ours commun, ilaime beaucoup les fruits, les glands et les racines qu'il déterre avec ses pattes ; mais il est également carnivore : souvent il attaque et terrasse le puissant bison ; puis il traine l'énorme cadavre jusqu'au voisinage de son antre, afin de s’en repaitre en liberté.

Les chasseurs blancs et rouges considèrent la chasse de l’ours comme la plus héroïque. Ils préférent l’attaquer à cheval, et s'aventurent quelquefois si près de lui, qu'ils lui roussissent le poil de leur coup de fusil. Pour cela, il faut que le chasseur ait la main sûre et sache frapper un endroit vital; car de tous les quadrupèdes c’est le plus difficile à tuer. Il recoit sans broncher de nombreuses blessures ; et rarement un premier coup est mortel, s’il ne lui traverse le cœur ou la tête.

11 fut prouvé le lendemain matin que les terreurs ressenties durant la nuit au campement,

n'étaient point causées par des dangers imagimaires. Parmi les engagés se trouvait un certain William Cannon, qui avait été soldat dans un des postes fronticres, et que M. Hunt avait enrôlé à Mackinaw. C'était un chasseur sans expérience et un pauvre tireur, ce qui l’exposait aux railleries de ses camarades. Piqué de leurs plaisanteries, il s'était continuellement exercé depuis qu'il avait rejoint l'expédition, mais sans succès. Dans le cours de l'après-midi il sortit, seul, pour prendre une leçon de vénerie, et à sa grande joie il eut la bonne fortune de tuer uu bison. Comme il était à une distance considérable du camp, il coupa la langue et quelques-uns des meilleurs morccaux, eu fit un paquet et l'emporta sur ses épaules, au moyen d’une courroie passée autour de son front, comme les voyageurs transportent les paquets de marchandises, Il se dirigeait tout glorieux vers le camp, espérant triompher de ses camarades chasseurs, quand, en passant par une étroite raviue, il entendit marcher derrière lui. Il se retourna ct vit, à sa grande terreur, qu’il était suivi par un ours gris, attiré apparemment par l'odeur de la viande qu'il portait. Cannon avait tant entendu parler de Pinvumérabilité de eet animal, qu'il n'essaya sculemert pas de Le Uirer; mais ayant ôté

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ASTORIA. 3h3

quet de viande et se mit à courir pour sauver sa vie. L’ours, sans s'arrêter au gibier, continua de poursuivre le chasseur. Il était près de l'attraper lorsque Cannon atteignit un arbre, et y monta, après avoir jeté par terre son fusil. L'instant d'apres Martin, était au pied de la forteresse. Mais comme cette espèce d'ours ne grimpe pas, il se contenta de changer la poursuite en blocus.

La nuit vint. Cannon ne pouvait savoir, dans l'obscurité, si son ennemi était toujours là, mais sa frayeur le lui représentait comme une sentiuelle infatigable. Il passa donc la nuit dans l'arbre, eu proie aux plus horribles imaginations. Au point du jour l’ours était parti. Cannon descendit avec précaution de son asile, ramassa son fusil et regagnha promptement le camp, sans s'amuser : aller chercher la chair du bison.

Pendant que nous sommes sur ce sujet, nous raconterons une autre aventure d'ours gris ; qui arriva à John Day, le chasseur de Virginie. Il chassait en compagnie avec un des Clercs, jeune conscrit que le vétéran affectionnait beaucoup, mais dont il était toujours obligé de contenir la vivacité. Ils suivaient la piste d’un daim, quand tout-à-coup un ours gris énorme sortit d’un buisson, à environ trente mètres de distance, et se dressant sur ses pattes de derrière, avec un effroyable grognement , déploya un épouvantable 1. 23

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