VÉNUS
Lorsque l'astre-roi empourpre de ses rayons glorieux l'atmosphère du couchant, et que la nature entière se pare du voile un peu mélancolique du crépuscule, les regards, même les plus indifférents, sont souvent attirés, captivés, par la présence d'une étoile presque éblouissante, illuminant de sa blanche et limpide lumière le ciel assombri par la disparition du dieu du jour.
C'est Vénus, la reine des cieux ! C'est l'étoile du Berger, la douce mère des amours, déesse de la beauté, toujours chérie, adorée, chantée et immortalisée, sur la Terre, par les poètes et les artistes. Son éclat splendide la fit remarquer dès la plus haute antiquité, et on la retrouve, riante et charmeuse, dans les œuvres des anciens qui lui dressaient des autels et se plaisaient
à orner leurs poésies de sa grâce et de sa beauté, Homère l'appelle Callistos « la belle », Cicéron la nomme Vesper, l'astre du soir, et Lucifer, l'astre du matin, car il en fut pour cette divinitécomme pour Mercure : pendant longtemps, on vit en elle deux planètes distinctes, et ce ne fut que lorsqu'on eût remarqué que l'étoile du soir et l'étoile du matin alternaient toujours successivement et périodiquement, que l'identité de l'astre fut reconnue. Sa rayonnante splendeur créa sa personnalité mythologique, comme l'agilité de Mercure avait créé celle du messager des dieux.
Nous ne voyons pas, dans le ciel, son char aérien conduit par un vol de colombes aux ailes blanches et légères, mais nous suivons le doux sillage de sa nacelle, emportée dans l'espace pai l'attraction solaire.
Aussi, dans les beaux soirs où elle s'écarte f ses plus grandes élongations du Soleil , tout le monde admire cette blanche et éclatante Vénus qui règne en souveraine sur nos crépuscules (*>
* L'autre soir, après l'avoir observée dans le ciel calme et silencieux de la fin du jour, mes yeux tombèrent sur un dessin qui me fut envoyé jadis par mon ami Gustave Doré, et qui fait partie des illustrations de sa merveilleuse édition de la Divine Comédie du Dante. Il m'a semblé que ce dessin serait à sa place ici, et je me permets d'en offrir à mes lectrices une pâle reproduction, d'après la belle gravure de cette édition. Le Dante et Virgile contemplent, dans le doux recueillement du soir, lo bel pianela ch'ad amar conforta « la belle planète qui incite à aimer ».
et retarde, alors, de trois heures sur le coucher du Soleil, et, en dehors même des savants qui s'oc-
l'étoile du soir
cupent pratiquement d'astronomie, il n'est pas douteux que des milliers de regards ne s'élèvent
vers cette splendeur céleste, et que des milliers d'êtres humains ne sentent, un instant, leur curiosité s'élever jusqu'aux mystères de l'infini. La vie contemporaine, un peu brutale, a beau vouloir ankyloser le rêve, elle n'a pas encore écrasé la pensée au point d'arrêter toute aspiration vers la connaissance des vérités éternelles, *et, en contemplant le ciel étoile, il est difficile de ne pas se demander ce que sont ces autres mondes et quelle place occupe notre propre planète dans cet immense concert des harmonies sidérales.
Vue dans une lunette, même toute petite, Vénus offre des phases remarquables.
Notre figure 38 donne une idée de la succession de ces phases et de la variation de grandeur de la planète pendant son cours autour du Soleil. Voyons-la, en imagination, tourner comme elle le fait en une année de deux cent vingt-quatre jours (224 jours 16 heures 49minutes8 secondes), • à la distance de 108 millions de kilomètres, la Terre étant â 149. Il arrive, comme pour Mercure, qu'à certaines époques elle passe entre le Soleil et nous ; son hémisphère éclairé étant naturellement tourné du côté de l'astre du jour, nous ne distinguons alors qu'un croissant très délié et très lumineux. A ces époques-là, Vénus -est, pour ainsi dire, tout contre le Soleil, et .nous présente sa plus grande dimension appa-
rente. Parfois aussi, comme Mercure, elle passe juste devant le Soleil, sous l'aspect d'une tache noire parfaitement ronde, ce qui est arrivé le 8 décembre 1874 et le 6 décembre 1882, et ce qui. se reproduira le 7 juin 2004 et le 5 juin 2012. Ces passages ont été utilisés, dans la géométrie céleste, pour mesurer la distance du Soleil. On le devine facilement : la distance de Vénus
Fig. 38. — Ordre des phases de Vénus.
varie considérablement selon sa position par rapport à la Terre; c'est lorsqu'elle se trouve entre le Soleil et nous qu'elle est le plus rapprochée de notre monde ; mais c'est aussi à ces époques que nous voyons le moins de sa surface, puisqu'elle ne nous présente qu'un mince croissant. Les astronomes de la Terre sont donc très mal placés pour étudier sa constitution physique. C'est lorsqu'elle est située à droite ou à gauche
du Soleil, et qu'elle nous montre environ la moitié de son disque éclairé, que l'on peut faire les meilleures observations, de préférence pendant le jour, à cause de l'irradiation produite, la nuit, par son éblouissante lumière.
Ces phases ont été découvertes par Galilée, en l'année 1610. Elles furent l'une des premières confirmations de la vérité du système de Copernic, en offrant un exemple évident du mouvement des planètes autour de l'astre du jour. Elles sont parfois visibles à l'œil nu pour des vues exceptionnelles, soit au crépuscule, soit à travers de légers nuages.
Entourée d'une atmosphère très dense et fort élevée qui augmente les difficultés de l'observation de sa surface, Vénus pourrait être baptisée sœur jumelle de la Terre, par la similitude qui existe entre les dimensions de ces deux mondes. Mais, si étrange que cela puisse paraître à ses nombreuses admiratrices, disposées à saluer en elle un séjour de bonheur et de félicité, il est bien probable que cette planète, si jolie de loin, doit être encore moins agréable à habiter que notre île flottante. En effet, l'atmosphère de Vénus est constamment couverte de nuages, d'où il résulte que le temps y est certainement toujours très brumeux. On n'y distingue aucune configuration géographique certaine, malgré ce qu'avaient espéré les astronomes du dix-huitième
siècle. C'est à ce point que nous ne sommes même pas encore sûrs qu'elle tourne sur elle-même, tant les observations ont été contradictoires et tant il est difficile de rien distinguer de net à sa surface. Une seule nuit d'observation suffit pour montrer la rotation de Mars ou celle de Jupiter;
Fig. 39. — Aspect de Vénus vers son plus grand éclat.
mais la belle étoile du soir semble vouloir rester obstinément voilée pour notre curiosité.
Plusieurs astronomes, et non des moindres, pensent que, comme pour Mercure, les marées produites par le Soleil sur ses mers ou sur son globe primitivement fluide, ont été assez fortes pour la saisir et la fixer, ainsi que la Terre l'a fait
pour la Lune, et pour l'obliger à présenter constamment -la même face au Soleil. Certaines observations télescopiques sembleraient même confirmer cette déduction théorique des calculs de la mécanique céleste.
Je me permets de ne pas souscrire à cette opinion, malgré son apparente probabilité, parce que mon impression y a toujours été contraire dans toutes mes observations télescopiques. Récemment encore (printemps de 1921), je viens de renouveler ces observations. Choisissant uneatmosphère admirablement pure et d'un calme parfait, plusieurs fois j'ai examiné avec attention la belle planète dans le champ télescopique. Le bord droit ou oriental (image renversée) se montrait estompé par l'atmosphère de Vénus ; c'est la ligne de séparation entre le jour et la nuit. Au-dessous, tout au bord boréal, je n'ai pu, chaque fois, m'empêcher de remarquer un léger point blanc, un peu plus blanc encore que toute la surface de la planète, entouré d'une légère pénombre grise, qui me produit absolument l'effet d'une neige polaire, fort analogue à celle que nous observons aux pôles de Mars. Ce point blanc de la corne boréale de Vénus ne me parait pas dû à un effet de contraste, comme on le suppose quelquefois.
Or, si le globe de Vénus a des pôles, il tourne sur lui-même.
Malheureusement, il est très difficile de dis-
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tinguer, sur le disque, des taches qui puissent indiquer le sens et la vitesse du mouvement de rotation. Cette année même (1921) nous avons réussi à en photographier, à mon observatoire de Juvisy, mais la question n'est pas encore définitivement tranchée.
Les observations mentionnées plus haut, ont été faites, entre autres, en d'excellentes conditions. Trois heures de l'après-midi, soleil éclatant, ciel d'un bleu pur et planète peu éloignée du méridien. Alors, elle n'offre pas l'éblouissant éclat des heures du soir. Je le répète, il n'y a là qu'une impression, mais elle me paraît si sûre qu'elle m'empêche d'adopter l'hypothèse en vertu de laquelle la planète graviterait autour du Soleil en lui offrant toujours le même hémisphère (*).
Si cette hypothèse représentait la réalité, ce serait là assurément un monde fort bizarre. Jour éternel d'un côté ; nuit éternelle de l'autre. Maximum de chaleur et de lumière au centre de l'hémisphère constamment tourné vers le Soleil; maximum de froid et centre de la nuit à l'antipode. Peut-être cet hémisphère glacé serait-il inhabitable. Mais les ressources de la nature sont si prodigieuses et la loi de vie est si impérieuse, si formidable dans les conditions. terrestres même les plus désavantageuses
* Mon opinion reste la même aujourd'hui (1921), puisque cette année encore, j'ai observé ces blancheurs polaires aux deux extrémités du croissant, surtout au boréal.
et les plus déplorables, que ce serait outrepasser nos droits que de décréter l'impossibilité de la vie, même en cette nuit éternelle. Les courants de- l'atmosphère? suffiraient, sans doute, pour établir perpétuellement, entre les deux hémisphères, des échanges de température, en comparaison desquels nos vents alizés ne seraient que des brises extrêmement légères.
Oui, le mystère plane encore sur cette terre voisine, et les plus puissants instruments des observatoires du monde entier n'ont pu encore le résoudre. Ce que nous savons, c'est que le diamètre, la surface, le volume, la masse de cette planète, la pesanteur à la surface, ne diffèrent pas sensiblement de ce qui caractérise notre propre globe : c'est que cette planète est sœur de la nôtre et du même ordre, c'est qu'elle est probablement formée des mêmes éléments. Ce que nous savons aussi, c'est que, vue de Vénus, la Terre où nous sommes est une étoile admirable, étoile double plus brillante encore que vue de Mercure. C'est une très éclatante étoile de première grandeur, accompagnée de la Lune, étoile de deuxième grandeur et demie. Ainsi, les mondes flottent dans l'espace, lointains symboles d'espérances non réalisées sur chacun d'eux, mais à différents stages de leurs degrés d'évolution et représentant, dans l'éternelle série des âges, un progrès toujours grandissant.
En contemplant cette radieuse Vénus, si nous
Fig. 40. — La Terre vue de Vénus.
ne pouvons pas encore fixer notre sentiment sur
son état actuel d'habitation, il nous est difficile, pourtant, d'imaginer que ce puisse être là un morne désert, et de ne pas saluer en elle, au contraire, une terre du ciel, différant plus ou
moins du séjour où nous sommes et voguant avec ses soeurs pour l'accomplissement du plan général de la nature.
Tels sont les traits caractéristiques de notre voisine céleste. En la quittant, nous devrions faire une halte sur la Terre, qui se trouve située immédiatement après elle, dans l'ordre des distances, à cent quarante-neuf millions de kilomètres du Soleil; mais, comme nous devons lui consacrer un chapitre spécial, nous ne nous y arrêterons pas en ce moment, et nous franchirons, d'un bond, la distance qui sépare Vénus de Mars.
Remarquons seulement, en passant, que notre planète est la plus grosse de ces quatre sphères voisines du Soleil. Voici leurs diamètres comparés :
La Terre En
étant 1 kilomètres
Mercure 0 373 4.750
Vénus 0 999 12.730
La Terre 1 12.742
Mars 0 528 6.728
On voit que Vénus est presque identique à la Terre.