DIXIEME LEÇON
De tous les phénomènes célestes auxquels il peut nous être donné d'assister dans notre contemplation de l'univers, l'un des plus magnifiques et des plus impressionnants est, sans contredit, celui dont nous allons nous occuper.
Les comètes chevelues et les étoiles filantes au vol gracieux nous captivent par leur allure mystérieuse, parfois fantastique. Volontiers, nous laissons notre pensée, muette interrogatrice des mystères du ciel, se poser sur le brillant sillon d'or qu'elles laissent derrière elles. Ces inconnues nous parlent de l'infini ; elles nous content l'histoire de leurs lointains voyages. Filles de l'espace, ces beautés éthérées nous entretiennent de l'immensité de l'univers.
Les éclipses, au contraire, sont des phénomènes qui nous touchent de plus près, qui s'exercent dans notre voisinage.
Avec elles, nous restons entre la Terre et la
Lune, dans notre petite province, et nous assistons à de pittoresques effets de la combinaison des mouvements de notre satellite autour de nous.
Avez-vous jamais assisté â une éclipse totale du Soleil ?
Le ciel est d'une immuable pureté ; pas le moindre nuage n'adoucit les rayons solaires. La voûte azurée du firmament couronne la Terre d'un dôme éblouissant de lumière. Partout, les feux de l'astre du jour répandent sur le monde leur gaieté bienfaisante.
Mais voici que cet éclat diminue... Le disque lumineux du Soleil s'échancre graduellement. Un autre disque, noir comme de l'encre, s'avance devant lui, et, peu à peu, l'envahit entièrement. L'atmosphère prend une teinte blafarde et sépulcrale; la nature, étonnée, se tait en un profond silence; un immense voile de tristesse se répand sur le monde. Tout â coup, la nuit arrive et les étoiles brillent au ciel. Il semble que, dans un mystérieux cataclysme, le Soleil ait disparu pour toujours. Mais cette angoisse est de courte durée. L'astre divin n'est pas mort. Une gerbe enflammée jaillit de l'ombre, annonçant son retour, et, lorsqu'il reparaît, on peut constater qu'il n'a rien perdu de son éclat ni de sa beauté. C'est toujours le radieux Apollon, roi du jour, veillant sur la vie des mondes planétaires.
Cette nuit subite assombrissant le ciel au milieu d'un beau jour n'est pas sans impressionner vivement les spectateurs de ce phénomène grandiose.
L'éclipsé n'a duré que quelques minutes, mais cependant assez longtemps pour impressionner profondément les cœurs, et souvent pour permettre à la crainte et à la terreur d'agiter les esprits anxieux, même à notre époque, où l'on sait qu'il n'y a là rien de surnaturel ni de redoutable.
Autrefois, l'humanité frémissait, inquiète et consternée.
Était-ce un châtiment du Ciel ? N'y voyait-on pas l'œuvre d'une main invisible jetant le voile sombre de la nuit sur le céleste flambeau?
La Terre ne s'était-elle pas égarée, loin de sa route, et n'allions-nous pas être privés éternellement de la lumière de notre bon Soleil? Est-ce qu'un dragon monstrueux ne se préparait pas à dévorer l'astre du jour?
La fable du dragon rongeant le Soleil ou la Lune pendant les éclipses s'est infiltrée un peu partout, en Asie comme en Afrique, et nous la voyons encore en honneur aujourd'hui sous plus d'une latitude. Mais nos lectrices savent déjà que nous pouvons identifier le terrible dragon céleste avec notre charmante amie, la Lune, qui sans doute ne serait pas très flattée de la comparaison. Nous venons de voir, dans notre précédente
leçon, que la Lune tourne autour de nous en décrivant une orbite presque circulaire qu'elle parcourt en un mois environ. Il résulte de ce mouvement que l'astre nocturne se trouve tantôt entre le Soleil et la Terre, tantôt derrière nous, et tantôt à angle droit par rapport au Soleil et à la Terre. Or, les éclipses de soleil arrivent toujours au moment de la Nouvelle Lune, quand notre satellite passe entre le Soleil et nous, et les éclipses de lune, au moment de la Pleine Lune, lorsque celle-ci est à l'opposé du Soleil, derrière nous.
Cette circonstance conduisit assez vite les savants de l'antiquité à deviner la cause â laquelle elles sont dues.
La Lune en passant au commencement de sa révolution, entre le Soleil et la Terre, peut masquer une partie plus ou moins grande de l'astre du jour. En ce cas, il y a éclipse de soleil. D'autre part, lorsqu'elle se trouve de l'autre côté de la Terre relativement au Soleil, au moment de la Pleine Lune, notre planète peut intercepter les rayons solaires et les empêcher d'arriver â notre satellite, la Lune est plongée dans V ombre de la Terre et est alors éclipsée. Telle est l'explication très simple du phénomène. Mais pourquoi n'y a-t-il pas éclipse de soleil à chaque Nouvelle Lune et éclipse de lune à chaque Pleine Lune?
Si la Lune tournait autour de nous dans le
même plan que la Terre autour du Soleil, elle éclipserait le Soleil à chaque Nouvelle Lune et s'éclipserait elle-même dans notre ombre à chaque Pleine Lune. Mais le plan de l'orbite lunaire est un peu 'incliné sur le plan de l'orbite terrestre, et les éclipses ne peuvent se produire que lorsque la Nouvelle Lune ou la Pleine Lune arrivent sur la ligne d'intersection de ces deux plans, quand le Soleil, la Lune et la Terre se trouvent placés sur une même ligne droite. Dans la majorité des cas, au lieu de s'interposer juste devant le chef de notre système, notre satellite passe soit un peu au-dessus, soit un peu au-dessous, de même que son passage derrière nous s'effectue presque toujours un peu au-dessus ou un peu au-dessous du cône d'ombre qui accompagne notre planète, à l'opposé du Soleil.
Lorsque la Lune vient se placer juste devant le Soleil, elle arrête la lumière de l'astre radieux et nous cache une portion plus ou moins grande du disque solaire. L'éclipsé est partielle si la Lune n'entame qu'une partie du Soleil; totale, si elle le couvre entièrement ; annulaire, si le disque solaire déborde tout autour du disque lunaire, ce qui arrive lorsque la Lune, dans son orbite elliptique, se trouve au delà de sa distance moyenne, vers l'apogée.
D'autre part, lorsque la Lune arrive juste dans le cône d'ombre que la Terre projette derrière
elle, c'est à son tour d'être éclipsée. Elle ne reçoit plus les rayons du Soleil, et cette privation lui est d'autant plus sensible, qu'elle doit tout son éclat a la lumière de l'astre du jour. L'obscurité devient complète pour la Lune si elle est entièrement plongée dans le cône d'ombre. En ce cas, l'éclipsé est totale. Mais si une partie de son disque émerge du cône, cette partie reste éclairée, tandis que l'autre voit s'évanouir sa lumière. On observe alors une éclipse partielle et on remarque la forme ronde de l'ombre de la Terre projetée sur notre satellite, preuve céleste de la sphéricité de notre globe.
La Lune peut donc, en certains cas, nous priver des rayons lumineux du Soleil, en nous cachant l'astre du jour, et, en d'autres cas, s'effacer elle-même en traversant notre ombre. Malgré lesfables, les inquiétudes, les terreurs qu'il a engendrées, ce phénomène est tout naturel: la Lune joue à cache-cache avec nous, et voilà tout ! C'est là un divertissement bien inofïensif pour la sécurité de notre planète.
Mais, comme nous le faisions remarquer tout à l'heure, ces phénomènes ont eu le don d'effrayer autrefois les mortels ignorants, soit lorsque l'astre de la lumière et de la vie semblait s'éteindre, soit lorsque la belle Phébé se couvrait d'un voile de crêpe et de deuil, et parfois d'une teinte rouge sang.
Il nous faudrait disposer de tout un volume pour exposer les faits mémorables sur lesquels ks éclipses ont exercé une grande influence, quelquefois heureuse, souvent désastreuse. La lecture de ces récits tragiques ne manquerait pas d'intérêt : d'abord, elle montrerait à quels déboires peuvent exposer l'ignorance et la superstition, et, aussi, quelle force donnent à l'homme la culture intellectuelle et l'étude de la science.
Hérodote rapporte que des Scythes ayant cru avoir à se plaindre de Cyaxare, roi des Mèdes, se vengèrent de lui en lui servant dans un festin les membres d'un de ses enfants traîtreusement égorgé, et mis sur la table comme gibier rare. Les scélérats qui avaient commis ce crime révoltant se réfugièrent à la cour du roi des Lydiens qui eut la faiblesse de leur donner asile. La guerre fut aussitôt déclarée entre les Mèdes et les Lydiens, mais une éclipse totale de soleil arrivée juste à l'heure où les combattants étaient en présence, eut l'heureuse influence de faire tomber leurs armes de leurs mains, et, avec grande sagesse, ils s'en retournèrent chacun de leur côté. Cette éclipse, qui paraît s'être produite le 28 mai de l'an 584 avant notre ère, avait été prédite par Thaïes. Notre habile peintre Rochegrosse en a fait un remarquable dessin qui ne manquera pas d'être remarqué par nos lectrices.
En l'an 413 avant Jésus-Christ, le général atfeë-
nien, Nicias, se préparait à retourner en Grèce après une expédition en Sicile. Mais, elïrayé par une éclipse de Lune, et craignant l'influence néfaste du phénomène, il retarda son départ et manqua l'occasion de la retraite. Cette superstition lui coûta la vie. L'armée grecque fut détruite et cet événement marque le commencement de la décadence d'Athènes.
En 331 avant Jésus-Christ, une éclipse de lune jette le désarroi dans les troupes d'Alexandre, près d'Arbelles, et le grand capitaine macédonien est obligé d'user de toute son adresse pour rassurer ses soldats épouvantés .
Agathocle, roi de Syracuse, bloqué par les Carthaginois dans le port de cette ville, s'échappa heureusement, mais fut inquiété le second jour de sa fuite par l'arrivée d'une éclipse totale de soleil qui terrifia ses compagnons. « Que craignez-vous ? leur dit-il, en étendant son manteau devant le Soleil. Avez-vous peur d'une ombre?» (Cette éclipse me paraît être celle du 15 août 309, plutôt que celle du 2 mars 310.)
En l'an 1033, le 29 juin, à une époque où la fin prochaine du monde faisait frémir tous les cœurs, une éclipse annulaire de Soleil, arrivée vers midi, arrêta une bande de conjurés qui allaient étrangler le pape à l'autel. Ce pape étail Benoît IX, âgé de moins de vingt ans et dont h vie était, dit-on, peu exemplaire. Les conjurés.
Fig. 75. — La guerre entre les Lydiens et les Mèdes, arrêtée par une éclipse de soleil.
épouvantés par l'obscurcissement du Soleil, n'osèrent mettre la main sur le pontife, qui continua <de régner jusqu'en 1044 (*).
Le 1er mars 1504, une éclipse de lune sauva Christophe Colomb, menacé de mourir de faim à la Jamaïque, où il se voyait refuser des vivres par une population sauvage et révoltée. Connaissant l'arrivée de cette éclipse par les éphémérides astronomiques, il menaça les Caraïbes de les priver de la lumière de la Lune... et tint parole. A peine l'éclipsé était-elle commencée que les Indiens épouvantés se prosternaient aux pieds <iu conquérant en lui apportant tout ce qu'il réclamait.
Dans tous les temps et chez tous les peuples, on retrouve les traces des croyances populaires se rattachant à l'influence des éclipses. Ici, l'absence anormale de la lumière de l'astre est considérée comme un signe de la colère divine : les humbles pénitents se mettent en prière pour conjurer le céleste courroux. Là, on redoute la cruauté du terrible dragon; on cherche à l'effrayer par des cris, des menaces, et on bombarde le ciel de coups de fusils pour délivrer la victime de son monstrueux agresseur.
En France, l'annonce d'une éclipse de soleil pour le 21 aoûtl5G0, troubla la quiétude de nos ancêtres au point de les rendre stupides. On se prépa-
• La Fin du Monde, p. 186.
rait à assister à un phénomène effroyable menaçant les humains d'influences mortelles. La malheureuse éclipse avait été précédée d'un cortège de présages épouvantables ! Les uns s'attendaient à un grand bouleversement dans les États et à Rome ; les autres pressentaient un nouveau déluge universel, ou, en sens contraire, l'embrasement du globe ; enfin, les plus optimistes craignaient seulement qu'elle empestât Pair. Aussi, pour se préserver de tant de misères, et pour se conformer aux ordres des médecins, une foule de gens épouvantés s'enfermèrent dans des caves bien «closes et . parfumées où ils devaient attendre l'arrêt du Destin. L'approche du phénomène augmentait la terreur, et l'on raconte qu'un curé de campagne ne pouvant plus suffire à confesser ses paroissiens, désireux de décharger leurs âmes de leurs péchés avant de prendre leur essor vers un séjour plus heureux,. se vit obligé de leur dire au prône de « ne pas tant se presser, attendu qu'en raison de Taffluence des pénitents, l'éclipsé avait été remise à quinzaine ».
Ces terreurs, ces craintes, régnent encore aujourd'hui chez les populations ignorantes.
Dans la nuit du 27 février 1877, une éclipse de lune a provoqué un tumulte indescriptible chez les habitants du Laos (Indo-Chine). Pour effrayer le Dragon noir, les indigènes tiraient des coups de fusils sur l'astre des nuits à demi-rongé, et
accompagnaient leur fusillade de cris épouvantables. Le Dr Harmand en a conservé le souvenir par le dessin pittoresque reproduit ci-après.
Lors de l'éclipsé de soleil du 15 mars 1877, une scène analogue s'est produite chez les Turcs qui ont, durant un instant, oublié leurs préparatifs de guerre contre la Russie, pour tirer des coups de fusil sur le Soleil, afin de le délivrer des serres du Dragon.
L'éclipsé de lune du 16 décembre 1880 ne passa pas inaperçue a Tackhent(Turkestan russe) où elle fut accueillie par un terrible vacarme de casseroles, boumbines, théières, etc.. frappes à coups redoublés par des mains désireuses de contribuer à sauver la Lune du diable Tchaitane qui la dévorait.
En Chine, les éclipses sont l'objet de cérémonies imposantes dont le but est de rétablir la régularité des mouvements célestes. L'empereur étant considéré comme le fils clu Ciel, son gouvernement doit être en quelque sorte le reflet de l'ordre immuable des harmonies sidérales. Or, les éclipses étant regardées par l'Astrologie comme des troubles dans l'ordre divin, leur apparition semble trahir une irrégularité dans le gouvernement du Céleste Empire. Aussi, sontelles accueillies par des sortes de cérémonies expiatoires réglées depuis des milliers d'années et encore en honneur aujourd'hui.
Au vingtième siècle comme au dix -neuvième, au dix-huitième, ou aux époques anciennes, les
Fig. 76. — Une éclipse de lune dans le Laos. (27 février 1877.)
mêmes étonnements, les mêmes craintes, frappent les populations ignorantes, encore si nombreuses à la surface de notre planète.
Mais revenons à la réalité astronomique.
Tout à l'heure, nous avons dit que ces phénomènes se produisent lorsque la Pleine Lune ou la Nouvelle Lune arrivent sur la ligne, d'intersection, appelée ligne des noeuds, où le plan de l'orbite lunaire coupe le plan de l'écliptique. Cette ligne tournant et revenant dans la même direction relativement au Soleil au bout de 18 ans 11 jours, il suffît d'enregistrer les éclipses observées pendant cette période pour connaître toutes celles qui se produiront à l'avenir, et retrouver celles qui se sont produites dans le passé. Cette période était connue chez les Grecs, sous le nom de Cycle de Méton, et les Chaldéens l'employaient déjà, il y a plus de trois mille ans, sous le nom de Saros.
En examinant ce cycle, composé de 223 lunaisons, on remarque qu'il ne peut se produire plus de sept éclipses par an, ni moins de deux. Lorsqu'il n'y en a que deux, ce sont des éclipses de soleil.
La totalité d'une éclipse de soleil ne peut durer plus de 7 minutes 58 secondes à l'équateur, et 6 minutes 10 secondes à la latitude de Paris La Lune, au contraire, peut parfois rester entièrement éclipsée près de deux heures.
Les éclipses totales de soleil sont fort rares pour unlieu déterminé. Ainsi, pendant toutlexixesiècle, Paris n'en a pas reçu une seule ; la dernière qui
soit passée juste sur la capitale de la France est du 22 mai 1724. J'ai calculé, en 1899, toutes celles du xxe siècle, et en ai trouvé deux passant tout près de Paris : le 17 avril 1912 et le 11 août 1999. La première, admirée de tout le monde, a glissé sur St-Germain; la seconde passera sur Beau vais,
kFig. 77. — L'éclipsé de soleil du 17 Avril 1912. Cône de l'ombre de la Lune arrivant sur la France, ompiègne, Amiens, Saint- Quentin. Paris n'en jra pas lui-même avant le 12 août 2026. Les éclipses totales de soleil d'une durée notable sont fort rares. Pour en être témoin, il faut aller les chercher. C'est ce que j'ai fait pour celles du 28 mai 1900 et du 30 août 1905 en Espagne.
La marche de l'ombre de la Lune à la surface de la Terre est tracée d'avance sur des cartes destinées à faire connaître les pays privilégiés sur lesquels notre satellite étendra sa nuit éphémère. On peut voir sur la figure ci-dessous la trajectoire de la phase totale de l'éclipsé de 1900 sur le Portugal, l'Espagne, l'Algérie et la Tunisie.
L'immuable splendeur des mouvements célestes ne m'a jamais frappé avec autant de puissance que pendant l'observation de ce grandiose phénomène. Avec l'absolue précision du calcul astronomique, notre satellite, en gravitant autour de la Terre, est arrivé sur la ligne théorique, menée de l'astre du jour à notre planète et s'est interposé graduellement, lentement et exactement devant lui. L'éclipsé a été totale et s'est produite à la minute déterminée par le calcul. Puis, le globe obscur de la Lune continuant son cours régulier, a démasqué l'astre radieux et graduellement, lentement, a terminé son passage devant lui. Il y avait là, pour tout observateur, une double leçon philosophique, une double impression : celle de la grandeur, de l'omnipotence des forces inexorables qui régissent l'univers, et celle de la valeur intellectuelle de l'homme, de cet atome pensant, perdu sur un autre atome et qui, par le travail de sa faible intelligence, est parvenu à la connaissance de ces lois qui l'emportent lui-même, comme le reste du inonde,
dans l'espace, dans le temps et dans l'inconnu. La ligne de centralité passait sur Elche, ville pittoresque de trente raille habitants, voisine d'Alicante, et j'avais choisi cette station à cause de la probabilité du beau temps.
Fig. 78. — Marche de l'ombre de la Lune pendant 1 éclipse totale de soleil du 28 mai 1900.
De la terrasse de la maison de campagne du maire hospitalier, métairie transformée en observatoire par mon savant ami le comte de la Baume Pluvinel, nui obstacle ne nous masquait aucune partie du ciel et du paysage. L'horizon tout entier se développait autour de nous. Devant nous une ville d'aspect arabe encadrée d'une
admirable oasis de palmiers ; un peu plus loin, la mer bleue au delà des rivages d'Alieante et de Murcie ; de l'autre côté, une ceinture de montagnes peu élevées, et tout près de nous les jardins et les champs. Une compagnie de garde civique maintenait l'ordre pour éviter une trop grande affluence de curieux. Plus de dix mille visiteurs venaient d'arriver.
Au moment où le premier contact du disque lunaire avec le disque solaire fut constaté au télescope, j'ai fait tirer un coup de canon pour annoncer aux quarante mille personnes qui attendaient le phénomène,, le commencement précis de l'occultation, et pour savoir quelle différence existerait entre cette constatation télescopique et l'observation directe faite à l'oeil nu (simplement protégé par un verre noir) par tant d'observateurs improvisés. C'est ce qu'Arago avait déjà fait à Perpignan en 1842. La vérification a été presque immédiate, pour la plupart des vues, et peut être estimée à huit ou dix secondes. Ainsi, le commencement de l'éclipsé a été constaté presque aussitôt à l'œil que dans les instruments astronomiques.
Le ciel est d'une admirable pureté : pas un nuage, pas une brume, d'un bleu profond. Soleil ardent.
La première période de l'éclipsé n'offre rien de particulièrement remarquable. Ce n'est guère
qu'à partir du moment où plus de la moitié du disque solaire est recouvert par le disque lunaire, que le phénomène frappe par sa grandeur. Vers cette phase, j'appelai l'attention des personnes stationnant dans la cour sur la visibilité prochaine des étoiles, et, montrant la place de Vénus dans le ciel, je demandai si quelques vues perçantes pouvaient l'apercevoir. Huit chercheurs l'aperçurent immédiatement. Remarquons que la belle planète était alors à une époque d'éclat maximum et que, pour les observateurs doués d'une bonne vue, qui savent où elle est au ciel, elle est constamment visible à l'œil nu.
Lorsque les trois quarts environ du Soleil furent éclipses, les pigeons rentrés clans la ferme se blottirent dans un coin et n'en bougèrent plus. On m'a rapporté, le soir de l'éclipsé, qu'il en a été de même, un peu plus tard, pour les poules, qui revinrent au poulailler comme à l'approche de la nuit, et que les petits enfants (que j'ai remarqués très nombreux à Elche, où assurément la population ne diminue pas) cessèrent leurs jeux et retournèrent aux jupes de leurs mères. Les oiseaux se dirigèrent précipitamment vers leurs nids. Les fourmis, dans un jardin, montrèrent une agitation extrême, désorientées sans doute dans leur marche. Les chauves-souris sortirent.
Quelques jours avant 1 éclipse, j'avais préparé les habitants de cette zone de l'Espagne à l'obser-
vation du phénomène par la description suivante résumant les descriptions antérieures des astronomes :
Le spectacle d'une éclipse totale de soleil est l'un des plus magnifiques et des plus imposants qui se puissent voir. Au moment précis annoncé par le calcul, la Lune arrive devant le Soleil, réchancre graduellement et vient se poser entièrement devant lui. La lumière du jour diminue et se transforme. Un sentiment d'oppression s'empare de la nature entière, les oiseaux se taisent, le chien se réfugie dans les jambes de son maître, les poussins se cachent sous l'aile de leur mère, le vent retient son souffle, la température s'abaisse, un silence effrayant se répand dans les airs, comme si l'univers était sous le coup d'une catastrophe imminente. Le visage de l'homme prend une teinte cadavérique analogue à celle que donne, pendant la nuit, la flamme de l'esprit-de-vin saturé de sel, clarté livide et funèbre, nocturne illumination de la dernière heure du monde.
Au moment où la dernière ligne du croissant, solaire disparaît, on voit, au lieu du Soleil, un disque noir environné d'une gloire lumineuse splendide, lançant des jets immenses dans l'espace, à la base desquels brûlent des flammes roses.
Une nuit subite est arrivée, nuit étrange et blafarde permettant aux plus brillantes étoiles de se montrer au ciel. Le spectacle est splendide, grandiose, solennel et sublime.
Cette impression est bien celle que nous avons tous ressentie, comme on peut le voir par les notes suivantes que j'ai écrites sur mon carnel <Tobserv%tions, séance tenante, ou immédiatement après :
3 h. 50 m. La lumière est très affaiblie, le ciel est d'un gris plombé, les montagnes se détachent avec une netteté surprenante sur le fond de l'horizon et semblent s'approcher.
3 h. 55 m. L'abaissement de la température est très sensible. Un vent froid parcourt l'atmosphère.
3 h. 56 m. Un silence profond se fait dans la nature, qui semble s'associer tout entière au céleste phénomène. Tous les groupes sont muets.
3 h. 57 m. La lumière diminue considérablement et devient blafarde, étrange, sinistre. Le paysage est d'un gris de plomb, la mer paraît noire. Cette diminution de lumière ne ressemble pas à celle de chaque jour après le coucher du soleil. Il y a comme une teinte de tristesse répandue sur toute la nature. On s'y accoutume, mais, tout en sachant bien que l'occultation du Soleil par la Lune est un fait naturel, on ne peut se défendre d'une certaine impression d'angoisse. L'approche d'un spectacle extraordinaire est imminente.
A ce moment, nous examinons les effets de la lumière solaire sur les sept couleurs du spectre. Pour déterminer autant que possible la tonalité de la lumière de l'éclipsé, j'avais préparé sept grands cartons peints chacun des franches couleurs du spectre :
Violet, indigo, bleu, vert, jaune, orangé, rouge; et une même série en étoffes de soie. Nous vîmes disparaître successivement et entièrement les quatre premières, qui, en quelques secondes, devinrent noires dans l'ordre suivant : violet, indigo, bleu, vert.
Les trois autres couleurs s'atténuèrent considérablement avec l'obscurité, mais restèrent visibles.
Remarquons que dans l'état normal des choses, c'està-dire tous les soirs, c'est le contraire qui arrive : le violet reste visible après le rouge.
Cette expérience prouve que la dernière lumière émise par le Soleil éclipsé appartient aux rayons les moins réfrangibles, aux longueurs d'onde les plus longues, aux vibrations les plus lentes, aux rayons jaunes et rouges-. Telle est donc la coloration dominante de l'atmosphère solaire.
Aussitôt cette constatation faite, nous nous retournons du côté du Soleil. Spectacle magique et splendidel. La totalité est commencée, l'astre dujour a disparu, le disque noir delà Lune le recouvre entièrement, laissant déborder tout autour une admirable couronne de lumièreéclatante. On croirait assister aune éclipse annulaire,, avec la différence que celle-ci peut être observée à l'œil no, sans fatigue pour la rétine, et dessinée tranquillement.
Cette atmosphère coronale lumineuse entoure entièrement le disque solaire, sous une épaisseur assez régulière, égale au tiers environ du demi-diamètre solairev On peut la considérer comme l'atmosphère de l'astre.
Au delà de cette couronne s'étend une auréole, unegloire plus vaste, mais moins lumineuse, qui lance au loin de longues aigrettes, principalement dans la direction de la zone équatoriale du Soleil et de la zone d'activité des taches et des protubérances.
Au sommet du disque, elle offre la forme conique. Au-dessous elle est double, et sa partie droite vient finir en pointe, non loin de Mercure, qui brille comme une éclatante étoile de première grandeur, et qui semble placé là tout exprès pour nous permettre de fixer l'étendue et la direction de l'auréole solaire.
Ce qui me frappe le plus, c'est la distinction de lumière de l'atmosphère coronale avec cette auréole : la première paraît d'un blanc d'argent éclatant, 1* seconde est plus grise et certainement moins dense*
Fig. 79. — L'éclipsé totale de soleil du 28 mai 1900 observée à Elche (Espagne).
Mon impression est qu'il y a là deux entourages solaires de nature absolument différente, le premier appartenant au globe du Soleil et constituant son atmosphère proprement dite, très lumineuse : le second, formé de particules qui circulent indépendamment autour de lui, provenant probablement d'éruptions, et dont la forme d'ensemble peut être due à des forces électriques ou magnétiques, contre-balancées par des résistances de diverses natures. Dans notre propre atmosphère, les produits des éruptions volcaniques sont distincts de l'enveloppe aérienne.
La configuration générale de cette gloire extérieure,
■s'étendant surtout dans la zone équatoriale, ressemble assez à celle de l'éclipsé de 1889, publiée dans mon Astronomie populaire, qui a correspondu également à un minimum de l'énergie solaire. L'année 1900 était, en effet, voisine du minimum de la période de onze années. Il n'y a plus de doute à avoir sur ce fait que l'entourage solaire varie avec l'activité de l'astre.
Mais l'éclipsé totale de l'astre du jour a duré beaucoup
«noins longtemps que celui que je viens d'employer à
^écrire ces lignes. Les 79 secondes de la totalité sont finies.
•Un éclair éblouissant jaillit du Soleil, montrant que la Lune, continant son cours, Ta démasqué. Ce spectacle splendide est évanoui. Il a passé comme une ombre.. . Déjà fini! C'est presque une désillusion. Rien de beau ne dure en ce monde. Quels regrets ! Si seulement ce tableau céleste avait duré deux, trois ou quatre minutes !
>C'est trop court...
Hélas ! nous sommes bien forcés de prendre les choses
-comme elles sont.
L'étonnement, l'oppression, la terreur de quelquesuns, le silence universel ont cessé. Le Soleil reparait dans sa splendeur, et la vie de la nature reprend son
'cours un instant suspendu.
La lumière reçue pendant la totalité était due : 1° à celle de l'entourage lumineux du Soleil ; 2° à celle de l'atmosphère terrestre, éclairée à 40 kilomètres de part et d'autre de la ligne de centralité. Elle a paru inférieure à celle de la Pleine Lune, à cause de la transition presque subite. Mais, en réalité, elle était plus intense, car les astres de première grandeur seuls se sont montrés au ciel, tandis que dans une nuit de Pleine Lune, les étoiles de deuxième et môme de troisième grandeur sont visibles. Nous avons reconnu, entre autres : Vénus, Mercure, Sirius, Procyon, Capella, Rigel, Betelgeuse.
On le voit par ces notes prises sur nature, la contemplation d'une éclipse totale de soleil est
Fig- 80. — Photographie faite par le roi -Alphonse XIII de l'éclipsé vue à Madrid.
'un des plus merveilleux spectacles qui se puissent admirer sur notre planète.
Les effets produits par l'éclipsé sur les animaux sont
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fort curieux à observer. Les oiseaux sont rentrés précipitamment dans leurs nids, des hirondelles ne le retrouvèrent plus, les moutons se sont réunis en masses compactes, des perdrix ont été comme hypnotisées, les grenouilles coassèrent comme le soir, les poules sont rentrées au poulailler et les coqs, ensuite, ont chanté ; des chauves-souris sont sorties et ont été surprises par le soleil, les petits poulets se réfugièrent sous les ailes de leur mère, les oiseaux en cage suspendirent leurs chants, des chiens hurlèrent, d'autres se collèrent tremblants contre les jambes de leurs maîtres, des fourmis retournèrent à leur fourmilière, des grillons ont chantécomme à l'entrée de la nuit, des pigeons sont tombés à terre, un essaim d'abeilles est rentré en silence dans la ruche, etc.
Ces êtres sS sont comportés comme si la nuit arrivait, mais il y a eu là aussi des signes de crainte, d'étonnement, parfois de terreur, qui ne diffèrent «que par degré » ^de ceux que manifestent devant le grandiose phénomène d'une éclipse totale, les êtres humains non éclairés par une éducation scientifique.
A Madrid, l'éclipsé n'avait été que partielle. Le jeune roi d'Espagne, Alphonse XIII, avait pris soin de la photographier, et j'offre à mes lectrices cette photographie (fig. 80) que l'aimable et érudit souverain m'a fait l'honneur de me remettre luimême quelques jours après l'éclipsé.
L'Espagne a été également favorisée, le 30 août 1905, d'une éclipse totale de soleil, que je suis allé observer, cette fois-ci à Almazan, non loin de Saragosse.
Ces deux éclipses ont eu une durée relative-
ment longue : 79 secondes pour la première, 3 minutes et demie pour la seconde. Celle du 17 avril 1912, qui a passé dans le voisinage de Paris, n'a eu aucune durée, a glissé comme un éclair, le diamètre de la Lune ayant été, à ce moment-là, précisément égal à celui du Soleil. Ce n'a été ni une éclipse totale, ni une éclipse annulaire, mais une éclipse a perlée», car les montagnes de la Lune ont formé un véritable rang de perles le long du bord du Soleil.
Fig. 81. — Marche à travers la France de l'éclipsé de soleil du 17 Avril 1912.
Les éclipses de lune sont moins importantes, moins intéressantes, que les éclipses de soleil. Leur spectacle ne doit pas cependant être négligé pour cela, et l'on peut dire qu'il varie pour chaque éclipse.
En général, notre satellite ne disparaît pas entièrement dans le cône d'ombre de la Terre : les rayons solaires sont réfractés tout autour de notre globe par notre atmosphère et vont en se courbant intérieurement illuminer le globe lunaire d'une coloration rosée rappelant celle des couchers de soleil. Parfois, cependant, cette ré fraction ne se produit pas, sans doute à cause du manque de transparence de l'atmosphère, et la Lune reste invisible. C'est ce qui est arrivé, entre autres, le 11 avril 1903.
Pour un lieu quelconque, les éclipses de lune sont incomparablement plus fréquentes que les éclipses de soleil, parce que le cône d'ombre lunaire qui produit des éclipses de soleil n'est pas très large à son contact avec la surface du globe (10, 20, 30, 50, 100 kilomètres, selon la distance de la Lune), tandis que toutes les contrées de la Terre qui ont la Lune au-dessus de l'horizon, à l'heure d'une éclipse lunaire, voient cette éclipse. C'est toujours un spectacle fort remarquable, qui nous élève un instant vers le ciel, et que les femmes intelligentes et instruites peuvent ne pas dédaigner.