CHAPITRE VIII
Bu Système du Monde.
usqu'icï nons ayons parlé du mouvement diurne de tout le ciel, et du mouvement annuel du Soleil. L'un et l'autre sont de pures apparences, et c'est ce que nous avons à développer en expliquant le système de Copernic,
Le mouvement de la Terre est difficile à concevoir pour tous ceux qui sont imbus des anciens préjugés; mais l'astronomie en fournit des preuves si frappantes , que les plus anciens philosophes en ont senti la vérité. Aristarque de Samos, Nicétas, Philolaùs, et d'autres pythagoriciens avaient compris la difficulté qu'il y avait à supposer que tous les astres tournaient en vingt-quatre heures autour de nous,
( xoi ) «t le grand Copernic y trouva de quoi confirmer ses idées.
En effet, quand on voyait cette concavité immense de tout le ciel, où nous distinguons cent millions d'étoiles , qui sont toutes à des distances prodigieuses de nous, et des planètes qui ont toutes, des mouvemens contraires à ce mouvement de tous les jours; quand on réfléchit à la petitesse de la Terre, il devient impossible de concevoir que tout cela puisse tourner à-la-fois d'un mouvement régulier et constant, en vingt-quatre heures de temps, autour d'un atome tel que la Terre. Non-seulement le mouvement diurne de tous les astres en vingt-quatre heures autour de la Terre est une chose invraisemblable, j'ose dire qu'elle est absurde, et qu'il faut être aveuglé par le préjugé de l'ignorance pour pouvoir persévérer dans cette idée : toutes ces planètes, dont les mouvemens propres sont si différens les uns des autres ; toutes ces
eomètes, qui semblent n'avoir presque aucune ressemblance avec les autres corps célestes ; ces cent millions d'étoiles fixes, que les lunettes nous font voir dans toutes les parties du ciel; tous ces corps, dis*je, qui n'ont aucune connexion, qui sont indépendans l'un de l'autre, et à des distances que l'imagination a de la peine à concevoir , se réuniraient donc pour tourner chaque jour ensemble et comme tout d'une pièce autour d'un axe ou essieu, lequel même change de place! Cette égalité dans le mouvement de tant de corps, si inégaux d'ailleurs à tous égards, devait seule indiquer aux philosophes qu'il n'y avait rien de réel dans ces mouvemens; et quand on y réfléchit, elle prouve la rotation de la Terre d'une manière qui ne laisse aucun doute.
Depuis qu'à l'aide des lunettes nous voyons sans aucune espèce d'incertitude le Soleil, Saturne, Jupiter et Mars, tourner chaque jour sur leur axe, il est
( io3 ) (encore plus difficile de révoquer en doute la rotation de la Terre autour du sien.
Enfin, mon raisonnement est simple, et il me paraît sans réplique : pour que tous ces corps célestes tournassent ensemble tous les j ours , il faudrait qu'ils tinssent ensemble par quelque moyen. Or, il est évident qu'ils ne tiennent point, puisqu'ils ont tous des périodes différentes ; donc il est impossible qu'ils aient ce mouvement commun de tous les jours autour de nous.
Lorsque, par ces raisonnemens , l'on est bien convaincu du mouvement de rotation de la Terre , il n'est pas difficile d'admettre son mouvement de révolution ou de translation en une année autour du Soleil; en effet, un corps ne tourne point sur son axe sans avancer en même temps, et l'on voit les planètes, Jupiter et Mars, tourner sur leur axe en même temps qu'elles avancent dans leurs orbites.
Nous avons dans le ciel une indication bien marquée de ce mouvement annuel delà Terre ; les planètes paraissent rétrograder chaque ann le , dès qu'elles sont opposées au Soleil, c'est-à-dire, qu'au lieu d'aller d'occident en orient, suivant l'ordre des signes et dans la direction naturelle de tous les corps célestes , elles s'arrêtent et retournent sur leurs pas, en rétrogradant vers l'occident. Cette rétrogradation est de 6 à 7 degrés pour Saturne, de io pour Jupiter, et va jusqu'à 19 pour Mars. Copernic remarqua facilement que c'était un effet naturel du mouvement de la Terre, qui, passant entre le Soleil et ces planètes, et allant plus vite qu'elles vers l'orient, les laisse en arrière, c'est-à-dire vers l'occident; en sorte qu'elles paraissent aller du côté opposé à celui où nous allons, et où elles vont réellement.
On voit évidemment Mercure et Vénus tourner autour du Soleil, parce qu'elles
( io5) sont toujours auprès de lui, qu'elles paraissent s'en éloigner et s'en rapprocher alternativement; beaucoup plus grosses quand elles sont en-deçà , et plus petites quand elles sont au-delà du Soleil. La découverte des lunettes , en 1610 , rendit ce phénomène plus évident par les phases de Vénus; en effet, tantôt elle est pleine et ronde, quand elle est directement par-delà le Soleil, tantôt en croissant lorsqu'elle est plus près de nous que le Soleil et sur le côté ; enfin elle passe sur le Soleil et y parait en forme de tache noire, comme on Va. vu en 1761 et en 1769 : tout cela prouve démonstrativementque Vénus est tantôt en-deçà du Soleil, tantôt au-delà, c'est-à-dire qu'elle tourne autour du Soleil.
Il en est de même de Mercure, que l'on a déjà vu passer dix-huit fois sur le Soleil, et qu'on y verra encore passer en i&i5 et en i832.
Ainsi le mouvement des planètes au-
( io6 ) tour du Soleil simplifie beaucoup l'explication de leurs inégalités , et conduit naturellement à admettre celui de la Terre. Aussi Fontenelle, expliquant le système de Copernic, dans ses Entretiens sur la pluralité des Mondes, ajoute: « La mar- » quise, qui a le discernement vif et » prompt, jugea qu'il y avait trop d'affec- » tation à exempter la Terre de tourner 5> autour du Soleil, puisqu'on n'en pou- )> vait pas exempter tant d'autres grands » corps; que le Soleil n'était plus si y> propre à tourner autour de la Terre.. .. , » et enfin il fut résolu que nous nous en -» tiendrions au système de Copernic, qui » est plus uniforme et plus riant , et n'a » aucun mélange du préjugé. En effet , la » simplicité dont il est , persuade, et sa » hardiesse fait plaisir. »
Le système de Ptolémée, qui a régné long-temps dans les écoles , semblait être plus simple , en ce qu'il laissait la Terre immobile au centre du monde , et faisait
( I07 ) tourner les planètes et le Soleil lui-même autour de la Terre. L'ignorance du moyen âge , les idées étroites et populaires , Finquiétude de la superstition , étaient les causes qui pouvaient faire admettre un système d'ailleurs absurde par l'énorme complication de mouvemens qu'il fallait admettre pour expliqueras différens phénomènes dont nous avons parlé, et qui, par le moyen du mouvement delà Terre, rentrent tous dans l'ordre le plus simple. On ne croirait pas aujourd'hui qu'un des grands obstacles qu'a trouvé le système de Copernic est venu du passage de l'Écriture ou il est dit que Josué arrêta le Soleil. Il est très-étrange qu'on ait prétendu que Josué dût parler un langage philosophique, inconnu dans son pays, et de son temps. Ce serait exclure des livres saints toutes les expressions qui sont reçues dans la société, et par lesquelles on se fait entendre de tout lç monde, Les as-
( io8 ) fcronomes disent comme les autres, le Soleil se lève et le Soleil se couche, et le diront éternellement sans prétendre méconnaître le véritable état de la nature et de l'immobilité du Soleil. Dieu, conversant parmi les hommes, le dirait avec eux ; et Xosué ne pouvait dire autrement. Il me semble qu'il y a de la stupidité à prétendre qu'un général d'armée tel que Josué^ dans le moment où il s'agissait de mani-^ fester à ses soldats la gloire et la puissance de Dieu par une victoire , dût leur faire une leçon d'astronomie, et, quittant lé langage que ses soldats pouvaient enten^ dre , dire à la Terre de s'arrêter. Il aurait fallu en même temps leur apprendre en détail pourquoi cette singularité d'expression, et jamais digression n'eut été plus hors de place. Ainsi, dans le cas même où l'on prétendrait que Josué , comme prophète, aurait été instruit par la toutepuissance de Dieu de cequ'on ignorait de son temps, et sur-tout dans son pays, il
( 109 ) n'aurait pas pu s'exprimer autrement qu'U ne faisait.
Le système de Tycho-Brahé fut imaginé uniquement pour sauver cet inconvénient ; ainsi il est réfuté d'avance, et ne mérite pas même d'être rapporté. Cet auteur religieux ou timide , ne pouvant se dispenser d'admettre le mouvement de toutes les planètes autour du Soleil, que Copernic avait si bien démontré, crut qu'on pouavitbien supposer, par respect pour l'Ecriture sainte, que le Soleil, accompagné de tout son cortège, tournait autour de la Terre ; il est vrai que de cette manièrelà l'on explique facilement tous les phénomènes , tout de même qu'un enfant qui se trouverait pour la première fois dans la galiote de Saint-Cloud expliquerait très-bien tout ce qu'il voit, en disant que les villages de Chaillot et de Passy s'en ^vont réellement du côté de Paris, et que la galiote ne bouge pas.
L'objection qu'on a le plus répétée