CHAPITRE XV
De la pluralité des Mondes,
JLiA ressemblance que Ton a vue dans les articles préçédens , entre les planètes et la Terre, est ce qui a fait admettre la pluralité des mondes. C'est une idée séduisante , que Fontenelle mit fort à ïa mode de son temps , mais qui est très-ancienne. Les Pythagoriciens et les Epicuriens soutenaient autrefois que les astres étaient autant de mondes comme le nôtre, c'està-dire habités comme la Terre , et qu'il y en avait même une infinité d'autres hors de la portée de notre vue. Aujourd'hui nous devons distinguer les étoiles des planètes ; nous ne pouvons comparer qu'avec le Soleil toutes les étoiles qui ont évidemment une lumière propre , et nous ne sau-
( *63 ) rions supposer qu'il y ait des êtres organisés dans des feux qui doivent détruire toute organisation. Mais ces Soleils ont des planètes comme celles de notre système, et ces planètes peuvent être habitées.
« Supposons, dit Fontenelle, qu'il n'y » ait jamais eu nul commerce entre Paris » et Saint-Denis, et qu'un bourgeois de » Paris qui ne sera jamais sorti de sa ville » soit sur les tours de Notre-Dame et voie » Saint-Denis de loin; on lui demandera » s'il croit que Saint-Denis soit ^habité » comme Paris ; il répondra hardiment » que non : car, dira-t-il, je vois bien les » habitans de Paris , mais ceux de Saint- » Denis je ne les vois point, et on n'en a » jamais entendu parler; il y aura quel- » qu'un qui lui représentera qu'à la vé- » rite , quand on est sur les tours de Notre- » Dame , on ne voit pas les habitans de » Saint-Denis , mais que l'éloignement en » est cause ; que tout ce qu'on peut voir
» dé Saint-Denis ressemble fort à Paris; » que Saint-Denis a des clochers , des mai- » sons, des murailles, et qu'il pourrait bien » encore ressembler à Paris pour ce qui » est d'être habité. Tout cela ne gagnera » rien sur notre bourgeois ; il s'obstinera » toujours à soutenir que Saint-Denis » n'est point habité, puisqu'il n'y voit » personne. Notre Saint-Denis c'est la » Lune, et chacun de nous est ce bour- » geois de Paris qui n'est jamais sorti de » sa ville. »
Nous voyons sept planètes autour du Soleil , la Terre est la troisième ; elles tournent toutes les sept dans des orbites elliptiques ; elles ont un mouvement de rotation comme la Terre; elles" ont comme elle des taches, des inégalités, des montagnes , et il y en a quatre qui ont des satellites , et la Terre en est une ; Jupiter est aplati comme la Terre; enfin il n'y a pas un seul caractère visible de ressemblance qui ne s'observe réellement entre
( i65 ) les planètes et la Terre : est-il naturel de supposer que l'existence des êtres vivans et pensans soit restreinte à la Terre? Sur quoi serait fondé ce privilège , si ce n'est peut-être sur l'imagination superstitieuse et timide de ceux qui ne peuvent s'élever au-delà des objets de leurs sensations immédiates ?
Aussi Buffon ne fait aucune difficulté de calculer l'époque à laquelle les planètes ,ont dû commencer d'être habitées , lorsque, après une longue incandescence, elles ont commencé à s'éteindre et à se refroidir; il trouve qu'il a fallu trentequatre mille ans à la Terre pour devenir habitable ; qu'elle a pu l'être depuis quarante-un mille ans, et que dans quatrevingt-treize mille le refroidissement sera tel que la Terre congelée sera incapable d'entretenir aucune organisation ni aucune végétation.
Il n'en est pas de même, suivant Buffon , de Jupiter, qui, beaucoup plus gros que
la Terre, conserve aussi bien plus longtemps sa chaleur ; il ne commencera que dans trente-quatre mille ans à pouvoir être habité , mais il conservera une chaleur suffisante pendant trois cent soixante et quatorze mille ans.
Ceux qui sont accoutumés à regarderie Soleil comme la cause de la chaleur que nous éprouvons sur la Terre, auront de la peine à concevoir ce refroidissement total; mais M. deBuffon, ainsi queMairân, ont donné de fortes raisons pour croire que lachaleur de la Terre vient du centre même de notre globe , et que celle du Soleil n'est qu'une très-petite partie de la chaleur que nous éprouvons, et dont nous avons besoin pour subsister. En effet, la chaleur du Soleil pénètre si peu la Terre que, dans les caves comme celles de l'Observatoire, on ne s'aperçoit pas de la chaleur de l'été ni du froid de l'hiver : le thermomètre y est toujours à 10 degrés.
Mais le système de la pluralité des
( l«7 ) mondes part d'un principe que d'autres philosophes n'admettent point ; c'est que la Terre a été faite pour être habitée , ou du moins que ses habitans en font la première utilité et le mérite principal ; d'où la plupart des philosophes concluent que les planètes ne serviraient à rien si elles n'étaient pas habitées; idée peut-être trop étroite et trop présomptueuse. Que sommes-nous , peut-on leur dire , en comparaison de l'Univers ? en connaissons-nous l'étendue, les propriétés, la destination , les rapports ? et quelques atomes d'une si frêle existence peuvent-ils intéresser l'immensité de ce grand tout, ou ajouter quelque chose à la perfection , à la grandeur et au mérite de TUnviers ? Aussi d'Aiembert , traitant cette question dans l'Encyclopédie, finitpardire : «On n'en sait rien. »
i68 ) CHAPITRE XVI.
Du Flux et du Reflux de la mer.
JLja cause des marées étant purement astronomique , il est naturel d'en faire ici un article. Le flux et le reflux de la mer est un des phénomènes les plus frappans de l'attraction. Tous les jours au passage de la Lune par le méridien, ou quelque temps après , on voit les eaux de l'Océan s'élever sur nos rivages : on a vu à Sainte Malo cette élévation aller jusqu'à cinquante pieds. Parvenues à cette hauteur, les eaux se retirent peu-à-peu , et environ six heures après leur plus grande élévation, elles sont à leur plus grand abaissement; après quoi elles remontent de nouveau lorsque la Lune passe à la partie inférieure du méridien, en sorte que la
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îiaute mer et la basse nier, le flot et le Jusant, s'observent deux fois le jour , et retardent chaque jour de quarante-huit minutes , plus ou moins , comme le passage de la Lune au méridien.
Le second phénomène consiste en ce que les marées augmentent sensiblement au temps des nouvelles Lunes et des pleines Lunes, ou un jour et demi après, et l'augmentation est sur-tout très-sensible quand la Lune est plus près de la Terre, et qu'elle attire avec plus de force.
Les corps terrestres solides sont bien attirés également par la Lune; cependant ils ne changent pas de place, parce qu'une petite diminution de pesanteur ne suffit pas pour les déplacer; mais on sent que îa Lune , passant au méridien, peut soulever les eaux de lamer, et y faire comme une bosse ou une pointe.
On a plus de peine à comprendre comment il s'enfaitune du côté opposé; mais comme les eaux montent d'un côté, parce
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( *7<> ) qu'elles sont attirées plus que la Terre , elles montent de l'autre côté , ou plutôt elles restent en arrière , ce qui produit le même effet par rapport à nous que si elles s'élevaient. Supposons , par exemple , une espèce de déplacement de la Terre , qui serait de cinq pieds pour le centre , de sept pieds pour les eaux qui sont du côté du Soleil, et de trois pieds seulement pour celles qui lui sont opposées; je l'appelle déplacement relativement à l'état où serait la Terre avec les eaux, si tout était attiré avec la même force ; alors les eaux paraîtront s'élever de deux pieds par rapport à la Terre, soit d'un côté, soit de l'autre , c'est-à-dire vers la Lune , et vers le côté qui lui est opposé.
Le Soleil cause une partie de l'élévation des marées ; voilà pourquoi elles sont plus grandes dans les nouvelles et les pleines Lunes, parce qu'alors les deux astres attirent ensemble et produisent le même effet; mais quandlaLune est en quartier,
0*71 ) le Soleil détruit environ un tiers de son effet. Par exemple, à Brest, les marées moyennes sont de 18 pieds 3 pouces dans le premier cas , et de 8 pieds 5 pouces dans le second ; ainsi le Soleil produit 4 pieds ii pouces de marée, et la Lune i3 pieds 4 pouces.
Mais l'effet de la Lune augmente de deux pieds et demi quand elle est le plus près de la Terre , et diminue d'autant quand elle est à son plus grand éloignement; ce qui augmente quelquefois d'autant les grandes marées et diminue les petites. On a vu la marée aller même jusqu'à a3 pieds à Brest, mais alors c'est un effet du vent, qui déplace et transporte la masse totale des eaux d'environ un pied et demi plus haut ou plus bas que l'état naturel de la mer en temps calme. Comme le vent d'ouest est ordinairement très-fort à la fin de mars et de septembre , les marées des équinoxes sont réputées les plus fortes de toutes en Europe.
Les circonstances locales produisent de grandes différences dans les marées : elles ne sont que de trois pieds dans les mers libres ; mais elles vont beaucoup plus haut, comme je l'ai dit, à Saint-Malo, parce que les eaux y sont retenues par un canal trop étroit , arrêtées dans un golfe , et réfléchies ou répercutées encore par les côtes d'Angleterre.
Des circonstances pareilles font que la pleine mer n'arrive pas dans le temps même où la Lune est au plus haut du ciel ou le plus près de notre tête. Le frottement des côtes et du fond de la mer , la ténacité et l'adhérence des parties de l'eau sont autant d'obstacles qui la retardent. 'Au cap de Bonne-Espérance, il faut deux heures et demie pour que la mer soit à son plus haut ; sur les côtes de Gascogne trois heures; à Saint-Paul de Léon en Bretagne quatre heures ; à Saint- Malo six heures ; au Havre de Grâce neuf heures ; à Boulogne onze heures ; à Dunkerque et
( 173 )' à l'embouchure de la Tamise, douze heures; en sorte que le jour de la nouvelle Lune, la pleine mer qui devait arriver à midi arrive à minuit , parce qu'il a fallu douze heures à l'Océan pour se répandre sur les côtes, pour franchir la Manche ou le détroit de Calais , et arriver à Dunkerque. Le flot fait environ vingt lieues par heure sur nos côtes.
Quand on a une fois l'heure de la pleine mer pour le jour de la nouvelle Lune et de là pleine Lune , il est facile de l'avoir pour tous les jours suivans , puisqu'on sait qu'elle retarde comme la Lune de trois quarts-d'heure par jour.
Les marées sont moins sensibles dans les petites mers, parce que le volume d'eau ne suffit pas pour en rassembler de loin une quantité qui soit remarquable.
L'effet de la Lune étant très-petit sur chaque partie , il en faut une grande quantité pour que l'effet soit sensible. A Toulon , qui est sur la mer Méditerranée,
( *74 ) il n'y a qu'environ un pied de marée ; elle arrive trois heures après le passage au méridien ; mais pour peu que le vent soit fort , il produit des différences plus grandes que l'effet des marées, et les rend méconnaissables : aussi dit-on en générai qu'il n'y a point de marée dans la mer Méditerranée. Cependant au fond du golfe Adriatique , où les eaux sont arrêtées et obligées de s'élever , on aperçoit très-bien l'effet de la marée deux fois le jour , comme je l'ai raconté dans mon Korage d'Italie, et dans mon grand Traité du flux et du reflux de la mer.