LIVRE XX. — LA TERRE
relatif au mouvement de rotation, les géomètres sont arrivés à ce résultat curieux, que dans tout corps, quelle que soit sa forme et quelles que puissent être ses variations de densité d'une région à l'autre, il existe trois axes perpendiculaires entre eux, passant par son centre de gravité, et autour desquels il peut tourner d'une manière uniforme, invariable, permanente. Ces axes ont été nommés les axes principaux de rotation.
L'axe autour duquel la Terre tourne est- il un axe instantané ou un axe principal de rotation? Dans le premier cas, l'axe changera sans cesse. Il n'aboutira pas deux jours de suite aux mêmes régions matérielles de la surface terrestre, et l'équateur, dont tous les points sont à 90° du pôle, éprouvera des déplacements analogues. Qu'on veuille bien maintenant se rappeler que la latitude géographique d'un lieu est la distance angulaire de ce lieu à l'équateur, et l'on reconnaîtra que pour décider de quelle espèce est l'axe de rotation de la Terre, il suffira de chercher si une latitude, si celle de Paris, par exemple, a la même valeur tous les jours de l'année, toutes les années, tous les siècles.
L'observation a déjà répondu à cette question d'une manière affirmative. Les latitudes terrestres sont constantes. L'axe de la Terre, la ligne qui joint les deux pôles, est donc un axe principal.
Ce n'est pas le lieu de rechercher comment il est arrivé que, dans le nombre infini de lignes droites aboutissant au centre de gravité de notre globe, autour desquelles une impulsion primitive aurait pu le faire tourner, l'un des trois axes principaux soit devenu l'axe de rotation. Je
prendrai ici le fait tel que les observations l'ont donné, et je me contenterai de signaler une circonstance qui pourrait changer cet ordre des choses.
Supposons que la terre soit totalement solide. Sa rencontre oblique avec une comète un peu grande, déplacera son axe de rotation. Puisque le mouvement s'opérait d'abord autour d'un axe principal , après le choc il aura lieu autour d'un axe instantané. Dès ce moment, les latitudes varieront périodiquement entre certaines limites.
Les observations de latitude sont faciles et susceptibles d'une grande exactitude. Des changements de deux secondes de degré ne resteraient pas longtemps cachés; or, de pareils changements auraient lieu si le pôle nord du globe s'écartait de 60 mètres du point matériel auquel il correspond aujourd'hui. La plus petite comète ne pourrait donc pas venir heurter obliquement la Terre , sans que l'altération de certains éléments géographiques en avertît sur-le-champ les astronomes de Taris, de Londres, de Berlin, etc. Ce que nous disons de l'avenir peut être appliqué au passé ; et de ce que la Terre tourne autour d'un axe invariable, on peut conclure avec certitude qu'elle n'a pas été rencontrée par une comète. A la suite de cet ancien choc, un axe instantané de rotation eût, en effet, remplacé l'axe principal, et les latitudes terrestres se trouveraient aujourd'hui soumises à des variations continuelles que les observations n'ont pas signalées. Il ne serait pas impossible que la Terre, dont la rotation aurait eu lieu primitivement autour d'un axe instantané , se fût trouvée , à la suite d'un choc, tourner mathématiquement
autour d'un de ses axes principaux; mais personne, sans doute, ne me reprochera d'avoir laissé de côté un cas si hautement improbable.
La constance des latitudes terrestres prouve donc que, depuis l'origine, notre globe n'a pas été heurté par une comète. 11 faut toutefois bien se rappeler l'hypothèse dont nous sommes partis ; il faut ne pas perdre de vue que , dans tous nos raisonnements, nous avons fait de la Terre un corps entièrement solide.
Si son centre est encore en liquéfaction, comme beaucoup de personnes le croient sur d'assez bons motifs, ainsi que nous l'avons vu précédemment (chap. xvm, p. 247), le problème que nous nous sommes proposé devient beaucoup plus compliqué. En effet, une masse fluide, douée d'un mouvement de rotation, s'aplatit nécessairement dans la direction de la ligne des pôles, et se renfle à l'équateur. Un déplacement de l'axe de la Terre serait donc accompagné d'un changement dans la forme actuelle du liquide intérieur. Pendant que ce liquide se retirerait en partie des régions occupées par les nouveaux pôles, il se porterait au contraire avec force vers le nouvel équateur. Je laisse à deviner quels déchirements, quelles dislocations, de pareils mouvements opéreraient dans la coque solide de la Terre.
Ce n'est pas tout : le fluide aurait à peine commencé à se grouper autour du nouvel axe instantané de rotation , avec la figure elliptique d'équilibre, que cet axe ne serait déjà plus celui de rotation, qu'un troisième axe l'aurait remplacé, qu'une seconde déformation du fluide deviendrait nécessaire, et ainsi de suite. 11 y aurait donc ici à
examiner si les énormes frottements que le fluide éprouverait, durant ces flux et reflux continuels, n'amoindriraient pas de plus en plus l'amplitude de la courbe, qui, sans cela, aurait été parcourue par les extrémités des axes instantanés; si, à la longue, on n'arriverait pas à un mouvement rotatoire qui s'opérerait autour d'un axe principal. En supposant l'intérieur du globe encore liquide, le problème deviendrait donc beaucoup plus compliqué, et l'on ne pourrait pas déduire, avec la même certitude, de la constance des latitudes terrestres, la conséquence que la Terre n'a jamais été heurtée par une comète.