LIVRE XXVII. — JUPITER. S
J'ai entendu raconter qu'il existait à Ilambourg, vers le commencement de ce siècle, deux sœurs qui voyaient nettement et sans difficulté ceux des quatre satellites qui s'éloignent le plus de la planète. Mais toute vérification faite, il fut établi qu'il y avait là une supercherie.^ Un astronome célèbre ayant soumis les deux observatrices à répreuve de Texpérience, reconnut qu'elles voyaient à droite de Jupiter ce qui était à gauche, et réciproquement ; dès lors il resta avéré qu'elles se guidaient sur les dessins contenus, pour chaque jour de l'année, dans les Éphémérides de Berlin, lesquelles, pour la commodité des astronomes qui généralement emploient des lunettes à deux verres convexes ou renversant les objets primitifs, présentent les satellites et la planète, non tels qu'ils sont réellement, mais tels qu'ils paraissent dans ces instruments.
Quelle influence sur la visibilité doit-on attribuer à l'étendue des couches atmosphériques traversées par les rayons de Jupiter et des satellites?
Je trouve dans une lettre de mon ami Boussingault, de 1835, que, pendant son séjour à Bogota, ni lui, ni son compagnon Rivero, ne parvinrent à voir à l'œil nu les satellites de Jupiter, quoiqu'ils fussent à la hauteur de 2,640 mètres au-dessus du niveau de la mer.
Wrangel rapporte qu'en Sibérie il rencontra un chasfscur du pays qui, lui montrant Jupiter, lui dit :«Je viens de voir cette grosse étoile en avaler une petite et la vomir peu de temps après. • C'était, suivant le célèbre voyageur russe, une immersion et l'émersion subséquente du troisième satellite à laquelle le chasseur faisait allu-
sion. La pénétration de la vue des indigènes et des Tartares est, comme on sait, devenue proverbiale.
Mon ami de Humboldt a récemment transcrit, dans son Cosmos^ une note de Boguslawski, directeur de TObservatoire de Breslau, relative à un maître tailleur de cette ville qui apercevait, à Tœil nu, deux des satellites, le troisième et le premier ; malheureusement M. Boguslawski ne dit point de quelles précautions il s'entoura pour s'assurer que le tailleur Schœn ne le trompait pas.
Au reste, la visibilité des satellites de Jupiter pour quelques personnes, et la non -visibilité pour le plus grand nombre, est un fait dont il faut chercher fexplication, s'il est vrai que deux de ces satellites, le troisième et le premier^ mais surtout le troisième, doivent être assimilés aux étoiles de sixième grandeur, c'est-àdire à la classe de ces astres qui peuvent toujours être aperçus à l'œil nu. Voici comment j'essayai, dans une séance de l'Académie des sciences de 18/i3, de rattacher ce phénomène à la forme des objets très-lumineux observés sans le secours d'aucun instrument d'optique :
f Quand on regarde Jupiter à l'œil nu, cette planète semble formée d'un point central fort lumineux, d'où partent, dans tous les sens, des rayons divergents. Ces rayons sont plus ou moins longs. Il existe, sous ce rapport, d'énormes différences entre tel et tel observateur: chez l'un, les rayons ne dépassent pas trois, quatre ou cinq minutes de degré; chez d'autres, ils s'étendent à douze ou quinze minutes. Pour tout le monde, les satellites se trouvent donc ordinairement noyés dans une fausse lundière.