‹ Astronomie théorique et pratiqueChapitre 420 sur 437 · HABITABILITÉ DES MONDES · texte numérisé non relu

HABITABILITÉ DES MONDES

a Manières absurdes de poser le problème.

— Il existe des problèmes qu'il faut apprendre à poser, bien qu’on 8 sûr de ne les résoudre jamais. Étant insolubles, ils ont le triste privilège de faire parler copieusement les savants et les ignorants, plus sottement en général les premiers que les seconds : ils servent de tests pour montrer que, sortis de leur spécialité, les savants sont ordinairement des imbéciles. È

Voici comment Lalande, excellent astronome pourtant et très intel= ligent à l'habitude, pose et résout le problème : « Nous voyons six planètes autour du Soleil; la Terre est la troisième. Elles tournent toutes les six dans des orbites elliptiques; elles ont un mouvement de rotation comme la Terre; elles ont comme elle des taches, des Imégalités, des montagnes. Il y en a trois qui ont des satellites et la Terre en est une; Jupiter est aplati comme la Terre. Enfin il n’y a pas un seul caractère visible de ressemblance qui ne $’observe réellement entre les planètes et la Terre.

« Est-il possible de supposer que l'existence des êtres vivants et pensants soit restreinte à la Terre? Sur quoi serait fondé ce privilège, si ce n’est peut-être sur l'imagination étroite et timide de ceux qui ne peuvent s'élever au delà des objets de leurs sensations immé- . diates, etc.»

Lalande, mon bon ami, vous êtes AS rt — mais vous seriez sage de ne vous mêler que d’Astronomie pure!

Votre sophisme est classé : il s'appelle une Fausse analogie.

Je vous répondrai par une boutade que prête à un Hollandais le philosophe boche Kant, qui pourtant sur le sujet actuel a proféré de bien extraordinaires bourdes : nous les retrouverons plus loin.

« Les créatures qui habitaient les broussailles de la tête d’un gueux, s'étaient habituées à regarder leur demeure comme une sphère

LR AE HET

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immense, et à se considérer elles-mêmes comme le chef-d'œuvre de la “création; lorsqu'un jour l’une d'elles, que le ciel avait douée d’un esprit plus fin que les autres, aperçut à l’improviste la tête d’un gentilhomme. Elle rassemble aussitôt les fortes têtes de son quartier et leur dit : -« Nous ne sommes pas les seuls êtres vivants de la nature! Voyez : voici un nouveau monde sur lequel il y a plus de poux que chez nous! »

L'honorable insecte raisonnait comme Lalande : il voyait une très parfaite ressemblance générale entre les deux têtes : deux yeux, deux oreilles, un nez, une bouche,.….; il concluait à l'identité, sans se honte si les Nr de vie pour son espèce se trouvaient aussi bien réalisées sur la tête du gentilhomme que sur celle du gueux.

2° — Dans sa Pluralité des Mondes, Fontenelle développe des âneries

du même calibre; Mais son esprit fait passer ce qui devient intolérable chez les cuistres d’observatoires.

Au reste sait-on bien quelle était son opinion vraie?

Certes il a raison de dire que de ne pas voir d'habitants dans la Lune, n'est pas une preuve de leur inexistence. Mais, à part cela, que de settises implicites dans la jolie page que je transcris. 3

« Je ne prends parti dans ces choses-là que comme on én prend dans les guerres civiles où l'incertitude de ce qui peut arriver, fait qu'on -entretient toujours des intelligences dans le parti opposé et qu'on a des ménagements avec ses ennemis mêmes. Pour moi, quoique je croie la Lune habitée, je ne laisse pas de vivre civilement avec ceux qui ne le croient pas; et je me tiens toujours en état de me pouvoir ranger à leur opinion avec honneur si elle avait le dessus. Mais en attendant qu'ils aient sur nous quelque avantage considérable, voici ce qui m'a fait pencher du côté des habitants de la Lune.

« Supposons qu'il n’y ait jamais eu nul commerceentre Paris et Saint- Denis, et qu'un bourgeois de Paris, qui ne sera jamais sorti de sa ville, soit sur les tours de Notre-Dame et voie Saint-Denis de loin. On lui demandera s’il croit que Saint-Denis soit habité comme Paris. Il répondra hardiment que non; car, dira-t-il, je vois bien les habitants de Paris, mais ceux de Saint-Denis je ne les vois point; on n’en a jamais entendu parler. »

Ça se saurait, comme disait Mac Mahon du séjour des papes à Avignon.

« Il y aura quelqu'un qui lui représentera qu’à la vérité, quand on est sur les tours Notre-Dame, on ne voit pas les habitants de Saint-Denis, mais que l'éloignement en est cause; que tout ce qu’on peut voir de Saint-Denis, ressemble fort à Paris; que Saïut-Denis a des clochers, des l maisons, des murailles, et qu'il pourrait bien encore ressembler : à Paris pour être habité. -

« Tout cela ne gagnera rien sur mon bourgeois; il s obéline re toujours à soutenir que Saint-Denis n'est poinf habité, puisqu'il n'y voit personne, Notre Saint-Denis, c’est la Lune, et chacun de nous est un bourgeois de Paris qui n’est jamais sorti de sa ville. »

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