‹ Atala. RenéChapitre 4 sur 8 · TALA · texte numérisé non relu

TALA

TeBe est la scène sur le bord occidental ; mais elle change sur le bord opposé, et forme avec la première un admirable contraste. Suspendus sur le cours des eaux , groupés sur les rochers et sur les montagnes , dispersés dans les vallées , des arbres de toutes les formes , de toutes les couleurs , de tous les parfums , se mêlent , croissent ensemble ^ m.ontent dans les airs à des hauteurs qui fatiguent les regards. Lee Tignes sauvages , les bignonias , les coloquintes j s'entrelacent au pied de ces arbres f escaladent leurs rameaux ^ grimpent à l'extrémité des branches, s'élancent de Térable au tulipier , du tulipier à l'alcée, en formant rnill^ grottes , mille voûtes , mille portiques.

Souvent égarées d'arbre en arbre , ces lianes traversent des bras de rivières, sur lesquels elles jettent des ponts de fleuri. Du sein de ces massifs , le magnolia élève son cone immobile; surmonté de ses larges roses blanches , il domine toute la forêt , et n'a d'autre

rival que le palmier, qui balance légèrement auprès de lui ses éventails de verdure.

Une multitude d^animaux placés dans ces retraites par la main du Créateur , y répandent l'enchantement et la vie. De l'extrémité des avenues^ on aperçoit des ours enivrés de raisins, qui chancellent sur les branches des ormeaux ; des cariboux se baignent dans un lac ; des écureuils noirs se jouent dans l'épaisseyr des feuillages; des oiseaux moqueurs , des colombes de Virginie de la grosseur d'un passereau, descendent sur les gazons rougis par l^s fraises ; des perroquets verds à tête jaune , des piverts empourprés , des cardinaux de feu, grimpent en circulant au haut des cjprès ; des colibris étincellent sur le jasmin des Florides, et des serpens-oiseleurs sifflent suspendus aux dômes des bois, en s'y balanl^ant comme des lianes.

Si tout est silence et repos dans les

savanes de l'autre côté du fleuve ^ tout ici , au contraire , est mouvement et murmure : des coups de bec contre le tronc des chênes, des froissemens d'animaux qui marchent, broutent ou broient entre leurs dents les nojaux des fruits , des bruissemens d'ondes , de foibles gémissemens , de sourds meuglemens , de doux roucoulemens ^ remplissent ces déserts d'une tendre et sauvage harmonie. Mais quand une brise vient à animer ces solitudes , à balancer ces corps flottans, à confondre ces masses de blanc, d'azur , de verd , de rose, à mêler toutes les couleurs, à réunir tous les murmures ; alors il sort de tels bruits du fond des forêts , il se passe de telles choses aux jeux , que j'essaierois en vain de les décrire à ceux qui n'ont point parcouru ces champs primitifs de la nature.

Après la découverte du Meschacebé par le père Marquette et l'infortuné La Salle , les Premiers Français qui

s'établirent au Biloxi et à la Nouvelle- Orléans, firent alliance avec les Natchez , nation Indienne , dont la puissance étoit redoutable dans ces contrées. Des querelles et des jalousies ensanglantèrent dans la suite la terre de l'hospitalité. Il y a voit parmi ces Sauvages un vieillard nommé Chactas (*), qui, par son âge, sa sagesse, et sa science dans les choses de la vie , étoit le patriarche et Tkrhour des déserts. Comme tous les hommes , il avoit acheté la vertu par Tinfortune. Non-seulement les forêts du Nouveau-Monde furent remplies dç ses malheurs, mais il les porta jusques sui* les rivages de la France. Retenu aux galères à Marseille par une cruelle injustice, rendu à la liberté , présenté à Louis XIV , il avoit conversé avec les grands hommes de ce siècle , et assisté aux fêtes de Versailles , aux tragédies de Ra-

•mm

(') La roix karmonieuse.

ATALA. a5

cine, aux oraisons funèbre» de Bossuet : en un mot , le Sauvage àvoib contemplé la société à son plus haut point de splendeur.

Depuis plusieurs années, rentré dans le sein de sa patrie, Chactas jouissoit du repos. Toutefois le ciel lui venddit encore cher cette faveur ; le vieillard étoit devenu aveugle. Une jeune fille l'accompagnoit sur les coteaux du Meschacebé, comme Antigone guidoitles pas d'Œdipesur le Cjthéron, ou comme Malyina conduisoit Ossian sur les rochers de Morven.

Malgré les nombreuses injustices que Chactas avoit éprouvées de la part de»

Français , il les aimoit. Il se souvenoi.t toujours de Fénélon, dont il avoit été l'hàte, et desiroit pouvoir rendre quelque service aux compatriotes de cet homme vertueux. Il s'en présenta une occasion favorable. En ly^S, un Français , nommé Hené , poussé par i^

a6 ATALA.

passions et des malheurs ^ arriva à la Louisiane. Il remonta le Meschacebé' jusqu'aux Natchez , et demanda à être reçu guerrier de cette nation. Chactas l'ayant interrogé, et le trouvant inébranlable dans sa résolution, Tadopta pour fils, et lui donna pour épouse une Indienne, appelée Céluta. Peu de temps après ce mariage, les Sauvages se préparèrent à la chasse du castor.

Chactas, quoique aveugle, est désigné par le conseil des Sachems (*) pour 4:ommander l'expédition , à cause du respect que les tribus indiennes lui portoient. Les prières et les jeûnes commencent : les Jongleurs interprêtent les songes; on consulte les Manitous; on fait des sacrifices de petun ; on brûle des filets de langue d'orignal; on exa- Tnine s'ils pétillent dans la flamme, afin de découvrir la volonté des Génies;' on

(*) Vieillards oii con«eill«rs.

part enfin , après avoir mangé le chien sacré. René est de la troupe. À l'aide des contre-cour ans , les pirogues remontent le Meschacebé , et entrent dans le lit de l'Ohio. C'est en automne. Les magnifiques déserts du Kentucky se déploient aux yeux étonnés du jeune Français. Une nuit, à la clarté de la lune , tandis que tous les Natchez dorment au fond de leurs, pirogues, et que la flotte indienne, élevant ses. voiles de peaux de bêtes ^ fuit devant une légère brise , René , demeuré seul avec Chactas , lui demande le récit de ses, aventures. Le vieillard consent à le satisfaire, et assis avec lui sur la poupe de la pirogue , il cpmmence en ces

mots :

Page 1