LES CHASSEURS
i< C'est une singulière destinée^ mon cher fils , que celle qui nous réunit. Je .*« 0%
^f^ AtALA.
vois en toi l'homme civilisé qui s'est fait sauvage ; tu vois en moi l'homme sauvage, que le grand Esprit (j'ignore pour quel dessein) a voulu civiliser.
Entrés l'un et l'autre dans la carrière de la vie, par les deux bouts opposés, tu es venu te reposer à ma place, et j'ai été m'asseoir à la tienne : ainsi nou»
avons dû avoir des objets une vue totalement dillérente. Qui de toi ou de lïioi a le plus gagné ou le plus perdu à ce changement de position ? C'est ce que savent les Génies, dont le moins savant a plus de sagesse que tous les hommes ensemble.
» A la prochaine lune des fleurs (*), il y aura sept fois dix neiges, et trois neiges de plus (**) , que ma mère me mit au monde, sur les bords du Meschacebé. Les Espagnols s'étoient depuis
(') Mois àt mai.
('*) Keig« puHr «unie, 73 aas.
peu établis dans la baie de Pensacola ^ mais aucun blanc n^habitoit encore la Louisiane. Je comptais à peine dix-sept chûtes de feuilles, lorsque je marchai avec mon père, le guerrier Outalissi ^ contre les Muscogulges , nation puissante des Florides. Nous nous joignîmes aux Espagnols nos alliés, et le combat se donna sur une des branches de la Maubile. Arcskoui (*) et les Manitous ne nous furent pas favorables. Les ennemis triomphèrent ; mon père perdit la vie; je fus blessé deux fois en le défendant. Oh ! que ne descendis- je alors dans le pays des âmes (**), j'aurois évité les malheurs qui m'attendoient sur la terre ! Les Esprits en ordonnèrent autrement : je fus entraîné par les fuyards à Saint-Augustin.
7) Dans cette ville , nouvellement bâ-
(*) Dieu de la guerre.
(") Les enfers.
3o ATALA.
tie par les Espagnols ^ je couroîs le risque d'être enlevé pour les mines de Mexico , lorsqu'un vieux Castillan ^ nommé Lopez, touché de ma jeunesse et de ma simplicité, m'oiFrit un asjle, et me présenta à une sœur avec laquelle il vivoit sans épouse.
n Tous les deux prirent pour moi le»
sentimens les plus tendres. On m'éleva avec beaucoup de soin, on me donna toutes sortes de maîtres. Mais après avoir passé trente lunes à Saint- Augustin , je fus saisi du dégoût de la Tie des cités. Je dépérissois à vue d'œil:
tantôt je demeurois immobile pendant des heures, à contempler la cime des lointaines forêts ; tantôt on me trouvoit assis au bord d'un fleuve , que je regardois tristement couler. Je me peignois les bois à travers lesquels cette onde avoit passé, et mon ame étoit toute entière à la solitude.
. » Ne pouvant plus résister à TeArie
AT Al A. 3 1
de retourner au désert , un matin je me présentai à Lopez , vêtu de mes Habits de Sauvage , tenant d^une main mon arc et mes ilèches, et de T autre mes vétemens européens. Je les remis à mon généreux protecteur , aux pieds duquel je tombai en versant des tor-* rens de larmes. Je me donnai des noms odieux , je m^accusai d'ingratitude :
€t Mais enfin, lui dis-je, 6 mon plère !
» tu le vois toi-même: je meurs, si je » ne reprends la vie de Plndien. »
« Lopez, frappé d'étonnement, voulut me détourner de mon dessein. 11 me représenta les dangers que j'allois courir , en m'exposant à tomber de nouveau entre les mains des Muscogulges. Mais voyant que j'étois résolu à tout entreprendre, fondant en pleurs , st me serrant dans ses bras ; » Va , » s'écria-t-il , enfant de la nature ! re- » prends cette indépendance de l'hom- » me, que Lopez ne te veut poii^^a- » vin Si j^étois plus jeune moi-iâîèjp^
Sa ATALA.
w je t'accompagnerois au désert ( où » j^ai aussi de doux souvenirs ! ) et je 1* te remettrois dans les bras de ta « mère. Quand tu seras dans tes fo- » rets, songe quelquefois à ce vieil Es-:
» pagnol qui te donna l'hospitalité, et » rappelle-toi, pour te porter à l'amour » de tes semblables, que la première » expérience que tu as faite du cœur y* humain , a été toute en sa faveur. »
Lopez finit par une prière au Dieu de» Chrétiens, dont j'avais refusé d'embrasser le culte , et nous nous quittâmes avec des sanglots.
n Je ne tardai pas à être puni de mon ingratitude. Mon inexpérience m'égara dans les bois, et je fus pris par un parti de Muscogulges et de Siminoles, comnie Lopez me l'avoit prédit. Je fus reconnu pour Natché , à mon vêtement et aux plumes qui ornoient ma tête. On m'enchaîna , mais légèrement , à cause de ma jeunesse. Simaghan^ le chef de la troupe, voulut
savoir mon nom , je répondis : «v Je i> m^appelle Chactas, Els d^Outalisai, V ills de Miscou, qui ont enlevé plus » de cent chevelures aux héros Musco- JD gulges. » Simaghan me dit : « Chac- » tas , fils d^Outalissi , His de Miscou , » réjouis-toi; tu seras brûlé au grand » village. » Je repartis : w Voilà qui va » bien ; » et j 'entonnai ma chanson de mort.
a» Tout prisonnier que j'étoîs, je ne pouvois , durant les premiers jours , m'empécher d'admirer mes ennemis* Le Muscogulge , et sur-tout son allié le Siminole, respire la gaieté, l'amour 9 le contentement. Sa demarche est légère, son abord ouvert et serein. Il parle beaucoup et avec volubilité ; son langage est harmonieux et facile. L'âge même ne peut ravir aux Sachems cette simplicité joyeuse : comme les vieux oiseaux de nos bois, ils mêlent encore leurs vieilles chansons aux airs nou^ v^aux de leur jeune postérité.
» Les femmes qui accompagnoient la troupe , témoignoîent pour ma jeunesse une pitié tendre et une curiosité aimable. Elles me questionnoient sur ma mère , sur les premi-ers jours de ma vie ; elles vouloient savoir si l'on suspendoit mon berceau de mousse aux branches fleuries des érables , si les brises m'y balançoient , auprès du nid des petits oiseaux. C'étoît ensuite mille autres questions sur l'état de mon cœur:
elles me demandoient si j'avois vu une biche blanche dans mes songes, et si les arbres de la vallée secrète m'avoient conseillé d'aimer. Je répondois avec naïveté aux mères , aux filles et aux épouses des hommes. Je leur disois :
« Vous êtes les grâces du jour , et la » nuit vous aime comme la rosée.
« L'homme sort de votre sein pour se .3» suspendre à votre mamelle et à votre » bouche ; vous savez des paroles ma- » giques qui endorment toutes les dou- » leurs. Voilà ce que m'a dit celle qui » m'a mis au monde, et qui ne me re^^
» verra plus ! Elle m'a dît encore que » les vierges étaient des fleurs mjsté- « rieuses qu'on trouve dans les lieux » solitaires. »
» Ces louanges faisoient beaucoup de plaisir aux femmes ; elles me combloient de toute sorte de dons; elles m'apportoient de la crème de noix, du «ucre d'érable, de la sagamité (*), des jambons d'ours, des j^eaux de castor, des coquillages pour me parer , et des mousses pour ma couche. Elles chantoient, elles rioient avec moi, et, puis ^lles se prenoient à verser des larmes , en songeant que je serois brûlé.
» Une nuit que les Muscogulges avoient placé leur camp sur le bord d'une forêt, j'étois assis auprès d\ifeu de la guerre , avec le chasseur commis à ma garde. Tout-à-coup j'entendis le
(*) Sorte de pâte de maïs.
murmure d'un vêtement sur ITierbc^ , et une femme à demi voilée vint s'asôeoir à mes côtés. Des pleurs rouloient sous sa paupière ; à la lueur du feu un petit crucifix d'or brilloit sur son sein.
Elle étoit régulièrement belle ; l'on remarquoit sur son visage je ne sais quoi de vertueux et de passionné, dont l'attrait étoit irrésistible. Elle joignoit à cela des grâces plus tendres ; une extrême sensibilité , unie à une mélancolie profonde, respiroit dans ses regards ; son sourire étoit céleste.
» Je crus que c'étoit la Vierge des dernières amours , cette vierge qu'on envoie au prisonnier de guerre , pour enchanter sa tombe. Dans cette persuasion, je lui dis en balbutiant, et avec un trouble qui pourtant ne venoit pas de la crainte du bûcher : « Vier-^ » ge, vous êtes digne des premières » aïnours , et vous n'êtes pas faite pour » les dernières. Les mouvemens d'un ¥ coeur qui va bientôt cesser de battre ,
» répondroient mal aux mouvemens » du vôtre. Comment mêler la mort et 3t la vie ? Vous me feriez ti^op regreti> ter le jour. Qu'un autre soit plus 35 heureux que moi , et que de longs » embrassemenis unissent la liane et le » chêne l »
La jeune fille me dît alors : « Je ne » suis point la J^ierge des dernières » amours. Es-tu chrétien? Je répondis que je n'avois point trahi les Génies de ma cabane. A ces mots , l'Indienne fit un mouvement involontaire.- Elle me dit : « Je te plains de n'être qu'un » méchant idolâtre. Ma mère m'a fait » chrétienne, je me nomme Atala, fille . » dé Simaghan aux bracelets d'of^, et » chef des guerriers de cette troupe.
» Nous nous rendons àApalachucla, où » tu seras brûlé. » En prononçant ce$ mots, Atala se lève et s'élpigne.
Ici Chactas fut contraint d'interrompre ^on récit. Les souvenirs se pressé-*
rent en foule dans son. ame ; ses jeux éteints inondèrent de larmes ses joues flétries : telles deux sources cachées dans la profonde nuit de la terre , se décèlent parles eaux qu'elles laissent filtrer entre les rochers.
» O mon fils! reprit-il enfin, tu vois que Chactas est bien peu sage , malgré ea renommée de sagesse. Hélas, mon cher enfant , les hommes ne peuvent déjà plus voir , qu'ils peuvent encore pleurer ! Plusieurs jours s'écoulèrent ; la fille du Sachem revenoit chaque soir me parler. Le sommeil avoit fui de mes yeux, et Atala étoît dans mon cœur, comme le souvenir de la couche de xnes pères.,
» Le dix-septième jour de marche , vers le temps où l'éphémère sort des eaux , nous entrâmes sur la grande sayane Alachua. Elle est environnée de coteaux, qui, fuyant les uns derrière les autres, portent , en s'élevant jus-
qu'atix nues, des forêts étagëes de copalmes, de citronniers, de magnolias et de chênes verds. Le chef poussa le cri d'arrivée , et la troupe campa au pied des collines. On me relégua à quelque distance , au bord d'un de ces Puits naturels , si fameux dans les Florides. J'étois attaché au pied d'un arbre ; un guerrier veilloit impatiemment auprès de moi. J'avois à peine passé quelques instans dans ce lieu, qu'Atala parut sous les liquidambars de la fontaine. «Chasseur, dit -elle au héros » Muscogulge , si tu veux poursuivre le » chevreuil, je garderai le prisonnier. »
Le guerrier bondit de joie à cette parole de la fille du chef ; il s'élance du sommet de la colline et alonge ses pas dans la plaine. .
» Etrange contradiction du cœur de l'homme ! Moi qui avois tant désiré de dire les choses du mjstère à celle que î'aimois déjà comme le soleil, maintenant interdit et confus , je crois que
4o * ATALA.
j'eusse préféré d'être jeté aux crocodiles de la fontaine j à me trouver seul ainsi avec Atala. La fille du désert étoit aussi troublée que son prisonnier ; nous jgardions un profond silence ; les Génies de l'amour avoient dérobé nos paroles.
Enfin, Atala , faisant un effort, dit ceci :
« Guerrier , vous êtes retenu bien foi- « blement; vous poirvez aisément vous Al échapper. » A ces mots, la hardiesse xevintsurmalangue, je répondis: « Foiaï blement retenu , à femme ... ! « Je ne sus comment achever. Atala hésita quel»
ques momens ; puis elle dit : « Sauvezvous. M Et elle me détacha du tronc de l'arbre. Je saisis la corde; je la remis dans la main de ia fille étrangère , en forçant ses beaux doigts à se fermer sur ma chaîne. « Reprencz-la ! reprei» nez-la ! nTécriai-je. » «< Vous êtes un >> insensé , dit Atala d'une voix émue.
» Malheureux ! ne sais-tu pas que tu sej> ras brûlé ? Que prétends-tu ? Songesaï tu bien que je suis la fille d'un redou- .» table Sachem ? » «< Il fut un temps,
AT AL A. 4t
» répliquai- je avec des larmes, que j'é- >> tois aussi porté dans une peau de casn tor, aux épaules d'une mère. Mon 3j père avoit aussi une belle hutte, et ses >» chevreuils buvoient les eaux de mille w torrens i mais j'erre maintenant sans » patrie. Quant je ne serai plus , aucun » ami ne mettra un peu d'herbe sur mon » corps , pour le garantir des mouches* » Le corps d'un étranger malheureux » n'intéresse personne. »
i> Ces mots attendrirent Atala. Se^ larmes tombèrent dans la fontaine.
» Ah! repris-je avec vivacité, si votre » cœur parloit comme le mien l Le dé- » . sert n'est-il pas libre ? Les forêts n'ont- » elles point des replis où nous cacher ?, » Faut-il donc, pour être heureux^ » tant de choses aux enfâns des caba- M nés ! O fille plus belle que le premier M songe de l'époux ! O ma bien-aimée l » ose suivre mes pas. » Telles furent mes paroles. Atala me, répondit d'une voix tendre : « Mon jeune ami , vous avez ap-
4a ATAIiA.
« pris le langage des blancs ^ il est aisé de j) tromper une Indienne. » « Quoi! m'é- 3» criai-je, vous m'appelez votre jeune » ami ! Ah ! si un pauvre esclave. ...»
i> Eh bien ! dit-elle , en se penchant sur
» moi, un pauvre esclave ». Je
repris avec ardeur : « Qu'un baiser 3> l'assure de ta foi ! » Atala écouta ma prière. Comme un faon semble pendre aux fleurs de lianes roses, qu'il saisit de sa langue délicate dans l'escarpement de la montagne, ainsi je restai suspendu aux lèvres de ma bien-aimée.
» Hélas! mon cher £ls, là douleur touche de près au plaisir. Qui eût pu croire que le moment où Atala me donnoit le premier gage de son amour, seroit celui-là même où elle détruiroit mes espérances ? Cheveux blanchis du vieux Chactas, quel fut votre étonnement, lorsque la Hlle du Sachem prononça ces paroles! « Beau prisonnier, j'ai folle- » ment cédé à ton désir ; mais où nous i^ conduira cette passion ^ Ma religion
3) me sépare de toi pour toujours
w O ma mère ! qu'as-tu fait ?....>» Atala se tut tout-à-coup, et retint je ne sus quel fatal secret près d'échapper à se$ lèvres. Ses paroles me plongèrent dans le désespoir. « Eh bien! m'écriai-je, je « serai aussi cruel que vous ; je ne fui- >» rai point. Vous me verrez dans le 3> cadre de feu; vous entendrez les gé- » missemens de ma chair, et vous serez » pleine de joie, m Atala saisit mes mains entre les deux siennes. « Pauvre jeune 9» idolâtre, s'écria-t-elle, tu me faisréel- » lement pitié! Tu veux donc que je » pleure tout mon cœur ? Quel dom- » mage que je. ne puisse fuir avec toil y> Malheureux a été le ventre de ta » mère, ô Atala! Que ne te jettes-tu au » crocodile de la fontaine ! »
M Dans ce moment même, les crocodiles, aux approches du coucher du soleil, commençoient à faire entendre leurs rugissemens. Atala me dit : « Quittom cçs lieux. » J'entraînai la fille d«
Simaghan aux pieds des c6teaux qui formoknt des golfes de verdure , en avançant leurs promontoires dans la «avane. Tout étoit calme et superbe au désert. La cigogne cri oit sur son nid, les bois retentissoient du chant monotone des cailles, du sifflement des perruches , du mugissement des bisons et du hennissement deis cavales Simiinoles.
» Notre promenade fut presque muette. Je marchois à coté d'Atala ; elle tenoit le bout delà corde, que je l'a vois forcée de reprendre. Quelquefois nous versions des pleurs ; quelquefois nous essayions de sourire. Un regard , tantôt levé vers le ciel, tantôt attaché à la .
terre , une oreille attentive au chant de l'oiseau, un geste vers le soleil couchant, une main tendrement serrée, un sein tour-à-tour palpitant, tour-àlour tranquille, les noms de Chactas et d'Atala doucement répétés par intervalles. ... Oh ! première promenade de
Tamour, il faut que votre souvenir soit bien puissant, puisqu'après tant d'années d'infortune, vous remuez encore le cœur du vieux Chactas!
» Qu'ils sont incompréhensibles le« mortels agités par les passions! Je venois d'abandonner le généreux Lopez^ je venois de m'exposer à tous les dangers pour être libre ; dans un instant le regard d'une femme avoit changé mes goûts, mes résolutions, mes pensées!
Oubliant mon pays, ma mère , ma cabane et la mort affreuse qui m'atten-^ doit, j'étois devenu indifférent à tout ce qui n'étoit pas Atala! Sans force pour ïfi'éïever à la raison de l'homme, j'étois retombé tout-à-coup dans une espèce d'enfance ; et loin de pouvoir rien faire pour me soustraire aux maux qui m'attendoient, j'aurois eu presque besoin qu'on s'occupât de mon sommeil -tel de ma nourriture !
» Ce" fut donc vainement qu'après
i(6 AT ALA..
nos courses dans la savane, Atala, se jetant à mes genoux, m'invita de nouveau à la quitter. Je lui protestai que je retournerais seul au camp, si elle refusoit de me rattacher au pied de mon arbre. Elle fut obligée de me satisfaire , espérant me convaincre une autre fois.
» Le lendemain de cette journée^ qui décida du destin de ma vie, on s^arrêta dans une vallée, non loin de Cuscowilla , capitale des Siminoles.
Ces Indiens unis aux Muscogulges, forment avec eux la confédération des Creeks. La Elle du pays des paF* miers vint me trouver au milieu de la nuit. Elle me conduisit dans une grandie forêt de pins, et renouvela ses prières pour m'engager à la fuite. Sans lui répondre, je pris sa main d^ins ma main, et je forçÊ^i cette biche altérée d'errer avec moi dans la forêt. La nuit étoit délicieuse. Le Génie des airs secouoit ta chevelure bleue, embaumée de lu.
senteur des pins , et l'on respîroît la foible odeur d'ambre , qu'exhaloient les crocodiles couchés sous les tamarins des âeuves. La lune brilloit au milieu d'un az^ur sans tache , et sa lumière gris de perle descendoit sur la cime indéterminée des forêts. Aucun bruit ne se faisoit entendre f hors je ne sais quelle harmonie lointaine qui régnoit dans la profondeur des bois : on eût dit que l'ame de la solitude soupiroit dans toute l'étendue du désert.
» Nous aperçûmes à travers les arbres un jeune homme, qui, tenant à la main un flambeau , ressembloit au Génie du printemps, parcourant les forêts pour ranimer la nature. C'étoit un amant qui alloit s'instruire de son sort à la cabane de sa maîtresse.
» Si la vierge éteint le flambeau»
die accepte les vœux offerts ; si elle sa voile sans l'éteindre, elle rejette un épotuc
» Le guerrier, en se glissant dans les ombres , chantoit à demi voix ces paroles :
« Je devancerai les pas du jour sur ^ » le sommet des montagnes, pour cher- '» cher ma colombe solitaire parmi les » chênes de. la forêt.
>♦ J'ai attaché à son cou un collier » de porcelaines (*) ; on y voit trois » grains rouges pour mon amour, trois j> violets pour mes craintes, trois bleus » pour mes espérances.
» Mila a les yeux d'une hermine et » la chevelure légère d'un champ de » riz ; sa bouche est un coquillage rose, >» garni de perles ; ses deux seins sont fi comme deux petits chevreaux sans » tache, nés au même jour d'une seule » mère.
» Puisse Mila éteindre ce flambeau!
(*) Soxl« de coqiiillage.
ATALA. 4g
» Puisse sa bouche verser sur lui une
» ombre voluptueuse! Je fertiliserai son
» sein. L'espoir de la patrie pendra à
» sa mamelle Féconde, et je fumerai
» mon calumet de paix sur le berceau
M de mon Hls !
» Ah t laissez-moi devancer les pas >f du jour sur le sommet des monta- » gnes , pour cherjcher ma colombe so- » litaire parmi les chênes de la foret! »
» Ainsi chantoit ce jeune homme ^ dont les accens portèrent le trouble jusqu'au fond de mon ame , et firent chan-^ ger de visage à Atala. Nos mains unies frémirent l'une dans l'autre. Mais nous fûmes distraits de cette scène, par une «cène non moins dangereuse pour nous.
M Nous passâmes auprès du tombeau d'un enfant, qui servoit de limite à deux nations. On l'avoit placé au bord du chemin , selon l'usage, afin que les jeunes femmes , en allant à la fontaine,
pussent attirer dans leur sein l'ame do
rînnotente créature, et la rendre à la patrie. On y vojoit dans ce moment des épouses nouvelles qui désirant les douceurs de la maternité, cherchoient , en entr'ouvrant leurs lèvres, à recueillir l'ame du petit enfant^ qu'elles cro joient voir errer sur les fleurs. La véi^itable mère vint ensuite déposer une gerbe de maïs et des fleurs de lis blancs sur le tombeau. Elle arrosa la terre de son lait, s'assit sur le gazon humide, et parla à son enfant d'une voix attendrie:
« Pourquoi te pleurois-je dans ton ^> berceau de terre, ô mon nouveau-né?
n Quand le petit oiseau devient grand, i» il faut qu'il cherche sa nourriture , et » il trouve dans le désert bien des grai- » nés amères. Du moins tu as ignoré j» les pleurs;, du moins ton cœur n'a » point été exposé au souffle dévorant *> des hommes. Le bouton qui sèche » dans son enveloppe , passe avec tous » ses parfums, comme toi , mon fils !
» avec toute ton innocence. Heureu*,
AT ALA. Si
^> ceur qui meurent au berceau , îU » n'ont connu que Its baisers et les sou- » ris d'une mère ! »
» » Déjà subjugués par notre propre cœur, nous fûmes accablés par ces images d'amour et de maternité, qui sembloient nous poursuivre dans ces solitudes enchantées. J'emportai Atala dans mes bras au fond de la forêt, et je lui dis des choses qu'aujourd'hui je chercherois en vain sur mes lèvres. Le vent du midi, mon cher fils, perd sa chaleur en passant sur des mx}ntagnes de glace. Les souvenirs de l'amour dans le cœur d'un vieillard sont comme les feux du jour réfléchis par l'orbe paisi-^ ble de la lune ^ lorsque le soleil est couché et que le silence plane sur les huttes des Sauvages.
»' Qui pouvoit sauver Atala ? Qui pouvoit l'empêcher de succomber à la nature ? Rien qu'un miracle , sans doute ; et ce miracle fut fait ! La Elle
5a ATALA.
de Sîmaghan eut recours au Dieu des Chrétiens; elle se précipita sur la terre, et prononça une fervente oraison, adressée à sa mère et à la reine des vierges. C'est de ce moment , ô René!
que j'ai conçu une merveilleuse idée de cette religion , qui dans les forets, au milieu de toutes les privations de la vie, peut remplir de mille dons les infortunés; de cette religion, qui opposant sa puissance au torrent des passions sufHt seule pour les vaincre , lorsque tout les favorise, et le secret des bois et Tabsence des hommes et la £délité des ombres. Ah! qu'elle me pa- * rut divine , la simple Sauvage , l'ignorante Atala , qui à genoux devant un vieux pin tombé, comme au pied d'un autel , offroit à son Dieu des vœux pour un amant idolâtre ! Ses yeux levés vers l'astre de la nuit, ses joues briHantes des pleurs de la religion et de l'amour, étoient d'une beauté immortelle. Plusieurs fois il me sembla qu'elle alloit prendre son vol vers les
cieux ; plusieurs fois je crus voir descendre sur les rajons de la lune et entendre dans les branches des arbres , ces Génies que le Dieu des Chrétiens envoie aux hermites des rochers, lorsqu'il se dispose à les rappeler h luk J'en fus aiïligé, car je craignis qu'Atala n'eût que peu de temps à passer sur la terre.
» Cependant elle versa tant de larmes, elle se montra si malheureuse, que j'allois peut-être consentir à m'éloigner , lorsque le cri de mort retentit dans la foret. Quatre hommes armés se précipitent sur moi : nous avions été découverts ; le chef de guerre avoit donné Tordre de nous poursuivre.
» Atala, qui ressembloit à une reine pour l'orgueil de la démarche , dédaigna de parler à ces guerriers. £lle leu^ lança un regard superbe , et se rendit auprès de Simaghan.
» Elle ne put rien obtenir. On re-
doublâmes gardes, on multiplia mes chaînes , on écarta mon amante. Cinq nuits s'écoulent, et nous apercevons Apalachucla située au bord de la rivière Chata-Uche. Aussitôt on me couronne de fleurs ; on me peint le visage d'azur çt de vermillon ; on m'attache des perles au nez et aux oreilles , et l'on me met à la main un chichikoué (*).
» Ainsi paré pour le sacrifice , j'entre dans Apalachucla , aux cris répétés de la foule. C'en étoit fait de ma vie , quand tout-à-coiip le bruit d'une conque se fait entendre, et le Mico, ou chef de la nation , ordonne de s'assembler.
» Tu connois , mon fils , les tourmens que les Sauvages font subir aux prisonniers de guerre. Les missionnaires chrétiens, aux périls de leurs jours, et avec une charité irifatigaJ^le , étoient
(') instriunent^de mosi^ue des SaaY»g««*
parvenus , chez plusieurs nations , à faire substituer un esclavage assez doux aux horreurs du bûcher. Les Muscogulges n^a voient point encore adopté cette coutume ; mais un parti nombreux s'étoit déclaré en sa faveur. C'étoit pour prononcer sur cette importante affaire , que le Mico convoquoit les Sachems. On me conduit au lieu des délibérations.
î) Non loin d'Apalachucïa , s'élevoit sur un tertre isolé , le pavillon du conseil. Trois cercles de colonnes formoient l'élégante architecture de cette rotonde.
Les colonnes étoient de cyprès poli et sculpté ; elles augmentoient en hauteur et en épaisseur , et diminuoient en nombre i) à mesure qu'elles se rapprochoient du centre marqué par un pilier unique. Du sommet de ce pilier partoient des bandes d'écorce , qui passant sur le sommet des autres colonnes , couvroient le pavillon y en forme d'éventail à jour
j> Le conseil s'assemble. Cinquante vieillards, en manteau de castor, se rangent sur des espèce» de gradins faisant face à la porte du pavillon. Le grand chef est assis au milieu d'eux, tenant à la main le calximet de paix à demi coloré pour la guerre. A la droite des vieillards, se placent cinquante femmes couvertes d'une robe de plumes de cygnes, hes chef de guerre , le tomahawk (*) à la main , le pennache en tête ^ les bras et la poitrine teints de sang:, prennent la gauche.
» Au pied de la colonne centrale , brûle le feu du conseil. Le premier jongleur environnté des huit gardiens du temple , vêtu de longs habits , et portant un hibou empaillé sur la tête, verse du baume de copalme sur la flamme et offre un sacrifice au soleil. Ce triple rang de vieillards , de matrones, de guerriers , ces prêtres , ces nuages
(•) La kâche.
d'encens, ce sacrifice, tout sert à donner à ce conseil un appareil imposant»
« J'étois debout enchaîné au milieu de rassemblée. Le sacrifice achevé , le Mico prend la parole, et expose avec simplicité l'affaire qui rassemble le conseil. Il jette un collier bleu dans la salle, en témoignage de ce qu'il vient de dire.
M Alors un Sachem de la tribu de l'Aigle , se lève, et parle ainsi :
« Mon père le Mico , Sachems , ma- » trônes, guerriers des quatre tribus » de l'Aigle, du Castor, du Serpent et » de la Tortue , ne changeons rien » aux mœurs de nos aïeux j brûlons le n prisonnier, et n'amollissons point nos M courages. C'est une coutume des » blancs qu'on vous propose, elle ne » peut être que pernicieuse. Donner?
>♦ un collier rouge qui contiezme mes » paroles. J'ai dit. »
» Et il jette un collier rouge dan» rassemblée. , '
» Une matrone se lève , et dit :
i< Mon' père l'Aigle , vous avez l'es- » prit d'un renard , et la prudente » lenteur d'une tortue. Je veux polir » avec vous la chaîne d'amitié , et *> nous planterons ensemble l'arbre de »> paix. Mais changeons les coutumes » de nos aïeux , en ce qu'elles ont de » funeste. Ayons des esclaves qui cul— » tivent nos champs , et n'entendons » plus les cris du prisonnier , qui trou- » blent le sein des mères. J'ai dit. »
» Comme on voit les flots de la mer se briser pendant un orage , comme en automne «Içs feuilles séchées sont enlevées par tourbillon , comme les roseaux du Meschacebé plient et se relèvent dans une inondation subite , comme un grand troupeau de cerf brame au fond d'une foret, ainsi s'agitoit ot murmuroit le conseil. Des Sachems, des
guerriers, des matrones parlent tourà-tour ou tous ensemble. Les intérêts se choquent, les opinions se divisent, le conseil va se dissoudre ; mais enfin l'usage antique l'emporte, et je suis condamné au bûcher.
» Une circonstance vient retarder mon supplice ; la ¥ête des morts ou le Festin des âmes approchoit. 11 est d'usage de ne faire mourir aucun captif pendant les jours consacrés à cette cérémonie. On me confia à une garde sévère ; et sans doute les Sachems éloignèrent la fille de Simaghan, car je ne la revis plus.
>» Cependant les nations de plus de trois cents lieues à la ronde, arrivoient en foule pour célébrer le Festin dçs âmes. On avoit bâti une longue hutte sur un site écarté. Au jour marqué , chaque cabane exhuma les restes de ses pères de leurs tombeaux particuliers, et l'on suspendit les squelettes, par ordre et par famille ^ aux murs de la
Go ATALA.
Salie commune des aïeux. Les vents ( une tempête s'étoit élevée ) , les forêts, les cataractes mugissoient au dehors, tandis que les vieillards des diverses nations concluoîent entre eux des traités de paix et d^alliance sur le« os de leurs pères.
» On célèbre les jeux funèbres, la course , la ball^., les osselets. Deux vierges cherchent à «^arracher une baguette de saule. Les boutons de leurs seins viennent se toucher, leurs mains voltigent sur la baguette qu'elles élèvent au-dessus de leurs têtes. Leurs beaux pieds nus s^ entrelacent , leurs bouches se rencontrent , leurs douces haleines se confondent; elles se penchent et mêlent leur chevelure; elles regardent leurs mères , rougissent :
on applaudit (*). Le jongleur invoque Alichabou, Génie des eaux. Il raconte les
(*) La rougeor est censible ches les jeunet Seuvages.
guerres du grand Lièvre contre Matchimanitou, dieu du mal. Il dit le premier homme et Atahensic la première femme précipités du ciel pour avoir perdu l'innocence, la terre rougie di^ «ang fraternel, Jouskeka l'impie immolant le juste Tahouistsaron , le dé- Juge descendant à la voix du grand Esprit, Massou sauvé seul dans son canot d'écorce , et le corbe&u envoyé à la découverte de la terre ; il "dit encore la belle Endaé, retirée de la contrée des amçs par les douces chansons de son époux.
» Après ces jeux et ces cantiques^ on se prépare à donner aux aïeux une éternelle sépulture.
» Sur les bords de la rivière Chata- Uche se voyoit un figuier sauvage , que le culte des peuples avoit consacré. Les vierges avoient accoutumé de laver leurs robes d'écorce dans ce lieu et de les exposer au souffle du désert , sur lea rameaux de l'arbre antique.
£a ATAIA.
Ce toit là qu'on a voit cremé un immense tombeau. On part de la salle funèbre , en chantant l'hymne à la mort ; chaque^ famille porte quelque débris sacré. On arrive à la tombe; on y descend les reliques; on les j étend par couche; on les sépare avec des peaux d'ours et de castor; le mont du tombeau s'élève, et l'on y plante l'^ri^rc des pleurs et du sommeiL
r » Plaignons les hommes, mon chef fils ! Ces mêmes Indiens dont les coutumes sont si touchantes; ces mêmes femmes qui m'avoient témoigné un intérêt SI tendre, demandoient maintenant mon supplice à grands cris; et des nations entières retardoient leur départ, pour avoir le plaisir de voir un jeune homme souffrir des tourmens épouvantables.
» Dans une vallée au nord, à quelque distance du grand village, s'élevoit un bois de cjprès et de sapias, appelé
le Bois du sang. On y arrivoît par les ruines d'un de ces monuraens dont on ignore l'origine, et qui sont l'ouvrage d'un peuple maintenant inconnu»
Au centre de ce bois, s'étendoit une arène, où l'on sacrifioit les prisonniers de guerre. On m'y conduit en triomphe. Tout se prépare pour ma mort :
on plante le poteau d'Areskoui ; les pins, les ormes, les cjprès tombent sous la cognée; le bûcher s'élève; les spectateurs bâtissent des amphithéâtres avec des branches et des troncs d'arbres. Chacun invente un supplice : l'un se propose de m'arracher la peau du crâne , l'autre de me brûler les yeux avec des haches ardentes. Je commence ma chanson de mort,
ce Je ne crains point les tour mens :
i> je suis brave, ô Muscogulges, je vous » déEe! je vous méprise plus que des » femmes. Mon père Outalissi , fils de » Miseou, a bu dans le crâne de vos « plus fameux guerriers ; vous n'arra-
» clierez pas un soupir de mon cœur. »
» Provoqué par ma chanson , un.
guerrier me percale bras d'une flèche; je dis ; « frère, je te remercie. »
» Malgré l'activité des bourreaux, les préparatifs du supplice ne purent être achevés avant le coucher du soleil.
On consulta le jongleur qui défendit dô troubler-les Génies des ombres, et ma mort fut encore suspendue jusqu'au lendemain. Mais dans l'impatience de jouir du spectacle , et pour éti'e plutôt prêts au lever de l'aurore, les Indiens ne quittèrent point le Bois du sang ; ils allumèrent de grands feux, et commencèrent des festins et <}es danses.
» Cependant on m'avoit étendu sur le dos. Des cordes partant de mon cou, de mes pieds, de mes bras, alloient s'attacher â" des piquets enfoncés en terre. Des guerriers étoient couchés sur ces cordes , et je ne pouvois faire un mouvement f sans qu^iU en fussent averti
lis. La nuit s^avance : les chants et les danses cessent par degré ; les feux ne jettent plus que des lueurs rougeâtres , devant lesquelles on voit encore passer les ombres de quelques Sauvages ; tout s'endort; à mesure que le bruit des hommes s'affoiblit, celui du désert augmente, et au tumulte des voix succèdent les plaintes du vent dans la foret.
» C'étoit l'heure où une jeune Indienne qui vient d'être mère, se réveille en sursaut au milieu de la nuit ^ car elle a cru entendre les cris de son premier-né, qui lui demande la douce nourriture. Les yeux attachés au ciel , où le croissant de la lune erroit dans les nuages, je réfléchissois sur ma destinée. Atala me sembloit un monstre d'ingratitude. M'abandonner au moment du supplice , moi qui m'étois dévoué aux flammes plutôt que de la quitter ! Et pourtant je sentois que je Taimois toujours, et que je mour-
rois avec joie pour elle.
» Il est dans les extremes plaisirs ^ un aiguillon qui nous éveille , comme pour nous avertir de profiter de ce moment rapide; dans les grandes douleurs, au contraire, je ne sais quoi de posant nous endort ; dés yeux fatigués par les larmes cherchent naturellement à se fermer , et la bonté de la Providence se fait ainsi remarquer, jusques dans nos infortunes. Je cédai, malgré moi,àce lourd sommeil que goû-^ tent quelquefois les misérables. Je ré vois qu'on m'ôtoit mes chaînes; je crojois sentir ce soulagement qu'on éprouve, .
lorsqu'après avoir été fortement pressé, une main secourable relâche nos fers.
M Cette sensation devint si vive , qu'elle me fit soulever les paupières., Alatdarté de la lune, dont un rayodl^ s'échappoit entre deux nuages, j'en-*.' trevois une grande -figure blanche penchée sur moi , et occupée à dénouer silencieusement me$ liens. J'aUois pousr
k • atâla. 67
1; scr un cri , lors<}u^une main , que je
II' . reconnus à l'instant , ixte ferma la bou-
che. Une seule corde restoit , mais il
y paroissoit impossible de la couper , sans
toucher un guerrier qui la couvroit toute entière de son corps! Atala y porte la main, le guerrier s'éveille à demi, et se dresse sur son séant. Atala reste immobile, et le regarde. L'Indien croit voir l'Esprit des ruines ; il se recouche en fermant les jeux et en invoquant son Manitou. Le lien est brisé.. Je me lève;
, je suis mia libératrice, qui me tend le
bout d'un arc dont elle tient l'autre extrémité. Mais que de dangers nous environnent! Tantôt nous sommes près de heurter des Sauvages endormis ; tantôt une garde nous interroge, et Atala répond en changeant sa voix. Des enfans poussent des cris, des dogues aboient. A peine sommes-nous sortis de l'enceinte funeste, que des hurlemens ébranlent la foret. Le camp se réveille, mille feux s'allument, on voit courir de tous côtés des Sauvages avec des flam-
beaux; nous précipitons notre course,
n Quand l'aurore se leva sur les Apalaches, nous étions déjà loin. Quelle fut ma félicité, lorsque je me trouvai encore une fois dans la solitude avec Atala, avec Atala ma libératrice, avec Atala qui se donnoit à moi pour toujours i Les paroles manquèrent à ma langue, je tombai à genonx, et je dis à la fille de Simaghan : « hes hommes sont bien 3> peu de chose ; niais quand les Génies » les visitent, alors ils ne sont rien du » tout. Vous êtes un génie, vous m'avez:
» visité, et je ne' puis parler devant » vous. M Atala me tendit la main avec un sourire : « Il faut bien , dit-elle, que » je vous suive, puisque vous ne voulez » pas- fuir sans moi. Cette nuit, j'ai sé- » duit le jongleur par des présens, j'ai » enivré vos bourreaux avec de l'essence » de feu (*), et j'ai dû hasarder ma j> vie pour vous, puisque vous aviez
(*) De Veatt-de-YÎe*
» donné la vôtre pour moi. Ouï, jeune » idolâtre, ajouta-t-elle avec un accent ». qui m'eiFraja, le sacrifice sera réci- » proque. »
» Atala me remit les armes qu'elle ftvoit eu soin d'apporter ; ensuite elle pansa ma blessure. En l'essuyant avec une feuille de papaya , elle là mbuilloit de ses larmes, a C'est un baume, lui „ dis- je, que tu répands sur ma plaie. „ ** Je crains plutôt que ce ne soit „ un poison, répondit-elle. „ Elle déchira un des voiles de son sein , dont elle fit une première compresse, qu'elle attacha avec une boucle de ses ch«yeuX|^
„ L'ivresse qui dure long-temps cheas les Sauvages, et qui est pour eux une espèce de maladie , les empêcha sans doute de nous poursuivre durant les premières journées. S'ils nous cherchèrent ensuite, il est probable que ce fut du côté du couchant, persuadés que nous aurions essayé de nous rendre au Meschacebé-; mais nous avions pris notre
route vers l'étoile immobile (*), en noui dirigeant sur la mousse du tronc des arbres.
,, Nous ne tardâmes pas à nous apercevoir que nous avions peu gagné à ma délivrance. Le désert dérouloit maintenant devant nous ses solitudes démesurées. Sans expérience de la vie des forets, détournés de notre vrai chemin, et marchant à l'aventure, qu'allions-nous devenir? Souvent en regardant Atala, je me rappelois cette antique histoire d'Agar, que Lopez m'avoit fait lire, et qui est arrivée dans le désert de Bersabée, il y a bien long-temps , alors que le$ hommes vivoient trois âges de chêne.
„ Atala me fit un manteau avec la
seconde écorce du frêne, car j'étois
presque nu. Elle me broda des mocas-
sines (**) de peau de rat musqué, avec
(•) te Nord.
(*') Chaussure indienne.
^u poll de porc-épic. Je prenois soin à mon tour de sa parure. Tantôt je lui mettois sur la tête une couronne de ces mauves bleues ^ que nous trouvions sur notre route ^ dans des cimetières indiens abandonnés; tantôt je lui faisois des colliers avec des graines rouges d^azalea; et puis je me prenois à sourire, en contemplant sa* merveilleuse beauté.
,, Quand nous rencontrions un fleuve^ nous le passions sur un radeau ou à la nage. Atala appujoit une de ses mains .sur mon épaule; et, comme deux cjgnes voyageurs , nous traversions ces ondes solitaires.
,, Souvent dans les grandes chaleurs du jour, nous cherchions un abri sous les mousses des cèdres. Presque tous les arbres de la Floride, en particulier 1« cèdrç et le chêne verd, sont couverts d^une mousse blanche qui descend de leurs rameaux jusqu^à terre. Quand la nuit, au clair de la lune , vous aperceveas •ur la nudité d^une savane, une jensm
isolée revêtue de cette draperie, vous croiriez voir un fantôme, traînant après lui ses longs voiles. La scène n'est pas moins pittoresque au grand jour, car une foule de papillons , de mouches brillantes 9 de colibris, de perruches vertes, de geais d'azur, vient s'accrocher à ces mousses, qui produisent alors 1 elFet d'une tapisserie en- laine blanche, QÙ l'ouvrier Européen auroit brodé des insectes et des oiseaux éclatans.
„ C'étoit dans ces riantes hôtelleries, préparées par le grand Esprit, que nous nous reposions à l'ombre. Lorsque les vents descendoient du ciel pour balancer ce grand cèdre, que le château aérien bâti suv ses branches alloit flottant avec les oiseaux et les voyageurs endormis sous ses abris, que mille soupirs sortoient des corridors et des voûtes du mobile édiEce, jamais les merveilles de l'ancien monde n'ont approché de ce monument du désert.
I, Chaque soir nous allumions un
ATÂLA. 73
gratia fell) et nous bâtissions la hutto du vojage, avec une écorcê élevée sur quatre piquets. Si j 'a vois tué une dinde sauvage, un ramier, un faisan des bois^ nous le suspendions devant Je chêne embrasé, au bout d^une gaule plantée en terre , et nous abandonnions au vent lo soin de tourner la proie du chasseur.
JN^ous mangions des mousses appelées Tripes de roches, des écorces sucrées de bouleau, et des pommes de Mai, qui ont le goût de la pêche et de la framboise. Le noyer noir, l'érable, le sumach, fournissoient le vin à notre ta^ tie. Quelquefois j^allois chercher , parmi les roseaux, une plante dont la Ûeur alongée en cornet, contenoit un verr« Ide la plus pure rosée. Nous bénissions la Providencequî sur la foible tige, d'une fleur, avoit placé cette source limpide au milieu des marais corrompus, comme elle a mis Tespérance au fond des.
cœurs ulcérés par le chagrin, comme elle a fait jaillir la vertu du sein des misères de la rist
„ Hélas ! je découvris bientôt que je m'étois trompé sur le calme apparent d'Atala. A mesure que nous avancions , elle devenoit triste. Souvent elle tressailloit sans cause, et tournoi t précipitam^ment la tête. Je la surprenois attachant sur moi un regard passionné, qu'elle réportoit vers le ciel avec une profonde mélancolie. Ce qui m'effrajoit sur-tout, étoit un secret, une pensée cachée au fond de son ame, que j'entrevojois dans ses yeux. Toujours m'atfirant et me repoussant, ranimant et détruisant mes espérances, quand je croyois avoir fait un peu de chemin dans son cœur, je me retrouvois au même point. Que de fois elle m'a dit : " O mon jeune amant! je t'aime comme l'ombre des bois au milieu du jour! Tu es beau comme le désert avec toutes ses fleurs et toutes ses brises. Si je me penche sur toi, je frémis; si ma main tombe sur la tienne, il me semble que je vais mourir. L'autre jour le vent jeta^ tes cheveux sur mon visage, lande
ÀTALA, 75
^, que tu te- délassoîs sur mon sein, je ,, crus sentir le léger toucher des Esprits ,, invisibles. Oui, j'ai vu les chevrettes „ de la montagne d'Occone; j 'ai entendu f, les propos àes hommes rassasiés de 9f jours, mais la douceur des chevreau^ ,, et la sagesse des vieillards , sont moins ,, plaisantes et moins fortes que tes pa- ,9 roles. £h ! bien, pauvre Chactas, je y ne serai jamais ton épouse ! „
» Les perpétuelles contradictions dcf Tamour et de la religion d'Atala, l'abandon de sa tendresse et la chasteté de ses moeurs, la fierté de son caractère et sa profonde sensibilité , l'élévation de son ame dans les «grandes choses , sa susceptibilité dans les petites ^ tout en faisait pour moi un ^tre incompréhensible. Atala ne pouvoit pas prendre sur un homme un foible empire : pleine de |)assions , elle étoit pleine^e puissance ; il falloit ou l'adorer , oiiia haïr.
^> Après quinze nuits d'une marche
76 AtALÂi
précipita 9 nous entrâmes dan» la cliatne des monts AUéganj , et nous atteignîmes une des branches du Tenase^ Aeuve qui se jette dans TOhio. Aidé des conseils d^Atala, je bâtis un canoi^ que j'enduisis de gomme de prunier^ après en avoir recousu les écorces avec des racines de sapin. Ensuite je m'emr barquai avec Atala , et nous nous abandonnâmes au cours du âeuve,
» Le village indien de Sticoe , avec ses tombes pyramidales et ses huttes en ruines, se montroit à notre gauche ^ au détour d^un promontoire ; nous laissions à droite la vallée de Keow, terminée par la perspective des cabanes de Jore, suspendues au front de la mon-»
tàgne du même nom. Le fleuve qui nous entralnott, couloit entre de hau^ tes falaises, au bout desquelles on aperce voit le soleil couchant. Ces profondes solitudes n'étoient point troublées par la présence de Fhomme. Nous ne vîmes qu'uA cha«seuir indien qui Appuyé su»
son arc ct immobile sur la pointe d'un rocher, ressembloit à une statue élevée dans la montagne au Génie de ces déserts.
» Atala et moi nous joignions notre silence au silence de cette scène. Toutà-coup la fille de l'exil fit éclater dans les airs une voix pleine d'émotion et de mélancolie ; elle chantoit la patrie absente :
« Heureux ceux qui n'ont point vu w la fumée des fêtes de l'étranger , et » qui ne se sont assis qu'aux festins de » leurs pères.
M Si le geai, bleu du Meschacebé di- „ soit à la Nonpareille des Florides :
„ pourquoi vous plaignez -vous si tris- „ tement ? N'avez-vous pas. ici de bel- „ les eaux et de b^aux ombrages , et „ toutes sortes de pâtures comme dans „ vos forêts ? » « Oui ^ répondroit la „ Nonpareille fugitive ; mais mon nid n est dajis le jasmin, qui me l'appor-
,, tera ? £t le soleil de ma savane , Vâ^ „ vez-vous ? ,9
„ Heureux ceux qui n'ont point vu ^ la fumée des fêtes de Fétranger , et 9,. qui ne se sont assis qu'aux fesiint ^j de leurs pères !
,, Après les heures d'une marche pé^ 9, nible, le voyageur s'assied triste- • 99 ment. Il contemple autour de lui les „ toits des hommes; le voyageur n'a „ pas un 'lieu où reposer sa tête. Le 9, voyageur frappe à la cabane , il met 9, son arç derrière la porte, il demande 99 l'hospitalité ; le maître fait un geste 99 de la main ; le voyageur reprend son 99 arc, et retourne au désert !
„ Heureux ceux qui n'ont point vu
9, la fumée des fêtes de l'étranger 9 et
9, qui ne se sont assis qu'aux festint
99 de leurs pères !
,, Merveilleuses histoires racontées au- 99 tour du foyer ^ tendres épanchçmeoa
atala; 79
,, clu cœur , longues habitudes d^aîmer ,f si nécessaires à la vie^ vous avez:
„ rempli les journées de ceux qui ,, n'ont point quitté leur pays natal !
,, Leurs tombeaux sont dans leurs pa- ,, trie, avec le soleil cou chant 9 les pleurs jj de leurs amis et les charmes de la ,, religion.
,, Heureux ceux qui n^ont poiçt vii yf la fumée des fêtes de Tétranger , et ^ qui ne se sont assis qu'aux festins d« 9, leurs pères ! ,,
,, Ainsi chantoît Atala. Rien n'interrompoit ses plaintes, hors le bruit insensible de notre canot sur les ondes.
En deux ou trois endroits seulement^ elles furent recueillies par un foible écho qui les redit à uil second plus foi-ble, et celui-ci à un troisième plus foible encore : on eilt cru que les âmes de deux amans jadis infortunés comme nous, attirées par cette mélodie touchante , se plaisoîent à en soupirer les derniers sons dans U mQntagne.
8o atala;
,, Cependant la solitude, la présence continuel!^ de l'objet aimé, nos malheurs même , redoubloient à chaque instant notre amour. Les forces d'Atala commençoient à Tabandonner., et les pas*sions, en abattant son corps, alloient triompher de sa vertu. Elle prioit continuellement sa mère, dont elle avoit Pair de vouloir apaiser l'ombre irritée.
Quelquefois elle me demandoit si je n'entendois pas une voix plaintive, si je ne vojrois pas des flammes sortir de la terre. Pour moi, épuisé de fatigue, mais toujours brûlant de désir , songeant que j'étois peut-êtçe perdu sans retour au milieu, de ces forêts , cent fois je fus prêt à saisir mon épouse dans mes bras, cent fois je lui proposai de bâtir une hutte sur ces rivages et de nous y ensevelir ensemble. Mais elle me résista toujours:*' Songe, me di- 9, soit-elle , mon jeune ami , qu'un „ guerrier se doit à sa patrie. Qu'est- „ ce qu'une femme auprès des devoirs 97 que tu as à remplir ? Prends cou-
atala; trti
9^ rage) tla. d'Outalissi , ne murmure 9f point contre ta destinée. Le cœur de ^ Thomme est comme Teponge dufieu- „ ve , qui tantôt boit une onde pure I) dans les temps de sérénité, tantôt fj s''enfle dVne eau bourbeuse y quand ,, le ciel a troublé les eaux. LVpongo 9, a-t-elle le droit de dire;*' Je crojoie 9, qu^iln'y auroit jamais d Wages, que 39 le soleil ne seroit jamais brûlant ? ^
„ O René ! si tu crains les troublée du cœur, défie -toi dç la solitude : lee grandes passions sont solitaires, et lee . transporter au désert , c^est les rendre à leur empire.. Accablés de soucis et de craintes, exposés à. tomber entre let mains dés Indiens ennemis, à être en* gloutis dans les eaux , piqués des ser-« pens , dévorés des bêtes , trouvant difficilement une chétive nourriture > et ne sachant plus de quel côté tournée nos pas , nos maux sembloient ne poa^ Toir plus s^accroître , lorsqu^un accident j viat mettre le comble*.
6si ATALA;
,, C'ëtoit le vîngt-septJème soleil depuis notre départ dés cabanes: la. June de feu (*) avoit commencé son cours^ et tout annonçoit un orage. Vers l'heure où les matrones indiennes suspendent la crosse du labour aux branches du sa* vinier, et où les perruches se retirent dans le creuK des cjprès , le ciel commença à se couvrir. Les voix de la solitude s'éteignirent, le désert^ fit silence , et les forêts demeurèrent dans un calme universel. Bientôt |es roulemens d'un tonnerre lointain, se prolongeant dans ces bois aussi vieux que le monde, en firent sortir des bruits sublimes. Craignant d^étre submergés, nous nous hâtâmes de gagner le bord du fleuve , et de nous retirer dans une forêt.
,, Ce lieu étoit un terrain marécageux. Nous avancions avec peine sous une voûte de smilax , parmi des ceps
(') Mou de juillet.
iè vîgne, des indigos, des faséoles , des lianes rampantes , qui entravoient nos pieds comme des filets. Le sol spongieux trembloit autour de nous, et à cha~ que instant nous étions près d'être engloutis dans des fondrières. Des insec-* tes sans nombre, d'énormes chauvessouris nous aveugloient ; les serpens à sonnette bruissoient de toutes parts ; et les loups vies ours, les carcajous, les petits tigres, qui venoient se cacher dans ces retraites , les reraplissoient d« leurs rugissemens.
„ Cependant l'obscurité redouble :
les nuages abaissés entrent sous l'ombragé des bois. La nue se déchire, et l'éclair tçace un rapide losange de feu.
Un vent impétueux sorti du couchant, roule les nuages sur les nuages ; les forêts plient; le ciel s'ouvre coup sur coup , et à travers ses crevasses , on aperçoit de nouveaux cieux et des campagnes ardentes. Quel affreux, quel magnifique spectacle! La foudre mèç
é4 ATALA;
le feu dans lé bois ; Tincetidie d^étenj comme une chevelure de flammes; de»
colonnes d'étincelles et de fumée assië- ^ent les nues qui vomissent leurs foudres dans le vaste embrasement. Alors le grand Esprit couvre les montagne»
« d^épaisses ténèbres ; du milieu de ce Taste chaos s'élève un mugissement con* fus formé par le fracas des vents , le gémissement des arbres, le hurlement dés bétes féroces , le bourdonnement de rincendie , et la chute répétée du tonnerre qui siffle en s'éteignant dans lea eaux.
,, Le grand Esprit le sait ! Dans cet moment je ne vis qu^Atala, je nejpen- «ai qu'à elle. Sous le tronc penché d'un jbouleau, je parvins à la garantir des torrens de la pluie. Assis moi-même tous l'arbre, tenant ma bien-aîmée sur mes genoux, et réchauffant ses pieds nus entre mes mains, j'étois plus heureux que la nouvlle épouse qui sent pour la première fois son fruit tr«s^ saiUir dans son sein.
„ Nous prêtions l'oreîlle au bruit ie la tempête ; tout-à-coup je sentis une larme d'Atala tomber sur mon sein:
*' Orage du cœur, m'écriai-je, est-cç 9, une goutte de votre pluie ? ,, Puis embrassant étroitement celle que j'aimois: " Atala, lui dis-je, vous me ca- ,, chez quelque chose. Ouvre-moi ton ,,' cœur, 6 ma beauté ! cela fait tant do ,, bien , quand un ami regarde Mans ,, notre ame! Raconte-moi cet autre ^ secret de la douleur , que tu t'obsti-^ ), nés à taire. Ah! je le vois, tu pleu^ 9, res ta patrie. „ Elle repartit aussi— „ tôt ; '* Enfant des hommes, comment „ pleurerois-je ma patrie, puisque mon ^ père n'étoit pas du pays des pal— I, miers ? „ " Quoi , répliquai- je avec ^y un profond étonnement , votre père fy n'étoit point du pajs des palmiers t ^ Quel est donc celui qui vous a mise 9, sur cette terre? Répondez. ^ Atala 9) dit ces paroles:
f^Ayani que ma mère eût apport^
fi .
,, en mariage au guerrier Simaghan ,, trente cavales, vingt bullied, cent ^y inesures d^huile de glands , cinquante ,, peaux de castors et beaucoup d'au- ^^y très richesses, elle avoit connu un „ homme de la chair blanche. Or , la „ mère de ma mère lui jeta de Teau „ au visage , et la contraignit d'épou- ^y ser le magnanime Simaghan, tout 9, semblable à un roi, et honoré des „ peuples comme un Génie. Mais ma „ mère dit à son nouvel époux: ^^ Mon „ ventre a conçu , tuez - moi. „ Sima- „ ghan lui répondît : ^^ Le grand Esprit „ me garde d'une si mauvaise action.
„ Je ne vous mutilerai point, je ne „^ vous couperai point le nez ni les oreil- „ les, parce que vous avez été sincère ,^ et que vous n'avez point trompé ma „ couche. Le fruit de vos entrailles sera „ mon fruit, et je ne vous visiterai ^y qu'après le départ de l'oiseau de ri- „ zière, lorsque la treizième lune aura 9, brillé. „ £n ce temps-là, je brisai ,} le sein de ma mère, et je commen-
,, çai à croître, fière comme une Es- ,, pagnole et comme une Sauvage. Ma ,, mère me fit chrétienne, afin que son „ Dieu et le Dieu de mon père, fût „ aussi mon Dieu. Ensuite le chagrin „ d'amour vint la chercher, et elle des- „ cendit dans la petite cave garnie de ^, peaux, d'où l'on ne sort jamais. „
„ Telle fut l'histoire d'Atala. " Et „ quel ^toit donc ton père , pauvre or- „ phèline, lui dis-je ? Comment les „ hommes l'appeloient-ils sur la terre, ^, et quel nom portoil-il parmi les Gé- „ nies ? „ ^^ Je n'ai jamais lavé les Yf pieds de mon père , dit Atala, je sais „ seulement qu'il vivoit avec sa sœur „ à Saint-Augustin , et qu'il a toujours „ été fidèle à ma mère : Philippe étoit „ son nom pe(rmi les anges , et les hom- ,, mes le nommoient Lopez. „ /
„ A ces mots , je poussai un cri qui
retentit dans toute la solitude ; le bruit
de mes transports se mêla au bruit de
l'orage. Serrant Atala sur mon cœur, je
m'écriai avec des sanglots : « O me » sœur ! 6 Elle de Lopez ! fille de mon » bienfaiteur ! » Atala e/Tra jée , me de-* manda d'où venoit mon trouble ; mais ^and elle sut que Lopez étoit cet hot^ généreux qui m'avoit adopté à Saint- Augustin, et que j'avois quitté pour être libre j elle fut saisie elle-même de confusion et de joie.
^ Cen étoit trop pour nos cœurs que cette amitié fraternelle qui venoit nous visiter 4 et joindre son amour à notre omour. Désormais les combats d'Atala alloient devenir inutiles : en vain je la sentis porter une main à son sein, et faire un mouvement extraordinaire ; déjà je l'a vois saisie , déjà je m'étoîs enivré de son soufHe, déjà j'avois bu toute la magie de l'amour sur ses lèvres.
Les yeux levés vers le ciel, à la lueur des éclairs, je tenpis mon épouse dans mes bras, en présence de l'Etemel, Pompe nuptiale, digne de nos malheurs et*de la grandeur de nos amours:
AT All A. S9
superbes forêts qui agitiez vos lianes et T05 dômes* comme les rideaujc et le ciel de notre coucha, pins embrasés qui formiez les ll^mbeaui^.de notre hymen, fleuve débordé, montagnes mugissantes, aifreuse et sublime nature, n'étîez-vous donc qu'yiiï appareil préparé pour nous tromper, et ne pûtes-vous cacher un moment dans vos mystérieuses horreurs la félicité d'un homme !
„ Atala n'offroît plus qu'une foibic résistance; je touchois au moment du bonheur, quand tout-à-coup un impétueux éclair , suivi d'un éclat de la foudre, sillonne l'épaisseur des ombres, remplit la foret de soufre et de lumière, et brise un arbre à nos pieds. Noud fujons. O surprise î . . . . dans le silence qui succède, nous entendons le son d'une cloche! Totts deux interdits, nous prêtons l'oreille à ce bruit, si étrange dans un désert. A l'instant un chien aboie dans le lointain ; il approche, il redou- ■ ble ses cris, il arrive, il hurle de joie
à nos pieds ; un vieux Solitaire portant une petite lanterne , le suit à travers les ténèbres de la forêt.
*' La Providence soit bénie! s'écria- ,, t-il^ aussitôt qu'il nous aperçut. Il ^, y a bien long- temps que je vous cher- » che! Notre chien vous a sentis dès » le commencement de. l'orage, et il » m'a conduit ici. Bon Dieu! comme » ils sont jeunes! Pauvres enfans ! comr- » me ils ont dû soufFrir! Allons ; j'ai » apporté une peau d'ours, ce sera pour » cette jeune femme; voici un peu de » vin dans notre calebasse. Que Dieu i> soit loué dans toutes ses œuvres! sa 3> miséricorde est bien grande, et sa bon- » té est inEnie !»
» Atala étoit aux pieds du religieux:
fc Ch«f de la prière, lui disoit-elle, j e suis » chrétienne , c'est le ciel Ijui t'envoie » pour me sauver. >» « Ma fille, dît » l'hermite en la relevant, nous sonj» nons ordinairement la cloche de la » Mission pendant la nuit et pendant
ATAIiA. 5f
» les tempêtes, pour appelèr.Ies étratir- » gers; et, à Texemple de nos frères » des Alpes et du Liban , nous avons 3» appris à notre chien à découvrir les » voyageurs- égarés^ >• Pour moi , je eomprenois à peine Thermite ; cette charité me sembloit si fort au-dessusde rhomme , que je crojois faire un songe. A la lueur de la petite lanterne ^ue tenoit le religieux, j ^ entre vojois sa barbe et ses cheveux tout trempés d'eau; ses pieds, ses mains et son visage étoient ensanglantés par les ronces. " Vieillard^ '^, m^écriai-je enBn, quel cœur as-tu ^ donc, toi qui n^as pas craint d^étre ■ „ frappé de la foudre? „ ** Craindre, ^, repartit le père avec une sorte de ^, chaleur ; craindre, lorsqu^il y a des ^ hommeà en péril et que je leur puis ,, être utile! je serois donc un bien in- „ digne serviteur de Jésus-Christ ! ,, ^ Mais sais-tu, lui di$-je, que je ne „ suis pas chrétien ! „ ^^ Jeune homme , „ répondit Thermite, vous al- je deifj mandé votre religion ? Jésus-Christ
,, n'a pas dit : ." Mon sang Iay«ra celuî- „ ci, et non celui-là. ,, Il est mort pour ,, le juif et le gentil, et il n'a vu dans ,, tous les hommes que des frères et des „ infortunés. Ce que je fais ici pour „ vQus, est fort peu de chose, et vous ,, trouveriez ailleurs bien d'autres se- „ cours; mais la gloire n' eft' doit point ,, retomber sur les pr4tr6fr.*^Que som- „ mes-nous, foibles Séïhîtaifes, sinon „ de grossiers înstrumens d'une œuvre ,, céleste? £h! quel serait le soldat as- „ sez lâche poiir reculer , lorsque son „ chef, la croix à la main , et le front „ couronné d'épines , marche devant „ lui au secours des hommes ? „
„ Ces paroles saisirent mon cœur ; des larmes d'admiration et de tendresse tombèrent de mes jeux. " Mes chers „ enfans, dit le missionnaire, je goa- „ verne dans ces forêts un petit trou- 9, peau de vos frères sauvages. Ma grotte ,, est assez près d'ici dans la montagne ; „ venez vqus récbauiletchez moi ; vous^
ATALA. g^
;^ n'y twrnrerez pa» les commodités de ,^ la vie, mai» vous y aure& un abri ; et ,, il £aut encore ea remercier la Bonté ^ divine 9 car il 7 ft J>ien. des homm«9- ,^ ^ui en manquant. ^9.
Les Laboureurs.
« n 7 a des justes dont la conscience^ est si tranquille, qu'on ne peut approcher d'eux sans participer à la paix qui t'exhale, pour ainsi dire, de leurccftur et de leurs discours. A mesure que le Solitaire parloit^ je sentois les passions s'apaiser dans mon sein, et l'orage même dans le ciel, sembloit s'éloigner* à sa voix. Les nuages furent bientôt asses dispersés, pour nous permettre de.quitter Aotre retraite. Nous sortîmes de- la forêt, et nous commençâmes à gravir le revers d'une haute montagne. Le chien marchoit devant nous, en portant au Ibout d'un, bâton la lanterne éteinte. Je tenois la main d'Atala, et noua suivi<»is
le missionnaire. 11 se détQumoîtsouTent pour nous regarder , contemplant avec pitié nos malheurs et notre jeunesse. Un livre étoit suspendu à 4on cou; il s^appujoit sur un bâton blanc. Sa taille étoit élevée, sa figure pâle et maigre, sa physionomie simple et sincère. Il n^avoit pas les traits morts et elFacés de Tliomme né sans passions ; on vojoit que ses jours avoient été mauvais, et les rides de son front montroient les belles cicatrices des passions guéries par la vertu et par l'amour de Dieu et des hommes. Quand il nous parloit debout et immobile, sa longue barbe , ses yeux modestement •baissés, le son affectueux de sa voix, tout en lui avoit quelque chose de calme et de sublime. Quiconque a vu, comme moi, le père Aubrjr cheminant seul avec son bâton et son bréviaire dahs le désert, a une véritable idée du voyageur chrétien sur la terre.
„ Après une demi-heure d'une marche dangereuse par les sentiers de Ut
ATAIA* 9S
montagne, nous arrivâmes à la grotte du missionnaire. Nous y entrâmes à travers les lierres et les giraumonts humides, que la pluie à voit abattus des rochers. 11 n'y a voit dans ce lieu qu'une natte de. feuilles de papaya, une calebasse pour puiser de Peau , quelques vases de bois, une bêche, un serpent' familier , et sur une pierre qui servoit de table, un crucifix et le livre des Chrétiens.
„ L'homme des anciens jourè se hâta d'allumer du feu avec des lianes sèches ; il brisa du maïs entre deux pierres, et' en ayanffâitun gâteau, il le mit cuire sous la cendre. Quand ce gâteau eut pris an feu une belle couleur dorée, il nous le servit tout brûlant, avec de la crème de noix dans un vase d'érable.
„ Le soir ayant ramené la sérénité, le serviteur du grand Esprit nous proposa d'aller nous asseoir à l'entrée de la' grotte. Nous le suivîmes dans ce Ireu,
g6 ATAtA.
^ui coxntnftndait une vue immense. Les restes de Torage étoient jetés en désordre vers Torient ; les feux de l'incendie allumé dans les forêts par la foudre ^ brilloient encore dans le lointain ; au pied de la montagne un bois de pins tout entier étoi't renversé dans la vase^ et le fleuve rouloit péle-méle les argi* les détrempées, les troncs des arbres ^ les xorps des animaux et les poissons morts , dont on vo joit le ventre argenté flotter à la surface des eaux.
^ Ce fut au milieu de cette scène , tqu'Atala raconta notre histoire au vieux Génie de la montagne. Son cœur parut touché, et des larmes tombèrent sur sa barbe : « Mon enfant, dit-il à Atala, il yf faut oHrir vos souffrances à Oieu,pour 9, la gloire de qui vous avez déjâ^ fait 9, tant de choses; il vous rendra le repos.
9, Voyez fumer ces forêts, sécher ces 9, torrens, se dissiper ces nuages; croyez- 9, vous que celui qui peut calmer uns Il pareille tempête, ne pourra pas apaii
^ ser lea troubles du cceur de rhomme ?
„ Si vous n'avez pas de meilleure retraij^ te^ ma chère Elle, je vous offre une 9, place au milieu du troupeau que j'ai 9, eu le bonheur d'appeler à Jésus- ,1 Christ. J'instruirai Chactas, et je vous ,, le donnerai pour époux quand il sera I, digne de l'être. ,|
„ A ces mots je tombai aux genoux du Solitaire 9 en versant des pleurs de joie ; mais Atala devint pâle comme la mort. Le vieillard me releva avec Béni-* gnité , et je m^aperçus alors qu'il avoit les deux mainjs mutilées. Atala comprit Mur-l&-champ ses malheurs. ^^ Les bar-* bares! s'écria-t-elle. ,,
^ Ma fille, reprit le pèreavec un doux 9) sourire, qu'est-ce que cela auprès de 9, ce qu'a enduré mon divin maître P, „ Si les Indiens idolâtres m'ont affligé ^ 9, ce sont de pauvres aveugles que Dieu „ éclairera un jour. Je les chéris même 9, davantage , en proportion des maux 'il qu'ils la'on^ faits* Je n'ai pu restejc
98 AfAtÀ;
,, dans ma patrie où j'ëtoîs retourné',, ,, et où une illustre reine m'a fait l'hon- ,) neur de vouloir contempler ces foibles ,, marques.de mon apostolat. £t quelle yy récompense plus glorieuse pouvois-je „ recevoir de mes travaux, que d'avoir ,, obtenu du chef de notre religion la ,, permission de célébrer le divin sa- „ criEce avec ces mains mutilées? Il ,, ne me restait plus , après un tel ,/ honneur, qu'à tâcher de m'en ren- ,, dre digne : je suis revenu au Nou- „ veau Monde ^ consumée^ le reste de „ ma vie au service de mon Dieu. Il y ,, a bientôt trente ans que j'habite „ cette solitude , et il jr en aura de-* „ main vingt-deux , que j'ai pris pos- „. session de ce rocher. Quand j'arrivai „ dans ces lieux, je n'y trouvai que ,, des familles vagabondes , dont les „ moeurs étoient féroces et la vie fort „ misérable. Je leur«^i fait entendre la 9, parole de paix, et leurs mœurs se „ sont graduellement adoucies. Us vi« ,) vent maintenant rajisemblés au bai
ATAIiA. f)9
,, de cette montagne. J^al tâché , en ,, leur enseignant les voies du salut, de ,, leur apprendre les premiers arts de ,, la vie , mais sans les porter trop ,, loin , et en retenant ces honnêtes j, gens dans cette simplicité qui fait le ^, bonheur. Pour moi , craignant de les ,, gêner par ma présence, je me suis „ retiré sous cette grotte , où ib vien- „ nent me consulter. C'est ici que loin ,, des hommes, j'admire Dieu dans la 9, grandeur de ces solitudes, et que je „ me prépare à la mort , que m'an* ^, noncent m^s vieux jours. „
„ £n achevant ces mots , le Solitaire se mit à genoux , et nous imitâmes son exemple. Il commença à haute voix une prière, à laquelle Atala répondoit.
De muets éclairs ouvroient encore les cieux dans l'orient, et sur les nuages du couchant, trois soleils brilloient ^nsem« ble. Quelques renards dispersés par l'orage alongeoient leurs museaux noirs^ au bord des précipices ^ et l'on enten-
tM atala;
doit le frémissement des plantes quf •échant à la brise du soir, relevoien^ de toutes parts leurs tiges abattues.
,1 Nous rentrâmes dans la grotte*, oH Ifhermite étendit- un lit de mousse d»
cjprès pour Atala. Une profonde lan-^ gueur se peignoit dans les jeux et dana les mouvemens- de cette vierge; elle regardoit le père Aubrj, comme ai ella eût voulu. lui communiquer u^ secret ; mais quelque chose sembloit'la retenir, «oit ma présence , soit une certaine honte , soit l'inutilité de l'aveu. Je l'entendis se lever au milieu de la uuit; elle .chercboit le Solitaire, mais comme il lui avoit donné sa couché , il étoft allé contempler là beauté du ciel et prier Dieu sur le sommet de la mon?tagne. Il me dit le lendemairt que c'é-^ toit assez sa. coutume, même pendant l'hiver, aimant à voiries forêts balancer leurs cimes dépouillées, les nuagei Toler dans les cieux-, et à entendre les yents .et les Xorrens gronder dans la
litude. Ma sœur fut donc obligée de retourner à sa couche , où elle s'assoupit. Hélas! comblé d'espérance, je ne vis dans la foiblesse d'Atala, que des Hiarques passagères de lassitude !
,, Le lendemain je m^éveillai aux chants des cardinaux et des oiseaux moqueurs, nichés dans les acacias et les lauriers qui environnoient la grotte.
J'allai cueillir une .rose de magnolia , et je la déposai humectée des larmes du matin, sur la tête d'Atala endormie.
J'espérois , selon la religion de mon pa js, quel'ame de quelque enfant mort à la mamelle, seroit descendue sur cette fleur dans une goutte de rosée , et qu'un heureux songe la porteroit au sein de ma future épouse. Je cherchai ensuite mon hôte; je le trouvai la robe relevée dans ses deux poches, un chapelet à la main , et m'attendant assis sur le tronc d'un pin tombé de vieillesse. Il me proposa d'aller avec lui à la Mission, tandis qu'Atala reposoit encore; j'acceptai
X02t AT AL A.
son offre, et nous nous mimes en route èTinstant.
» iEn descendant la montagne , j'a— perçus des chênes où les Génies sem-> bloientavoirdessinédescaractèresétrangers. L^hermîte me dit qu'il les aroît tracés lui-même, que c'étoient des vers d'un ancien poète appelé Homère, et quelques sentences d'un autre poète plus ancien encore, nommé Salomon. II j avoit, je ne sais quelle mystérieuse harmonie entre cette sagesse des ten;ips, ces rers rongés de mousse , ce vieux Solitaire qui les avoit gravés, et ces vieux chênes qui lui servoîent de Ifvres*
» Son nom, son âge, là date dé sa mission , étoient aussi marqués sur un roseau de savane, au pied de ces arbres.
Je m'étonnai de la fragilité du dernier monument : « Il durera encore plus que » moi, me répondit le père, et aura » toujours plus de valeur qu^ le peu d^ a^ bien que j'ai fait. »
AT ALA; xoS
» De là 9 nous arrivâmes à Tentrée d'une vallée, où je vis un ouvrage mer— ▼eilleux : c^étoit un pont naturel, senvblable à celui de la Virginie, dont tu as p^eut-étre entendu parler. Les hommes^ mon fils , sur- tout ceux de ton pajs, imitent souvent la nature, et leurs copies sont toujours petites; il n^en est pas ainsi de la nature, quand elle a Tair d'imiter les travaux des hommes, en leur offrant en effet des modèles. C'est alors qu'elle jette des ponts du sommet d'uner montagne au sommet d'une autre mon— tagne, suspend des chemins dans lesnues^' répand des fleuves pour canaux , sculpto dès monts pour colonnes, et pour bassins creuse des mers.
» Nous passâmes sous l'arche unique de ce pont, et nous nous trouvâmes devant une autre merveille : c'étoit le cimetière des Indiens de la Mission, ou les Bocages de la mort. Le père Apbr/ SLvoit permis à ses néophytes d'ensevelir l^ur9 mort* à leur manière et de cou-
server au lieu de leurs sépultures son nom sauvage ; il avoit seulement saiictifié ce lieu par une croix (*). Le sol en étoit divisé, comme le ch^mp commun -des moissons, en autant de lots qu'il j avoit de familles. Chaque lot faisoit à lui seul un bois qui varioit selon le goût de Cjeui qui l'avoient planté. Un * ruisseau serpentoit sans bruit au milieu de ces bocages; on l'appeloit le Huis seau de la paix. Ce riant asjle des âmes ^itoit fermé à l'orient par le pont sous lequel nous avions passé; deux collines le bornoient au septentrion et au midi; il ne s'ouvroit qu'à l'occident , où s'élevoit un grand bois de sapins. Le»
troncs de ces arbres, rouges marbrés de vert , montant sans branches jusqu'à leurs cimes , ressembloient à de . hautes cofcnnes, et formoient le péris-
- ill Il ■ ■ . I I I ■! «I II I I. ■■ Il
(*) Le père Aubry avoît fut comme les Jésuites à la Chine , qai permeUoicnt aux Chinois d^enterrer leurs parens dans leuxs jardins , selon leur ancienne coutume.
Atala« xoS
tile cle ce temple de la mort ; il j ré« gnoit un bruit religieux , semblable apt sourd mugissement de Torgue sous les voûtes d'une église; mais lorsqu'on pénétroit au fond du sanctuaire, on n'entendoit plus que les h jmnes des oiseaux qui célébroient à la mémoire des morts une fête éternelle.
3> En sortant de ce bois, nous dëcou-vrimes le village de la Mission, situé au bord d'un Tac, au milieu d'une savane semée de fleurs. On y arrivoit par une avenue de magnolias et de chênes verts , qui bordoient une de ces anciennes routes , que l'on trouve vers les montagnes qui divisent le Kentuckj des Florides. Aussitôt que les Indiens aperçurent leur pasteur dans la plaine , ils abandonnèrent leurs travaux et accoururent au*devant de lui. Les uns baisoient sa robe, les autres aidoient SQS pas ; les mères éleyoient dans leurs bras leurs petits enfans', pour leur faire yoir l'homme de Jésus-Christ ^ qui ré^
pandoit des larmes. 1,1 sMnformoit, en marchant , de ce qui se passoit au village ; il donnoit un conseil à celui-ci , réprimauddit doucenïBnt celui-là, il parloit des moissons à recueillir, des en fans à instruire , des peinéis à consoler , et il méloit Dieu à tous ses dis-cours.
» Ainsi escortés , nous arrivâmes au
pied d'une grande croix qui se trouvoit
sur le chemin. C'est là que le serviteur
de Dieu avoit accoutumé de célébrer
les mystères de sa religion : « Mes chers
» néophytes , dit-il en se tournant vers
» la foule , il vous est arrivé un frère
» et une sœur ; et pour surcroît de bon-
» heur , je vois que la divine Provi-
3> dence a épargné hier vos moissons :
V voilà deux grandes raisons de la re-
y* mercier. Offrons donc le saint sacri-
i> lice, et que chacun y app porte u^
» recueillement profond , une foi vive,
» une reconnoissance infinie et un cceur
» humilié. »
,, Aussitôt le prêtre divin revêt une tunique blanche d'écorce de m^^riers ; les vases sacrés sont tirés d'un tabernacle au pied de la croix, l!autel se prépare sur un quartier de roche, l'eau se puise dans le torrent voisin, et une grappe de raisin sauvage fournit le vin du sacrifice. Nous nous mettons tous à genoux dans les hautes herbes ; le mystère commence.
,, L'aurore parolssant dei'rière les montagnes , enflammoit l'orient. Tout étoit d'or ou de rose dans la solitude.
L'astre annoncé par tant de splendeur, sortit enfin d'un abyme de lumière, et son premier rajon rencontra Fhostie consacrée, que le prêtre, en ce moment même, élevait dans les airs. O charme de la religion! magnificence du culte chrétien ! Pour sacrificateur jQin vieil hermite, pour autel un rocher, pour église le désert, pour asdistance d'innocens Sauvages! Non, je ne dout« ppinf qu'au moment où nous nous prosr
ternàmes, le grand mystère ne s'accomplît , et que Dieu ne descendit surla terre, car je le sentis descendre dans mon cœur.
,, Après le sacrifice, où il ne manqua pour moi que la fille de Lopez , nous nous rendîmes au village. Là, régnoit le mélange le plus touchant de la vie sociale et de la vie de la nature : au coin d'une cjprière de l'antique désert, on découvroit une culture naissante ; les épis rouloient à flots d^or sur le tronc du chêne abattu, et la gerbe d'un été remplaçoit l'arbre de trois siècles.
Partout on voyoit les forêts livrées aux flammes pousser de grosses fumées dans les airs, et la charrue se promener lentement entre les débris de leurs racines.
Des arpenteurs avec de longues chaînes ttlloient mesurant le terrain; des arbitres établissoient les premières propriétés; l'oiseau cédoit son nid ; le repaire de Ifi bête féroce se changeoit en ixae cahmei.on e{iteAdoit gronder ie%
forges, et les coups de la cognée faisoient , pour la dernière fois , mugir des échos expirant eux-mêmes avec les arbres qui leur servoient d'asjle.
„ J'errois £^vec ravissement au milieu de ces tableaux , rendus plus doux par l'image d'Atala et par les rêves de félicité dont je berçois mon cœur. J'admirois le triomphe du Christianisme sur la vie sauvage ; je vojois l'Indien se civilisant à la voix de la religion; j'assistois aux noces primitives de l'Homme et de la Terre : l'homme , par ce grand contrat, abandonnant à la terre l'héritage de ses sueurs , et la terre sVngageant , en retour, à porter fidèlement les moissons , les fils et les cendres de l'homme.
„ Cependant on présenta un enfant au missionnaire, qui le baptisa parmi des jasmins en Heurs , au bord d'une source, tandis qu'un cercueil, au milieu des je vu ^t des travaux, se rexx-
doit aux Bocages cle * la mort. Deax époux reçurent la bénédiction nuptiale sous un chêne, et* nous allâmes ensuite les établir dans un coin du désert. Le pasteur marchoit devant nous , bénissant ça et là f et le rocher , et Tarbre , et la fontaine, comme autrefois , selon le livre des Chrétiens, Dieu bénit la terre inculte, en la donnant en héritage à Adam. Cette procession , qui péle^ inéle avec ses troupeaux suivoit de rocher en rocher son chef vénérable, représentoit à mon cœur attendri ces migrations des premières familles ^ alors que Sem , avec ses enfans , s^avançoit à travers le monde inconnu, en suivant le soleil , qui marchoit devant lui.
„ Je voulus savoir du saint hermite, comment il gouvernoit ses enfans; il me répondit avec une grande complaisance :
*^ Je ne leur ai donné aucune loi; je ^, leur ai seulement enseigné à s^aimer, „ à prier Dieu, et à espérer une meil- „ leure vie : toutes les loix du mondo
ATALA. Ill
^, sont là-<jledans. Vous vojez au milieu
,, du village une cabane plus grande
,9 que les autres ; elle sert de chapelle
,, dans la saison des pluies. On s'y as-
„ semble soir et matin pour louer le
9, Seigneur, et quand je suis absent ^
f , c'est un vieillard qui fait la prière ;
,, car la vieillesse est, comme la ma-
„ ternité , une espèce de sacerdoce.
,, Ensuite on va travailler dans les
„ champs , et si les propriétés sont di-
„ visées , afin que chacun puisse ap-
,, prendre l'économie sociale, les mois-
„ sons sont déposées dans des grenier»
„ communs, pour maintenir la charité
„ fraternelle. Quatre vieillards distri-
„ buent avec égalité le produit du la-
„ beur. Ajoutez à cela des cérémonies
„ religieuses ,* beaucoup de cantiques ,
„ la croix où j'ai célébré les mystères^
,, l'ormeau sous lequel je prêche dans
,, les bons jours, nos tombeaux tout
„ près de nos champs de bled , nos
„ fleuves où je plonge les petits enfant
,, et les saint Jean de cette nouvelle
lia ATALA.
9, Béthanie , vous aurez une idëe com- 9, plète de ce ro jaume de Jésus-Christ. ,^
» Les paroles du Solitaire me ravirent, et je sentis la supériorité de cette vie stable et occupée, sur la vie errante et oisive du Sauvage.
^> Ah! René, je ne murmure point contre la Providence , mais j'avoue que je ne me rappelle jamais cette société «évangélique , sans éprouver l'amertume des regrets. Qu'una hutte, avec Atala 6ur ces bords, eût rendu ma vie heureuse! Là Ênissoient toutes mes courses; là, avec une épouserfnconnu des hommes, cachant mon bonheur au fond des forêts, j'aurois passé comme ces fleuves , qui n'ont pas même un nom dans le désert. Au lieu ce cette paix que j'osois alors me promettre, dans quel troublé n'ai-je point coulé mes jours!
Jouet continuel de la fortune, brisé sur tous les rivages, long-temps exilé de mon pajs , ^t n'7 trouvant , à nion re-
tour 9 qu^une cabane ^n ruine et des amis dans la tombe : telle devoit être la de«tinée de Chactas. »
L£ DAAME.
» Si mon songe de bonheur fut vif , il fut aussi d'une courte durée, et le réveil m'attendoit à la grotte du Solitaire. Je fus surpris , en y arrivant au milieu du jour , de ne pas voir Atala accourir au-devant de nos pas. Je ne sais quelle soudaine horreur me saisit.
En approchant de la grotte , je n'osois appeler la fille de Lopez : mon'imagi- . nation étoit également épouvantée , ou du bruit, ou du silence qui succéderoit à mes cris. Encore plus eifrajé de la nuit qui régnoit à l'entrée du rocher , je dis au missionnaire: « O vous, que » le ciel accompagne et fortifie , péné- » trez dans ces ombres. *>»
p Qu'il est foible celui que les pas-.
ji4 "atala.
sions dominent I Qu'il est fort celui qui se repose en Dieu ! U j avoit plus de courage dans ce cœur religieux, flétri par soixante-seize années, que dans toute l'ardeur de ma jeunesse. L'homme de paix entra dans la grotte, et je restai au-dehors plein de terreur. Bientôt un foible murmure semblable à des plaintes , sortit du fond du rocher , et ■vint frapper mon oreille. Poussant un cri, et retrouvant mes forces, je m'élançai dans la nuit de la caverne Esprits de mes pères 1 vous savez seuls le spectacle qui frappa mes yeux 1
<c Le Solitaire avoit allumé un flambeau de pin ; il le tenoit d'une main ^tremblante , au-dessus de la couche ^'Atala. Cette belle et jeune femme , à moitié soulevée sur le coude , se mon— troit pâle et échevelée. Les gouttes âl'une sueur pénible brilloient sur son Xront ; ses regards à demi éteints cherchoient encore à m'exprimer son ainour, «t sa bouche cseayoit de sourire. Frappé
comme d'un coup de foudre, les yeux fixés , les bras étendus , les lèvres entr'ouvertes, je demeurai immobile. Un profond silence règne un moment parmi les trois personnages de cette scène de douleur. Le Solitaire le rompt le premier : « Ceci , dit-il , ne sera qu'une fiè- M vre occasionnée par la fatigue, et si y» nous nous résignons à la volonté de 3> I)ieu , il aura pitié de nous. »
» A ces paroles , le sang suspendu reprit son cours dans mon cœur, et avec la mobilité du Sauvage, je passai subitement de l'excès de la crainte à l'excès de la confiance. Mais Atala ne m'j laissa pas long-temps. Balançant tristement la tète , elle nous fit signe de nous approcher de sa couche.
« Mon père, dit-elle d'une voix af- » foiblie, en s'adressant au religieux, » je touche au moment de la mort. O » Chactas ! écoute sans désespoir le fu- » jieste sçcrçt c[u^ je t'ai caché , pou^r
Il6 ATALA.
» ne pas te rendre trop misérable , et » pour obéir à ma mère. Tâche de ne » pas m'interrompre par des marques » d'une douleur, qui précipiteroient le « peu d'instans que j'ai à vivre. J'ai » beaucoup de choses à raconter, et » aux battemens de ce cœur, qui se ra- » lentissent... à je ne sais quel fardeau » glacé que mon sein soulève à peine....
» je sens que je ne me saurois trop » hâter. »
» Après quelques momens de silence, Atala poursuivit ainsi :
« Ma triste destinée a commencé » presque avant que j'eusse vu la lun mière. Ma mère m'avoit conçue dans >* le malheur; je fatiguois son sein, et n elle me mit au monde avec de grands » déchiremens d'entrailles : on déses- » péra de ma vie. Pour sauver mes » jours, ma mère fit un vœu: elle pro- » mit à la Reine des Anges que je lui » consacrerois ma virginité , si j'échap-*
» pois à la mort. . . . Vœu fatal qui me » précipite au tombeau 1
M J^entrois dans ma seizième année, » lorsque je perdis ma mère. Quelque* » heures avant de mourir, elle m'ap- » pela au bord de sa couche, n Ma HllCf » me dit- elle en présence d'un mission- » naire qui consoloit ses derniers ins- A» tans ; ma £lle, tu sais le vœu que « j'ai fait pour toi, Voudrois-tu dé- 3} mentir ta mère? O mon Atala! je te M laisse dans un monde qui n'est pas j» digne de posséder une chrétienne , » au milieu d'idolâtres qui persécutent » le Dieu de ton père et le mien , le » Dieu qui, après t'avoir donné le jour , » te l'a conservé par un miracle. Eh l » ma chère enfant , en acceptant le voile » des vierges , tu ne fais que renoncer it aux soucis de la cabane et aux fu- » nestes passions qui ont troublé le sein » de ta mère ! Viens donc , ma bien- >i aimée , viens ; jure sur cette image » de la mère du Sauveur , entre left
» mains de ce saint prêtre et de ta mèr^ » expirante, que tu ne me trahiras point M à la face du ciel. Songe que je me » suis engagée pour toi, afin de tesau-< » ver la vie, et que si tu ne tiens ma »» promesse, tu plongeras Tame de ta » mère dans des tourmens éternels. »
« O ma mière! pourquoi parlâtesi> vous ainsi! O Religion qui fais à la j» fois mes maux et ma félicité, qui me » perds et qui me consoles! £t toi, » cher et triste objet d^lne passion qui » me consume jusques dans les bras de » la mort, tu vois maintenant, ô Chac* M tas , ce qui a fait la rigueur de notre » destinée ! . . . . Fondant en pleurs et » me précipitant dans le sein maternel , 3> je promis tout ce qu'on me voulut » faire promettre. Le missionnaire pro- » nonça sur moi les paroles redoutap blés, et me^donna le scapulaire qui » me lie pour jamais. Ma mère me me- » naça de sa malédiction, si jamais je » rompois mes vœux, et après m'avoir
' ATAIA. 1 1 9
» recommandé un secret inviolable en- » vers les pajens , persécuteurs de ma » religion, elle expira , en me tenant » embrassée.
» Je ne connus pas d'abord le danger » de mes sermens. Pleine d'ardeur , et » chrétienne véritable, fière du sang » espagnol qui coule dans mes veines , » je n'aperçus autour de moi que des » hommes indignes de recevoir ma main; » je m'applaudis de n'avoir d'aiftre » époux q^e le Dieu de ma mère. Je te » vis , jeune et beau prisonnier , je » m'attendris sur ton sort , Je t'osai » parler au bûcher de la foret; alors ff je sentis tout le poids de mes vœux. m
w G}mme Atala achevoit de prononcer ces paroles, serrant les poings, et regardant le missionnaire d'un air menaçant, je m'écriai : « La voilà donc cette » religion que vous m'avez tant vantée ! » Périsse le serment qui m'enlève Atala !
» Périsse le Dieu qui contrarie la nature l
» Homme, prêtre, qu'es-tu venu faire » dans ces forêts? »
« Te sauver, dit le vieillard d^une
» voix terrible, dompter tes passions^
>i et t'empêcher, blasphémateur, d'at-
» tirer sur toi la colère céleste ! Il te
» sied bien, jeune homme, à peine en-
» tré dans la vie , de te plaindre de tes
» douleurs! Où sont les marques de tes
» souffrances ? Où sont les inj ustices que
j* tu as supportées? Où sont tes vertus ^
» <jui seules pourroient te donner quel—
» ques droits à la plainte? Quel service
» as- tu rendu? Quel bien as-tu fait?
» £h ! malheureux , tu ne m'offres que
» des passions , et tu oses accuser le ciel l
» Quand tu auras, comme le père Aubrjr^
» passé trente années exilé sur les mon-
M tagnes, tu seras moins prompt à juger
» des desseins de la Providence ; tu corn-
» prendras alors que tu ne sais rien,
» que tu n'es rien, et qu'il n'j a point
» de châtiment si rigoureux , point de
» maux si terribles, que la chair cor*.
V rompue ne mérite de souffrir. »
D Les eclairs qui sortoient cles jeux du vieillard, sa barbe qui frappoit sa poitrine , ses paroles foudroyantes le rendoient semblable à un Dieu. Accablé de sa majesté, je tombai à ses genoux, et lui demandai pardon de mes emportemens. **• Mon fils, me répon- „ dit-il avec un accent si doux, que le ^, remords entra dans mon ame, mon „ fils, ce n^est pas pour moi-même que „ je vous ai réprimandé. Hélas! vous „ avez raison, mon cher enfant : je „ suis venu faire bien peu de chose dans „ ces forêts , et Dieu n'a pas de servi- „ teur plus indigne que moi. Mais , „ mon fils, le ciel, le ciel, voilà ce qu'il „ ne faut jamais accuser ! pardonnez^ „ moi si je vous ai offensé, mais écou- „ tons votre sœur. Il y a peut-être du „ remède , ne nous lassons point d'es- „ pérer. Chactas , c'est une religion ,, bien divine que celle-là, qui a fait ^ une vertu de l'espérance! „
jj Mon jeune ami^ reprit Atala> t\4
jj as été t/imoin de mes combats, et ,1 cependant tu n^en as vu que la moin- ,, dre partie ; je te cachois le reste.
„ Non , l'esclave noir qui arrose de ses ,^ sueurs les sables ardens de la Flori<)e, ,^ est moins misérable que n'a été Atala.
„ Te sollicitant à la fuite , et pourtant ,y certaine de mourir si tu t'élpignois.
,} de moi ; craignant de fuir avec toi ,^ dans les déserts , et cependant haie- ^, tant après Tombrage des bois.... Ah!
^ s'il n'a voit fallu que quitter parens, ^ amis , patrie ; si même (chose af- ^ f reuse) il n'y eût eu que la perte de ,. mon ame Y Mais ton ombré , ô ma; ,y mère 9 ton ombre étoit toujours là^ „ me reprochant ses tourmens! J'en- „ tendois tes plaintes , je vojois le^ „ flammes de l'enfer te consumer. Mes.
„ nuits étoient arides et pleines de fan- ,, tomes , mes jours étoient désolés ; la ,9 rosée du soir séchoit en tombant sur ,, ma peau brûlante ; j'entr'ouvrois mes ,f lèvres aux brises, et les brises, loin fy 4e m'apporter U fraîcheur j s'embrà^
,, soient du feu de mon souf&e. Quel ,^ tourment de te voir sans cesse auprès „ de moi, loin de tous les hommes , „ dans de profondes solitudes, et de ,, sentir entre toi et moi une barrière „ invincible! Passer ma vie à tes pieds, „ te servir coiiime ton esclave, apprê- ), ter ton repas et ta couche dans quel- „ que coin ignoré de l'univers, eût été „ pour moi le bonheur suprême ; ce „ bonheur, j'j touchois, et je nepou- „ vois en jouir. Quel dessein n'ai- je „ point rêvé! Quel songe n'est point „ sorti de ce coeur si triste ! Quèlque- „ fois en attachant mes jeux sur toi, „ j'allois jusqu'à former des désirs aussi 9, insensés que coupables : tantôt j'au- „ rois voulu être avec toi la seule créa- „ ture vivante sur la terre; tantôt^ „ sentant une divinité qui m'arrêtoit „ dans mes horribles transports, j'au- „ rpis désiré que cette divinité se fût „ anéantie, pourvu que serrée dans tes „ bras, j'eusse roulé d'abjme en abynle ), avec les débris de Dieu et du monde!
„ A présent même le diraî-je ? iî
présent que Téternité va m'englou*tir, que je vais parokre devant le Juge inexorable , au moment où , pour obéir à ma mère, je vois avec joie ma virginité dévorer ma vie ; eh bien! par une affreuse contradiction, j'emporte le regret de n'avoir 9, pas été à toi. ,|
** Ma fille, interrompit le missionnaire , votre douleur vous égare. Cet excès de passion auquel vous vous livrez, est rarement juste , il n'est pas même dans la natute;. et en cela il
5, est moins coupable aux yeux de Dieu,
parce que c'est plutôt quelque chose de faux -dans l'esprit, que de vicieux „ dans le cœur. Il faut donc éloigner „ de vous ces emportemens , qui ne sont .
„ pas dignes de votre fnnocence. Mais 5, aussi , ma chère enfant , votre ima- 9, gination impétueuse vous a trop alar- 9, mée sur vos vœux. La religion n'exige 9, point de sacrifice plus qu'humain. Ses
AT ALA. i:&5
jy scntimens vrais, ses vertus tempé-
,, rées sont bien au-dessus des senti-
,, mens exaltés et des vertus forcées
„ d'un prétendu héroïsme. Si vous aviez
„ succombé , eh bien t pauvre brebis
,, égarée, le bon Pasteur vous auroit
„ cherché, pour vous ramener au trou-
„ peau. Les trésors du repentir vous
„ étoient ouverts : il faut des torrehs
„ de sang pour effaeer nos fautes aux
„ jeux des hommes, une seule larme
„ suiHt à Dieu. Rassurez-vous donc ,
„ ma chère fiille, votre situation exige
„ du calme; adressons-nous à Dieu, qui
„ guérit toutes les plaies de ses ser-
^ viteurs. Si c'est sa volonté , comme je
„ l'espère , <jue vous échappiez à cette
„ maladie, j'écrirai à l'évèque de Qué-
^, bec ; il a les pouvoirs nécessaires pour
„ vous relever^de vos vœux, qui ne sont
), que des vœux simples, jet vous ach'e-
„ yerez vos jours près de ûiol avec
„ Chactas votre époux.
,, A ces paroles du vieillard , Ataia
fut saisie d^une longue convulsion, dont, elle ne sortit que pour donner des marques d'une douleur efTrajante. *' Quoi!
„ dit-elle en joignant les deux mains „ avec passion , il y avoit du remède !
), Je pouvois être relevée de mes vœux!»
** Oui , ma fille , répondit le père ; et 9, vous le pouvez encore. ,, *' 11 çst trop ,, tard , il est trop tard , s'écria-t-elle ! 5, Faut-il mourir , au moment où j'ap- ,, prends <jue j'auroispu être heureuse!
,, Que n'ai-je connu plutôt ce saint „ vieillard. Aujourd'hui, de quel bon- 5, heur je jouirois, avec toi , avec Chac- „ tas chrétien... consolée, rassurée par 4|, ce prêtre auguste... dans ce désert..
„ pour toujours.... ohl c'eût été trop „ de félicité! „ " Calme-toi, lui dis-je, 9, en saisissant une des mains de l'in- ., fortunée ; calme toi , ce bonheur , „ nous allons le goûter. ^ ^^ Jamais! jaff mais ! dit Atala. „ ^^ Comment ^ re- „ partis-je ^ „ ** Tu ne sais pas tout, „ s'écria la vierge : c'est hier... pendant ^ l'orage... J'allois violer mes vœux;
'„ j'allois plonger* ma mère dans les „ flammes de l'abjmç; déjà sa male- „ diction étoitsur moi; déjà je mentois „ au Dieu qui m'a sauvé la vie.... Quand „ tu baisois mes lèvres tremblantes, tu ,, ne savois pas, tu ne savois*pas que „ tu n'embrassois que la mort ! „. *^ O ,, ciel! s'écria le missionnaire, cher en- „ fant , qu'avez - vous fait ? „ " Un „ crime, mon père, dit Atala les jeux „ égarés ; mais je ne perdois que moi , „ et je sauvois ma mère. „ '^ Achève „ donc, m'écriai- je plein d'épouvante. »
" Eh bienî dit-elle, j'avois prévu ma „ foiblesse; en quittant les cabanes, „ j'ai emporté avec moi....,, " Quoi, „ repris-je avec horreur ? „ " Un poi- „ son , dit le père ! ^, " Il est dans mon 9, sein , s'écria Atala. „
„ Le flambeau échappe de la main du Solitaire, je tombe mourant près de la fille de Lopez , le vieillard nous saisit l'un et l'autre dans ses bras , et tous trois, dans l'ombre, nous melons ua
tz9 ATAXA.
moment nos sanglots sur cette coacli« funèbre.
» Réveillons-nous , réveillons-nous , dit bientôt le courageux hermite en allumant une lampe ! ^^ Nous perdons des momens précieux: intrépides chrétiens , bravons les assauts de l'adversité ; la corde au cou , la cendre sur la tête, jetons-nous aux pieds du Très-Haut, pour implorer sa clémence , ou pour nous soumettre à se»
décrets. Peut-être est-il temps encore.
Ma Elle , vous eussiez dû m'avertir hier au soir.
« Hélas! mon père, dit Atala, je vou« » ai cherché la nuit dernière; mais le » ciel, en punition de mes fautes, vous .» a éloigné de moi. Tout secours eût » d'ailleurs été inutile ; car les Indiens » mêmes, si habiles dans ce qui regardé » les poisons, ne connoissent point de » remède à celui que j 'ai pris. O Chactas!
A» juge de mon étonnement^ quand j'ai
» VU que le coup n^étoit pas aussi subit
w que je m'y attendois ! Mon amour a
» redoublé mes forces , mon ame n'a
j> pu si vîte se séparer de toi. «
» Ce ne fut plus ici par des sanglots que je troublai le récit d'Atala, ce fut par ces emportemens, qui ne sont connus que des Sauvages. Je me roulai furieux sur la terre en me tordant les bras, et en me dévorant les mains. Le vieux prêtre, avec une tendresse merveilleuse, couroit du frère à la sœur , et nous prodiguoit mille secours. Dans le calme de son cœur et sous le fardeau des ans, il savoit se faire entendre à notre jeunesse, et sa religion lui fournissoit des accens plus tendres et plus brûlans que nos passions mêmes. Ce prêtre, qui'depuis quarante années s'immoloit chaque jour au service de Dieu et des hommes dans ces montagnes, ne te rappelle-t-il pas ces holocaustes d'Israël, fumant perpétuellemenl sur les hauts lieux , devant le Seigneur ? .
x3o AT AL A.
» Hélas! ce fut en vaîn qu'il essaya d'apporter quelque remède aux maux d'Atala. La fatigue, le chagrin, le poison et une passion plus mortelle que tous les poisons ensemble, se réunissoient pour ravir cette fleur à la solitude. Vers le soir , des symptômes effrayans se manifestèrent, un engourdissement général saisit les membres d'Atala, et les extrémités de son cdrps commencèrent à refroidir : « Touche mes doigts, me disoit- » elle, ne les trouves-tu paâl>ien glacés ? » Je ne sa vois que répondre, et mes cheveux se hérissoient d'horreur; ensuite elle ajoutoit : « Hier encore, mon bien- » aimé, ton seul toucher me faisoit très- » saillir, et voilà que je ne sens plus ta » main, je n'entends presque plus ta » voix, les objets de la grotte disparoisn sent tour-à-tour. Ne Sont-cc pas les «> oiseaux qui chantent? Le soleil doit » être près de se coucher maintenant?
» Chactas, ses rayons seront bien beaux 9» au désert , sur ma tombe ! »
» Atala s'apercevant que ces parole!
ATALA. l3l
nous faisoient fondre en pleurs , nous dit : « Pardonnez-moi, mes bons amis, » je suis bien foible ; mais peut-être » que je vais devenir plus forte. Cepenn dant mourir si jeune, tout à-la-fois, » quand mon cœur étoit si plein de viel » Chef de la prière , aie pitié de moi ; » soatiens-*moi. Crois-tu que ma mère i> soit contente, et que Dieu me par-* » donne ce que j'ai fait? »
« Ma .fille, répondit le bon religieux^ » en versant des larmes , et les essuyant » avec ses doigts tremblans et mutilés; j# ma fille, tous vos malheurs viennent » de votre ignorance ; c'est votre édu* » cation sauvage et le manque d'ins- » truction nécessaire qui vous ont per- » due ; vous ne saviez pas qu'une chré- » tienne ne peut disposer de sa vie.
» Consolez-vous donc, ma chère brebis ; » *Dieu vous pardonnera , à cause de la » simplicité de votre cœur. Votre mère » et l'imprudent missionnaire qui la » dirîgeoit j ont été plus coupable que
l3a ATAIiA.
» vous; il» ont passé leurs pouvoirs, en » vous arrachant un vœu indiscret ; » mais que la paix du Seigneur soit avec » eux. Vous offrez tous trois un terrible » exemple des dangers de Tenthousias- » me , et du défaut de lumières en ma— » tière de religion, Rassure2-vous, mon » enfant ; celui qui sonde les reins et les » cœurs , vous jugera sur vos intentions^ » qui étoient pures, et non sur votre » action qui est condamnable.
» Quand à la vie, si le moment est „ arrivé de vous endormir dans le Sei- „ gneur , ah ! ma chère enfant, que vous „ perdez peu de choses, en perdant ce „ monde ! Malgré la solitude où vous „ avez vécu, vous avez connu les cha- „ grins ; que penseriez-vous donc , si ., vous eussiez été témoin des maux de *^,, la société, si en abordant sur les ri- „ vages de l'Europe, votre oreille eût „ été frappée de ce long cri de dou- 99 leur, qui s'élève de cette vieille ter- 9, re ? L'habitant de la cabane, et celui
,, des palais, tout souffre, tout gémit ,, ici-bas; les reines ont été vues pleu- „ rant, comme de simples femmes, et 5, l'on s'est étonné de la quantité de „ larmes que contiennent les jeux des 9, rois?
» Est-ce votre amour que vous re- » grettez ? Ma fille , il faudroit autant » pleurer un songe., Connoissez-vous le » cœur de l'homme , et pourriez- vous » compter les inconstances de son de- >» sir ? Vous calculeriez plutôt le nom- » bre des- vagues que la mer roule dans » une tempête. Atala , les sacrifices, leg » bienfaits ne sont pas des liens ^ter<- » nçls : un jour, peut-être, le dégoût » fût vertu avec la satiété , le passé eût » été compté pour rien , et l'on n'eût » plus aperçu que les inconvénien* » d'une union pauvre et méprisée. Sans M doute ^ ma fille , les plus belles amours » furent celles de cet homme et de » cette femme, sortis de la main du V Créateur,* Un paradis avoit été formé
iz
» pour eux « îls étoient innocens et im- » mortels. Parfaits de Tame et du corps , » ils se convenoient en tout : Eve a voit *> été créée pour Adam, et Adam pour » . Eve. S'ils n'ont pu toutefois se maini> tenir dans cet état de bonheur, quels » couples le pourront après eux ? Je ne » voud parlerai point des mariages des » premiers nés des hommes , de ces » unions inefTables , alors que la sœur » étoit l'épouse du frère , que l'amour , » et l'amitié fraternelle se confondoient » dans le même cœur , et que la pureté i> de Tune augmentoit les délices de » l'autre. Toutes ces unions ont été » troublées ; la jalousie s'est glissée à » l'autel de gazon où l'on immoloit le » chevreau , elle a régné sous la tente » d'Abraham , et dans ces couches même >» où les patriarches goûtoient tant de » joie , qu'ils oublioîent la mort de leur^ a> mères.
9, Vous seriez-vous donc flattée, mon ^j enfant j d'être plus innocente et plus
ATAIiA. 1 35
y^ heureuse dans vos liens , que ces sain- ,, tes familles dont Jésus-Christ a voulu ,, descendre? Je vous épargne les déy, tails des soucis du ménage, les dis- ), putes, les reproches mutuels, les in- ,, quéitudes et toutes ces peines secrè- ^, tes qui veillent sur l'oreiller du lit „ conjugal. La femme renouvelle se$ 9, douleurs chaque fois qu^elle est mère ^ ,, et elle se marie en pleurant. Que de „ maux dans la seule perte d'uïi nou- „ veau-né à qui l'on donnoit le lait, et „ qui meurt sur votre sein l La monta-* „ gne a été pleine de gémissemens; rien „ ne pouvoit consoler Rachel, parce „ que ses Ris n'étoient plus. Ces amer- „ tûmes attachées aux tendresses hu- „ maines sont si fortes, que j'ai vu dans „ ma patrie de grandes dames aimées „ par des rois, quitter la cour pour „ s'ensevelir dans des cloîtres, et mu- „ tiler cette chair révoltée , dont les 9, plaisirs ne sont que des douleurs..
9, Mais peut-être direz-vous que ces
„ derniers exemples ne vous regardent „ pas ; que toute votre ambition se ré- „ duisoit à vivre dans une obscurç ca- „ bane avec l'homme de votre choix ; 9, que vous cherchiez moins les dou- „ ceurs du mariage , que les charme»
,, de cette folie que la jeunesse appelle „ amour ? Illusion, chimère, vanité , „ rêve d'une imagination blessée! Et „ moi aussi, ma fille, j'ai connu les „ troubles du cœur : cette tête n'a pas ^ toujours été chauve, ni ce sein aussi „ tranquille qu'il vous le paroi t aujour- „ d'hui. Croyez-en mon expérience :
„ si l'homme, constant dans ses affec- „ tions , pouvoit sans cesse fournir à un ^, sentîmerit renouvelé sans cesse, sans „ doute, la solitude et l'amour l'égale- „ roient à Dieu même ; car ce sont là „ les deux éternels plaisirs du grand „ Être. Mais l'ame de l'homme se fa- ^, tigue, e t j amais elle n'ai me long-temps „ lé même objet avec plénitude. Il 7 a „ toujours quelques points par où deux 9, cœurs ne se touchent pas, et ces
AT ALA. lij
^ points suffisent à la longue pour ren- 99 dre la vie insupportable.
„ Enfin , ma chère fille , le grand tort ^ des hommes , dans leur songe de bonheur, est d^oublier cette infirmité de la mort attachée à leur nature : il ;,, faut finir. Tôt au tard, quelle qu'eût ,, été votre félicité ^ ce beau visage se ,, fût changé en cette figure uniforme ,, que le sépulcre donne à la famille ,, d'Adam; Tœil même de Chactas n'au- ,, roit pu vous reconnoitre entre vos ,, sœurs de la tombe. Uamour n^ étend „ point son empire sur les vers du cer- ,9 cueil. Que dis-je ? ( ô vanité des va- „ ni tés! ) Que parlé-je de la puissance ,, des amitiés de la terre? Voulez-vous, „ ma chère fille, en connoitre l'éten- „ due? Si un homme revenoit à la lu- 9, mière, quelques cannées après sa mort, „ je doute qu'il fût revu avec joie, par „ ceux-là même qui ont donné le plus de „ larmes à sa mémoire : tant on forme 99 vite d^autres liaisons 9 tant on prend
„ facilement d'autres habitudes , tant 5, inconstance est naturelle à Thomme, 9, tant notre vie est peu de chose même ,, dans le cœur de nos amis !
-,i ^ M Remerciez donc la Bonté divine, „ ma chère fille , qui vous retire si vîte 5 ,, de cette vallée de misère. Déjà le ,, vêtement blanc et la couronne écla- „ tante des vierges se préparent pour „ vous sur les nuées; déjà j^entends la „ Reine des Anges qui vous crie : » Ve- „ nez, ma digne servante, venez, ma „ colombe, venez vous asseoir sur un „ trôné de candeur, parmi toutes ces „ filles qui ont sacrifié leur beauté et „ leur jeunesse au service de l'huma- „ nité, à Téducation des enfans et aux „ cheFs-d'œuvre de la pénitence. Venez, „ rose mystique, vous reposer sur le „ sein de Jésus-Christ, Ce cercueil, lit 9, nuptial que vous vous êtes choisi, „ ne sera point trompé; et lesembras- „ semens de votre céleste époux ne fi- ^ niroBt jamais! n .
ATALA. 1 3g
^, Comme le dernier rayon du jour ftbat les vents et répand le calme dans le ciel, ainsi la parole tranquille du vieillard apaisa les passions dans le sein de mon amante. Elle ne parut plus occupée que de ma douleur, et des moyens de me faire supporter sa perte. Tantôt elle me disoit qu'elle mour roi t heureuse, si je lui prômettois de sécher mes pleurs; tantôt elle me parloit de ma mère , de ma patrie; elle cherchoit à me distraire de la douleur présente, en réveillant en moi une douleur passée. Elle m'exhortoit à la patience, à la. vertu. '^ Tu ne seras „ pas toujours malheureux, disoit-elle :
„ si le ciel t'éprouve aujourd'hui, c'est „ seulement pour te rendre plus com- „ pâtissant aux maux des autres. Le „ cœur, ô Chactas! est comme cessor- „ tes d'arbres qui ne donnent leur bau-* „ me pour les blessures des hommes , „ que lorsque le fer les a blessés eux- ,', mêmes. „
. 9> Quand elle avoit ainsi parlé , ell6
i4o ATALA.
se tournoi t vers. le missionnaire, cherchoit auprès de lui le soulagement qn'elle m'avoit fait éprouver, et tourà-tour consolante et consolée , elle don-' noit et recevoit la parole de vie sur la couche de la mort.
^, Cependant Thermite redoubloit de zèle. Ses vieux os s'étoient ranimés par l'ardeur de la charité, et toujours préparant des remèdes, rallumant le feu, rafraîchissant la couche, il faisoitd'admirables discours sur Dieu et sur le Lonheur des justes. Le flambeau de la religion à la main, il sembloit précéder Âtala dans la tombe, pour lui en montrer les secrètes merveilles. L'humble grotte étoit remplie de la grandeur de ce trépas chrétien, et les esprits célestes étoient , sans doute ^ attentifs à cette scène où la religion luttoit seule contre Famour, la jeunesse et la mort.
rt Elle triomphoit cette religion diirine , et Ton s'apercevoit de sa victoire
ATALA. i4x
à une sainte tristesse qui succédoit dans nos cœurs aux premiers transports des passions. Vers le milieu* de la nuit, Atala sembla se ranimer pour répéter des prières que le religieux prononçoit au bord de sa couche. Peu de temps après , elle me tendit la main , et avec une voix qu'on entendoit à peine, elle me dit : " Fils d'Outalissi, te rappelles- ,, tu cette première nuit où tu me pris ,, pour la Vierge des dernières amours?
9, Singulier présage de notre destinée! »
Elle s'arrêta ; puis elle reprit : " Quand ,, je songe que je te quitte pour tou- „ jours, mon cœur fait un tel effort „ pour revivre, que je me sens pres- „ que le pouvoir de me rendre im- „ mortelle à force d'aimer. Mais, ô 5, mon Dieu , que votre volonté soit „ faite 1 „ Atala se tut pendant quelques instans ; elle ajouta : " Il ne me reste „ plus qu'à vous demander pardon des „ maux que je vous ai causés. Je vous „ ai beaucoup tourmenté par mon or- „ gueil et mes caprices. Chactas, un-
i42 atalal*
„ peu de terre jeté sur mon corps va ,, mettre tout un monde entre vous „ et moi, et vous délivrer pour touj^ jours du poids de mes infortunes. ,,
„ Vous pardonner, répondis-je nojé „ de larmes , n'est-ce pas moi qui ai , „ causé tous vos malheurs ? m k Mon „ ami , dit-elle en m'interrompant , „ vous m'avez rendue très-heureuse ^ „ et si j'étois à recommencer la vie , „ je préférerois encore le bonheur de ,, vous avoil* aimé quelques ins tans dans ,, un exil infortuné , à toute une vie ), de repos dans ma patrie. ,,
„ Ici la voix d'Atala s'éteignit ; les ombres de la mort se répandirent autour de ses yeux et de sa bouche; se»
doigts errans cherchoient à touche^ quelque chose ; elle conversoit tout bas avec dés esprits invisibles. Bientôt, faisant un effort, elle essaya, mais en vain, . de détacher de son cou le petit crucifix ; elle me pria de le dénouer moi-même^ «t elle me dit :
«r Quand je te parlai pour la pre- „ mière fois, tu vis cette croix briller „ à la lueur du feu sur mon sein; c'est ,, le seul bien que possède Atala. Lopez ^ ,, ton père et le mien, l'envoja j^ ma f, mère , peu de jours après ma nais- ,, sance. Reçois donc de moi cet héri— ,, tage , 6 mon frère ! conserve-le eA ,, mémoire de mes malheurs. Tu auras; 9, recours à ce Dieu des infortuliés danè „ les chagrins de ta vie. Chactas, j'ai ,, une dernière prière à te faire. Ami , ,, notre union auroit été courte sur la ,, terre , mais il est après cette vie une „ plus longue vie. Qu'il seroit affreux „ d'être séparée de toi pour jamais! je „ ne fais que te devancer aujourd'hui, „ et je te vais attendre dans l'empire „ céleste. Si tu m'as aimée, fais-toi ins-.
„ truire dans la religion chrétienne, qui „ prépara notre réuuion. Elle fait souf I, tes yeux un grand miracle cette reli-r „ gion, puisqu'elle me rend capable „ de te quitter, sans mourir dans lef ,, angoises du désespoir. Cependant,
„ Chactas, je ne veux de toi qu^une
,, simple promesse , je sais trop ce qu'il *
„ en coûte, pour te demander un ser-
,, ment. Peut-être ce vœu te sépare- J
,, roit-il de quelque femme plus heu—
„ reuse que moi. . . . O ma mèçe, par—
,, donne à ta Elle. O Vierge , retenez I
9') votre courroux. Je retombe dans mes
,, foiblesses, et je te dérobe, 6 mon
yf Dieu, des pensées qui ne devroieut
), être que pour toi ! „
„ Nfivré de douleur , je promis à 1
Atala d'embrasser un jour la religion chrétienne. A ce spectacle, le Solitaire se levant d'un àir inspiré, et étendant les bras vers la voûte de la grotte : « 11 est » temps, s'écria-t-il , il est temps d'ap- » peler Dieu ici ! »
» A Peine a-t-il prononcé c^s mots, ■
qu'une force surnaturelle me contraint de tomber à genoux, et m'incline la tête au pied du lit d'Atala. Le prêtre ouvre un lieu secret où étoit renfer-
tnée une urne d'or, couverte d'un voile de soie; il se prosterne et adore profondément. La grotte parut soudain* illuminée ; on entendit dans les airs les paroles des anges et les frémissemens des harpes céleste^ ; et lorsque le Solitaire tira le vase sacré de son tabernacle, je crus voii* Dieu lui-même sortir du âanc de la montagne.
*» Le prêtre ouvrit le calice ; il prit entre ses deux doigts une hostie blanche comme la neige,. et s''approcha d^Atala, en ^ prononçant des mots mystérieux.
Cette sainte avoit les yeux levés au ciel, en extase. Toutes ses douleurs parurent' aUspendues, toute sa vie se rassembla aur sa bouche ; ses lèvres s'éntr'ouvrirént, et vinrent avec respect cherclier le Dieu caché sous le' pain mystique.
Ensuite le divin vieillard trempe un peUf de coton dans une huile consacrée ; il eii^ frotte les tempes d'Atala , il regarde uii' moment la fille mourante, et tou t-à-coup €«8 fortes paroles lui échappent : « Par-**
l46 ATALA.
„ tez, ame chrétienne : allez rejoindre ,, votre Créateur! » Relevant alors ma tête abattue, je m'écriai, en regardant le vase où étoit l'huile sainte : « Mon „ père, ce remède rendra-t-il la vie „ à Atalk ? „ " Oui , mon fils , dit le „ vieillard en tombant dans mes bras , „ la vie éternelle l „ Atala vehoit d'expirer.
Dans cet endroit , pour la] seconde fois depuis le commencement de son récit , Chactas fut obligé de s'interrompre. Ses pleurs l'inondoient , et sa voix ne laissoit échapper que des mots entrecoupés. Le Sachem aveugle ouvrit son sein , il en tira le crucifix d'Atala.
*^ Le voilà, s'écria-t-il , ce gage de l'ad- ,, versité ! O René, ô mon fils, tu le 5, vois; et moi , je ne le vois plus! Dis- „ moi , après tant d'années , l'or n'en „ est-il point altéré? N'j vois-tu point ,, la trace de mes larmes? Pourrois-tu „ reconnaître l'endroit qu'aune sainte a „ touché de se» lèvre»? Comment Chac-
I, tas n'est-il poiht encore chrétien ?
„ Quelles frivoles raisons de politique 9, et de patrie l'ont jusqu'à présent re- „ tenu dans les erreurs de ses pères?
„ Non j je ne veux pas tarder plu»
„ long-temps. La terre me crie : Quand ,, donc descendras-tu dans la tombe ^ „ et qu'attends-tu pour embrasser une „ religion divine? „ " O terre, vous ,, ne m'attendrez pas long - temps :
„ aussitôt qu'un prêtre aura rajeuni „ dans l'onde cette tête blanchie par „ les chagrins, j'espère me réunir à „ Atala. Mais achevons ce qui me resttt à conter de mon histoire :