‹ Atar-GullChapitre 14 sur 59 · ARTHUR ET MARIE · texte numérisé non relu

ARTHUR ET MARIE

a Oh!... lui dit-il en moiiiaiil ; oli I mon Anna , Cdupe les bouclr.s do mes longs cheveux qui re.ssenijjlent aux (iciis...

— Au moins , — se dit à jiarl la douce fille , — je pourrai donner des bagues à mes amants sans dégarnir ma cheiclure. — Ils me suivront au tombeau... qui, je te le jure, est entr'ouvert, mon adoré... n reprit-elle tout haut.

l'iio larme brilla daiis les yeux aidents du moribond.

( Historique. )

Ils auraient dû livre invisibles dans l'épaisseur des bois , comme les rossignols mélodieux ; ils n'auraient jamais dû liabiler ces vastes solitudes appelées sociétés, où tout est vice et haine : chaque créature née libre se plaît dans un secret asile. Les oiseaux les plus doux ne nichent qu'avec une compa<{ue, l'aigle prend seul son essor, la mouette et les corbeaux se réunissent en troupes sur les cadavres, comme font les mortels.

Bvnox — Tlo\i .liKiv, (11. IV, x\i\.

Pour on finir uno l)onn(' fois avoc tous les anléccilouts, vrais ou faux, atlribués à Brulart, nous rapportons ici uno ancfdoto qui, sans se raltacher précisément à sou histoire, y a trait, en ce sens que le

AUTHLK ET M .A lU E. «5

héros de l'aventure porte aussi ce nom ancien , historique , déjà illustre sous François h'", ce nom dont quelques-uns honoraient Brulart , ainsi qu'on l'a fait ohservcr ailleurs.

— A peine âgé de vingt-sept ans , le comte de "'■''^ avait déjà mené une existence passablement orageuse ; doué par la nature d'une puissance physique et intellectuelle extraordinaire, jeune encore, il s'était livré avec emportement à tous les excès, à toutes les déhanches, cl conséquemment avait beaiicoup diminué le patrimoine considérahle que lui avait légué son père.

— Il vit par hasard dans le monde , où il allait très-peu , une jeune fdle Tort helle , mais sans fortune.

— Par hasard aussi il en devint épcrdmncnt amoureux ; c'était son premier amour véritable. Or, un premier amour de déhanché, c'est, on le sait, la passion la plus frénétique , la plus violente qu'on puisse imaginer.

— La jeune fdle , fort helle , répondit hien à la passion frénétique ; mais comme (>llc était aussi sage que jolie , tiiais comme sa tante, qui l'avait élevée, s'était mariée quatre fois et possédait naturellement une prodigieuse expérience de ce bas monde , on n'accorda ni un baiser, ni un serrement de main avant l'union civile et religieuse.

— Le comte de "^^ avait remarqué dans ^larie (la lille fort belle s'appelait Marie ) une tète ardente, des idées exaltées, et surtout un profond instinct du

conforlablc qui n'atlcndait que la jouissance d'une fortune brillante pour se développer.

— Or, avant de signer le contrat, il lui dit à peu près ceci :

— ■ tt ^larie , j'ai des vices , des défauts et même des ridicules... -n

— La jeune fdle sourit... en montrant deux rangées de petites perles blanches.

— tt Marie, je suis violent, emporté, querelleur, et jusqu'à présent malheureux en duels comme en amour... i>

— La jeune fdle soupira, en le regardant avec un air de compassion touchant et sincère. Mais il fallait

voir quels yeux! et comme les soupirs allaient

bien à cette gorge de vierge !

— « Marie, j'avais beaucoup d'argent, beaucoup ; les chevaux , les chiens , la table et les femmes m'en ont absorbé une furieuse quantité... n

— La jeune tille sourit avec indifférence en

levant ses jolies épaules rondes...

— a ^larie , il me reste , je crois , trois cents et quelques mille francs , vous avez dix-neuf ans , des émotions toutes fraîches à satisfaire ; la vie est neuve pour vous ; le luxe, les plaisirs, le tourbillon enivrant d'une grande ville, vous sont inconnus... et, par conséquent, doivent vous faire grande envie. Pourrépondrc à tous ces besoins, j'ai peu d'argent, et beaucoup de défauts ; mais enfm voulez-vous de moi ? »

La jeune fdle lui ferma la bouche avec sa maiu mignonne et potelée.

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— liO comte lie •'" " l'('[)onsa donc.

— De quoi ses amis rirent beaucoup.

— Sa femme , juscju'alors froide et réservée , se livra à tout le délire d'une première passion ; brune , jeune, ardente, elle sympathisa vite avec l'àme brûlante, le caractère fougueux de son mari.

Chose étrange ! la possession n'affaiblit pas leur ivresse, et les plaisirs du jour naissaient des souvenirs de la veille.

On l'a dit , quoique le patrimoine du comte eût singulièrement maigri, il avait encore une honnête rotondité de cent mille écus au moment du mariage.

]\Iais comme, avant tout, le comte adorait son idole, son dieu, sa Marie, son dieu resplendissait de pierreries, ne foulait que le satin et le cachemire , et n'aventurait jamais ses petits pieds sur le pavé des rues ou la poussière des promenades.

— Et le malheureux patrimoine desséchait, fondait à vue d'œil que c'était pitié...

— Or, un jour, sur les trois heures du soir, quatre mois après leur mariage, et le lendemain du retour du comte, qui avait fait une légère absence , ils étaient couchés tous deux, beaux de leur pâleur, de leurs fraits fatigués : « Arthur , — disait Marie , en peignant ses longs cheveux noirs qu'elle avait si beaux, avec ses jolis doigts blancs un peu amaigris , — Arthur... encore un mois de pareil bonheur... et puis mourir... dis, mon ange, nous aurons usé tons les plaisirs, depuis la molle et douce extase jusqu'au spasme nerveux et convulsif (|ui l'ait envier notre

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luxe, notre ivresse toujours renaissante... \ous sommes trop heureux... il est impossible que cela dure... devançons l'heure des regrets qui viendrait peutêtre ! veux-tu, dis, mon amour?. .. veux-tu mourir

bientôt Un charbon parfumé, ma bouche sur ta

bouche, et nous nous en irons comme toujours

ensemble... »

Et la délicieuse créature, sa tète entre les mains, ses coudes à mignonnes fossettes appuyés sur les riches dentelles de son oreiller, attachait ses grands yeux battus et voilés sur la pâle figure de son mari.

— Arthur se dressa de toute la hauteur de son buste, son regard flamboyait, et une incroyable expression d'étonnement et de joie rayonnait sur son front Il était plongé dans une ravissante béatitude... cette idée lui était venue à lui... cinq jours avant , et au fait :

A vingt-huit ans il avait vécu autant qu'il est possible de vivre avec un corps de 1er, une âme de feu et des tonnes d'or ; cette passion qu'il éprouvait pour sa femme semblait résumer toutes ses passions , car il l'aimait de tout l'amour qu'il avait eu pour les chevaux , les chiens , le jeu , le vin et les filles d'opéra ou d'ailleurs.

Et puis aussi le misérable patrimoine était devenu si étique, si souffreteux, si chétif, si diaphane, qu'on voyait la misère au travers.

Et puis aussi , l'accord parfait qui avait existé jusque là entre poucolr et volonté (eût dit Scudéryj avait disparu... qu'aurait-il regretté?....

AUiHlll ET MARIE. S!>

Aussi Arthur ne répondit rien. Il est de ces sensations qu'aucune langue humaine ne peut exprimer; — deux grosses larmes roulèrent sur ses joues flétries... ce fut sa seule, son unique réponse...

Mais le dévouement de Marie eut une si inconcevahle influence sur cet être énergique , qu'il l'exalta pour quelque temps encore à un degré de puissance inouïe et presque surnaturelle... Il faut avouer que cette influence magique ne s'étendit pourtant pas jusqu'au patrimoine, car quinze jours après il était

défunt. Le patrimoine! oh! hien défunt et lui

donc!... Bo)ie Deus ! pauvre Arthur!

tt C'est donc aujourd'hui, — disait Marie, toujours helle , quoique amincie , car avant son mariage elle était un peu grasse, un peu colorée...

— C'est ce soir... — répondit-il tendrement.

— As-tu écrit?... — dcmanda-l-clle.

— Sois tranquille , on n'inquiétera personne , chère et bonne Marie, -n Et ils arrivèrent calmes et joyeux dans les bois de Ville-d'.Avray, car ils avaient abandonné l'idée de l'asphyxie ; c'est commun, au lieu qu'avec un bon poison rapide comme la foudre, on peut quitter la vie sous un bel ombrage frais et riant ; justement on était en juillet.

a Ce n'est j)as une femme, c'est un ange, d disait Arthur en voyant Marie déboucher toute heureuse, toute souriante, un petit flacon de cristal mince, friable et renqjli d'une belle liqueur limpide , verte comme l'émeraude.

VO ATAU-cJl LL

Ils sétciuliiL'nt tous deux sous un chêne magnillque, dans un épais taillis, désert et reculé ; l'air était tiède, le ciel pur, le soleil à son déclin.

a Devine , cher adoré comnnent nous allons

partager cette douce liqueur, — dit la jeune femme en jetant son bras blanc et potelé autour du cou de son mari ,"ct le baisant au front.

— Je ne sais, mon ange, — répondit Arthur avec insouciance en comptant sous ses lèiTes les palpitations du cœur de Alarie.

— Eh bien ! — dit-elle avec un regard ardent et passionné, pendant qu'un frisson voluptueux semblait courir par tout son corps , — eh bien ! mon Arthur , nous mettrons ce mince cristal à moitié entre nos

dents et nous le briserons au milieu d'un de ces

baisers délirants... tu sais...

— Oh! viens... donc... n dit Arthur.

Le soleil se coucha.

Le lendemain , à la nuit, le comte sortit comme

d'un affreux sommeil, la langue rude et sèche le

gosier brûlant et des battements d'artères à lui rompre le crâne. . .

Il était à la même place que la veille. Il sentit aussi mille pointes aiguës lui déchirer les entrailles.

Pour lors il se tordit, cria, mordit la terre, car il souffrait des douleurs atroces...

Dans un moment de calme, il chercha le cadavre de Marie avec angoisse.

— Elle n'y était plus...

AKTHLK Kl M A U 1 Iv lU

liCs douleurs le reprenant, il se lordil de nouveau, hurla tant et si bien , qu'un honnête garde-chasse le recueillit, l'emmena dans sa maison et le soijjna co:nme un fils.

L'incroyable force de tempéramment du comte résista à cette violente secousse , et au bout de quinze jours il fut presque hors de danger.

Alais qu'était devenue Marie? c'est ce qu'il ne put savoir.

Vn matin le brave garde-chasse apporta , avec xa petite )iote pom- les hons soins donnes à ?nonsieiir (ce qui cotait l'humanité du garde-chasse à dix francs par jour), apporta, pour distraire son hôte, un numéro de i'honncte Journal de Paris.

Le comte se mit à le lire, et sa ligure prit une expression bien étrange.

a Den.i' cents francs de récompense à qui ramènera chez M. M***, rue^^"^ , un lécrier blanc , de grande taille , marqué de taches jaunes au.v oreilles, fort méchant , et mordant au nom de Vairdavv. T)

Ce n'est pourtant pas cela qui pouvait faire craquer si violemment les dents du comte les unes contre les autres... continuons :

a Le nommé (Hiarard a été co)/damné // cinq ans de Irara/f.r forcés et éi la marque, ]);>iir aroir rolé, avec effraction , estidadc nocturne et éi vudu armée , cin([ choux et un laj)in Itlanc ; mais , ru les rirconstanccs atténuantes (CJiarard jouissait , araul

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ce crime, d'une /jo/t ne réjyiitfilion , et reuf , père de cinq petits enfants , rirait d'une industrie qui venait d être détruite par l'inrention d'une nourelle machine à rapeur fort èconomixpie», emplorjèe jyar un banquier )niIHonnaire.)

Vu ces circonstances , on lui fait remise de la marque , etc. , etc. -n

Ce n'était pourtant pas non plus cette conséquence d'une civilisation très- avancée qui faisait pâlir le comte et rouler ses yeux sanglants dans leur orbite ; voyons autre chose , nous y sommes , je crois :

« Depuis quinze jours enriron , le comte Artltur de'*'^* a disparu de son domicile ; il y a tout lieu de croire qu'u/i suicide annsfin à ses jours, et que des affaires dèramjèes et des chagrins domestiques l'auront poussé à cette eatrémité, d'autant plus que l'on assure que madame la comtesse de *^*estpartie la veille même ou le lendemain de la di.sparitio?> de .son mari, avec un des plus riches seigneurs de la cajntale ; ils ont pris, dit-on, la route de Marseille, n

C'est cela pour sijr qui terrifia le comte et le fit tomber sur son lit sans connaissance. Pendant cet évanouissement douloureux et poignant comme un cauchemar par une nuit d'été , lourde et chaude, il lui sembla voir des êtres fantastiques , hideux et flamboyants , qui , en se rapprochant les uns des autres, formaient un sens , comme s'ils eussent été les signes animés d'une langue inconnue.

Et il lut les mots suivants qui étincelaient et tour-

ARTin R Kl MARIE. m.

naiont rapides, rapides comme la roue d'un moulin : K l ne jeune et jolie femme ne renonce jamais au luxe et aux plaisirs...

— Pour se tuer, surtout...

— Elle t'a joué , sot...

— Elle a aimé ton or, quand tu avais de l'or...

— Elle a aimé ta jeunesse et ta beauté , quand tu avais de la jeunesse et de la beauté.

— L'orange est sucée, adieu l'écorce...

— Elle en aime un autre qui a de l'or, comme tu avais de l'or ; de la beauté , comme tu avais de la beauté...

— Elle a voulu se débarrasser de toi...

— Elle a compté sur ta niaise exaltation...

— Et puis sur ta ruine...

— Et puis sur son sang-froid et son adresse pendant que tu te livrerais à un dernier transport frénétique et convulsif ..

— Et elle rit de toi avec son amant — son amant , son amant...

— Car elle te croit mort — mort — mort... » Ici le comte fit un bond affreux, se réveilla, se

dressa roide sur ses pieds, tout d'une pièce, la bouche écumante , et tomba en travers de son lit , les yeux grands, ouverts, fixes, presque sans pouls et faisant entendre un rùlement sourd et étouffé...

(]e fut encore le bon garde -chasse qui le tira de cette nouvelle ci-ise , (pii le cond)la de nonveauv soins , toujours à dix francs la journée d'alfection et d'allMcIiernent.

Quand Ip comte put se lever et marcher, il lui doniîa un brillant pour tiller le vendre, le paya sur le prix , et s'en fut.

One depuis le bon garde -chasse n'en entendit parler.

S'il eût pourtant lu le Sémaphore de Marseille , il eut été peut-être frappé du paragraphe qui suit ;

tt 1^11 crime affreux vient de jeter la consternatioîi dans nos murs ; depuis quelque temps , madame la comtesse veuve de *** était arrivée ici avec M. de ***, ])arentde notre archevêque ; cette dame voyageait^ dit-on , jwur sa santé , et voyait toute notre grande société, lorsqu'hier , au coucher du soleil, des cris affreux parte?! t de l'appartefucnt de cette dame, qui est logée sur le jiort , hôtel des Ambassadeurs. On enfonce la porte, et on la trouve Iniignée dans son sang , j^crcée de plusieurs coups de poignard; elle n'a pu dire que ces mots à son compagnoji de voyage : « Je le croyais mort, il ne n l'est pas... il vient de m' assassiner... crains tout » de lui... je n'ai aimé que toi ,, amour... » — Et elle expira.

•D Ses obsèques ont eu lieu ce matin dans l'église de Saint-Joseph ; on est à la recherche de l'assassin, qui est, dit-on, le mari de cette dame, le comte Arthur de^*** qu'on avait cru mort; itiais on n'esjyère -pas le découvrir , car plusieurs témoins affirment avoir vu, avant-hier soir, 2)cu de te?nps après le meurtre , un homme marchant fort vite se

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